PAUL JORION
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DEUXIEME PARTIE : la formation des prix DE MARCHE SUR LES MARCHES DE PRODUCTEURS : L'exemple de la petite pêche

CHAPITRE 5

LA VENTE DE GRE A GRE

La vente du produit de sa pêche se révèle vite dans les conversations comme l'événement qui résume l'ensemble de la vie économique aux yeux d’un pêcheur, et ceci parce qu’il la conçoit comme son moment central. Selon lui, la vente rétroagit sur l'ensemble des autres actes qu'il pose, et leur donne rétrospectivement leur sens. Il sait que c'est dans sa capacité à obtenir lors de la vente ce qui lui semble un prix « juste » en rémunération de l'effort que lui et ses coéquipiers ont consenti, que sera jugée par autrui sa qualité de « bon pêcheur » ou au contraire, de « pêcheur malchanceux » (cf. Jorion 1983a : 72-85). Il sait aussi que c'est par rapport à la vente que sera jugée par les autorités administratives qui réglementent son métier sa compréhension des processus économiques.

Les modélisations partielles et incomplètes dont dispose le pêcheur pour ce qui touche au domaine économique présentent certaines caractéristiques qui reflètent la familiarité du praticien qui connaît les choses « de l'intérieur » et non comme un analyste extérieur. Ainsi, sur ces questions, il apparaît comme l'opposé exact de l'économiste des pêches « classique » dont la familiarité avec les processus économiques est, au contraire, tout entière analytique et extérieure. La conceptualisation spontanée du processus économique par le pêcheur présente des qualités et des défauts inverses de ceux que l'on découvre dans l'analyse scientifique de l'économiste des pêches : si le premier a tendance, par exemple, à souligner l'importance du facteur subjectif, le second aura tendance à le gommer au sein d'un discours tout entier fondé sur cette objectivation dont j'ai relevé l'existence au premier et au troisième chapitres.

Je vais maintenant décrire la vente du produit de la pêche en tant que moment de la formation des prix sur des marchés de producteurs. J'utilise pour ce faire, deux types de matériaux : historique et ethnographique, le premier recueilli au cours d'entretiens, le second par l'observation-participante sur le terrain.

N'apparaissent pas ici les formes de ventes qui ont lieu en l'absence du vendeur, bien que celles-ci aient pris une ampleur considérable aujourd'hui à la petite pêche. Ceci est délibéré et se justifie par deux types de raisons, premièrement parce que le pêcheur étant exclu des opérations, il ne dispose d'aucune information sur le mécanisme à l'oeuvre, et pressé d'exprimer une opinion sur le sujet, il se contente de laisser libre cours à son immense frustration : « A Concarneau, tu exposes ta pêche, et puis tu dois partir. Tu sais jamais ce que t'as vendu : tu le vois après [la vente], sur ta fiche », deuxièmement, parce que le pêcheur considère que lorsque la vente a lieu en son absence, il y a tout simplement spoliation, hypothèse qui - comme on le verra - apparaît éminemment plausible.

Les quatre cas rapportés sont les suivants :

1° la pêche à la sardine au Croisic (Loire-Atlantique) dans les années 1920 à 1930 (entretiens menés de 1981 à 1982),

2° la pêche à la sardine à Lorient (Morbihan) dans les années 1950 à 1960 (entretiens menés de 1987 à 1988),

3° la pêche à la langoustine à Lorient en 1987 et 1988 (enquête de terrain),

4° la pêche « tout venant » au Bénin (ex-Dahomey, Afrique occidentale) en 1984, 1985 et 1986 (enquête de terrain).

La pêche à la sardine au Croisic (1920-30)

Dans les années 1920, la saison de la sardine des pêcheurs croisicais s'échelonnait de mai à octobre, débutant exceptionnellement dans les premiers jours d'avril pour s'achever exceptionnellement à la fin novembre. Leurs zones de pêche se situaient entre deux et trois heures de route : de l'Ile d'Yeu à Belle-Ile. Selon la distance à parcourir (connue d'un jour sur l'autre), le départ avait lieu entre une et trois heures du matin, le retour avait lieu entre dix et quinze heures.

« Il fallait pas rentrer trop tard, sinon il n'y avait plus de prix quand on rentrait, alors on comptait un quart d'heure de bénef [marge] par heure de route, des fois qu'il y aurait eu une encalmie au retour [les bateaux étaient des chaloupes gréées au tiers] ».

Sur les zones de pêche, les embarcations « suivaient les oiseaux [qui repèrent le poisson] ». Le pêcheur savait qu'en allant plus au large, il prendrait davantage de poisson, c'est pourquoi il existait un équilibre délicat à établir entre deux stratégies possibles : rentrer plus tôt et obtenir un meilleur prix pour moins de poisson, ou rentrer plus tard et obtenir un moins bon prix pour des captures plus nombreuses. « Si on était allé loin, on faisait les régates [la course] pour rentrer : le train qui emmenait les sardines [fraîches] emballées à Nantes partait à quatre heures et demie. Alors, si tu rentrais après le train, tu pouvais tout foutre à l'eau : le lendemain, ta sardine, elle était pourrie... On manquait le train bien trente fois dans l'année : parfois, c'était un jour sur deux. Alors le patron prenait moins de frais 1 pour que l'équipage ait quelque chose [sur sa part de rémunération]. On reportait les frais à la semaine suivante ».

La question du calibre des sardines ne se posa qu'avec l'apparition des conserveries : « Comme au début il n'y avait pas d'usine, on pouvait aussi vendre la grosse [sardine]. Après il y en a eu une : Philippe et Canot, et après la guerre de quarante, trois autres : Le Bayon, Chacun et Lefèvre. »

Puis il s'agissait de vendre la pêche : « Quand on en avait pêché vingt-cinq milles, et qu'il y avait plusieurs bateaux de rentrés, on rentrait aussi. La patron disait à son matelot : "T'as qu'à te démerder à vendre". Mais il y avait que cinq ou six marchands [mareyeurs] ».

Il existait cependant aussi à cette époque pour les pêcheurs croisicais la possibilité de vendre à la conserverie Gicquel à la Turballe, et le carnet des ventes pour 1924 du bateau de mon informateur révèle que celle-ci fut son principal acheteur avec 22,7 % du chiffre des ventes, pour 18 % à Philippe et Canot au Croisic (43,8 % pour les mareyeurs - dont huit principaux - et 6,9 % pour les petits vendeurs ambulants à bicyclette). Le Croisic était à cette époque essentiellement, un « port de la fraîche », tandis que La Turballe était un port de la sardine en boîte, comptant jusqu'à huit conserveries alors qu'il n'y en avait qu'une au Croisic. Mais ce dernier port jouissait de l'avantage d'être « tête de ligne » pour Nantes : la ligne de chemin de fer Nantes - Saint-Nazaire se prolongeant jusqu'au Croisic, d'où la possibilité de distribuer la sardine fraîche et emballée à Nantes tous les jours ouvrables. « Après, ça n'a plus été pareil : quand sont venus les camions, tous les ports sont devenus "tête de ligne" ».

En ce qui concernait le mareyeur, sa politique d'achat était la suivante : il fallait que les ordres (ses commandes) puissent être mis au train qui quittait Le Croisic pour Nantes à 16:30 h. Les femmes, au magasin, devaient nettoyer, emballer, conditionner la pêche du jour pour qu'elle puisse être mise au train. Il fallait donc, autant que possible, que le mareyeur étale ses achats judicieusement entre 10:00 h, heure de rentrée des premiers bateaux, et 16:30 h, heure du train. Il était donc de son intérêt de faire débuter ses achats le plus tôt possible dans la journée (la fraîcheur du poisson devait également jouer un rôle, comme on le verra dans la section suivante : Lorient 1950-60). Et afin d'encourager certains bateaux à rentrer tôt, le mareyeur offrait un meilleur prix à la vente pour la sardine débarquée par les premiers rentrés (les chiffres obtenus pour 1924 révèlent que le montant offert dans la matinée pouvait représenter jusqu'à 175 % des prix offerts dans l'après-midi).

Les premiers bateaux rentrés ne vendaient cependant pas toute leur pêche à un seul mareyeur mais à plusieurs. Chacun de ceux-ci achetait par exemple cinq milles à la fois. Le mareyeur savait en effet que, d'ici que les femmes aient traité les premiers poissons achetés, d'autres bateaux seraient rentrés qui, ayant pêché davantage que les premiers, se satisferaient d'un prix unitaire plus bas, le pêcheur raisonnant toujours par rapport à une somme escomptée 2.

Le mareyeur fractionnait donc ses achats, ce qui impliquait aussi qu'il diversifiât le nombre des patrons-pêcheurs avec qui il traitait. Il arrivait également que les mareyeurs croisicais échouent dans leurs tactiques sophistiquées d’étalement et manquent le départ du train. Dans ce cas, et s'ils étaient sûrs de leurs ordres, ils chargeaient une charrette rapide qui s'efforçait de prendre le train de vitesse en gare de Saint-Nazaire, à 26 kilomètres de là.

Les pêcheurs acceptaient de fractionner leur vente selon les desiderata des acheteurs : une pêche de trente milles pouvait ainsi se vendre en six tranches de cinq milles. Si, au contraire, l'acheteur se montrait disposé à acheter toute la pêche d'un bateau, le patron considérait qu'il était raisonnable qu'il obtienne un prix du mille plus faible. Il était toutefois entendu que pour une pêche médiocre, l'acheteur prendrait toute la pêche au même prix ; le marchand se portait acquéreur de l'ensemble et payait les sardines en surplus d'un compte rond en milliers au pro rata du prix du « mille ».

Les conserveurs aussi avaient une politique, difficile d'application, puisqu'elle ne portait que sur un seul des « calibres » de la sardine, celui du moule (taille de la « boîte à sardines »), et qu'ils payaient le poisson 10 à 15 % moins cher que les mareyeurs et les petits marchands ambulants. Nous avons vu cependant que le bateau dont j'ai pu consulter les carnets, avait réalisé en 1924, 40,7 % de ses ventes brutes avec deux mareyeurs seulement. « Les usines seraient restées si les pêcheurs avaient fait un geste. A La Turballe, ils l'ont fait. Comme on allait souvent à deux ou trois heures de route, on revenait plus tard [qu'au Guilvinec, par exemple, où les pêcheurs se rendaient sur des fonds qui n'étaient qu'à une demi-heure de route], et les femmes devaient travailler la nuit. Alors, quand les syndicats ont obligé à payer plus cher [le travail de nuit des femmes], les usiniers ont demandé qu'on fasse un geste : que les premiers bateaux rentrés vendent un tiers de leur pêche à l'usine. Mais on l'a pas fait ».

La pêche à la sardine à Lorient (1950-60)

Dans les années cinquante et le début des années soixante, l'expédition des sardines fraîches était encore une pratique courante à Lorient. On se souvient encore aujourd'hui d'un mareyeur lorientais qui achetait avant dix heures du matin une centaine de milliers de sardines pour ses expéditions quotidiennes. Il les faisait mettre en caissettes par ses employés et transporter à Lann-Bihoué (aéroport de Lorient) d'où elles étaient envoyées sur Paris pour être vendues le jour même. « A cette époque-là, on ne pêchait pas les anchois, quand on en voyait, on allait pêcher plus loin. J'ai vu au Portugal des femmes qui préparaient les filets d'anchois. Fallait voir ce travail ! Elles les mettaient à sécher un par un en les alignant sur une toile ! On ne peut pas imaginer qu'on aurait fait ça ici ! ».

La vente du pêcheur aux mareyeurs et aux ambulants se faisait à l'amiable (en marchandant), « au vert », comme l'on avait l'habitude de dire (en étant « averti »), alors que la vente aux « usines » (conserveries) se faisait, elle, au poids, selon un prix convenu.

Lors de la vente « au vert », la sardine était comptée et mise en caissettes de deux cents. Comme au Croisic dans les années vingt, la vente aux mareyeurs et ambulants se faisait au mille. Au début des années 1970, coïncidant avec la fin de la pêche à la rogue (oeufs de morue utilisés pour appâter la sardine), la vente au poids se généralisa à l'ensemble des acheteurs.

Les conserveurs, eux, étaient absents du marché « au vert », et leurs agents n'intervenaient que lorsque les marchands (les mareyeurs) n'étaient pas acheteurs. Ce qui se conçoit aisément lorsque l'on sait qu'entre « usiniers » et « marchands », les prix pouvaient varier du simple au triple. Le poisson ramené avant midi était « plus beau », plus frais, en ces temps qui précédèrent la réfrigération à bord (qui n'intervint à Lorient qu'en 1963), et le mareyeur était disposé à payer un meilleur prix pour ce poisson : « Il faisait un geste en début de journée ». Les premiers bateaux rentrés pouvaient espérer vendre la totalité de leurs prises « au vert » : « Quand on pouvait tout vendre aux marchands, on faisait une bonne affaire. Il n'y avait pas d'heure pour les premiers rentrés : ça pouvait être le matin à quatre heures comme à dix heures ».

En mer, les patrons se surveillaient les uns les autres, essayant d'interpréter les mouvements du reste de la flottille sardinière : « On voulait surtout voir si les autres étaient en route vers un autre coin, ou bien s'ils faisaient terre. Pendant la journée, on regardait comment ça se présentait : on regardait s'il y avait espoir de pêcher. On regardait comment ça se passait au tournant d'eau (passage d'une marée haute à une marée basse ou inversement). A un moment on se disait : "C'est bon, on va à terre avec ce qu'on a" ».

La consommation de sardine fraîche était considérable à Lorient, Lanester et la région environnante, mangée frite ou « en cotriade » (court-bouillon). « On en mangeait beaucoup, c'était pas cher : comme le lieu noir (colin) aujourd'hui. On en mangeait dans les industries, dans les forges, les A.D. du port, les remorqueurs, les flics, les ouvriers de l'arsenal ».

On comptait sur Lorient cinquante à soixante « ambulantes » qui revendaient la sardine en saison (de la fin du printemps à la fin de l'été), et le merluchon l'hiver à Lorient, Lanester, Hennebont et dans l'arrière-pays : « C'étaient souvent des veuves de marins, mais il y avait aussi des jeunes. Elles avaient de grands paniers où elles mettaient deux ou trois mille poissons. Elles les recouvraient de fougères pour les garder fraîches, à l'abri du soleil. Elles les transportaient dans des brouettes et elles faisaient trois ou quatre voyages dans la journée ».

Puis les brouettes furent remplacées par les fourgonnettes qui pouvaient vendre jusqu'à quinze mille sardines dans la journée et qui venaient parfois d'aussi loin que Loudéac au centre de la Bretagne, à la « frontière » des Côtes d'Armor. « Quand les bateaux rentraient, les usines faisaient aller la sirène pour que les femmes se rendent au travail. Il n'y avait pas d'heure : elles travaillaient la nuit, sans heures supplémentaires, tant qu'il y en avait [du poisson qui rentrait] ... Elles ont revendiqué pour ces heures en plus. Elles avaient raison... Les syndicats les ont soutenues... mais ça n'a pas arrangé les affaires... Il y avait beaucoup de représentants des usiniers sur le port : il y avait beaucoup d'usines. Mais nous étions nombreux aussi : tout le monde suivait le poisson [le long de la côte, au cours de sa migration saisonnière] et on se retrouvait tous dans les mêmes ports ».

Il existait à cette époque un élément de concertation dans l'industrie : chaque année au mois de mars avait lieu au Bureau des Affaires Maritimes à Nantes, une réunion du « Comité de la Sardine » qui rassemblait producteurs et conserveurs pour déterminer un prix minimum [« comme aujourd'hui le prix-plancher »] qui vaudrait pour la saison à venir dans toute la zone [du Golfe de] Gascogne (de Douarnenez à Saint-Jean-de-Luz). Le prix de la sardine pourrait alors varier à la hausse au cours de la saison, de port à port ou de conserverie à conserverie, mais sans jamais décoller considérablement par rapport au prix qui avait été fixé en début de saison.

La détermination du prix exact qui était payé pour la pêche d'un jour par le conserveur se faisait de la manière suivante : « En été, toutes les sardines ont le bon moule [calibre, voir plus haut] mais on puisait quand même une caisse [échantillon] devant le Représentant du Port de Pêche [qui était là pour l'évaluation de la taxe de débarquement]. On puisait dans le "parc" [du bateau], comme ça : on dressait la caisse [sur le poisson] puis avec les bras on la remplissait. Puis on la déversait à l'usine sur une table où les femmes travaillaient parfois déjà. On [le représentant du conserveur, le représentant du Port et le pêcheur] regardait et on fixait le prix selon la qualité. Il y avait une balance : on prenait un kilo et on regardait combien il y avait de poissons du kilo ; il y avait environ trente mille sardines pour une tonne 3 ... On trichait peu : c'est pas comme maintenant avec la langoustine où on met la belle au-dessus et celle qui fait comme le doigt par-dessous. Celui qui était pris à tricher, on lui baissait son prix, et la fois suivante il était refusé à l'usine. On pouvait faire ça une fois mais pas deux ».

Des conflits éclatèrent quand les conserveurs purent à l'occasion refuser d'acheter aux pêcheurs locaux grâce aux réserves de sardines surgelées qu'ils s'étaient constituées : « Les Luziens [de Saint-Jean-de-Luz au pays Basque] allaient au Maroc : ils réfrigéraient la sardine dans des bacs, puis ils les congelaient. Ils venaient débarquer à Lorient. Ça a provoqué des conflits avec les Lorientais ».

La pêche à la langoustine à Lorient (1987-88)

La vente à l'amiable à Keroman, port de pêche de Lorient, se tient du lundi au samedi au quai dit « Pan Coupé » à cinq heures du matin. Il s'agissait jusqu'en 1965 d'un lieu de vente illicite que les pêcheurs se réservaient dans l'enceinte du port pour un type de vente qui a leurs préférences : le marchandage autour du produit de la pêche mettant en présence, au contraire de l'encan en criée, vendeur et acheteur. Finalement, en 1965 les autorités portuaires entérinèrent le fait accompli et la vente à l'amiable au Pan Coupé fut légalisée, c'est-à-dire inspectée et soumise à la taxe de débarquement.

La vente se déroule de la manière suivante : les bateaux déchargent leurs captures à partir de quatre heures du matin et les disposent sur un « carreau » couvert et éclairé. Certains bateaux seront rentrés plus tôt dans la nuit, mis à quai et l'équipage aura pris un peu de repos en attendant la vente : « A partir de 1965, l'ouverture de la barrière a été fixée à cinq heures. Avant, les marchands venaient à n'importe quelle heure : ils venaient te réveiller au bateau à minuit ! ».

Le poisson et les crustacés sont contenus dans de grandes caisses de plastique appartenant au bateau et récupérées chez l'acheteur après la vente. Le patron range sur le sol les caisses qui lui appartiennent de manière à pouvoir se tenir en leur centre lorsque la vente commence. Certains emplacements sont meilleurs que d'autres : « Si t'es juste en-dessous d'un néon, ton poisson a meilleure allure ». Le principal produit vendu au Pan Coupé est la langoustine mais on y trouve aussi de la sole, de la limande, du merlu, de la lotte, des rougets, des crabes tourteaux, des calmars, etc., tout ce qui constitue ce qu'on appelle le by-catch de la langoustine : ce que ramène accidentellement le chalut à langoustines en sus du crustacé qu'il vise expressément.

Face au carreau où les pêcheurs disposent leurs prises se trouve un bureau où vaquent des officiels du port. A droite, une barrière derrière laquelle sont massés les acheteurs potentiels ; il leur est interdit de la passer avant que la sonnerie ne se déclenche sur le coup de cinq heures. Ils se précipiteront alors vers les caisses exposées pour jauger d'abord puis entamer de rapides négociations avec les patrons. A quatre heures quarante-cinq, un vendeur de journaux installe une petite table où il vend la première édition de Ouest-France, où la « page marine » de Roger Cougot tient le monde de la pêche au courant de ce qui le concerne. Le vendredi, c'est aussi le jour du Marin, l'hebdomadaire de la profession.

A quelques mètres à droite de la barrière se trouve une machine à café : le lieu idéal pour quelques conciliabules entre pêcheurs et « marchands » avant l'heure fatidique. Car les acheteurs peuvent prendre des options sur les prises, soit en avertissant le pêcheur le jour précédent sur les lieux de pêche mêmes (par téléphonie), soit en donnant des ordres discrètement du côté de la machine à café : « On a des clients attitrés, ils disent [quand on est près de la barrière], "Mets de côté 100 kilos [de langoustines]", ou bien "Tu me mets ce que t'as !". On se connaît tous : ils savent qui a de la belle camelote. Certains bateaux ont moins de problèmes [de vente] que d'autres : tout peut presque être vendu avant qu'ils passent la barrière ».

Le prix payé par le client pour les quantités prises en option n'est établi qu'à titre provisoire, il sera confirmé après la vente, en fonction du prix que le patron aura obtenu par ailleurs sur un produit équivalent : « Il dira, "Combien que tu l'as vendue ? ". Il ne changera pas ce qu'il a pris [en option], mais il ira faire un tour pour voir ce qu'il y a [comme qualité dans les étalages des autres bateaux], et il en reprendra peut-être d'autres. Le marchand [qui a pris une option] te paiera pas toujours le prix fort, mais ce sera toujours au-dessus de la moyenne ».

Dans les minutes qui précèdent cinq heures les acheteurs potentiels ont tendance à déborder la barrière et un officiel les repousse de temps à autre en s'indignant très rituellement devant tant d'indiscipline. A cinq heures, la sonnerie retentit et les marchands s'élancent, certains sachant déjà où se diriger, d'autres jetant de rapides coups d'oeil circulaires et posant de brèves questions, « Combien ? », avant d'aller fureter plus loin. Au bout de quelques minutes, les choses se calment, et l'on vient marchander plus explicitement :

- Combien ?

- 70 Fr.

- Il est fou, çui-là !

- Reviens voir tout à l'heure [j'aurai sans doute baissé].

ou bien,

- Combien ?

- 30 Fr.

- Toi aujourd'hui tu me demandes pas cher. Il y a quelque chose !

- Il a fait gros temps [sous-entendu : j'ai envie d'aller dormir au plus vite].

Il faut savoir fixer un premier prix : il faut être « dur », mais sans être ridicule : « On fixe le prix qu'on demandera "au coup d'oeil" : on regarde combien il y a d'acheteurs derrière la barrière, combien il y a de pêcheurs quand tout est débarqué. On juge, on se dit "Aujourd'hui, ça va être dur", ou bien, "Aujourd'hui, y a pas de problème". On regarde selon l'élan [à la sonnerie] : si les marchands courent ou s'ils prennent leur temps. Il faut juger les offres par rapport aux quantités [prises] : "Tu me fais 17 Fr [du kilo, au lieu de 20 Fr], si je te prends 150 kilos ?". On dit "non", mais il faut pas trop traîner. On regrette parfois, parce qu'on a mal évalué. On voit les bateaux qui arrivent en retard et qui obtiennent un meilleur prix. C'est parfois comme ça avec les fêtes, on a mal évalué la demande : les marchands veulent avoir tant et ils paieront ce que tu demandes. On peut perdre comme ça mille ou deux mille francs sur une vente si on a mal jugé... Il y a des bons et des mauvais vendeurs : il faut être dur, tenir si le marché est bon. Si le marché est mou, il faut pas décourager : celui qui est venu voir et puis qui revient, c'est qu'il veut acheter, il a pas trouvé ailleurs, alors, il faut voir avec lui ».

Trois exemples de vente par le même patron :

- le 24 décembre 1987

La veille, la langoustine « tout venant » (non triée, toutes les tailles résultant de la pêche) s'est vendue 40 Fr le kilo. A cinq heures, quand commence la vente, toute la langoustine de Jean-Yves est sous option à la suite de quelques-uns de ses séjours du côté de la machine à café. Comme on est veille de Noël, les circonstances sont exceptionnelles, les marchands savent qu'ils pourront revendre aux détaillants, ou personnellement, à un prix beaucoup plus élevé que d'ordinaire. Ils ont demandé à Jean-Yves quel était son prix, il a annoncé 80 Fr, le double du jour précédent, et ils n'ont pas bronché.

Lorsque la vente à proprement parler débute à cinq heures, les autres patrons obtiennent 60 ou 70 Fr du kilo. L'un d'entre eux demande à Jean-Yves combien il s’est vu offrir « en confiance » avant que la vente ne débute. Celui-ci avoue les 80 Fr qu'il a exigés et effectivement obtenus. Aussitôt l'autre fixe à 80 Fr le prix de vente ce qu'il lui reste sur les bras, et les obtient sans difficulté. « C'est un coup de poker menteur », dit Jean-Yves, content de lui.

- le 29 janvier 1988

Jean-Yves ne vend qu'une partie de sa langoustine « en confiance », il a signalé qu'il en demanderait 60 Fr du kilo. La vente commencée, il ne trouve pas preneur à ce prix. Au bout d'un moment; il se tourne vers un voisin qui a vendu sa pêche et lui demande combien il a exigé lui-même : 50 Fr. Jean-Yves fixe alors son prix à ce niveau et vend sans difficulté ce qu'il lui reste de langoustine vivante (pêchée le jour précédent) ; sa langoustine glacée (morte, pêchée au cours des deux ou trois premiers jours de la marée [sortie en mer]), il la vend 45 Fr. du kilo.

- le 3 août 1988

Au moment où la vente débute, il n'y a pas d'options sur la langoustine de Jean-Yves. Il fixe son prix à 50 Fr du kilo. Quelqu'un lui signale que d'autres patrons demandent 40 Fr. Un acheteur lui demande son prix, il dit 50 Fr, à quoi l'autre répond : « Cinquante ! pourquoi pas soixante-dix ! ». Jean-Yves accuse le coup.

Quelques minutes plus tard, à quelqu'un qui s'enquiert du prix, il répond 45 Fr. Une femme lui achète alors une caisse. Puis elle se met à monter la garde devant son achat. Je demande discrètement à Jean-Yves pourquoi elle reste là. Il me dit, « Elle a peur que je baisse ! » : elle craint qu'il ne diminue encore son prix, auquel cas elle aurait payé 45 Fr alors que d'autres acheteurs payeront moins. Au bout d'un moment, il dit à l'acheteuse : « Tu peux aller ! », et la femme s'en va. Il m'explique qu'il s'engage ainsi à baisser le prix pour elle aussi s'il devait le baisser pour d'autres.

Quelqu'un lui offre 40 Fr pour tout ce qui reste, il refuse. A cinq heures et quart, l'homme qui s'était montré sarcastique au début de la vente, se représente, il dit : « Yves, c'est bientôt la fin du marché ! ». Jean-Yves hésite à répondre mais ne dit rien ; je vois qu'il est un peu vexé. Il abaisse maintenant son prix à 40 Fr, mais personne ne veut de ses langoustines. Des acheteurs stationnent près des caisses invendues mais Jean-Yves les ignore, il leur tourne le dos pour bavarder avec moi.

Enfin un autre client se présente, un « petit », un ambulant, qui propose de prendre tout le reste à 38 Fr. Jean-Yves accepte. Il est contrarié, il me dit avec une grimace : « C'est bête, tout à l'heure j'aurais pu tout vendre à 40 Fr. ».

Ce qui caractérise ce marché à l'amiable du Pan Coupé par rapport à la criée, c'est que, même si l'on peut rater son coup, comme ce fut le cas pour Jean-Yves le 3 août, le pêcheur a le sentiment qu'il peut y défendre sa marchandise, d'« homme à homme », dans une enchère descendante qui autorise le marchandage. Ainsi, dans les termes d'un autre pêcheur : « On connaît tout le monde : il y a toujours une petite conversation. C'est un bon marché : on peut défendre sa marchandise ».

Par ailleurs, ce type de marché satisfait de manière égale l'ensemble des parties prenantes : « Chacun y trouve son compte : le prix est meilleur qu'en criée. C'est pas la même clientèle : l'ambulant achètera par dix kilos et pour avoir la caisse dont il a besoin, il paiera le prix. Sinon [si ce marché à l'amiable n'existait pas], les petits seraient obligés de passer par un intermédiaire : un gros mareyeur, enfin ce qu'on appelle comme ça, il n'est pas nécessairement plus gros que l'ambulant ».

Tout n'est pas rose pour autant : si en général la relation entre pêcheurs et clients est qualifiée de bonne : « Au bout d'un moment, la relation avec un marchand devient de la camaraderie, ça cesse d'être "commerce-commerce" », chacun souligne cependant à quel point l'équilibre délicat de la bonne volonté réciproque entre les parties est sensible aux tensions mêmes du marché : « Les rapports avec les mareyeurs ont changé : il y a eu des problèmes. Des bons clients et des copains ont été perdus », ou bien, « Ils ne tiennent pas compte du mauvais temps, et du mal qu'on a parfois à ramener quelque chose. Quand on est obligé de vendre cher, ils disent "T'es content, hein ? Tu veux nous baiser !". Quand on demande cher, ils considèrent que c'est pour les emmerder. Enfin, c'est normal : chacun essaie de tirer la couverture à lui ».

La pêche « tout venant » au Bénin (1984-86)

La description qui suit, vaut pour la partie de la côte du Bénin (autrefois appelé Dahomey) qui s'étend à l'Ouest de la capitale Cotonou jusqu'à la frontière du Togo, soit environ 80 kilomètres de plages ; les données principales ont été recueillies en 1984 et 1985, et complétées ensuite en 1986 (missions F.A.O.). Les prix sont exprimés en francs CFA, soit, à l'époque 50 francs CFA pour un franc français (aujourd'hui 100 francs CFA pour un franc français). La référence au « tout venant », signifie que, mise à part la pêche qui ne vise que les bancs de sardinelle ou d'ethmaloses (clupéides, c'est-à-dire, apparentés à la sardine), les autres types de pêche ramènent toujours un éventail très large d'espèces qui sont alors toutes représentées dans la vente (quand seuls quelques individus d'une espèce particulière ont été capturés, ceux-ci sont alors réservés aux « cadeaux », aux redistributions d'autosubsistance).

Lorsqu'un bateau revient de la pêche et s'échoue sur la plage après avoir passé la « barre » (il n'y a pas de port abrité sur la côte), des haleurs sont indispensables pour le remonter de l'estran - la partie de la plage comprise entre les marées basse et haute, ici toujours à la pente abrupte - sur le replat, où la pirogue sera en sécurité. Le retour des bateaux peut avoir lieu à n'importe quel moment du jour ; le matin pour la pêche qui s'opère de nuit (sovi, petit filet maillant), l'après-midi, pour la pêche qui s'opère de jour (pêche à la senne de plage : l'aguéné ; pêche à la sardinelle au filet maillant, appelé mahoundo ; pêche à la senne tournante : le watcha ou witchi).

Le halage s'opère sur la partie très inclinée de la plage en roulant la pirogue sur des rondins, les uns tirant à l'avant avec des cordes, les autres poussant simplement en s'appuyant sur les bordés. Une dizaine d'hommes se consacrent à cette tâche en sus de l'équipage qui compte, en moyenne, une douzaine d'hommes. Une fois l'embarcation parvenue sur son lieu de garage, il est exigé des haleurs qui bénéficieront de la distribution de poisson récompensant ultérieurement les aides, qu'ils débarrassent le filet de son poisson et le nettoient des algues et autres débris emprisonnés dans ses mailles, puis qu'ils le ramènent au camp pour le mettre à l'abri. Une douzaine d'hommes, disposés de mètre en mètre, portent le filet roulé en boudin sur la tête, constituant ainsi une longue « chenille » qui se dirige vers le campement. La vente ne commence qu'une fois l'équipage et les haleurs de retour sur la plage.

Dans toute cette région, il existe des différences ethniques entre pêcheurs maritimes migrants ou en déplacement saisonnier (cf. Jorion 1988), habitant sur la plage, et autochtones, vivant sur les bords de la lagune côtière et se consacrant plutôt à l'horticulture et à la pêche lagunaire. De manière générale donc les haleurs, ici en position subordonnée, appartiennent aux groupes dominants, détenteurs de la terre, alors que les pêcheurs, distributeurs de poisson, appartiennent aux groupes dominés, locataires d'une terre qui ne leur appartient pas 4. Il existe donc une dialectique subtile autour de l'aide au débarquement donnant droit aux distributions d'autosubsistance, articulée sur une synergie des communautés (cf. Jorion 1985a : 3-4).

Il s'écoule vingt à trente minutes entre le moment où la pirogue est rangée et le moment où la vente peut commencer. Dans le cas de la senne de plage, le cul du filet où le poisson s'est accumulé durant la pêche est délié des ailes, et seules ces dernières sont tout d'abord nettoyées puis rangées. Ce délai permet au poisson de mourir d'asphyxie, condition nécessaire à son empilement en tas équivalents pour la vente ; il permet aussi d'obliger les aides occasionnels de participer à toutes les opérations de rangement.

Le poids du bateau qu'ils déplacent et les remarques échangées entre les membres d'équipage permettent aux haleurs de deviner assez rapidement la quantité de poisson débarquée (celui-ci est protégé du soleil au fond de la pirogue, sous les filets) et indirectement la part qui sera distribuée ; si le produit de la pêche paraît faible, on verra parfois des haleurs s'éclipser, voire, si d'autres bateaux rentrent au même moment, se joindre rapidement à une autre équipe. C'est au maître d'équipage (bozoun, vient d'un mot anglais : déformation de boatswain) de prendre les devants en promettant à un groupe de haleurs potentiellement défaillants une bouteille d'alcool de palme (sodabi) en sus du poisson, ou plus agressivement, en le menaçant de se passer désormais de ses services.

Dans le cas de la senne de plage, le volume exact des prises est visible dès que le cul du filet s'échoue sur la plage ; ici les haleurs remontent non une pirogue mais un filet et ceci après l'avoir tracté durant plusieurs heures : lorsque le poisson devient visible il est dès lors trop tard pour eux de diminuer leur effort ou d'abandonner l'équipe. Il arrive aussi que les haleurs manquent et ce sont alors les femmes rassemblées autour de la pirogue au titre de futures acheteuses de la pêche qui donnent un coup de main ; elles seront récompensées en conséquence.

Les clients potentiels, femmes et très rarement hommes, assistent sur la plage aux débarquements. Les femmes des pêcheurs des campements littoraux achètent un ou deux paniers de poisson en vue de le fumer ; cette quantité correspond à la fois à leur volant financier, à la capacité de leur équipement de fumage et au temps dont elles disposent pour ces opérations. Les femmes venant des villages lagunaires se contentent, elles, d'achats de poisson pour l'autoconsommation des ménages, poisson qui sera consommé frais (Jorion 1985b). Elles profitent de cette occasion de contact avec les habitantes des campements de pêcheurs pour leur vendre des produits de « petit commerce » : conserves de purée de tomate (échappés aux stocks de l'armée italienne), lait condensé, morceaux de sucre vendus à la pièce, plats cuisinés contenus dans de grandes casseroles émaillées, akassa : gâteaux de gelée de maïs légèrement fermentée emballés dans des feuilles.

En pleine saison, assistent aussi aux débarquements les plus prometteurs (senne de plage et filet tournant) des mama venues de Cotonou ou de Lomé ; elles auront pris un taxi ayant emprunté les pistes défoncées qui longent la côte et qui reste en faction pour le voyage du retour. Ce qui les intéresse, elles, c'est essentiellement le poisson frais destiné à la consommation d'une clientèle fortunée, européenne et autochtone (hôtels et villas) : thon, maquereau, barracuda, capitaine, bar, etc. Les mama ont une capacité financière sans rapport avec celle des villageoises : elles achètent à elles seules jusqu'à 80 % de la pêche d'un bateau, ce qui conduit à d'amères récriminations de la part des villageoises qui ne peuvent payer le prix fort réclamé dans ce cas avec opportunisme par le « maître des ventes ». Hors saison, quand le poisson frais se fait rare en ville, les mama se rendent dans les campements à la recherche de poisson fumé. Les femmes de pêcheurs affirment que ces acheteuses acquièrent dans l'ensemble la moitié du poisson fumé par elles ; l'autre moitié du poisson fumé est vendue au détail sur les petits marchés par elles-mêmes, leurs filles ou leurs nièces.

L'attitude vis-à-vis des acheteurs potentiels varie d'équipage à équipage. Ainsi, par exemple, Mr Lawson, Kéta en pays Fon, est chef d'une « company » (cf. Jorion 1985a : 35-37) se déplaçant entre Lomé (Togo) et Hio (Bénin), et dispose d'une équipe très complète comprenant ses propres haleurs. Du coup, il n'a que faire d'un complément de main-d'oeuvre locale lorsqu'il campe saisonnièrement sur la plage de Hio, et il se fiche de satisfaire les clientes du village lagunaire : le poisson qu'il pêche, il le vend à ses trois femmes et aux femmes des membres de sa « company » qui ont accompagné le déplacement saisonnier ; il ne se tourne vers d'autres acheteuses que si les femmes de son groupe ont fait leur plein d'achats. Celles-ci sont libres, si elles le jugent bon, de revendre aussitôt leur poisson aux femmes locales, avec un profit immédiat de 5 à 15 % 5. Il est intéressant de noter que dans le même campement de Hio-Plage vit l'équipage sédentaire de Noussoho, pêcheur Adja en pays Fon, qui a choisi, lui, la synergie et réalise une bonne entente avec les autochtones du village lagunaire.

Pour la vente, un enclos carré est délimité sur la plage à proximité des bateaux garés : des cordes sont tendues entre des bâtons fichés dans le sable et le « public » est fermement prié de se tenir à l'extérieur. Le poisson extrait des filets ou vidé des cales des pirogues est jeté sur la plage et abondamment sali de sable afin qu'on puisse la manipuler aisément en dépit du mucus qui le couvre. Des femmes en remplissent de grandes bassines émaillées qu'elles portent ensuite sur la tête jusqu'à l'enclos où elles en déversent le contenu sur le sol. Des membres d'équipage trient le poisson déversé au fur et à mesure.

Les grands poissons sont vendus à la pièce, les plus petits, par tas de cinq, dix, vingt ou quarante ; les mesures les plus courantes étant cinq et quarante. Les poissons les plus petits sont vendus par tas de quarante, par panier de volume standard, ou par bassine. La taille du panier utilisé comme mesure varie considérablement de campement en campement. Par exemple, l'ethmalose est vendue 600 Fr par panier à Akpandji (Adounko-plage) et 3.500 Fr par bassine à Kpanou (autre campement d'Adounko-plage). A Assion, le panier utilisé est si petit que l'on préfère vendre l'ethmalose par tas de quarante. Un poisson dont la taille varie peu dans les prises sera vendu dans chaque campement selon la même mesure. Pour ceux dont la taille varie considérablement, les mesures sont déterminées selon le produit de la pêche ; c'est le cas plus particulièrement pour les captures des sennes de plage qui, dévastant les « nurseries » où grandissent les « juvéniles », ramènent souvent des poissons de la même espèce dans toutes les tailles. Ainsi, si un banc de maquereaux a été ponctionné, certains poissons seront vendus par tas de cinq, d'autres par tas de dix, etc. Le principe qui préside à ces choix est que les différents tas soient vendus dans la même fourchette de prix, disons entre 500 Fr et 1.000 Fr. Les tas individuels sont composés de manière à maintenir empiriquement constant le rapport qualité-prix : par exemple, quatre poissons un peu petits seront compensés par un poisson assez gros ; la philosophie sous-jacente étant de rendre équivalents tous les tas d'une certaine catégorie. Le prix diffère cependant pour les tas comprenant des poissons en nombres différents.

Tandis que l'étalage est en cours, le maître des ventes choisit le poisson réservé à la distribution d'autoconsommation et le fait mettre à l'écart de l'enclos. Si un grand nombre d'espèces sont représentées parmi les prises, comme c'est toujours le cas avec la senne de plage, celles qui sont les moins nombreuses seront en général retenues pour la distribution aux aides du fait qu'elles sont les plus difficiles à vendre.

La vente commence dès que tout le poisson est exposé. Toutefois, pendant qu'avait lieu l'étalage les acheteurs potentiels auront commencé à prendre des options sur le poisson déjà présenté dans l'enclos en disposant un signe sur les tas qui les intéressent. Ce signe peut être un objet personnel comme un foulard, un bout du tissu qui sert à faire les pagnes (« wax ») utilisé comme mouchoir ou une sandale, mais aussi bien tout objet traînant sur la plage comme un flotteur de filet ou un morceau de cordage.

Pour chaque type de poisson et chaque type de mesure sous laquelle il est présenté, le maître des ventes désigné par le patron de l'équipage propose un prix initial aux femmes présentes autour de l'enclos, qui sont alors libres de l'interpeller. Si ce prix n'est accepté par personne, il proposera après un temps un prix moins élevé, qu'il fera décroître progressivement si aucun client ne se présente. Dès qu'une des acheteuses a accepté le prix annoncé pour le type de marchandise qui l'intéresse, ce prix est fixé pour ce type de poisson dans cette présentation particulière (par exemple, « rasoir » [galeoides] par tas de quarante) et vaut pour tous les clients et pour le reste de la vente. Celle-ci consiste donc en « enchères descendantes ».

Le prix initial demandé est le plus souvent élevé par rapport à celui qui a été obtenu pour le même type de prises les jours précédents et son énoncé sera accueilli par la moue dégoûtée de celle qui s'est enquise du prix exigé. Plusieurs offres à la baisse sont généralement nécessaires avant qu'une acheteuse n'accepte les conditions proposées. La vitesse à laquelle le prix baisse et le montant déduit à chaque nouvelle offre, dépendent du nombre des clientes : lorsque la concurrence entre celles-ci paraît sérieuse, les prix baissent lentement et par déductions minimes. Toute femme qui accepterait un prix jugé trop élevé par les autres se verrait aussitôt copieusement conspuée par l'ensemble de ses consoeurs. Mais il arrive aussi que le prix initial paraisse avantageux et soit accepté d'emblée ; le maître des ventes tentera parfois alors de faire repartir le prix à la hausse, suscitant l'indignation que l'on imagine.

Le maître des ventes est souvent confronté au fait que tout le poisson offert n'est pas également attrayant et il peut décider de procéder par étapes, commençant par régler la question des prises les moins intéressantes avant de passer au meilleur poisson. Ainsi, dans un cas précis où la pêche contenait un nombre faible de sardinelles, celles-ci furent vendues dans leur totalité avant que le vendeur ne consente à discuter le cas des autres prises.

Il est communément admis qu'après quelques baisses consenties en gage de bonne volonté la vente peut sérieusement commencer. Le maître des ventes se sentira grugé si malgré ses baisses successives les acheteuses demeurent réticentes, il menacera alors de déplacer la vente vers un autre point de la côte et l'on a vu des cas (deux ou trois connus de moi sur un an pour une demi-douzaine de campements) où l'équipage a effectivement rechargé la pirogue pour aller vendre le poisson dans l'enceinte du port piroguier de Cotonou (Pla-kondji) où les prix obtenus sont habituellement meilleurs que dans les campements côtiers. Le même comportement peut être observé quand la pêche est très abondante et que l'équipage s'aperçoit rapidement qu'une vente rentable excéderait les capacités financières des femmes de son campement. Dans des cas de ce type et lorsque la situation est aisément interprétable, l'équipage peut débarquer une partie de son chargement au campement, le confier à un maître de ventes, puis repartir aussitôt pour Cotonou où il vendra le reste. Une autre possibilité, lorsque les quantités débarquées sont importantes et que l'équipage répugne à reprendre la mer, consiste pour le maître des ventes à proposer aux acheteuses d'étaler leurs paiements sur les jours suivants. Certaines clientes régulières bénéficient d'ailleurs d'un crédit appelé tépé, qui consiste à ne payer le poisson qu'une fois celui-ci revendu fumé par elles au marché (Marina Raïs, communication personnelle).

Le maître des ventes, s'il est avant tout soucieux de maximiser le revenu du bateau, ne néglige pas pour autant ses clientes, il s'efforce au contraire de satisfaire toutes les catégories d'acheteuses, tout particulièrement quand le volume de la pêche est faible. J'ai déjà évoqué les situations délicates qui se présentent lorsque les femmes des villages subissent la concurrence des mama venues de la ville ; une astuce à laquelle on recourt quelquefois dans ces cas-là est la suivante : une acheteuse du campement, de mèche avec le vendeur, se dit preneuse dès le départ à un prix élevé, obligeant les mama à accepter ce prix si elles veulent acheter ; une fois celles-ci reparties pour la ville, le maître des ventes rembourse les femmes locales de la différence entre le prix artificiellement gonflé et un prix jugé raisonnable (Marina Raïs, communication personnelle).

La vente d'une proportion importante des captures à une seule acheteuse provoque des remous dans la foule houleuse des clientes rassemblées. En une occasion les villageoises se mirent à crier à l'endroit du vendeur, « Pourquoi tu vends tout à celle-là ? », et les allusions fusèrent rapidement quant aux avantages divers qu'il devait sans aucun doute obtenir de sa cliente, « C'est peut-être bien ta "chérie", celle-là ? », etc. La colère éventuelle se justifie par la nécessité pour les femmes, plus spécialement celles qui s'adonnent au fumage du poisson, d’écouler une quantité minimum de marchandises au marché tous les huit jours (zogbodo, région de Ouidah) ou tous les cinq jours (glatin, région de Grand-Popo) afin de se procurer, grâce à l'argent obtenu, les produits indispensables à la survie du ménage, tels que le maïs ou les condiments. C'est pourquoi en période de très faibles pêches, un groupe de femmes s'associeront pour se partager quelques tas de poissons : cinq femmes pour trois tas de cinq poissons, par exemple. Certaines clientes s'efforcent cependant de créer une relation privilégiée entre un bateau et elles, en offrant régulièrement des cadeaux à l'équipage lorsqu'il est sur la plage à ramender les filets : alcool de palme, gari (farine de manioc grillée), morceaux de sucre (Marina Raïs, communication personnelle).

Lorsque la vente est terminée, les paiements ont lieu et les acheteuses emportent leur bien, qui dans une bassine, qui dans un repli de son pagne, qui en constituant des anneaux de liane ou de brindilles passés dans les ouïes d'un certain nombre de poissons. La redistribution gratuite de la part de la pêche réservée initialement peut alors avoir lieu (j’examinerai sa signification au chapitre 7 : Le statut réciproque).

Il faut ajouter pour finir qu'un grand nombre de poissons disparaissent avant même que la vente ne débute. Le voleur peut s'enfuir aussitôt ou bien enterrer rapidement son butin dans le sable pour le récupérer plus tard. Les femmes cachent le fruit de leur larcin dans le bourrelet de pagne faisant ceinture où elles conservent ordinairement leur argent. Le poisson est volé, soit pendant que le filet est débarrassé de ses captures, soit subtilisé des bassines à l'aide desquelles les porteuses transportent la pêche du lieu de débarquement à l'enclos des ventes.

Le vol est essentiellement le sport de prédilection des gamins et des gamines, mais les haleurs prennent souvent un acompte sur la rétribution qui sera la leur lors de la distribution. Les femmes se servent aussi au passage, et l'on voit même des membres d'équipage divertir du poisson. La police est assurée par le maître des ventes, équipé le plus souvent d'une baguette dont il fustige les délinquants pris sur le fait. Si la pêche est abondante, il se montrera magnanime mais si elle est faible, il pourra se révéler féroce. Si pour une raison quelconque il doit s'absenter pendant l'étalage ou durant la vente, chacun se servira sans retenue jusqu'à son retour. L'obscurité favorise le vol ; la nuit tombe très vite sous les tropiques - cela chacun le sait - et plus vite encore à six degrés seulement de l'Equateur : ce sont alors des tas entiers de poissons que l'on devine disparaître dans des replis de pagne à la faveur des ténèbres. D'authentiques bagarres peuvent toutefois éclater si des membres d'équipage décident de s'en prendre à des voleurs qui dépassent par trop la mesure. Il est difficile pour un observateur d'évaluer la quantité de poissons soustraits de cette manière, d'autant que le vol porte en général, et pour des raisons évidentes, sur le plus petit poisson. A mon sens, lorsque la pêche est particulièrement abondante, le vol peut représenter un volume de poisson égal à celui réservé pour la distribution gratuite (examinée au chapitre 7).

1 Il comptait moins de « frais communs » déduits du total des comptes ; la question sera reprise au prochain chapitre.

2 Ce mode de raisonnement qui bat en brèche la rationalité économique est cependant tout à fait courant dans le milieu rural. Il joue - comme on le verra plus loin - un rôle-clef dans le mécanisme de la formation des prix.

3 Soit 33 grammes en moyenne, à rapprocher des 40 grammes mentionnés comme poids moyen au Croisic dans les années 1920.

4 J'ai souligné dans Going Out or Staying Home (Jorion 1988), que les ethnies locales de pêcheurs migrants, plus particulièrement les Kéta et les Xwla, ont connu un sort identique dans leur région d'origine : l'érosion catastrophique de toute la zone côtière qui a conduit un grand nombre de leurs membres à choisir l'exil. Il faut signaler cependant - pour éviter de suggérer que l'on aurait affaire ici à une sorte de système à castes - que ces groupes demeurent dominants lorsqu'ils sont sur leur terre ancestrale : seul leur statut d'étranger les place en position dominée lorsqu'ils résident ailleurs, soit de manière temporaire (mouvements saisonniers), soit de manière définitive (émigration).

5 Dès que l'ethnologue produit pour le contexte africain de tels pourcentages, il se le reproche aussitôt. Libre à l'analyste ou au pêcheur européen de s'exprimer quantitativement en pourcentages, le fait est que le partage s'exprime localement en Afrique de manière discursive sur le mode de la comptine : « Si tu as 1.000 Fr, tu mets 300 Fr pour le bozoun et 25 Fr pour lui comme prime, tu mets 25 Fr par équipier, s’il reste quelque chose à la fin, tu...., etc. ». De même, les 5 à 15 % de bénéfice mentionnés ici, répondent à des règles pragmatiques du type, « Si tu as eu pour 20 Fr, revends pour 25 (soit 25 % de profit) ; si tu as eu pour 50 Fr, revends pour 60 (soit 20 % de profit) ... ». Ceci dit, je ne voudrais pas laisser croire qu'il existe ici une différence essentielle entre l'Europe et l'Afrique : bien des Européens manipulent eux aussi l'arithmétique par une mnémotechnique et non par un calcul. L'apparition de la calculette parmi les pêcheurs africains, quelques années seulement après que les pêcheurs européens y aient eu accès, résout de fait le problème : c'est désormais la machine qui fait le calcul, l'homme constate le résultat. Rien n'interdit en effet d'« entrer » dans la calculette les opérations dictées par un algorithme discursif du type comptine ; ceci est fondamental.





© Paul Jorion
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