PAUL JORION
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PREMIERE PARTIE : LES THEORIES DE LA FORMATION DU PRIX

CHAPITRE 1

LE PRIX

L'économie ou les choses dans la perspective du prix

« Tout a un prix », affirme la sagesse populaire, et c’est de cette manière que quiconque n'est pourtant pas économiste de profession rencontre quotidiennement l'économie en raison du fait que la plupart des choses qui circulent ont effectivement un prix. Ce prix, c’est la somme mentionnée sur l’étiquette, montant d'argent réclamé par celui qui vend à celui qui achète, en échange du transfert de la propriété de la chose acquise. Tout ce qui a un prix est à ce titre des marchandise. Il existe aussi un prix qui porte sur un usage provisoire de la chose, sans transfert de propriété ; le prix est alors un « loyer » payé par le locataire.

Certains auteurs trouvent judicieux de s'interroger aujourd'hui sur la signification du mot « économie » : on ne saurait pas exactement de quoi parle la science économique, et l'on serait contraint de définir son objet comme « ce dont parlent des économistes ». Les auteurs plus anciens n'entretenaient pas de telles inquiétudes : l'économie parlait des richesses, de ce qui constitue la fortune. C'est là un point de départ qui demeure excellent : une chose n'est pas constitutive de la richesse seulement parce qu'elle est chère, parce que son prix est élevé, elle peut être bon marché mais elle fera richesse du moment qu'elle est présente en grande quantité. Ce qui veut dire que les richesses sont composées de choses évaluées par rapport à leur prix. Et c'est de cela qu'il s'agit en effet quand on parle d'économie : il s'agit d'acteurs humains en tant qu'ils sont acheteurs ou vendeurs, en tant qu'ils louent ou qu'ils sont locataires. Autrement dit, l'économie c'est l'interaction humaine vue dans la perspective du prix : c'est une manière d'envisager l'activité des hommes en portant sur elle un certain regard.

Le prix varie : la même marchandise se vend aujourd'hui pour tant et se vendra demain plus cher ou meilleur marché. Il peut même arriver que la même marchandise se vende pour différents prix au même endroit et au même moment. Une question cruciale qui se pose alors est de savoir si le fait que le prix change constitue pour lui une propriété essentielle ou accidentelle ? En d'autres termes, est-il dans la nature du prix de varier, comme il est, par exemple, dans la nature de l'homme de vieillir ? Ou bien le prix varie-t-il à la manière dont un moteur vibre : parce que ses parties sont agencées de telle manière qu'il est impossible pour l'ensemble de ne pas vibrer ? avec cette implication, qu'il serait possible de remonter un moteur en sorte qu'il ne vibre plus, et qu'avec un certain talent en matière de mécanique - ou d'économie - il serait possible de « remonter » le mécanisme de la formation des prix de telle sorte que le prix ne varie pas. Ceci prouverait a posteriori que le fait que le prix change ne constituait pour lui qu’une propriété accidentelle.

S'il n'est pas dans la nature du prix de varier, alors il peut être étudié en suivant une démarche en trois étapes :

1° définir une essence permanente qui sous-tend l'existence du prix et l'appeler, par exemple, la « valeur »,

2° montrer comment l'essence permanente du prix, disons la valeur, se concrétise dans ses fluctuations accidentelles, qu'on désignera, par exemple, du terme de prix marchand,

3° expliquer d'où vient le « bruit » qui interdit au prix d'une marchandise d'être à tout moment identique à sa valeur.

La théorie spontanée du prix conçu de cette manière est alors la suivante : dans des circonstances « ordinaires », le prix reflète la valeur ; dans des circonstances « extraordinaires », il s’en écarte. En voici un exemple : une ville est assiégée, quelques paysans sont cependant parvenus à s'introduire dans l'enceinte et exigent des sommes exorbitantes pour des aliments de consommation courante. Le prix exigé est ici sans rapport avec la valeur du produit. Les situations de marché noir sont typiques à ce point de vue : le prix y diverge massivement de la valeur. En finance on parle alors de manque de liquidité. Imaginons une marchandise possédant une certaine « valeur » et qui, la plupart du temps, se vend à un prix qui reflète cette « valeur ». Il se fait alors que pour quelque raison contingente il existe soit une rareté extrême des vendeurs soit des acheteurs. En conséquence, quiconque se propose de vendre ou d'acheter est obligé de passer par les conditions fixées par les rares vendeurs ou par les rares acheteurs, qui profitent ainsi d'un rapport de force biaisé en leur faveur.Ainsi, lorsque Richard III propose « Mon royaume pour un cheval ! », selon la manière dont on entend son propos, c'est soit le cheval dont la valeur se trouve soudain considérablement surévaluée par rapport à son cours habituel, soit le royaume dont la valeur se voit sous-évaluée de manière drastique.

La conception selon laquelle il existe deux attributs distincts attachés à un objet dont la propriété se transfère, son prix et sa valeur, présente donc une certaine plausibilité de sens commun. La valeur est conçue comme intrinsèque : liée à l'essence de l'objet, tandis que le rapport du prix à la valeur est plus « élastique » : disposant de la liberté de s'écarter en plus ou en moins de la valeur.

Les approches classiques du prix sont essentiellement du type que je viens de caractériser. Elles se composent de deux éléments :

  1. une théorie de la valeur qui définit la « valeur » d'une chose

  2. une théorie du prix qui rend compte de la relation entre la valeur et le prix.

Notons cependant que si l’on suppose au contraire qu’il est dans la nature du prix de varier, alors aucune notion intermédiaire du type de la valeur n’est requise pour rendre compte de la variation du prix : celui-ci varie parce qu’il est dans sa nature de varier.

Il a dû exister une époque, il y a bien longtemps, où le prix était stable, où le prix restait constant bien que rien n'exigeât qu'il en fût ainsi. La raison devait être qu'à cette époque les structures sociales étaient rigides et ne se modifiaient qu'à peine à l'échelle de temps que représente une vie humaine. Il en était ainsi dans les colonies grecques où les prix étaient fixés par accord diplomatique entre colonisateur et représentants des populations locales. A des époques plus récentes, le prix a concrétisé sa disposition à varier quand les structures sociales devinrent plus fluides.

Dès lors, un niveau de prix reflète le rapport de force actuel des vendeurs et des acheteurs. S'il s'agit de pêcheurs et de mareyeurs, les prix varieront à peine (ceci sera montré au chapitre 5) mais s'il s'agit des marchés de futures financiers où, en quelques secondes, les vendeurs peuvent se transformer en acheteurs, et les acheteurs en vendeurs, les prix seront soumis à des mouvements rapides et souvent de grande amplitude en fonction d’un mécanisme simple : la rétroaction dans les comportements des êtres humains les uns vis-à-vis des autres (ceci sera prouvé au chapitre 8). Or, bien que le prix émerge comme le produit de l'interaction de volontés humaines, il n'a jamais été étudié de manière cohérente et systématique dans cette perspective. Le prix est un phénomène de bord qui apparaît à la frontière où les acheteurs et les vendeurs se rencontrent. L'« offre » et la « demande » ne se rencontrent pas, car elles sont inanimées : elles ne sont que des constructions conceptuelles, lesquelles, au contraire d'acheteurs et de vendeurs, ne peuvent se rencontrer effectivement.

Il existe une image quasi parfaite de la formation des prix, celle du « tir à la corde » : le prix se déplace comme le milieu de la corde par rapport à la ligne tracée au sol pour séparer les équipes. Le degré selon lequel le prix varie sur un marché particulier dépend du renfort et des remplacements autorisés dans les deux camps que constituent les acheteurs et les vendeurs. Ce qui est remarquable, c'est que si la formation du prix est analysée selon cette analogie du tir à la corde, alors, par une alchimie inattendue, la théorie économique se reconstruit d'une manière entièrement différente de ce qu'elle est aujourd'hui, se libérant du même coup des impasses de la science économique contemporaine. La théorie qui apparaît à la place est à ce point différente de la science économique qu'il serait tentant de l'appeler d'un nouveau nom, la « physique du prix », par exemple, ou la « physique sociale du prix ». Son principe est celui-ci : le fait que les marchandises ont des prix différents et qui varient dans le temps, est le moyen permettant que la richesse sous forme d'argent soit constamment redistribuée dans une société de manière à ce que se reproduise - à peu de choses près - le rapport de force relatif entre les conditions ou classes sociales entre lesquelles se répartissent les personnes.

L'argent circule par le truchement des prix en assurant trois fonctions distinctes, que les tenants de l'Économie Politique classique furent les premiers à reconnaître : d'être soit une rente, soit un profit, soit un salaire.

La rente revient à celui qui obtient de l'argent du fait qu'il dispose d'une ressource convoitée et renouvelable (l'eau d'un puits, l'or d'une mine, des actions Microsoft, etc.), le profit est obtenu par celui qui revend une marchandise plus cher qu'il ne l'avait achetée, le salaire s'obtient par celui qui loue sa force de travail, de celui à qui il la loue (dans la mesure où la force de travail est une ressource renouvelable, le salaire est un loyer sur le temps de travail ; le prolétaire de Karl Marx est celui dont la seule rente s'assimile au fait qu'il vit un certain nombre d'années pendant lesquelles il est à même de travailler).

Ces trois fonctions s'exercent sur chacun de manière différente selon qu'il est producteur, distributeur, consommateur, ou cumule à l'occasion deux ou trois de ces statuts. Le hasard de la naissance joue un rôle essentiel dans l'accès à l'argent selon ces différentes fonctions, l'activité propre des individus pouvant contrevenir partiellement au donné de la naissance. Dans une société où existe une division du travail, l'argent permet, au premier titre, à ceux qui ne produisent pas eux-mêmes les marchandises qui sont des moyens de subsistance - tels les aliments - de se les procurer contre de l'argent.

La représentation de l’économique

Le profane se représente l'économie à partir de l'opinion des experts telle que la lui transmettent l'école et les media. Il est déconcerté par le fait que les modèles des économistes produisent des prédictions qui sont plus souvent fausses qu’exactes. Cette récurrence de l'erreur est essentiellement attribuable à la complexité des phénomènes économiques. Seuls les phénomènes stables ou qui ne s'éloignent que peu de la stabilité (« mean-reverting » : qui subissent l'effet attracteur de la performance moyenne ; voir à ce sujet, Jorion 1983c), sont aisément modélisables et permettent des prévisions d'une exactitude raisonnable. Or, les phénomènes économiques ne sont pas de cette nature. Jusqu'à très récemment, les modèles des économistes étaient fondés sur la notion d'équilibre qui n'est qu'un autre nom pour la stabilité. En réalité, les phénomènes économiques se déroulent loin de l'équilibre du fait qu'ils résultent de l'interaction d'agents économiques qui ajustent de manière sans cesse renouvelée leur comportement en fonction de celui de chacun des autres.

Hegel distinguait 1) le mécanisme inhérent aux explications de la physique qui met en scène des corps indifférents les uns aux autres, qui s'entrechoquent si leurs trajectoires se rencontrent, et qui s'ignorent entièrement dans tous les autres cas, 2) le chimisme propre aux corps qui s'attirent ou se repoussent et 3) la téléologie qui règle les rapports des corps qui n'étant pas indifférents les uns aux autres, se rapprochent ou s'écartent en fonction d'une anticipation des conséquences de leur comportement, ou, si l'on préfère, en vue de la réalisation d'une fin future (Hegel 1981 [1816] : 217-271). L'économie relève entièrement de la téléologie : les agents économiques que sont les individus impliqués dans les processus de formation des prix rétroagissent.

Quant aux économistes eux-mêmes, ils influent sur les agents économiques dans la mesure où leurs modèles font partie des représentations auxquelles les comportements économiques s'ajustent. Les modèles des économistes contribuent donc à modifier les comportements qu'ils modélisent et ne peuvent dès lors tendre à la prédiction juste que si, d'une part, ils postulent l'absence de stabilité qu'ils engendrent et, d'autre part, sont constamment corrigés pour rendre compte des comportements nouveaux partiellement générés par leur activité propre de modélisation.

En conséquence, et comme c'est également le cas pour les représentations des phénomènes dans les sciences naturelles, le profane colporte pour ce qui touche à l'économie des fragments de théories économiques disparates : théories toujours en vie bien que constamment démenties par les faits, théories mortes ou théories en survie assistée (ainsi, par exemple, la « loi » selon laquelle le prix se constitue au point de rencontre entre l'offre et la demande). Et c'est la « thèse du complot », en tant qu'« explication par défaut », qui permet au profane d'articuler des morceaux de théorisation disjoints ou incompatibles et qui jouent ainsi un rôle équivalent à celui du « tissu conjonctif » en anatomie : faire tenir ensemble des organes aux fonctions diverses. L'hypothèse d'individus peu scrupuleux - ou à l'abri des lois - « menant la danse », permet d'intégrer en une explication globale ce qui ne serait autrement qu'un assemblage incohérent d’observations. Le fait que des conspirations existent effectivement dans le monde réel assure à la « thèse du complot » une plausibilité a priori. Les circonstances mêmes de l'apparition de ces « explications par défaut » signalent cependant les conditions nécessaires à leur éclosion : l'écart considérable perçu par le profane en matière d'économie, entre le monde tel qu'il est vécu et le monde tel qu'il est représenté dans les modélisations normatives des économistes.

L'objectivation des faits économiques

Aujourd'hui le domaine économique revient chez lui : au sein de l’univers social qui l'a toujours constitué tel qu'il est et dont il n'aurait sans doute jamais dû tant s'éloigner. Il est bon en tout cas qu'il y revienne, car qui dit « économie » dit rapports de l'homme aux choses, mais dans la mesure seulement où des hommes et des femmes « de chair et de sang » échangent ces choses en fonction de leur prix.

Pourquoi la science économique s'est elle d'abord éloignée de l'homme pour devoir s'en rapprocher aujourd'hui ? Parce qu'elle s'est constituée par un processus classique dans l'histoire de toute science : l'objectivation, qui conduit à négliger certains facteurs cruciaux dans la genèse des processus économiques, facteurs qui reviennent aujourd'hui au centre de l'attention, pareils au refoulé dans la pychè, dont Freud a montré qu'il faisait toujours retour, et le plus souvent de manière très inconfortable pour le sujet.

L'objectivation, c'est la mise entre parenthèses progressive de l'ensemble de ces éléments qui font qu'il est toujours difficile de produire une science dont l'homme est l'objet, ou est lié à cet objet de manière intime. Parce que la science a ses règles quand il s'agit de décrire des comportements et qu'il existe des règles plus anciennes et d'une autre nature quand il s'agit de parler du comportement des hommes, et que ces deux types de règles sont apparemment inconciliables. La Science - quand elle aligne ses manières sur celles de la physique classique « mécaniste » - explique le changement par l'action d'une cause sur une chose où elle produit un effet : l'eau qui choit fait tourner la roue du moulin - ce qu'Aristote appelait la cause efficiente -, alors que les hommes expliquent le changement qu'ils provoquent par la raison qu'ils se sont donnée au préalable, par la fin qu'ils visent, par le but qu'ils poursuivent, par l'objectif qu'ils veulent atteindre : ainsi, la maison finit par être construite parce que tout au long de sa construction, le maçon conservait l'intention, le projet, de la construire - autrement dit, ce qu'Aristote appelait la cause finale. « A cause de » dit la Science pour rendre compte des choses qui changent ; « pour », « afin de », disent les hommes quand ils évoquent leurs actes personnels.

Un autre difficulté est liée à l'habitude d'envisager l'action des hommes telle qu'elle est conçue par eux-mêmes dans la perspective de la liberté qu'ils se reconnaissent de poser tel acte ou de s’en abstenir, alors que la Science a pris l'habitude d'envisager les choses dans la perspective du déterminisme : la possibilité évoquée par Laplace de déduire entièrement et exactement l'état du monde à un moment futur par la connaissance que l'on a du présent. La liberté humaine semble ruiner cet espoir. L'objectivation vise donc à éliminer ces aspects subjectifs (qui font intervenir des sujets humains) que sont les raisons que les hommes se donnent, et le libre-arbitre qu'ils conçoivent comme étant le leur.

La solution de la difficulté méthodologique liée au libre-arbitre fut découverte par Durkheim lorsqu'il étudia le suicide : la liberté humaine peut être appréhendée dans la régularité qui se manifeste lorsqu'elle est envisagée sous son aspect collectif, dans la quasi-constance que révèlent les statistiques. Quelle que soit l'étendue de la liberté qui intervient dans la décision de s'ôter la vie, une proportion de la population à peu près constante prend chaque année une telle décision. Rien ne s'oppose donc à ce que l'explication concilie l'inéluctabilité du monde physique et la liberté des êtres humains.

Il existe cependant un autre aspect de l'objectivation sur lequel l'approche sociologique et l'approche économique se sont engagées différemment, il s'agit de ce qu'on pourrait appeler l'espace de modélisation qu'elles se sont données. La sociologie se contente souvent de décrire le monde empirique, le monde « sensible » de la vie quotidienne, là où la science économique voudra parler de la Réalité-Objective, censée se cacher derrière ce monde de tous les jours. La sociologie se contentera aussi de constater le désir humain, là où la science économique voudra mesurer de l'Utilité ; la sociologie observera des prix, la science économique voudra estimer des Valeurs.

Or, le moment est peut-être venu de l'affirmer et de tirer toutes les conséquences de cette affirmation : nul n'a jamais vu la Réalité-Objective, et l'Utilité ou la Valeur n'ont jamais été rencontrées par quiconque. Et pour cause : toutes trois sont des conceptions de l'esprit humain, autrement dit, des fictions. Ce sont des outils intellectuels qui ne valent que ce que valent les utilisations qu'ils permettent 1. Ils ont rendu des services sans doute, ils ont entre autre permis d'abstraire les choses du tissu complexe où elles sont enchâssées, afin de les examiner en tant qu’elles-mêmes. Mais le moment est venu de se demander si ces outils ne constituent pas désormais des obstacles à une compréhension accrue plutôt que leurs instruments privilégiés.

Car le problème qui se pose une fois créées les catégories de Réalité-Objective, d'Utilité ou de Valeur, c'est que l'on oublie au cours des siècles qui suivent qu'il s'agissait d'outils d'analyse, et l'on en vient à croire qu'il s'agit au contraire des mots qui renvoient à une réalité plus authentique que celle du monde empirique - qui n'en constituerait lui-même qu'une version approximative. C'est ce qu'on peut appeler « l'illusion platonicienne », puisque c'est exactement l'erreur que fit Platon lorsqu'il conçut le monde des idées. Pour lui, les triangles du monde où nous vivons n'étaient que des versions approchées de l'idée (parfaite) du triangle, alors qu'au contraire, ce sont les hommes qui ont conçu l'idée du triangle à partir des formes triangulaires qu'ils pouvaient observer.

Le désir humain serait l'expression imparfaite de l'Utilité, le prix, une version approximative de la Valeur, et le monde sensible, un à-peu-près de la Réalité-Objective. Or c'est le contraire qui est vrai : l'Utilité est une fiction idéalisée du désir - qui seul existe, la Valeur, une fiction idéalisée du prix - qui seul existe, et la Réalité-Objective, une représentation idéalisée du monde empirique - qui seul existe.

Travailler avec les fictions, c'est espérer en fait secrètement que les choses retrouveront un jour leur perfection perdue : le prix (réel) devrait tendre vers la Valeur (fictive) comme le désir humain vers le calcul de l'Utilité. Autrement dit, c'est pousser les hommes à reconstruire le réel sous sa forme idéalisée (ce qui ne veut pas dire idéale !), recréer les choses selon leur abstraction fictive. Pour établir un parallèle : reconstruire la vie sous la forme que lui attribue le roman. Ce qui, bien entendu, n'a jamais marché et, on peut le parier, ne marchera jamais.

Bien sûr le mécanisme réel de la formation des prix pourra toujours être modélisé (plus ou moins adéquatement), mais il s'agit avant tout d'un mécanisme humain dont des sujets déterminés à la fois par leur psychologie et par les groupes sociaux dont ils font partie constituent le fondement, la réalité profonde. Si des règles peuvent être abstraites de cette réalité, elles doivent tenir compte de ces sujets et non se contenter, par exemple, de faire se croiser les courbes abstraites de l'offre et de la demande. Parce que ces courbes sont des fictions, des inventions, alors que ces hommes et ces femmes qui créent des prix sont eux, bien réels.

Un itinéraire personnel

En 1987, abandonnant mes recherches en cours sur la parenté, j'entrepris la rédaction de deux séries de textes dans des domaines à première vue éloignés : l'intelligence artificielle et la formation des prix. Le premier effort déboucha sur un ouvrage publié en 1990, le second, sur le présent livre.

Au cours des quinze mois d'une enquête de terrain dans l'île de Houat en 1973-74 mon attention avait été attirée sur la stabilité des prix obtenus par les pêcheurs pour leurs prises. Les prix variaient sans doute quelque peu mais certainement pas de la manière qu'aurait prévu un modèle moderne de la formation des prix fondé sur la rencontre de l'offre et de la demande. A cela se combinait une répartition des bénéfices au sein de l'équipage fondée sur un système de métayage dit « à la part » qui en dépit de ses multiples variétés débouchait sur une répartition aux résultats toujours très proches. Tout se passait en réalité comme si entre mareyeurs, patrons de bateau et équipages, les bénéfices étaient partagés sur une base quasi-constante et ceci, que l'on pêchât peu ou beaucoup de poisson.

Des entretiens menés au Croisic en 1981-82, relatifs à la pêche sardinière dans les années 1920, et d'autres menés en 1987 à Gâvres sur la même pêche dans les années 1960, confirmèrent cette première impression. Les enquêtes en Afrique Occidentale et Centrale de 1984 à 1986 ne m'apportèrent aucun démenti, bien au contraire. A première vue, mis à part le poisson, rien ne ressemble pourtant moins à la pêche artisanale bretonne que la pêche piroguière africaine, ici aussi toutefois le prix obtenu pour les prises semblait calculé de manière à assurer une répartition des profits aux termes quasi-constants entre mareyeuses, patrons de bateaux ou de « compagnies » et équipages.

Pour en avoir le coeur net, je décidai d'assister à plusieurs reprises en 1987 et 1988 aux ventes de gré à gré qui se tiennent le matin tôt au Pan Coupé dans l'enceinte du port de pêche de Keroman à Lorient. La confirmation vint ici aussi mais cette fois sans surprise : le statut réciproque des partenaires déterminait entre eux ce que j'appelai une « enveloppe forfaitaire », et les prix se trouvaient déterminés en conséquence.

Je conservais le souvenir d'un mécanisme de ce type rapporté par Karl Polanyi dans un article de 1957 intitulé « Aristotle Discovers the Economy ». Je relus ce texte et je lus le passage de l'Éthique à Nicomaque qu'Aristote consacre à la question où je pus constater que, contrairement à ce qu'affirmait Polanyi, le philosophe grec ne définissait pas un modèle idéal de la formation des prix mais en décrivait le mécanisme tel qu'il pensait l'avoir observé.

C'est sur les marchés financiers que j'ai poursuivi l'enquête en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, de février 1990 à aujourd'hui (avril 2003). Bien entendu, rien dans la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ ne laissait présager tout ce qui fut imaginé par la suite en matière de « produits » auxquels s'attache un prix, et le modèle a minima d'Aristote nécessite des développements considérables si l'on veut qu'il rende compte de la manière dont le prix se forme, par exemple, sur les marchés financiers. Mais, à mon sens, la forme générale de son modèle demeure le moule approprié, supérieur en qualité à tous ceux qui furent conçus par la suite.

1 C’est la thèse défendue par Vaihinger dans The Philosophy of « As if ». A System of the Theoretical, Practical and Religious Fictions of Mankind (Vaihinger 1924). C’est Edmund Leach qui attira mon attention sur cet ouvrage fameux en son temps.

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