PAUL JORION
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CHAPITRE 10

RARETE, rISQUE, staTUT des personnes

L'abondance et la rareté des personnes

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, je me suis efforcé de mettre en évidence que le modèle d'Aristote rend compte de la formation des prix sur les marchés de producteurs, à condition, bien entendu, d'élargir le cadre de l'économie à son contexte contemporain. Dans ce chapitre-ci, je vais montrer que la notion de « statut réciproque », fondatrice du prix chez Aristote, peut être rapprochée de celle de « rareté » des parties prenantes au sein de leur catégorie socio-professionnelle, et que cette rareté relative peut constituer à son tour une mesure du « risque » que chacune des parties fait courir à l'autre dans leurs transactions commerciales. On aboutit ainsi à une équation entre statut réciproque en tant que détermination du prix et risque réciproque, qui reproduit dans une analogie parfaite la notion de « rating » utilisée dans le monde financier pour déterminer le prix auquel traitent entre elles deux institutions financières. J'aurai ainsi réussi à démontrer deux choses : premièrement que le modèle d'Aristote qui explique la formation des prix à partir du statut social est encore pertinent aujourd'hui, y compris dans le domaine de la finance, et deuxièmement, que la notion de statut social s'éclaire d'être envisagée dans la perspective de la « rareté des personnes » et du risque auquel chaque personne soumet automatiquement ses contreparties commerciales en traitant avec elles. A partir de ce cadre conceptuel il deviendra alors possible de déterminer la logique sociale au sein de laquelle se déploie le « catalogue raisonné de l'ensemble des instruments financiers » qui constituera le chapitre suivant.

Je rappelle brièvement la manière dont Aristote décrit la formation du prix, et dont on aura pu lire un exposé détaillé au quatrième chapitre. « Or, la compensation selon la proportion s'effectue par la figure diagonale. Par exemple, soit A un maçon, B un savetier, C une maison, et D une chaussure. Il faut que le maçon reçoive du savetier une portion du produit de son travail et lui donne une portion du produit du sien. Pour autant que l'équivalence proportionnelle ait été préalablement établie, et que l'échange réciproque ait eu lieu ensuite, la compensation en question sera alors effective ; si cela n'est pas le cas, le marché n'est pas équitable, et la relation s'interrompt. Car il se peut que le produit de l'une des parties vale davantage [intrinsèquement] que celui de l'autre, et dans ce cas, il convient de les faire équivaloir. » (Éthique à Nicomaque, V, v, 8). Le passage est relativement obscur mais s'éclaire grâce à la remarque ultérieure : « Ainsi, ce qu'est un maçon par rapport à un savetier, doit être aussi telle ou telle quantité de chaussures par rapport à une maison » (ibid. V, v, 10). Le principe apparaît alors dans toute sa simplicité : le prix reflète le statut réciproque de l'acheteur et du vendeur, autrement dit, le vendeur fera payer cher au pauvre et bon marché au riche, l'acheteur achètera cher au riche et bon marché au pauvre.

Or, de la même manière que l'on progresse dans la compréhension du mécanisme de la formation des prix lorsqu'on déplace l'accent de la qualité des marchandises vers la qualité des personnes, un progrès similaire a lieu lorsqu'on cesse de parler de la rareté des marchandises pour s'intéresser plutôt à la rareté des personnes. Qu'est-ce qui fait le faible prix du pain ? l'abondance obligée des personnes qui achètent du pain, denrée de première nécessité. Qu'est-ce qui fait le prix élevé du diamant ? la rareté de ceux qui achètent des diamants sans intention de les revendre, c'est-à-dire qui les « consomment » comme objets de parure.

Il existe des situations dramatiques où des agents économiques n'ont pas à évaluer le rapport de force qui existe entre acheteur et vendeur parce que sa valeur est imposée et, si nécessaire, crûment rappelée par un exercice immédiat de la violence. Dans les autres cas, ce rapport de force est souvent estimé aujourd'hui par l'intermédiaire des représentations que s'en font des agents économiques. Dans une société où le statut réciproque des catégories sociales est dans un état de mouvance permanent du fait de l'enchevêtrement des hiérarchies qui la structurent, il n'est pas toujours possible pour un agent économique d'évaluer instantanément et de manière sûre le rapport de force entre la catégorie sociale à laquelle il appartient lui-même, soit comme vendeur, soit comme acheteur, et celle à laquelle appartient la partie adverse dans la transaction commerciale.

Au cours du marchandage une évaluation a lieu du rapport de force entre vendeur et acheteur, qu'une transaction se matérialise en fin de compte ou non. Là où les conditions des parties sont évidentes, comme dans le cas du savetier et du maçon, le marchandage entre elles ne joue qu'un rôle restreint de confirmation ; il permet éventuellement de situer la contrepartie au sein de sa condition comme y étant l'une des plus habiles ou l'une des moins qualifiées, mais c'est tout. Là où les conditions ne sont pas évidentes, en l'absence d'une connaissance exacte du rapport de force existant entre les catégories sociales que représentent les partenaires de l'échange, l'acheteur et le vendeur s'efforcent de l'évaluer par approximations successives. C'est la conversation en quoi consiste le marchandage, en tant qu'elle véhicule une information sur « qui l'on est vraiment », qui permet à chacune des parties de situer l'autre par rapport à soi. Le marchandage est le processus même de l'évaluation des statuts réciproques dans les contextes où une telle évaluation ne va pas de soi. Quelle arme plus sûre alors que de rappeler à son interlocuteur que l'on peut sans difficulté se tourner à tout moment vers l'un de ses concurrents, c'est-à-dire vers un autre représentant équivalent du parti des vendeurs ou des acheteurs ? Autrement dit, le rapport de force se définit ici selon une double détermination : dans quelle mesure la partie adverse souffre-t-elle de la concurrence qui règne à l'intérieur de sa catégorie, et dans quelle mesure suis-je moi-même affaibli par la présence de concurrents nombreux, équivalents à moi, ou, à l'inverse, conforté par le choix limité des partenaires éventuels que rencontre la partie adverse dans son désir de transaction ? La question du monopole se pose seulement comme cas-limite de cette problématique du rapport de force en tant que rareté relative au sein de leur catégorie sociale du vendeur et de l'acheteur en présence.

Chacun évalue sa contrepartie selon qu'elle appartient à une condition qui est trop ou trop peu représentée par rapport à sa fonction de production, de distribution ou de service, c'est-à-dire selon la force ou la faiblesse qui est la sienne du fait d'une faible ou d'une forte concurrence interne. Hegel était conscient de cette dimension quand il assignait à la corporation le rôle d'accepter des membres « en quantité déterminée par la conjoncture générale » (Hegel 1989 [1821] § 252 : 255). C'est la rareté ou la pléthore des hommes au sein d'une catégorie sociale qui leur permet de vendre cher ou les oblige à vendre bon marché ce qu'ils produisent, font circuler ou rendent comme service.

Lorsque l'on est le représentant d'une compétence rare, ceux qui cherchent à bénéficier de la fonction que l'on remplit sont obligés de passer par vous. Si au contraire l'on représente une compétence bien partagée, la question de l'interchangeabilité se pose aussitôt, et la position personnelle s'en trouve automatiquement affaiblie, la distance sociale entre le dépositaire d'une qualité commune et son client potentiel augmente d'autant : le rapport de force s'en trouve modifié défavorablement et force le vendeur à baisser son prix. Les dépanneurs sont rares, la question de leur interchangeabilité ne se pose donc pas : le consommateur est content d’en trouver un, que celui-ci soit le meilleur de sa profession ou l’un de ses représentants médiocres. En conséquence, le dépanneur peut se faire rémunérer au prix fort.

La généralisation du concept de statut réciproque passe donc par celui de rapport de force qui le sous-tend. La théorie aristotélicienne du prix est fondée sur le statut réciproque (stable), sa version généralisée, sur celui de rapport de force (changeant) en tant que vérité de la relation qui règle le commerce des catégories sociales entre elles (voir chapitre 4). Mais au sein d'un système social où les conditions sont dans un état de mouvance permanente les unes par rapport aux autres, le statut réciproque se détermine à l’occasion par une évaluation du rapport de force instantané qui passe par la représentation que s'en font vendeur et acheteur.

C'est le rôle pivot que joue dans l'établissement du rapport de force sa représentation qui permet aux agents économiques de le définir désormais sur la base subjective de la croyance plutôt que sur des bases plus objectives (subjectif non pas au sens d'« arbitraire » mais au sens propre d'avoir son fondement dans la représentation d'un sujet), et autorise les effets rhétoriques portant sur la conviction et visant à suggérer une modification du rapport de force qui en réalité n'a pas eu lieu. La manipulation peut être délibérée dans le bluff, elle peut être involontaire lorsque les apparences jouent en faveur de l'une des parties au détriment de l'autre. Ainsi, le fait qu'une rareté fortuite des représentants d'un groupe acheteur par rapport à ceux du groupe vendeur, ou inversement, suffise parfois à faire varier le prix de manière durable 1. Une rareté relative des pêcheurs de coquilles Saint-Jacques soudain à telle criée, et le nouveau prix qui se trouve généré à cette occasion se propage par contagion dans l'ensemble des professions en présence, pêcheurs, mareyeurs, grossistes et détaillants, indépendamment de la qualité propre du produit et des volumes effectivement offerts : c'est le téléphone qui répercute d'un port à l'autre le nouveau « juste prix », reflétant un rapport de force provisoirement modifié par une nouvelle représentation de ce qu'il est.

Le fait même que le rapport de force soit aujourd'hui souvent le produit d'une représentation de ce qu'il est, le conduit à subir des changements résultant de ce qui apparaît aux dépositaires de ces représentations comme des corrections dues à une meilleure ou à une nouvelle information relative à la qualité actuelle exacte de ce rapport de force. Le mécanisme est d'une facture classique : un sujet se représente une action comme une information, et cette représentation débouche elle-même sur une nouvelle action ; c'est là le principe des servomécanismes, la boucle étant appelée « rétroaction » (feedback en anglais). Un phénomène souvent observé dans le fonctionnement des servomécanismes est l'apparition d'oscillations lorsque la rétroaction est trop rapide ou trop lente, la nouvelle action pouvant en effet interférer avec celle qui vient d'être interprétée et qui a conduit à un réajustement prématuré, ou bien au contraire intervenir trop tard (Singh 1966 : 93-94). Le même effet se retrouve dans l'évaluation des statuts réciproques, et se manifeste par le développement isomorphe d'oscillations du prix qui se révèle en tant qu’effet de frontière reflétant le rapport de force instantané entre vendeur et acheteur.

De là un principe que l'on peut énoncer de la manière suivante : le statut réciproque des catégories sociales, qui définit leur rapport de force, est déterminé par une représentation de la rareté relative de leurs représentants. Beaucoup de médecins, et le prix de la consultation baisse, et comme le prix de la consultation diminue, le statut relatif des médecins par rapport aux autres catégories sociales se dévalue ; la causalité s'exerçant dans ce sens-ci et non dans le sens inverse. Autrement dit, ce n'est pas parce que le statut du médecin s'est dégradé que le prix de la consultation a baissé mais l'inverse. De même, une génération nombreuse comme celle du « baby-boom » requiert soudain par son entrée dans l'école un nombre plus important d'enseignants. Son âge avançant, la même cohorte finit par quitter l'école, et le statut des enseignants, subissant soudain les effets d'une concurrence très vive entre eux, s'effondre. Lorsque les professeurs seront à nouveau rares, ils vaudront à nouveau plus cher. Le rôle régulateur de réallocation des fonctions joué par un tel mécanisme dans le fonctionnement de toute société est évident.

Les classements en fonction du risque de défaillance : le rating

Or, et j'apporte ainsi une réponse partielle à une question que me posa Alain Caillé en 1994 (Caillé 1994 : 154-155) : ce que je viens de dire vaut-il de manière identique pour les personnes et pour des institutions ? Il faut alors que je déplace mon propos du cadre de la transaction commerciale ordinaire vers celui de la transaction sur les marchés financiers. Ceux-ci sont, comme on l'a vu au chapitre 8, de deux types : les marchés « organisés » et les marchés « de gré à gré » ou « à l'amiable » (en anglais over the counter). Sur les marchés de gré à gré, deux parties traitent directement l'une avec l'autre, comme c'est le cas entre acheteur et vendeur à l'occasion d'une vente entre producteur et intermédiaire ou détaillant (l'exemple type traité dans la deuxième partie du livre étant constitué du couple patron-pêcheur / mareyeur). Sur les marchés « organisés », des chambres de compensation se chargent, on l'a vu, de mettre en présence acheteurs et vendeurs et garantissent l'ensemble des participants contre la défaillance de quelques-uns. Sur les marchés de gré à gré par contre, chaque intervenant se trouve seul en face de sa contrepartie, et entièrement exposé à sa défaillance éventuelle. Or, comme on le verra de manière détaillée au chapitre suivant, l'évaluation du statut des institutions se fait selon le risque de défaillance qu'elles représentent pour leurs contreparties lorsqu'elles s'endettent en empruntant ou en émettant des obligations (ce qui est équivalent) et la mesure de ce risque est produite par des firmes spécialisées, en tant que leur « rating ». Standard & Poor’s Corporation et Moody’s Investors’ Service sont les principales agences opérant de telles évaluations du risque de défaillance que représentent les sociétés commerciales vis-à-vis de leurs créanciers. En leur attribuant une cote de crédit, elles déterminent dans quel mesure celles-ci doivent être pénalisées financièrement dans leurs transactions marchandes, en raison du risque de non-paiement qu’elles font courir à leurs contreparties. Grâce à ces cotes, dont la plus élevée est traditionnellement « AAA », réservée aux états les plus fiables émetteurs d’obligations. Les rating agencies mesurent le degré de risque que présente chaque personne morale sur les marchés financiers et quel est le montant de la prime qui permet de compenser ce risque de défaillance (de la même manière qu’une prime d’assurance assigne un prix au risque de perte). Dans quelle mesure peut-on transposer la même démarche intellectuelle aux individus ? Autrement dit, la notion de risque intervient-elle d'une manière tant soit peu équivalente pour définir le statut des personnes ?

Le concept d’un « rating » des personnes, à l’instar de l’évaluation des institutions en termes du risque de défaillance qu’elles présentent, pourrait paraître incongru. En fait, et depuis 1996, il est devenu la norme aux États-Unis pour tout ce qui touche au crédit à la consommation. À la fin des années cinquante, Bill Fair, un ingénieur, et Earl Isaac, un mathématicien, s’associèrent pour fonder Fair, Isaac & Company (FICO), firme qui propose aux bailleurs de fonds un indice mesurant le risque de défaillance de tout emprunteur potentiel (Peterson 1998). En 1989, ils mirent à la disposition des « Bureaux de Crédit », la « cote FICO » (FICO Score), qui situe tout consommateur sur une échelle qui va de 0 (la cote la plus médiocre) à 900, représentant le risque de défaillance qu’ils constituent pour tout prêteur, risque calculé à partir de leur fortune actuelle et de leur passé d’emprunteur (Fair, Isaac & Company 1999 : 1056). Un Credit Bureau est une agence privée qui collecte les données relatives à l’endettement et qui propose un rating des individus comme des firmes (Fair, Isaac & Company 1999 : 934). Les trois principaux Credit Bureau aux États-Unis sont : Equifax, Trans Union et Experian. Selon Standard & Poor’s, c’est en 1996 que l’usage de l’indice FICO s’est imposé de manière décisive dans le secteur du « mortgage », le système hypothécaire utilisé comme principal instrument du crédit foncier américain, évoqué au chapitre précédent à propos du krach obligataire de 1994 (Warrack & McLean 1997 : 22).

Le montant de la « cote FICO » de chaque consommateur est recalculé quotidiennement en fonction des opérations passées par lui ou elle dans la journée. Le chiffre intègre non seulement la valeur des biens meubles et immeubles possédés, le montant des revenus procurés par l’emploi, les chiffres relatifs aux dettes donnant lieu à des paiements récurrents tels que le montant du « mortgage », du leasing d’une automobile, du découvert de diverses cartes de credit 2, mais aussi, les données relatives à la stabilité des revenus, tel que le temps passé auprès des employeurs successifs ou les années écoulées à diverses adresses. Sujet à controverse aux yeux du public est le fait que les enquêtes faites par des prêteurs éventuels sont comptées à décharge du consommateur et contribuent à faire baisser sa « cote FICO ». Fair, Isaac & Company se justifient de cette pratique dans les termes suivants : « La rumeur : Ma cote baisse lorsque je dépose un dossier en vue d’obtenir un nouveau crédit. Le fait : C’est vrai, mais de très peu. Si sur une courte période vous tentez d’obtenir plusieurs cartes de crédit, les demandes d’information relatives à votre dossier de crédit (appelées “enquêtes”) que les organismes de crédit requerront seront mentionnées dans votre dossier. Le fait que vous cherchiez à obtenir du crédit supplémentaire peut signifier un risque accru, mais la plupart des cotes de crédit ne sont pas affectées par des enquêtes multiples sur une courte période en provenance d’organismes prêteurs de « mortgage » ou de financement dans l’achat d’une automobile » (Fair, Isaac & Company 1999 : 928).

La « cote FICO » a, selon ses auteurs, deux finalités essentielles : 1° permettre à un bailleur de fonds d’écarter les brebis galeuses dont il est prévisible qu’elles ne s’astreindront pas à leurs devoirs d’emprunteurs, 2° lui permettre également, s’il décide de consentir le prêt, de chiffrer le risque qu’il court, et de l’intégrer à son prix, comme une prime de risque : « Le principe d’un calcul du prix fondé sur le risque est que, hypothétiquement, celui dont la cote est 680 pose un risque double (à ce niveau, un sur 11 fera défaillance) que ceux dont la cote est 710 (parmi qui un sur 21 fera défaillance) 3. Donc le principe de la fixation du prix est que ceux dont la cote est 680 devraient acquitter un taux d’intérêt (ou toute autre cote-part) plus élevé que ceux dont la cote est 710, afin de compenser ce risque » (Taylor-Shoff 1997 : 56).

Ne sont pas pris en considération dans la « cote FICO », et sont mêmes explicitement exclus dans son calcul par la loi (Equal Credit Opportunity Act, passé en 1970 comme Titre VII du Consumer Credit Protection Act), les renseignements relatifs au sexe, à la race, à l’âge, à la religion, à l’origine nationale ou au statut marital. Ceci n’a pas empêché des représentants de minorités ethniques de faire remarquer que le rating des personnes à l’aide de la « cote FICO » est dans les faits systématiquement défavorable aux membres de ces sous-populations. Dans une interview, Sally Taylor-Shoff, Directeur des Produits de Risque des Bureaux de Crédit chez Fair, Isaac & Company, a fait la remarque suivante : « Bien que la cote soit souvent évoquée dans la même foulée que la question de l’accès équitable au crédit à la consommation (fair lending), ces deux problèmes sont distincts. Il est clair que tout processus, qu’il soit à connotation morale ou soit d’ordre purement statistique, qui prend en considération comme facteurs de décision dans l’attribution du crédit, les dettes actuelles, le passé du consommateur en matière de crédit et les incidents de parcours qu’il a pu connaître dans ce domaine, débouchera sur un taux de rejet plus élevé dans les zones où les minorités ethniques se trouvent concentrées. Ceci ne devrait pas causer la surprise dans une société où il existe une distribution inégale des revenus, de la propriété, de la fortune et de l’éducation » (Taylor-Shoff 1997 : 56).

Quel est dans les faits l’impact de ces classements ? En voici une illustration empruntée à un document publié en 1998 par l’agence de rating Standard & Poor’s et signé par Joseph Hu (Hu 1998 : 7). Dans le cas de figure particulier évoqué dans l’article, voici les taux qu’obtiennent divers groupes de consommateurs. Il ne s’agit pas ici de la « cote FICO », mais des « niveaux » utilisées de manière très générale par Standard & Poor’s et déjà mentionnés plus haut.


Niveau de crédit

Taux obtenu pour un « mortgage », taux fixe 30 ans

AAA (Global)

6,35%

A1

6,10%

A2

6,60%

A3

7,00%

A4

6,70%

AA

7,30%

A

7,40%

BBB

7,80%

BB

-

B

-


Je reviendrai plus bas sur la raison pour laquelle les représentants du groupe « A3 » obtiennent un taux plus défavorable que ceux du groupe « A4 », quoi qu’il en soit, l’écart entre les mieux cotés (« A1 ») et les plus mal cotés (« BBB ») sur ce tableau est de 1,45%, soit par rapport aux 6,35% de ceux qui sont les mieux lotis, une pénalisation de 23%. Le document n’indique pas les conditions qui seraient faites aux représentants des groupes « BB » et « B ». Il convient de préciser que – sauf cas de figure tout à fait particulier – les membres des minorités ethniques appartiennent généralement à des groupes de crédit qui n’apparaissent pas dans ce tableau : les niveaux « C » et « D ». Pour ce qui touche à ces derniers, voici les taux qu’appliquaient, toujours en 1998, une banque californienne dite « C-D ». Ici, ce sont les niveaux supérieurs qui ne sont pas cotés, les candidats au crédit foncier appartenant à ces catégories n’ayant nul besoin de s’adresser à une banque spécialisée dans les niveaux de crédit les plus bas. J’ai extrait de la « feuille de taux » (ratesheet) du 14 mai 1998 les chiffres repris ci-dessous. J’ai retenu seulement les taux strictement comparables, s’appliquant à un niveau identique de « LTV » ; j’expliquerai ensuite ce que ces initiales signifient.


Niveau de crédit

Taux obtenu pour un « mortgage »

AA

9,625%

A-

9,75%

B

9,875%

C

11,250%

C-

12,875%

D

13,5%


« LTV » est l’acronyme de « Loan to Value » qui soit s’entendre comme « proportion de la valeur de la maison que constitue le prêt demandé ». Dans le tableau précédent, les chiffres mentionnés valent tous pour le niveau LTV de 65%. Ceci dit, la « feuille de taux » propose des taux de « mortgage » pour un éventail de niveaux de LTV correspondant à chacun des niveaux de crédit mentionnés. Dans le tableau suivant, je mentionne pour chaque niveau de crédit, la valeur maximale de LTV admise, et le taux qui lui correspond. Il faut lire « 85% au niveau B » comme signifiant que l’emprunteur de niveau « B » peut obtenir un prêt à concurrence de 85% du prix de la maison que le montant du prêt permettra d’acquérir : un apport personnel constituant les 15% restants.


Niveau de crédit

Niveau maximal de la LTV

Taux obtenu pour un « mortgage »

AA

90%

11.375%

A-

90%

11.5%

B

85%

11.125%

C

80%

12.125%

C-

75%

13.375%

D

70%

13.625%


À titre d’illustration, je prendrai deux exemples : 1° une famille, classée quant au crédit, « AA » et envisageant d’acheter une maison valant $500.000 (soit au taux de change d’avril 2003, є 463.000), 2° une famille classée « D » - c’est-à-dire dans les faits, le plus souvent noire ou latina - espérant acquérir une habitation valant $100.000 (soit l’équivalent de є 92.000). Le premier ménage devra consentir un apport personnel de $50.000 et obtiendra un prêt de $450.000 à 11,375% ; le second ménage, dont la maison convoitée est cinq fois moins chère, devra faire un apport personnel de $30.000 et obtiendra un prêt de $70.000 à 13,625%. La différence entre les conditions qui sont faites à l’une et à l’autre reflète aux yeux du bailleur de fonds la différence que ces emprunteurs représentent en termes de risque de défaillance.

Si l’on s’amusait alors, dans une perspective aristotélicienne, à calculer (comme je l’ai proposé au chapitre 7, section La mesure du statut réciproque) le statut réciproque du niveau « AA » par rapport au niveau  « D », on pourrait envisager la « proportion diagonale » entre elles : c’est-à-dire le rapport du taux d’apport personnel multiplié par le taux d’intérêt exigé, soit (30% de 13,625%) divisé par (10% de 11,375%). Ce qui donne 3,59, un chiffre qui n’est pas sans rappeler ceux découverts alors pour le statut réciproque du patron-pêcheur et de son matelot.

Je reviens maintenant sur le fait que bien qu’il s’agisse de chiffres publiés à la même époque que l’article de Standard & Poor’s, ceux de la « feuille de taux » d’une agence « C-D » ne concordent pas pour les niveaux qui sont représentés dans l’un et l’autre tableau. L’explication en est que le calcul des taux dans l’article de Hu reflète une technique de calcul tout à fait particulière, propre à l’agence Standard & Poor’s (LEVELS) bien qu’en voie de devenir la méthode de référence aux États-Unis. Étant donné que cette approche vise à donner une évaluation du risque parfaitement objective en termes de logique du marché, je vais l’exposer de manière quelque peu détaillée.

Le principe du calcul repose sur le concept suivant, que l’industrie des mortgage-backed-securities permet d’assurer au marché du credit financier américain une liquidité sans pareille qui contribue à la bonne santé du marché foncier en général et permet aux particuliers d’accéder à un crédit extrêmement bon marché. Dans un discours récent, Alan Greenspan, Président de la Federal Reserve, faisait remarquer (Greenspan 1999) qu’au cours des années récentes, chaque vente entre particuliers d’une maison servant de logement à une famille aux États-Unis a produit une plus-value moyenne de $25.000, profit qui se retrouve (bien davantage que les bénéfices tirés des opérations en bourse) directement réinjecté dans le marché des biens de consommation.

Le moyen d’assurer une telle liquidité consiste à titriser des pools consistant en plusieurs centaines de « mortgages » sous forme d’obligations dont les coupons sont consistitués des flux d’intérêt et des remboursements de parts de principal mensuels par les emprunteurs. Diverses formules de titrisation furent tentées au cours des années 1970 et 1980, produisant des instruments incapables de rencontrer un authentique succès auprès des investisseurs publics ou privés. Lorsque, par essais et erreurs, une formule couronnée de succès fut mise au point dans les années 1990, une crise comme celle du krach obligataire mentionné au chapitre 8, mit en évidence un point de faiblesse qui était restée inaperçu. À l’heure actuelle, la formule la plus populaire et qui conduit a un vaste marché est celle des REMIC (Real Estate Mortgage Investment Conduit), une mortgage-backed-security d’un type particulier, qui découpe un pool en sous-groupes définis en terme du risque de défaillance et de pré-paiement qu’ils représentent, et en fait les supports privilégiés de différents « certificats » constitutifs du REMIC, selon un principe de « domination/subordination » (ou senior/junior).

Pour rendre le produit financier le plus attractif possible auprès des investisseurs, le degré de risque présenté par les différents types de « certificats » est déterminé de manière aussi certaine que possible en « subordonnant » certains sous-groupes à certains autres au sein du pool. Le mécanisme est en gros le suivant : définissons certains certificats comme de qualité supérieure « AAA » car soumis seulement au risque de pré-paiement mais entièrement à l’abri du risque de défaillance, en les fondant sur des sous-groupes d’emprunteurs présentant le moindre risque de crédit, et subordonnons d’autres sous-groupes, ceux-ci à risque de crédit plus sérieux, aux premiers en faisant de telle sorte que toute défaillance du premier groupe sera compensée par un prélèvement dans les rentrées fournies par la catégorie qui lui est subordonnée.

On comprend qu’il est possible, de cette manière, non pas de réduire le risque global du pool, mais de le partitionner de manière à constituer des sous-groupes au crédit amélioré (credit enhancement) par sa « domination » sur d’autres, et de concentrer ainsi le risque dans certaines zones de certificats constitutifs du REMIC – dont certaines sont d’ailleurs entièrement réservées à la subordination à d’autres et ne sont pas offertes à la vente (« B4 » à « B6 »).

L’objectivation « parfaite » du prix du crédit réside alors dans le fait que son niveau, le taux d’emprunt qui sera exigé d’un candidat individuel au crédit foncier, sera le suivant : imaginons qu’il fasse partie d’un sous-groupe dont les membres ont une cote de crédit identique à la sienne, quel sera le coût de la subordination d’autres groupes au sien de manière à faire d’un certicat fondé sur les rentrées de son propre sous-groupe, un certifcat de qualité de crédit « AAA » ? Ainsi, la sur-prime exigée de lui n’est en aucune manière arbitraire mais le simple reflet des lois du marché du crédit foncier telles que le marché secondaire des mortgage-backed-securities l’exprime. Ou, dans les termes du vocabulaire technique utilisé par Standard & Poor’s pour décrire sa méthodologie appelée LEVELS (« niveaux ») : « Lors de la cotation fondée sur le risque d’un « mortgage » sous-optimal, LEVELS supose qu’il sera titrisé et analyse le niveau de risque de ce mortgage et sa perte estimée. Ensuite, LEVELS calcule le coût de la couverture pour la titrisation d’un pool de mortgages à-venir identiques et suggère un niveau approprié de structure dominant/subordonné (senior/subordinate) pour l’amélioration du crédit (credit enhancement) de ce pool de mortgages » (Hu 1998 : 2).

Risque de défaillance et statut social

Dans un raccourci qu’on ne manquerait pas de me reprocher si je ne m’en expliquais pas davantage, j’ai – dans les paragraphes précédents – assimilé les niveaux de crédit peu élevés au sein des classements tels que la « cote FICO » aux catégories sociales dont les revenus sont modestes. Souligner que je ne suis pas le premier à supposer cette identité (l’interview d’une représentante de la firme Fair, Isaac & Company, centrale à cette problématique, est éloquente à ce propos) ne suffit cependant pas à en prouver l’existence, c’est pourquoi je vais maintenant mettre en évidence la logique sociale qui engendre inéluctablement l’identité entre « pauvre risque », « pauvre crédit » et « pauvre tout court ».

Un paradoxe était apparu au quatrième chapitre, que je n'avais pas relevé alors parce qu'il aurait semblé déforcer la validité du modèle de la formation des prix d'Aristote, dont on a pu apprécier entretemps la fécondité. Je rappelle, qu'à des fins comparatives, j'avais supposé que le maçon pouvait sans doute construire un maison pour un savetier, de condition sociale peu élevée, mais aussi pour un juge, de condition sociale très élevée. Voici où se situe le paradoxe : de la manière dont le philosophe présente son modèle, il serait de l'intérêt du maçon de ne construire que des maisons de savetier puisque de tels travaux lui rapportent davantage « de l'heure » que la construction de maisons de juge. Pourquoi ne le ferait-il pas (en admettant que le modèle d'Aristote est adéquat) ? Peut-être y a-t-il avantage pour lui en termes de prestige au sein de sa profession d'être seulement un « maçon pour juges » ? Ce faisant il limite en effet le risque d'interchangeabilité qui est le sien en augmentant sa rareté personnelle par rapport à ses concurrents. Mais il existe un autre bénéfice, et il présente un double aspect : le premier est lié à la reconduction des commandes qui lui sont passées, le second est analogue au risque de crédit qu'encourent les institutions financières prêteuses.

Supposons qu'il faille une semaine à un maçon pour construire une maison de savetier et six semaines pour construire une maison de juge. Si notre maçon s'est spécialisé dans la maison pour savetier, à la fin de chaque semaine se pose à lui la question de la reconduction des commandes de sa clientèle : est-il capable d'enchaîner les contrats de manière à ne jamais se retrouver sans travail ? Si notre maçon est au contraire spécialisé dans la maison pour juge, la question de la reconduction ne se pose à lui que toutes les six semaines, période suffisamment longue sans doute pour qu'il n'ait pas trop à souffrir de commanditaires qui se dédisent. Le « risque de reconduction » rappelle ce que l'on qualifie en finance de risque de réinvestissement. Au lieu de prêter pour dix ans par exemple, un investisseur décide d'être prêteur par tranches de trois mois seulement. Historiquement, le taux sur trois mois annualisé est en général moins élevé que le taux annuel sur dix ans, mais le prêteur sur trois mois conserve une marge de manoeuvre beaucoup plus grande puisqu'il peut réallouer son capital quatre fois par an et investir les intérêts accrus. Si le taux du marché à trois mois s'apprécie, tant mieux pour lui, mais s'il se déprécie, il viendra un moment où il sera si bas qu'il aurait été plus sage pour l'investisseur d'avoir prêté antérieurement sur une plus longue durée. Le parallèle entre la personne et l'institution est alors le suivant : le maçon gagne peut-être davantage de l'heure en construisant une maison de savetier, mais s'il ne parvient pas à enchaîner sans interruptions les constructions de maisons de savetier, il arrivera un moment où il aurait été plus avantageux pour lui de ne construire que des maisons de juge ; le risque de reconduction est l'équivalent au niveau individuel du risque de réinvestissement que courent les institutions financières.

Deuxième bénéfice implicite pour le maçon à ne construire que des maisons pour juge, et plus évident encore : le risque de crédit. Bien sûr si au bout des six semaines durant lesquelles le maçon aura travaillé en confiance pour le juge celui-ci se révèle insolvable, il se sera donné du mal pour rien durant six semaines, tandis que si c'était pour un savetier qu'il avait travaillé, il ne risquait de perdre, au pire, que des honoraires couvrant une semaine. Le fait est cependant que le risque de défaillance du commanditaire est beaucoup plus grand de la part d'un savetier que de la part d'un juge. En réalité, le même raisonnement valait déjà pour la reconduction : les constructions de maisons de juges ne doivent s'enchaîner que toutes les six semaines, au lieu d'une seule semaine pour les maisons de savetier, et de la même manière qu'il est moins probable qu'un juge se révèle insolvable une fois la maison terminée, de même il est moins probable qu'il ait à se dédire avant que la construction ne débute.

Donc, alors que le modèle d'Aristote pouvait laisser supposer qu'un bon maçon se spécialiserait dans la construction de maisons pour pauvres - étant donné le meilleur prix de l'heure qu'il peut ainsi obtenir - les notions de risque de reconduction et de risque de crédit nous conduisent maintenant à penser qu'il pourrait se spécialiser plutôt dans la maison pour riches puisque, s'il obtiendra ainsi des revenus moins élevés en valeur unitaire, il lui seront versés de manière beaucoup plus sûre, ce qui veut dire qu'en fin de compte, en valeur globale, ses revenus pourraient être plus élevés. On peut imaginer aussi - et on entrerait ainsi dans la logique exacte qui préside au rating - qu'il y ait réflexion parfaite du risque couru dans le prix payé, et qu'il soit donc indifférent qu'un maçon construise des maisons pour les uns ou pour les autres, puisque « statistiquement », ses honoraires seront exactement les mêmes : touchant moins lorsque les risques de reconduction et de dédit sont faibles, et davantage lorsqu'ils sont élevés, selon le processus familier à la finance, d'arbitrage (examiné au chapitre 8), qui veut que s’il y a plus d’un prix pour un produit ou un service du fait qu’il existe plus d’une stratégie pour le vendre ou pour l’acquérir, les agents présents sur le marché ne manqueront pas de le noter, et, par des achats et des ventes astucieux forceront les deux prix distincts à s'aligner.

Dans le raisonnement que je viens de présenter, le statut est apparu tout naturellement corrélé au risque de défaillance ou risque de crédit : celui dont la vie est soumise au risque communique automatiquement ce risque à ceux dont il est la contrepartie dans un arrangement contractuel qui se poursuit sur une certaine durée. Geneviève Delbos et moi avions mis en évidence dans La transmission des savoirs qu'il n'y avait pas de « riches paludiers ». Si un paludier parvient à réunir un pécule, il l'utilisera pour acheter de la terre, autrement dit, il placera cet argent en vue de cesser d'être paludier, et s'il devient un jour véritablement riche, il y aura en réalité bien longtemps qu'il n'aura plus récolté de sel (Delbos & Jorion 1984 : 62-73). De même, dans un article consacré aux pêcheurs maritimes d'Afrique Occidentale, j'avais souligné l'ambiguïté de certains projets de développement auxquels j'avais été associé, due au fait qu'il est impossible d'aider un « bon » pêcheur lagunaire à devenir un « très bon » pêcheur. La raison est du même ordre que dans le cas du paludier : lorsque le pêcheur lagunaire atteint un certain niveau de qualification, il parvient en général à épargner un pécule suffisant pour effectuer le passage à l'agriculture et abandonner la pêche (Jorion 1988 : 132-135). Pourquoi cette stratégie ? parce que la pêche en mer, comme la production de sel, est une activité aux revenus beaucoup plus aléatoires que l'horticulture ou l'agriculture. Revenus plus aléatoires d'abord pour des raisons climatiques : dans le cas du paludier parce que la pluie peut noyer les salines en début de saison et dans le cas du pêcheur d'Afrique Occidentale parce que l'upwelling - la remontée d'eau froide sous l'eau chaude de surface - qui génère le plancton dont se nourrissent les grands bancs de poisson, se déplace de manière imprévisible. Revenus plus aléatoires ensuite en raison du caractère périlleux de l'activité productive elle-même qui comporte un risque permanent d'accident pouvant déboucher sur l'incapacité momentanée, l'invalidité permanente, voire la mort. A la saliculture en Bretagne Méridionale autrefois, comme à la pêche en mer dans le Golfe de Guinée encore aujourd'hui, les aléas de l'activité peuvent être suffisamment contraires pour que l'économie du ménage soit en péril, ou en termes explicites, pour que la menace d’une famine demeure présente : dans l'horticulture ou dans l'agriculture, en Afrique comme en France, ce risque a toujours été bien moindre.

Une équation existe donc ici : en exerçant une activité risquée, en termes de régularité des rentrées, on risque sa vie bien davantage, et l'on représente automatiquement un risque de défaillance plus grand pour les contreparties commerciales vis-à-vis desquelles on est endetté. Plus la concurrence est vive au sein de la profession que l'on exerce, plus le risque personnel d'échec financier est élevé car plus il est difficile de trouver des commanditaires si l'on est maçon ou d'imposer son prix au mareyeur si l'on est pêcheur. De même, comme on vient de le voir, plus les revenus de l'activité sont aléatoires, plus l'on représente un risque de défaillance pour quiconque est votre prêteur. Il est donc justifié d'extrapoler dans le monde du statut social réciproque ce qui a été dit plus haut quant à la relation dans le monde financier entre risque de crédit et statut. Le statut réciproque des groupes sociaux dépend de la concurrence plus ou moins vive qui règne en leur sein entre leurs membres, celle-ci se transpose automatiquement en risque de défaillance dans l'engagement contractuel : le statut réciproque des conditions sociales exprime donc bien le risque de défaillance individuel de ses représentants 4.

Il a donc été possible de faire s'équivaloir une série de rapports dont il apparaît qu'ils sont autant d'éclairages distincts posés sur la même réalité. Le prix résulte d'un rapport de force entre vendeur et acheteur. Ce rapport de force reflète le statut réciproque du vendeur et de l'acheteur. Ce statut réciproque est lui-même le reflet de l'abondance ou de la rareté relative de chacun au sein de la catégorie socio-professionnelle à laquelle il appartient (« pression concurrentielle »). Et nous avons vu au chapitre 9 que sur les marchés financiers, les deux catégories en présence peuvent prendre leur forme la plus « purifiée » qui soit, à savoir position vendeuse d'une part, acheteuse de l'autre, sans que la logique sous-jacente n'en soit modifiée : l'abondance ou la rareté des représentants de chacune des parties (qu'elle demeure constante ou se modifie instantanément comme dans le domaine financier) exprimant exactement le risque de crédit qu'elle constitue pour ses partenaires commerciaux futurs (le prix croîtra ou diminuera nécessairement par la suite, mettant automatiquement l'un des deux camps des parieurs, acheteurs ou vendeurs, dans une position avantageuse et l'autre dans une position désavantageuse). Si bien qu'une fois l'équation entièrement « développée », le prix de la marchandise échangée entre vendeur et acheteur intègre la perte possible que fait courir chacun d'eux à l'autre en étant qui il est plutôt que quelqu'un d'autre.

En fait tout se passe comme si les deux parties acceptaient toujours de faire intervenir dans le prix de la transaction, la prime (d'« assurance ») couvrant le risque de défaillance qu'elles font courir l'une à l'autre en étant précisément qui elles sont. Le prix que le maçon compte pour une heure de son travail au savetier qui lui commande une maison est cher parce qu'au prix « de base » (qui serait par définition celui qu'un maçon compterait à un client « sans risque » - pour autant que la notion ait un sens dans l'Athènes d'Aristote), celui-ci additionne une première prime que le savetier paie pour couvrir le risque de dédit qu'un savetier fait courir à un maçon tant que les travaux n'ont pas débuté, et une deuxième prime pour couvrir le risque de crédit qui existe tant que la facture n'a pas été honorée, une fois les travaux achevés. Inversement, le juge payera l'heure de travail du maçon moins cher qu'un collègue maçon parce que le risque de dédit du maçon est plus élevé que celui d'un juge et que le risque de crédit d'un juge est très réduit.

On pourrait aussi envisager la question comme étant celle d'un différentiel de primes : le risque de dédit des deux parties serait pris en compte concurremment - l'un opposé à l'autre, ainsi que le risque de crédit que le commanditaire fait courir au prestataire de service. Le maçon ajouterait au prix payé par le client le montant d'une prime proportionnelle au risque de dédit que celui-ci lui fait courir, défalquerait ensuite le montant d'une prime proportionnelle à celui qu'il fait courir lui-même à son commanditaire, et ajouterait le montant d'une prime supplémentaire relative au risque de crédit du commanditaire 5.

Bien sûr la notion de « prime intégrée » est à première vue moins pertinente dans le cas d'une vente suite à laquelle les partenaires se quittent pour ne plus jamais se revoir. Mais le principe de la prime intégrée attire à juste titre l'attention sur une responsabilité du vendeur qui s'étend au-delà de la simple transaction (entretien, échange en cas de défaillance, recours contre une fraude sur la marchandise, « suivi » durant une certaine période de garantie, etc.).

En fait, le rapport de force entre les conditions sociales n'étant plus nécessairement connu aujourd'hui de façon sûre, il est évalué, ce qui veut dire que sa réalité dépend de représentations subjectives de ce qu'il est. Ces représentations se fondent sur la rareté apparente des personnes qui constituent ces catégories sociales ou la rareté apparente de ces institutions par rapport aux prestations qu'elles fournissent, autrement dit sur une appréciation de la concurrence interne existant en leur sein ou dans leur environnement, en tant que la rareté signifie un risque de défaillance moindre et l'âpreté de la concurrence un risque de défaillance accru. Cette évaluation du rapport de force est soumise à des corrections constantes qui se répercutent sur le prix et le conduisent à osciller. Le prix, en reflétant le statut réciproque des parties en présence, intègre dans son montant une évaluation du risque qu'elles se font courir l'une à l'autre du fait qu'elles traitent entre elles. Les notions de « statut réciproque », « rareté relative au sein de sa catégorie socio-professionnelle » et « risque représenté pour la partie adverse » apparaissent alors comme équivalentes et déterminent l'effet de frontière constitutif du prix qui fait loi entre acheteur et vendeur.

« The poor pay more »

Un livre publié en 1963 aux États-Unis, The Poor Pay More. Consumer Practices of Low-income Families : « Les pauvres paient davantage. Les pratiques de consommation des familles à faible revenu » par David Caplovitz, est consacré à ce thème : comment le mécanisme du crédit fait que les mêmes biens ou services coûtent plus cher aux pauvres. La thèse de Caplovitz est que « la classe moyenne a adopté les habitudes de crédit à la consommation des pauvres et en a fait l’une des composantes de l’American way of life [...], pour de nombreuses familles à faible revenus, la voie vers le mieux-vivre par le crédit à la consommation est extrêmement périlleuse » (1963 : 1 & 2). Dix ans plus tard, deux livres aux titres très proches Do the Poor Pay More ?, « Les pauvres paient-ils davantage ? » (Plachaud 1974) et Why the Poor Pay More « Pourquoi les pauvres paient davantage » (Williams 1977) reprirent ce même thème dans le contexte anglais, où la vente à tempérament était – du moins à cette époque – beaucoup moins répandue qu’aux États-Unis. Williams faisait le bilan d’autres aspects par lesquels les pauvres étaient conduits à payer davantage que les nantis : « Tout d’abord, les personnes à faibles revenus sont en général incapables d’acheter par grandes quantités du fait qu’elles n’ont ni la possibilité de débourser des sommes importantes, ni n’ont accès aux moyens de stockage nécessaires. La viande et le charbon constituent deux exemples évidents : l’achat de viande par quartier, qui revient relativement moins cher, n’est à la portée que de ceux qui peuvent avancer £100 pour un quartier de boeuf et possèdent un congélateur pour l’entreposer. Ceux qui ne possèdent pas de cave à charbon ou de cuve de fioul ne peuvent profiter des conditions plus avantageuses existant durant l’été, et ceci même s’ils en avaient les moyens financiers. Les gens de condition modeste achèteront plutôt par petites quantités, ce qui revient en général plus cher. Deuxièmement, les personnes à faibles revenus n’auront pas nécessairement de voiture et il leur sera plus difficile de se rendre dans des magasins vendant de la marchandise meilleur marché, ou de transporter des quantités importantes d’achats. Elles dépendront de détaillants de petit commerce, souvent plus chers. Troisièmement, du fait que les plus pauvres sont généralement payés à la semaine, ils ont tendance à gérer leur budget à la même échelle de temps et planifient leurs dépenses sur des courtes durées. Ceci peut simultanément interdire les mode de dépense qui autorisent des économies sur le long terme, et contribuer à ce que les familles se trouvent en difficulté dès que des sommes plus importantes doivent être mobilisées, comme par exemple pour la note d’électricité trimestrielle. Finalement, les moins nantis sont souvent dans l’ignorance des opportunités qui existent d’obtenir des conditions plus avantageuses pour les biens et services qu’ils se procurent. Ceci reflète éventuellement leur niveau d’éducation moins élevé » (Williams 1977 : 2).

Le partage du risque

Poursuivons notre réflexion à partir des exemples imaginaires que suggère le cadre défini par Aristote, et demandons nous ce qui se passerait si deux personnes de statut différent, présentant donc des risques de défaillance distincts pour leurs partenaires économiques éventuels, décidaient de s'associer en affaires. Imaginons donc, par exemple, qu'un juge disposant d'un capital dormant propose à un maçon qu'ils s'associent, de manière à ce que le maçon, n'ayant plus à se préoccuper de ce que son client lui fournisse terrain, briques, tuiles et autres matières premières, soit à même de vendre des maisons « clé en main ».

Sur quelle base le maçon et le juge peuvent-ils s'associer ? La logique élémentaire veut, en tout cas que, l'un vis-à-vis de l'autre, leur statut réciproque demeure exactement ce qu'il était préalablement à leur association : le maçon est toujours un maçon et le juge reste un juge 6. Vis-à-vis de partenaires extérieurs toutefois, le juge en question est devenu, en sus d'être juge, un entrepreneur qui investit dans la maçonnerie, alors que le maçon est devenu un maçon qui dispose du soutien financier d'un juge. Il y a eu selon le mécanisme observé dans le cas du « swap de taux d'intérêt » (voir note 7), un arbitrage, en l'occurrence un arbitrage du crédit qui débouche sur un arbitrage sur le statut : le maçon bénéficie en effet d'une certaine manière d'une réduction du risque qu'il représente pour le monde économique extérieur du fait de son association avec un juge. Il est clair, par exemple, que, du point de vue du client, la maison livrée clé en main élimine entièrement le risque de défaillance du maçon durant la construction et permet donc à celui-ci d'augmenter son prix en « faisant sauter » un rabais implicite, équivalent d'une prime couvrant sa propre défaillance éventuelle vis-à-vis du client.

Le juge subit-il à l'inverse un accroissement du risque qu'il représente du fait de son association avec un maçon ? Cela dépend si le contexte est équivalent à celui d'un « jeu à somme nulle » ou d'un « jeu à somme non nulle ». Rien n'empêche, dans le cas d'un « jeu à somme non nulle », qu'ensemble leurs affaires ne se révèlent plus florissantes et leur permettent d'améliorer leur position commune (et éventuellement individuelle) vis-à-vis d'autres partenaires du monde économique. Cette appréciation du statut individuel ou du rating institutionnel n'est bien entendu possible que si le contexte global autorise l'amélioration conjointe de la situation des partenaires vis-à-vis du reste du monde, ce qui semble bien être le cas dans notre exemple d'une association entre juge et maçon 7.

Le jeu social dans son ensemble est plus complexe et plus subtil, autorisant localement, soit des jeux à somme nulle, soit des jeux à somme non nulle, soit encore, et comme les tenants de la théorie des jeux en science économique le découvrirent à leur grand désappointement, des jeux dont il est impossible de dire si les deux partenaires peuvent y gagner simultanément, ou si l'un doit nécessairement perdre quand l'autre gagne.

De la même manière que l'histoire de l'art nous montre les hommes découvrant par essai et erreur les dix-sept façons de couvrir une surface par la même forme régulière, l'histoire économique nous montre les hommes comme ayant exploré systématiquement toutes les formes possibles de partage du risque entre partenaires inégaux, et en particulier, les deux types d'accords contractuels polaires que constituent la « location » et le « métayage ». Dans le cas d'une location, pour nous cantonner à nos exemples « prototypiques », le juge exigera du maçon, en échange de son apport en capital à l'entreprise de maçonnerie, une rétribution de ses avances sur une base constante. Dans le cas d'un contrat de métayage, le juge exigera au titre de compensation de son apport en capital une rétribution proportionnelle au profit supplémentaire que le maçon aura pu s'assurer du fait de son association avec un juge.

Supposons qu'entre les deux partenaires inégaux, c'est le contrat de location qui a été retenu. Dans ce cas, le « locataire » est tenu de s'acquitter à échéances fixes d'un versement monétaire ou en nature d'une valeur constante. Rien n'interdit - et tout y encourage plutôt - à exprimer le montant dû comme une proportion du capital prêté, l'expression classique étant celle d'un pourcentage de la somme avancée ou de la valeur du bien, calculé sur une base annuelle, soit très exactement ce que l'on appelle un « taux d'intérêt » (il est logique que l'on utilise alors pour le flux d'intérêt engendré par ce taux, l'expression de « loyer de l'argent »).

Supposons maintenant que c'est au contraire la formule du métayage qui a été choisie par les partenaires à l'accord. Cette fois, c'est une formulation en « parts » qui va s'imposer : une part sur dix pour l'Église dans le cas de la dîme médiévale, contrat « à la part » « cinquante / cinquante » selon la formule classique à la pêche artisanale (dans le cas de la pêche piroguière africaine aussi bien que dans celui de la pêche artisanale bretonne, comme nous avons pu le voir lors de la discussion du système « à la part » au chapitre 6) : cinquante pour cent du revenu pour le patron-armateur, propriétaire de l'embarcation et de l'équipement en engins de pêche, cinquante pour cent à se partager entre les membres d'équipage - dont il fait lui-même partie généralement.

Dans ce dernier cas, et bien que le principe de la répartition soit celui d'un partage en parts de proportion constante, le versement exprimé en tant que proportion de la somme avancée ou de la valeur des biens prêtés fluctuera au fil des années en fonction des aléas de la production, déterminés eux-mêmes par les conditions naturelles et les qualités des acteurs humains impliqués. Exprimés en tant que pourcentage des sommes avancées, les revenus d'un contrat de métayage attribuant tant de parts au détenteur des moyens de production et tant au détenteur de la force de travail, s'exprimeront nécessairement, non plus en tant que taux fixe comme dans le cas de la location, mais en tant que taux variable, s'appliquant à ce que Cantillon caractérisait comme l'ensemble des avances (voir la section Revenus compressibles et incompressibles du chapitre 6).

Dans le premier cas de figure, celui de la location, le juge qui conclut un tel contrat avec un maçon révèle par son choix, sa relative indifférence quant à la rentabilité réelle de l'entreprise de maçonnerie du maçon : il prend acte du fait que celui-ci est disposé à payer tant par an en échange de l'avantage procuré par un capital supplémentaire, et le contrat entérine simplement cette constatation. Le seul risque couru par le juge est alors constitué du risque de défaillance d'un maçon, à savoir qu'un jour le loyer ne soit pas acquitté par ce dernier. Dans le second cas de figure, celui du métayage, le risque de perte comme la chance de gain vis-à-vis d'un partenaire extérieur sont authentiquement partagés, c'est-à-dire, selon une proportion convenue par les deux. Le nombre qu'exprime cette proportion, c'est-à-dire la manière dont le revenu sera « normalement » redistribué n'est pas pour nous surprendre : il s'établit à la ligne de démarcation que fixe le rapport de force entre les partenaires de l'association, à savoir selon le rapport de force qui existe entre un juge et un maçon, soit ce que j'ai appelé leur statut réciproque, et dont on peut dire qu'il s'agit d'une mesure exacte, car objective, du risque que chacun fait courir à l'autre.

Quand j'écris « mesure objective », je n'entends pas dire, bien sûr, que ce risque dépend des seules qualités individuelles à l'intérieur d'un cadre politique essentiellement juste : dans l’univers d’Aristote, c'est la Constitution d'Athènes qui, en définissant les conditions entre lesquelles se distribuent les hommes et les femmes, détermine a priori le risque que chacun constitue pour les autres. Adam Smith aussi, nous l'avons vu, prenait en considération cette dimension « juste » ou « injuste » du cadre politique et, au deuxième chapitre, j'avais résumé sa position sur cet aspect de la question dans les termes suivants : « La répartition du surplus entre salariés, entrepreneurs et propriétaires fonciers est déterminée par la proportion dans laquelle chacune de ces conditions obtient que l'édifice législatif, judiciaire et policier identifie ses objectifs administratifs propres avec la défense des intérêts de cette condition en tant que condition ».

L'une des deux formes polaires du partage du risque, le contrat de métayage jouit d'une mauvaise réputation dans la littérature économique, les analystes marxistes en particulier ont pris l'habitude de considérer ce type de contrat comme caractérisant une relation d'exploitation de l'emprunteur, métayer, par le prêteur, propriétaire de la ressource 8. Les raisons de cette mauvaise renommée résident non dans une analyse rationnelle de l'essence du contrat, mais dans les caractéristiques propres de certains exemples historiques de métayage. L'un d'entre eux, classique, est fourni par le contexte féodal où le bénéficiaire d'un prêt en terre et en équipements divers, reversait au moment de la moisson, ou de manière plus générale, à échéances régulières, une proportion convenue du produit de son activité. Un autre cas classique est celui qui caractérisa la période qui succéda à la Guerre de Sécession où, au lieu des « quarante arpents et une mule », promis aux esclaves libérés de l'asservissement et qui auraient signifié pour eux un accès à la pleine propriété de leur terre, c'est un contrat de métayage entre planteur et esclave émancipé qui se concrétisa dans la plupart des plantations de coton et qui se stabilisa au bout de quelques années sur la base d'un partage « cinquante / cinquante » (Mandle 1983 : 123).

Un autre aspect de l'injustice qui apparaît inhérente au métayage réside dans le contexte économique général au sein duquel s'exerce ordinairement ce type de contrat, à savoir, dans la façon dont les ressources avancées au métayer se retrouvent entre les mêmes mains, ou du moins aux mains des membres des mêmes familles, de génération en génération. En réalité, le caractère inéquitable ou équitable du contrat de métayage n'a pas son fondement dans la nature du contrat lui-même mais dans deux de ses dimensions :

1° dans ses termes contractuels : dans la proportion de son revenu que le métayer est dans l'obligation de retourner à celui qui met à sa disposition des « moyens de production » en sus de ceux dont il dispose. Cette proportion peut refléter purement et simplement l'abondance ou la rareté de chacun dans sa catégorie, si l'on se situe dans le cadre d'un environnement socio-politique « libéral », où l'individu est censé pouvoir remédier de sa propre initiative à une situation conjoncturellement défavorable grâce à la liberté dont il dispose de quitter sa condition présente pour s'affilier à une autre. Cette proportion peut également refléter le degré de coercition régnant au sein d'un système socio-politique autoritaire où le rapport de force entre les partenaires économiques ne résulte pas d'un équilibrage « naturel » au gré des interactions individuelles, mais de l'imposition de ce rapport de force par une force publique exerçant une fonction de maintien de l'ordre.

2° dans les ressources dont se trouvent disposer les partenaires au moment de conclure un contrat et dont la quantité peut n'avoir été déterminée ni par le mérite personnel ni par les exigences structurelles de la division du travail. La transmission de ressources par l'héritage rappelle à chaque fois la contradiction qui sous-tend sa logique : d'une part, le droit des parents de transmettre à leurs enfants le fruit de leur labeur, et d'autre part, l'avantage immérité qui résulte pour les enfants de l'exercice de ce droit parental ; soit la question de la légitimité même de l'un des trois modes de redistribution du surplus, la rente. Situer le débat par rapport à la légitimité de la rente, revient à poser la question de la légitimité propre de la propriété privée, question qui fut posée en termes adéquats par Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes.

Voici pour le dossier à charge. Soulignons alors l’élément le plus crucial à la décharge de l’accusé : en partageant le risque entre prêteur et emprunteur, se trouve automatiquement éliminé pour celui-ci le risque de défaillance, c’est-à-dire un facteur majeur de tragédie personnelle et de tension au sein du tissu social. Ce trait, à lui seul, mérite de retenir l’attention lorsqu’est discuté le métayage comme formule de partage du risque entre partenaires inégaux.

La logique de la location est la plus frileuse qui puisse sous-tendre le partage du risque entre partenaires de statut inégal : le prêteur n'y court d'autre risque que celui dû à la défaillance stricto sensu du locataire, et portant sur le montant des avances, mais il se prive en même temps d’une chance de gain : à savoir du revenu supplémentaire sur lequel pourrait déboucher un arrangement « à la part » au cas où son emprunteur réussirait à faire fructifier la somme investie. La logique du métayage est au contraire la plus aventureuse du point de vue du prêteur puisque, d'une part celui-ci fait confiance au métayer quant à sa capacité de rentabiliser de manière optimale les avances qu'il lui consent, d'autre part il est disposé à subir au prorata du nombre de ses parts les répercussions de circonstances adverses, voire les erreurs pures et simples de son métayer.

On serait alors tenté de juger la logique du métayage comme étant plus « juste » que celle de la location s'il n'existait ici un paradoxe. Si les termes commerciaux qui président au partage du risque dans le cas du métayage débouchaient toujours sur une répartition des parts qui reflète le risque exact que chaque partie fait courir à l'autre en s'associant à elle, alors leur statut réciproque resterait inchangé au sein de leur association par rapport à ce qu'il était avant qu'ils ne traitent.. Il est alors permis d'affirmer que si les termes d'un contrat de métayage expriment objectivement le risque des deux parties au contrat, c'est-à-dire le risque qu'ils prennent l'un vis-à-vis de l'autre dans leur association, alors, le métayage non seulement reflète leur statut réciproque mais aussi le fixe. Toute logique du métayage, ou si l'on veut, du taux variable, présente donc une dimension de renforcement de l'ordre social en confirmant la hiérarchie des conditions sous sa forme existante, puisque la simple reproduction de ce type de contrats assure de manière automatique que les statuts réciproques se perpétuent de manière immuable. Il se pourrait cependant que l’association échappe à une logique de « jeu à somme nulle » et que les deux partenaires dans le contrat bénéficient conjointement de leur association ; dans ce cas, bien que leur statut réciproque demeure inchangé (en raison de la règle de partage contractuelle qui existe entre eux), leur statut vis-à-vis des autres acteurs de la scène sociale, s’est lui amélioré.

Au contraire, le loyer qui permet de mettre entre parenthèses le risque spécifique au locataire, puisqu'il est exigé de tout locataire éventuel au même prix, brouille la hiérarchie des conditions que soutient le métayage. Comme dans la réalité économique le risque de crédit n’est pas le même quelle que soit la contrepartie, il n’est pas véritablement pris en compte dans le loyer, dont le montant n'inclut aucune prime qui couvrirait le risque de défaillance du locataire. La logique du loyer est donc liée à un type de société où les statuts réciproques fluctuent parce que tous les locataires y sont considérés de fait comme présentant le même risque de crédit ou, si l'on préfère, parce que le risque de défaillance y est considéré comme statistiquement « dilué » au sein de l'édifice social. Dans la mesure où chaque transaction économique ne mobilise jamais que deux partenaires à la fois et où les partenaires de chaque acteur économique n'existent nécessairement qu'en nombre fini, la voie est ouverte aux fluctuations de l'ordre social qui découlent pour les « rentiers » des accidents que sont les défaillances individuelles dont le coût n'est couvert que « statistiquement » par le montant des loyers qu'ils perçoivent. Cette logique de loyer, liée aux conditions « de masse » des sociétés modernes, vient donc battre en brèche la tendance naturelle des systèmes politiques dits « d'ancien régime » à reproduire « à l'identique » le rapport entre les conditions sociales selon une stratification rigide rappelant celle des « systèmes à castes ».

Il existe donc un choix stratégique pour le capitaliste, soit le pari plus aventureux au plan individuel et plus conservateur au plan collectif, qui sous-tend le métayage, d'encaisser la perte liée au risque et d'engranger le gain lié à la chance, soit la certitude du gain au montant fixe qu'est le loyer, certitude frileuse sur le plan individuel mais hardie au plan collectif puisque misant implicitement sur une « dilution » collective du risque individuel. C'est ce choix de départ, qui conditionne, comme on le verra au dernier chapitre, toutes les facettes de l'activité économique.

Les fondements sont ainsi posés, avec les deux figures extrêmes du partage du risque que sont la location et le métayage, de la double logique des taux fixes et des taux variables dont on verra au chapitre suivant qu'elle autorise en particulier la constitution d'un « catalogue raisonné » de l'ensemble des instruments financiers contemporains. L'ancrage de cette logique dans la réalité sociale à partir du mécanisme du partage du risque entre partenaires de statut inégal, assure l'extension du modèle aristotélicien du prix, de son expression première sous forme d'un troc entre savetier et maçon, à l'ensemble du monde de la finance.

1 Comme je l'ai souligné au chapitre 7 (Le mécanisme de la formation des prix), c'est sans doute le fait que le nombre des vendeurs est fortement corrélé avec les volumes présents sur le marché qui a dû donner naissance à la théorie de la formation des prix comme fonction de l'offre et de la demande.

2 Les chiffres suivants sont cités aux États-Unis en 1999 : « En moyenne, le consommateur d’aujourd’hui a au total 11 créances enregistrées par un Bureau de Crédit. Celles-ci comprennent les cartes de crédit (telles que celles délivrées par les grands magasins, les stations-services ou les cartes bancaires) ainsi que les emprunts donnant lieu à des remboursements échelonnés (prêt automobile, « mortgage », prêt étudiant, etc.). Ne sont pas inclus ici les comptes bancaires, comptes chèques ou comptes épargne (dont les Bureaux de Crédit ne sont pas informés). Parmi ces 11 créances, 7 sont probablement des cartes de crédit » (Fair, Isaac & Company 1999 : 933).

3 D’autres auteurs précisent que « du fait que le taux de défaillance croît exponentiellement lorsque l’on descend dans l’échelle du crédit, les moyennes peuvent être trompeuses. Deux scores FICO de 700 et 600 ont pour moyenne 650, mais le risque de défaillance sera beaucoup plus élevé que celui que l’on rencontre chez un emprunteur typique dont la cote est 650 » (Warrack & McLean 1997 : 22).

4 Cette équation, je l'avais posée il y a plusieurs années déjà, mais en quelque sorte, « sans m'en apercevoir », j'écrivais en effet ceci : « ... il s'agit d'un fait quasi universel que les pêcheurs sont considérés les derniers des derniers. La raison pourrait en être qu'ils partagent avec les mineurs (que l'on retrouve également d'habitude au plus bas de l'échelle sociale) le privilège inconfortable d'une activité à très haut risque : gagner sa vie, le plus souvent au prix de sa propre vie » (Jorion 1985a : 3).

5 Il est remarquable que cette approche est parfaitement compatible avec le modèle en « proportion diagonale » d'Aristote. La raison pour laquelle les risques de dédit et de crédit n'apparaissent pas dans celle-ci réside dans le fait que le modèle présenté par le philosophe envisage un « troc », la construction d'une maison contre la confection de tant de paires de chaussures : le différentiel des primes éventuelles « se fond » du coup dans la proportion, « Ainsi, ce qu'est un maçon par rapport à un savetier, doit être aussi telle ou telle quantité de chaussures par rapport à une maison » (Éthique à Nicomaque, V, v, 10).

6 A moins bien entendu qu'ils ne s'associent selon des termes inattendus, par exemple, que la maçon ait accès à la totalité de la chance de gain alors que le juge prenne sur lui la totalité du risque de perte. L'éventualité mérite d'être mentionné puisque des cas de ce type se rencontrent dans la réalité : il existe en effet des contextes où il peut être avantageux d'un point de vue fiscal de procéder de la sorte. Il est légitime de parler alors d'arbitrage fiscal.

7 Le cas est différent dans le cas d’un instrument financier qui sera longuement examiné au chapitre 11 : le swap de taux. On verra que l'« emprunteur du swap » semble bénéficier - au moins partiellement - du rating plus favorable de sa contrepartie, son risque de crédit diminuant du simple fait qu'il paie le taux fixe. Parallèlement, le rating du « prêteur du swap » se dégrade dans la mesure exacte où celui de sa contrepartie s'améliore : il s'agit avec le swap de taux d'un « jeu à somme nulle » où l'un ne gagne que ce que l'autre perd. Ici les partenaires ne peuvent bénéficier conjointement du fait qu'ils font affaire ensemble : au bout du compte, le swap étant parvenu à échéance, l'un s'en trouvera nécessairement mieux et l'autre moins bien.

8 Pearce, par exemple, auteur d'une « approche marxiste » du métayage considère que celui-ci émergea de la servitude dans deux types de circonstances : lorsque cette dernière se révéla, soit incapable d'absorber la croissance démographique, soit incapable d'assurer l'approvisionnement des villes dans le cadre de la croissance urbaine qui accompagna les débuts du capitalisme (Pearce 1983 : 44) ; il est cependant obligé de constater par ailleurs que « le risque est entièrement supporté par les propriétaires fonciers s'ils embauchent des journaliers (salariés) et par les locataires s'ils paient un loyer fixe, alors que dans le cas du métayage, le risque est réparti selon la même proportion que le produit » (ibid. 49).





© Paul Jorion
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