PAUL JORION
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CHAPITRE 7

LE STATUT RECIPROQUE

La mesure du statut réciproque

Ceci nous conduit à poser une autre question : n'y aurait-il pas moyen d'établir de manière quantifiéele rapport objectif qu'entretiennent les parties ? Et puisque nous disposons des données qui nous permettraient une telle évaluation, comment mesurer le rapport de force entre le patron-armateur et le matelot, et entre le mareyeur et le patron-armateur, tel qu’il s’exprime dans la répartition entre eux du surplus ?

Un de ces rapports est connaissable sans enquête complémentaire, c'est le rapport du patron-armateur au matelot ; et ceci grâce à la formule du « système à la part », dont les termes sont connus. J'appellerai de tels rapports calculés entre deux partenaires, dans la logique de la théorie aristotélicienne du prix présentée au quatrième chapitre, leur statut réciproque.

Voici donc une mesure possible du statut réciproque du patron et de son matelot, telle que nous pouvons l'établir en comparant la part de surplus qui revient à chacune des parties ; et par « surplus » j'entends ici, cette partie du revenu redistribué qui excède le simple salaire de subsistance. On peut construire à cet effet la formule suivante :

St p / St m =

((((S(Vt - Ft)) / 2) - SAt) +(((S (Vt- Ft)) / (2 * E)) - Ss)) /(((S(Vt - Ft)) / (2 * E)) - Ss)

St p = statut du patron

St m = statut du matelot

Vt= ventes au moment t

Ft= frais du total au moment t

At= frais de l'armement au moment t

E = nombre de membres d'équipage

Ss = salaire de subsistance

La sommation porte sur la période qui s'étend du moment t1au moment tn. La formule intègre le système à la part dit « cinquante / cinquante » entre équipage et armement, de règle dans la région bretonne pour laquelle je dispose de chiffres. On vérifiera que la formule identifie le statut réciproque des parties à la part de surplus (surplus = ventes - frais - salaires de subsistance) qui lui revient. Soit pour le patron, la « part du bateau » diminuée des frais encourus, additionnée d'une « part d'équipage », et pour le matelot, une « part d'équipage ».

J'ai calculé des valeurs réelles pour quelques bateaux dont je connais les comptes d'exploitation pour une période d'un an. Un problème s'est posé quant à attribuer un montant au « salaire de subsistance ». Pour chacun des bateaux j'ai choisi d'opérer le calcul sur deux valeurs : 1.000 Fr et 1.500 Fr pour les années 1973/74 et 1.500 Fr et 2.000 Fr pour 1979. Comme on le verra, du fait que le salaire de subsistance apparaît à la fois en numérateur et en dénominateur dans l'équation, la valeur du rapport, statut du patron / statut du matelotest en fait très peu sensible à des variations dans le montant du salaire de subsistance.

Rapport statut du patron / statut du matelot :

Type de bateau Période Équipage Sp / Sm

-----------------------------------------------------------------------------------

Ss faible Ss fort

-----------------------------------------------------------------------------------

Gâvrais 1-12 / 1974 5 3,49 3,55

Gâvrais (*) 1-12 / 1979 5 3,76 3,81

Caseyeur houatais 1-12 / 1973 3 3,08 3,08

(*) à partir de chiffres cités par Beaudeau et Boucheteil 1980

Comme le révèle le tableau, les différences de périodes et de type de bateau ne parviennent pas à faire diverger nettement les valeurs obtenues : le calcul opéré pour évaluer le statut réciproque du patron pêcheur et de ses matelots produit des valeurs s'échelonnant dans la fourchette étroite qui sépare 3,08 de 3,81.

Pour que l'on puisse valablement (validement) définir un type-idéalque l'on appellerait en effet le statut réciproquedes partenaires dans une industrie, il serait essentiel que cette fourchette demeure effectivement étroite lorsque seront examinés un grand nombre de cas. Un tel examen reste à faire, il dépasse en ambition le cadre de la tâche que je me suis assignée ici qui est essentiellement celui d'une réflexion illustrée de données obtenues au cours d'entretiens et en situation dite, dans le jargon de l'anthropologie, d'« observation participante ».

On pourrait produire des calculs équivalents pour la pêche piroguière africaine, mais ils n'auraient de sens qui si l'on intégrait à l'évaluation, l'ensemble des opérations de revente du poisson (frais ou fumé) réalisées par les femmes appartenant aux ménages de pêcheurs, dans la mesure où, prise séparément, l'activité productrice des hommes est toujours déficitaire dans ce contexte particulier (Jorion 1985a : 39). L'enquête de terrain exigerait des moyens considérables même si l'on se contentait d'étudier un seul équipage : il faudrait en effet prendre en considération non seulement, par exemple, vingt hommes, mais aussi vingt-huit femmes mariées (au taux moyen de polygamie de 1,4), et un nombre lui aussi important de jeunes filles participant à la revente.

A défaut de ces données, je voudrais cependant fournir à titre indicatif, une évaluation - tout à fait indirecte, j'en suis conscient - du statut réciproquedes parties prenantes dans la pêche piroguière, en faisant appel à d'autres chiffres : ceux relatifs à ces distributions d'autosubsistance que j'ai mentionnées lorsque je décrivais le déroulement des ventes propres à cette pêche au chapitre cinq.

Je rappelle que lorsque le filet est débarrassé de son poisson et tandis que les femmes transportent les prises vers l'aire de vente, où celles-ci sont triées et disposées en tas comparables en rapport qualité / prix, les poissons destinés à la distribution sont retenus et déposés à l'écart. Lorsqu'il s'agit d'une pêche opérée sur un banc de poissons passant au large, chacun recevra, selon sa catégorie de participant à la pêche, un certain nombre de poissons de l'unique espèce capturée. Ainsi dans un cas observé de pêche à la sardinelle, chacun des neuf membres d'équipage eut droit à douze poissons, chacun des huit haleurs ainsi que des douze porteuses, à quatre, le patron en prit pour lui-même quatre-vingts, et quatre autres propriétaires en reçurent chacun huit. Lorsqu'il s'agit de la senne de plage, on préférera retenir pour la distribution les espèces les moins représentées dans les captures et donc les plus difficiles à vendre. Ainsi, lors d'une pêche particulière, chacun des douze membres d'équipage reçut huit petits poissons appelés « rasoirs », chacun des douze haleurs en reçut quatre, le propriétaire prit pour lui-même dix-huit petites carangues, les six femmes reçurent chacune quatre sardinelles, et deux autres propriétaires eurent droit chacun à un barracuda. Il faut souligner que le poisson ainsi distribué est d'une qualité égale à celui offert à la vente.

Bien que coutumière, la distribution d'autosubsistance n'est pas réglementée, et la qualité des bénéficiaires et les quantités partagées sont à la discrétion du propriétaire de la pirogue. Le principe en est cependant le suivant : « On donne à ceux qui méritent, à ceux qu'il faut respecter, à ses amis et "par amour" ».

Le critère du « mérite » renvoie à ceux qui ont participé directement aux opérations de la pêche, soit en mer pour l'équipage, soit sur la plage pour les haleurs et les porteuses. S'il y a trop peu de poisson, on s'efforcera de satisfaire tout le monde en coupant en deux ou en trois parties les quelques animaux capturés, sinon, les participants seront rétribués dans l'ordre suivant : propriétaire, équipage, haleurs, porteuses, avec une priorité pour les membres d'équipage qui sont parents du propriétaire sur les autres. Ceux qui n'auront pas pu être satisfaits devront se contenter d'une promesse assortie d'une bouteille d'alcool de palme à se partager. Le critère du mérite signifie aussi que l'on pourra distinguer un matelot ou un haleur particuliers. Par exemple, un des nageurs qui établissent la senne de plage au large en en séparant bien les flotteurs, ou un haleur qui aura fait preuve d'un zèle spécial. Ceci dit, la fantaisie ou l'humeur du propriétaire pourront toujours subvertir un ordre de préséance plus logique.

Le critère du « respect » signifie qu'un don en nature sera fait aux autres propriétaires de pirogues du campement. Le poisson leur sera offert personnellement s'ils assistent au débarquement des prises, ou à une de leurs épouses si l'une d'elles est présente parmi les acheteuses. Autrement, le cadeau sera confié à un garçonnet qui ira le porter à leur enclos. Le respect englobe aussi les visiteurs de marque tels que des officiels ou des « Yovo » (Blancs). Les dons faits aux saints (vaudoun) en guise d'offrande tombent sous la même catégorie du « respect ».

Les « amis » comprennent les parents en visite au campement, ou les invités d'un membre d'équipage organisant une cérémonie (pour un enterrement ou un « retour » de funérailles). Quant à l'« amour », il vise les femmes auxquelles le propriétaire s'efforce de plaire dans la perspective d'un mariage futur, ou pour amorcer une relation commerciale privilégiée (en vue d'un emprunt, par exemple ; voir au chapitre précédent, dans la section Antagonisme et solidarité, la relation entre pêcheurs et mareyeuses en Afrique occidentale).

Il faut ajouter que le poisson obtenu au cours du partage peut être à son tour redistribué en suivant le réseau des « clientèles » familiales. Ainsi pour un ménage de pêcheurs dont j'étudiai le budget durant un mois (octobre-novembre 1984) : sur les 297 poissons ramenés à l'enclos à la suite de partages d'autosubsistance, 84 furent ensuite redistribués.

Examinons maintenant comment le poisson partagé se répartit entre les différentes catégories de bénéficiaires. Pour ce faire, j'ai étudié sur un mois (décembre 1984), deux pirogues faisant trois « métiers » différents (selon l'expression utilisée en Bretagne pour désigner la pêche opérée à l'aide d'engins de pêche différents) : le sovi, un petit filet maillant, le mahoundo, le grand filet maillant à sardinelles, et l'aguénè, la senne de plage.

Le tableau qui suit indique la proportion du poisson redistribué qu'obtinrent les différentes catégories d'acteurs. La première colonne concerne un bateau pratiquant le sovi. Le filet étant petit, les tâches de débarquement sont minimales et peu de femmes sont mobilisées par le déchargement ; les chiffres portent sur dix sorties en mer. La deuxième colonne vaut pour la seconde pirogue, les jours de décembre 1984 où elle se consacra au mahoundo.La tâche des femmes est ici plus importante qu'avec le sovi, du même ordre qu'avec la senne de plage ; les chiffres portent sur six sorties. Le même mois, la même pirogue s'est consacrée aussi à la pêche à l'aguénè, et ceci à treize reprises ; ce sont les chiffres qui apparaissent en troisième colonne.



Distribution du poisson selon les catégories de bénéficiaires (%)

Sovi Sardinelle Senne Catégorie

19,2 24,9 27,6 propriétaire

35,2 29,7 22,0 équipage

31,5 15,7 16,3 haleurs

5,0 13,6 29,6 porteuses

7,8 15,7 4,5 autres propriétaires

1,3 0,7 --- visiteurs



Les catégories d'acteurs sont donc plus ou moins favorisées dans la distribution selon le type d'engin. Les parts représentent en fait assez fidèlement le volume de travail exigé des différents groupes qui sont rétribués « selon leur mérite » : équipage, haleurs, porteuses. Pour essayer de dégager la dimension du statut réciproque des parties, il convient de corriger les données du premier tableau par la taille des groupes concernés.

Taille des catégories d'acteurs

Sovi Sardinelle Senne Catégorie

1 1 1 propriétaire

6,1 7,8 11,8 équipage

8,6 12,2 11,6 haleurs

4,4 8,8 7,3 porteuses

2 4 3,4 autres propriétaires

2 1 --- visiteurs

On peut alors tenter de « corriger » la répartition du poisson par catégorie d'acteurs en fonction de la taille de ces groupes, pour aboutir finalement à un chiffre par personne concernée. Dans le tableau qui suit chaque catégorie n'est plus représentée que par un seul individu, et le total par engin a été fixé conventionnellement à cent.

Part obtenue par personne par catégorie

Sovi Sardinelle Senne Catégorie

61,9 71,6 76,1 propriétaire

18,6 10,7 5,1 équipage

11,8 2,2 3,9 haleurs

3,7 1,9 11,2 porteuses

2,0 11,3 3,7 autres propriétaires

2,1 2,0 --- visiteurs



Pour certaines catégories d'acteurs ces chiffres reflètent toujours une quantité de travail effectué : comment pourrait-il en être autrement pour les haleurs et les femmes qui transportent le poisson, puisque c'est précisément leur contribution sous ce rapport qui se voit rétribuée ? Le traitement différentiel des mêmes catégories d'acteurs pour les divers types d'engins s'explique sans doute de cette manière : dans le cas de la senne de plage, par exemple, le travail de l'équipage qui va « filer » (déposer) le filet à peu de distance du rivage n'est pas beaucoup plus considérable (à part celui des nageurs, mais ils ont droit à des primes spéciales comme je l'ai signalé) que celui des haleurs qui, dans ce type d'opération, ne se contentent pas de remonter la petite pirogue utilisée, mais aident aussi à ramener le filet vers le rivage pendant les deux à trois heures que dure la pêche. Semblablement, c'est pour ce type d'engin que le travail des femmes est le plus important.

Je ne m'intéresserai dans ce cas africain, en tant qu'évaluation tout à fait indirecte du statut des parties en présence, qu'à deux catégories d'acteurs, celles dont j'ai pu traiter de manière plus approfondie dans le cas de la pêche artisanale bretonne : le patron-armateur, ici appelé propriétaire, et l'équipage. Je prendrai aussi la liberté - pour la raison qui vient d'être évoquée - de ne pas distinguer équipage et haleurs dans le cas de la senne de plage. Les rapports qui m'intéressent sont alors ceux de 56,0 à 16,8, pour le sovi, 69,7 à 10,7 pour le filet à sardinelles, et 76,3 à 9,0 pour la senne de plage, soit respectivement et tous calculs faits,

Sovi Sardinelle Senne

3,3 6,5 8,5

dont la progression me semble refléter fidèlement celle du capital mobilisé par les différents propriétaires en termes d'embarcations et de filets, soit les avances au sens de Quesnay qu'ils ont dû consentir, soit aussi le pouvoir de commandement dont ils disposent au sens d'Adam Smith (et ceci nous introduit à la problématique de la prime de risque, essentielle à la transition entre « marchés de producteurs » et « marchés financiers », telle qu'elle sera développée aux chapitres 10 et 11).

Une autre enquête, qui porterait sur le fonctionnement des entreprises de mareyage pourrait, en complétant celle-ci, permettre de découvrir par une démarche similaire quelle valeur attribuer au statut réciproque du patron-armateur et du mareyeur. On disposerait alors grâce au calcul du statut réciproque des partenaires économiques en présence au sein d'une industrie, d'un outil de quantification permettant d'analyser sans ambiguïtés la redistribution des revenus et la répartition entre les parties prenantes du surplus dégagé par cette industrie.

Si le statut réciproque des partenaires commerciaux joue bien un rôle déterminant dans la formation des prix, l'hypothèse conçue il y a bien longtemps par Aristote pour rendre compte de ces phénomènes, à savoir que le partage du surplus entre parties traitantes se fait selon le statut réciproque des professions engagées, au sein de la structure sociale, se trouve automatiquement validée.

Dans le cas qui a été analysé de manière approfondie ici, celui de la pêche artisanale, la philiaintervient de la manière suivante dans le mécanisme de la formation des prix  :

1° en conduisant chacune des parties à juger légitime le souci manifesté par l'autre de s'assurer au moins un salaire de subsistance dans ses échanges, et à considérer leur statut réciproque comme étalon pour le partage du surplus,

2° en tant que facteur déterminant ce que chacune des parties considérera comme le juste prix qu'elle est en droit d'exiger quand elle tient compte du danger que pourraient faire courir à l'industrie tout entière ses prétentions excessives - prétentions exigées soit à titre individuel (mais contrées alors par la pression qu'exerce la concurrence), soit le plus souvent comme résultat d’une entente,

3° en tant que facteur déterminant ce que chacune des parties considérera comme le juste prix à soumettre aux autres lors des négociations internes à la profession, soit en cas de « taxation » ponctuelle, soit en cas d'accord professionnel préalable à une campagne.

Comment s'exprimerait alors le rapport des statuts entre les professions associées au sein d'une industrie ? Dans le fait que la répartition des profits entre elles s'opère dans un rapport constant (sur le moyen terme) reflètant leur statut réciproque. A savoir que si le mareyeur se trouve dans l'échelle sociale de la France contemporaine à un échelon supérieur à celui du pêcheur, il faudra en effet pour que ce dernier échange du poisson contre de l'argent, que cette quantité de poisson soit plus considérable que ne l'exigerait un « échange standard ». Autrement dit, et pour opérer la traduction devenue commune à partir d'Adam Smith, de la valeur en termes de quantité de travail incorporée(voir à ce sujet au chapitre 3, l'indécision d'Adam Smith entre l'interprétation additive de la valeur et celle en termes de quantité de travail), la quantité de travail incorporée dans la quantité X de poisson qu'il est nécessaire à un pêcheur de vendre pour obtenir une somme Y, est supérieure à la quantité de travail dépensée par un mareyeur pour s'acheter une quantité X de poisson en échange de la même somme Y : elle est en réalité exactement proportionnelle au rapport réciproque entre le statut supérieur du mareyeur et le statut inférieur du pêcheur (cette mécanique sera explicitée au chapitre 10 dans la section consacrée au risque de défaillance).

statut réciproque et formation du prix

Les faits d'observation sont, rappelons-le, les suivants :

1° que le prix du poisson révèle une certaine tendance à monter lorsque l'offre est rare, et à baisser lorsqu'elle est abondante. Or, ces mouvements à la hausse et à la baisse étant en tout cas de bien moindre amplitude que les variations observées dans la confrontation « nue » des quantités offertes et des quantités demandées, ne peuvent être complètement expliqués par celle-ci et doivent donc s'expliquer d'une autre manière, par exemple,

a) par l'action d'un facteur exerçant un effet inhibiteur sur l’interaction de l'offre et de la demande, pour aboutir au prix observé,

b) par le fait que l'influence du rapport de l'offre à la demande sur la détermination du prix est en réalité indirecte, c'est-à-dire qu’elle exerce une action sur un autre facteur qui serait, lui, directement causal,

c) par la détermination conjointe (mais selon une loi différente) de l'offre et de la demande d'une part, et du prix, d'autre part, par un troisième facteur, etc.

2° que les intérêts des parties engagées, pêcheurs et mareyeurs, sont antagonistes, mais aussi solidaires dans la mesure où leur sort est lié identiquement à la survie et à la consolidation de l'industrie dont elles font partie, l'une et l'autre,

3° qu'il existe entre ces parties un rapport de force institutionnellement cautionné, et dont il est possible d’obtenir une évaluation quantitative - appelée ici statut réciproque - en examinant dans quel rapportexact le surplus économique leur revient sous forme de profit,

4° que la possibilité est effectivement offerte aux acteurs individuels d'influer sur la formation des prix au cours des transactions particulières qui les mettent en présence, possibilité qui se trouve au coeur de toute pratique demarchandage, formel ou informel.

Reformulons alors les faits d'observation qui nous ont servi de point de départ en nous plaçant cette fois dans la perspective des acteurs, à savoir que,

1° d'une part, lorsque l'apport de poisson est faible, la probabilité pour le pêcheur d'obtenir pour sa pêche un prix proche de ce qui lui semble un juste prix est plus grande que lorsque l'apport est plus abondant,

2° d'autre part, lorsque l'apport de poisson est important, c'est au contraire le mareyeur qui se trouve mieux à même d'acheter la marchandise offerte à ce qui lui semble à lui un juste prix que lorsque l'apport est plus réduit.

Constatons que cette manière de formuler les choses est celle qui est spontanément adoptée par les parties avant que ne soit invoquée aussitôt après par elles la « loi » de l'offre et de la demande en tant que véritable explication. Le fait que cette manière de rendre compte des choses ne soit plus entendue par personne comme une authentique explication découle probablement de l'usureà nos oreilles du recours au juste en tant que concept et non en tant que simple effet rhétorique.

La notion d'un « juste prix » qui mobilisa l'attention des meilleurs esprits de la Scolastique tardive 1paraît en effet à nos oreilles contemporaines marquée du sceau de la subjectivité (comprise ici comme règne de l'arbitraire). Pourtant, pour celui qui n'hésite pas à l'invoquer aujourd'hui, le juste prix renvoie à une constellation de valeurs indiscutables de nature éthique, telles que l'effort et le talent récompensés, ou le respect de la nature des choses, entendez des facteurs contribuant au maintien de l'ordre social et fondés sur le rapport réciproque et solidaire des acteurs sociaux. Autrement dit, c’est une représentation « spontanée » ducontrat social qui est inscrite dans le recours à la notion de juste prix.

Si l'on se cantonne dans cette perspective qui est celle produite spontanément par les acteurs et que l'on explique les faits à partir de l'existence d'un rapport de forceentre les parties, il est alors possible d'avancer la « loi » suivante - qui n'est rien d'autre en fait qu'un constat phénoménologique : « que le prix de vente du pêcheur au mareyeur est à la hausse quand les apports diminuent et à la baisse quand ils augmentent, du fait que dans le premier cas, il est plus facile au pêcheur d'obtenir le prix qui lui paraît juste, alors que dans le second cas, c'est au contraire le mareyeur qui est le plus libre d'obtenir son juste prix à lui ; étant entendu que le juste prix du pêcheur est toujours plus élevé que celui du mareyeur ».

C'est-à-dire que le rapport entre les quantités offertes et les quantités demandées co-varie avec le rapport de force entre les deux parties, rapport qui est ponctuellement plus favorable au pêcheur quand l'offre est rare (Quantité offerte / Quantité demandée < 1), et plus favorable au mareyeur quand la demande est rare (Quantité offerte / Quantité demandée > 1). Mais, puisqu'il est empiriquement observé (comme je l'ai mis en évidence au chapitre 6) que les variations dans les prix sont de moindre amplitude que les variations du rapport Quantité offerte / Quantité demandée, il faut en conclure que ce n'est pasle rapport de l'offre et de la demandequi détermine directement le prix. Procédons donc en sens inverse : définissons le prix comme l'expression quantifiée, la mesure, de quelque chose que nous appelons le rapport de force entre vendeur et acheteur et tentons de déterminer l'ensemble des facteurs qui définissent ce rapport de force, étant entendu que la confrontation simple de l'offre à la demande ne fait pas à elle seule l'affaire.

En l'absence de l'utilité marginale subjective dont la définition est circulaire (voir chapitre 3, La valeur d'échange comme fonction de la valeur d'usage), je ne retiens comme hypothèses pour un mécanisme de la formation des prix que celles ayant acquis une certaine plausibilité à la lumière des faits rassemblés, à savoir,

1° que c'est l'exercice de la bonne volonté réciproque des parties prenantes qui fait que s'amortissent de manière statistique les variations de prix prévues par l'interprétation marginaliste de la « loi » de l'offre et de la demande.

Lorsque des prix trop bas (ou trop élevés) conduiraient à la faillite du patron-armateur (ou du mareyeur), les parties « font un geste » - pour adopter les termes d'un pêcheur - et contribuent ainsi à amortir les fluctuations du prix (déterminées pour l'essentiel par d'autres causes quipourraient être en effet la confrontation nue de l'offre et de la demande). Il s'agirait donc d'un « amortissement statistique » dû à l'action conjointe de tous ceux qui, à un moment ou à un autre, « font un geste » en faveur de l'industrie qui se trouverait sinon mise en péril ; par ce geste ils produisent au sein du système un effet homéostatique bien connu : un feedbacknégatif (la « main invisible » d'Adam Smith), c'est-à-dire, unerétroaction qui ramène le système vers un état plus stable, en l'occurrence, celui de sa viabilité. Le ressort supposé est ici essentiellement psychologiqueet fondé sur la bonne volonté commune qu'Aristote appelait la philia.

J'ai sans doute suggéré plus haut l'existence d'un tel mécanisme mais, à supposer qu’il opère réellement, suffirait-il à expliquer entièrement les différences observées entre les faits et les prédictions de la « loi » de l'offre et de la demande ? Autrement dit, permettrait-il de sauver cette « loi » ? Nous avons pu voir à propos de la « taxation » que ce n'est pas tous les jours que les choix portent à conséquence pour la survie de l'industrie tout entière. Si bien que l'effet décrit pourrait n'intervenir que dans des cas-limites bien précis et à tout prendre assez rares ; ce qui serait bien insuffisant à rendre compte de l'écart systématiqueobservé entre les prévisions de la loi et les faits.

2° que les variations de prix ne font que refléter l'existence d'une « enveloppe forfaitaire » virtuelle et implicite entre les partenaires commerciaux, enveloppe dont le montant est défini par leur statut réciproque.

Si le profit se redistribuait globalement entre partenaires dans le rapport de leur statut réciproque, et comme il ne serait pas envisageable que la proportion soit exactement respectée dans chacune de leurs transactions, les variations de prix résulteraient de mouvements ponctuels de réajustementhoméostatique autour d'une « enveloppe forfaitaire » valant pour une durée déterminée, enveloppe dont le montant refléterait, lui, très exactement le statut réciproque des partenaires habituels, et dont l'effet s'identifierait alors à celui d'unattracteur 2.

Du point de vue des acteurs individuels, pêcheur et mareyeur, le mécanisme serait vécu de la manière suivante : étant entendu que le profit se redistribue entre les parties selon leur statut réciproque, et qu'il existe pour chaque acteur une représentation, une « espérance » raisonnable, de ce qui doit être obtenu par lui, bon an mal an, pour « faire bouillir sa marmite », s'il devait arriver alors que le prix baisse de manière telle et sur une période suffisamment longue pour que le pêcheur en vienne à craindre qu'il n'obtiendra pas, « l'un dans l'autre » et sur une période « moyenne », le montant de l'enveloppe forfaitaire, il se montrerait de plus en plus agressif dans ses négociations commerciales, de plus en plus combatif dans la défense de sonjuste prix, déterminant ainsi effectivement les fluctuations dans leur singularité historique (le mareyeur se rebellant inversement lorsqu'il lui apparaîtrait que le montant de l'enveloppe forfaitaire a été dépassé de manière significative).

On peut illustrer la manière dont les choses sont vécues subjectivement en citant la déclaration d'un paludier-saunier rapportée dans La transmission des savoirs : « En 1980, on a récolté dix tonnes de pommes de terre au lieu de cinq tonnes habituellement. On les a vendues moins cher, mais ça revenait au même pour nous, puisqu'on en avait plus du double » (Delbos & Jorion 1984 : 65).

On ne pourrait sans doute mieux formuler les implications de l'existencevirtuelle et tacite d'une « enveloppe forfaitaire » entre les parties ! Il serait possible de gloser ces propos en disant que l'existence d'une enveloppe forfaitaire entre le paludier et l'acheteur de pommes de terre explique effectivement les variations de prix unitaires : le montant versé par une partie à l'autre étant supposé constant (en francs eux-mêmes constants), au cours de toute période de durée T, lorsque les quantités échangées augmentent, le prix à l'unité doit nécessairement baisser, alors qu'inversement, il doit nécessairement être à la hausse lorsque les quantités échangées diminuent.

Nous notions dans La transmission des savoirs, à la suite de ces propos, qu'« on découvre ainsi certains ressorts psychologiques du principe de l'offre et de la demande » (ibid.), sans envisager qu'il pourrait s'agir de bien davantage que d'un « ressort psychologique » : peut-être de l'expression-même de ce principe. Si ce qui règle les échanges en déterminant les prix est en effet le statut réciproque des parties, alors il est normal que le produit des ventes puisse rester quasiment constant - quelles que soient les quantités échangées - et ceci en particulier dans des activités productives telles l'agriculture ou la pêche où, au contraire des activités artisanales des maçons et savetiers qu'Aristote considère dans les exemples qu'il propose, le rapport des quantités produites au temps de travail investi, fluctue d'année en année.

Le rôle résiduel joué par la confrontation de l'offre et de la demande serait dans l'hypothèse envisagée ici de déterminer ponctuellement, au moment t, la combativité respective des parties à faire valoir leurs droits sur une enveloppe forfaitaire au montant effectivement constant. Le rapport causal entre offre et demande d'une part, et prix d'autre part, serait donc indirect : l'offre et la demande influant sur le prix en modulant la détermination, la résolution, des acteurs à revendiquer un prix particulier, considéré par eux comme juste au sein du contexte d'une relation constituée, dans la durée, de transactions commerciales renouvelées entre partenaires permanents.

Autrement dit, le statut respectif des parties définirait ici un rapport stable entre conditions impliquant que les prix varient ponctuellement en fonction de l'offre et de la demande, mais selon un principe tout particulier sans rapport avec celui de l'utilité marginale. La question qui se poserait à chaque nouvelle transaction serait celle-ci : où chacune des parties se situe-t-elle en ce moment-même par rapport au partage de l'enveloppe forfaitaire ? Autrement dit, pour quel partenaire le bilan instantané des échanges est-il en ce moment favorable, appelant en conséquence un réajustement en faveur de l'autre partenaire lors d’une transaction future ?

Notons que dans cette hypothèse, il n'existerait pasd'équivalent du prix naturel chez Adam Smith puisque le prix unitaire se définirait « instantanément » en divisant le montant de l'enveloppe correspondant à une durée T, par les quantités échangées au cours de la même période, et que ces quantités pourraient être quelconques. Quelconques, du moins en principe : il va de soi que le contrat porte tacitement à son origine sur un volume d'échange « normal » même si les quantités escomptées demeurent implicites. C'est ce volume normal, « commun », qui peut faire que les fluctuations du prix se déploient dans la réalité autour d'un prix particulier qui constituerait le « centre de gravité » de ces fluctuations, et qui, dans la pratique, ferait office de prix naturel. L'autre contrainte qui s'exercerait sur le montant des prix obtenus à l'occasion des transactions étant celle déjà évoquée qui suppose qu'au cas où ces prix tomberaient pour une période prolongée en-dessous de la barre constituée du salaire de subsistanceaugmenté des différents types d'avances déjà consenties, le producteur serait obligé de changer d'industrie, de s'exiler ou de mourir de faim.

3° que les fluctuations dans les prix reflètent l'action d'autres facteurs que leur statut réciproque socialement défini, dans la détermination ponctuelle du rapport de forceexistant entre partenaires commerciaux, et parmi ceux-ci, le talent individuel et le rapport ponctuel du nombre des vendeurs au nombre des acheteurs.

Qu'il soit plausible que le statut réciproque soit modulé par des particularités singulières et ait du coup une valeur instantanée dans le contexte d'une vente donnée, on en trouve l'indication dans les faits observés ; rappelons à titre d'exemple, le pêcheur fatigué qui « bâcle » sa vente, et n'obtient du coup pour sa marchandise qu'un prix désavantageux. Thomas d'Aquin a examiné deux cas de figure extrêmes de ce type. Après avoir étudié dans la Somme théologique les questions de la fraude et de la vente « selon sa substance », à savoir la théorie du prix d'Aristote, le docteur angélique examine finalement la vente selon ses « qualités secondaires » (propriétés accidentelles :per accidens), c'est-à-dire, non selon la nature de la marchandise vendue mais selon la personnalité particulières des parties en présence. Je cite le commentaire de Baldwin dans son importante synthèse, The Medieval Theories of the Just Price : « Dans une vente, le vendeur ou l'acheteur peuvent se trouver dans une position désavantageuse. Il se peut que le vendeur souffre une perte considérable s'il vend ses biens ; par exemple, un homme encourra une grande privation s'il vend son seul manteau. De même un acheteur peut avoir un besoin inhabituel de certains biens; par exemple, une personne qui meurt de faim pour s'être cassé la jambe et qui ne peut se rendre au marché. Le handicap individuel du vendeur ou de l'acheteur tend à faire croître le prix dans les transactions individuelles au-dessus du niveau des prix marchands courants, évalués normalement selon les biens eux-mêmes. L'homme qui n'a qu'un seul manteau pourra le vendre à un prix supérieur au prix habituel, et l'invalide qui meurt de faim pourra payer pour sa nourriture, un prix supérieur au prix normal. Bien que les deux handicaps contribuent également à accroître le prix, l'un est justifié et l'autre non. Pour le vendeur en position défavorable, il est justifié qu'il augmente son prix puisqu'il vend aussi le préjudice qu'il subit. Au contraire, il ne faut pas que l'acheteur en position désavantageuse soit forcé d'acheter à un prix plus élevé, car la situation ne doit rien au mérite individuel du vendeur » (Baldwin 1959 : 79). On pourrait lire ces deux cas comme des modulations, en effet « accidentelles », du statut réciproquesocialement défini des parties, le misérable voyant paradoxalement son statut, en tant que vendeur, s'améliorer du fait de sa détresse « inouïe », alors que l'invalide « paie » lui pleinement, en tant qu'acheteur, les conséquences de sa misère.

Quels sont les autres facteurs qui pourraient intervenir pour moduler ponctuellement le rapport de force entre les parties ? Un professionnel de la pêche, Jean-Michel Léry de la SCOMA à Lorient, fournit à ce propos une indication intéressante : « Un grand nombre de mareyeurs face à un petit nombre de grossistes crée un phénomène de surévaluation de l'offre. Et le mareyeur qui a l'impression de faire les prix, en fait, ne fait souvent que les répercuter » (Cougot & Le Solleu 1980).

Qu'est-ce à dire ? Tenons pour acquis que Léry se place résolument dans le cadre de l'interprétation marginaliste de la « loi » de l'offre et de la demande, il suggère cependant que dans un cas précis - grand nombre de mareyeurs face à petit nombre de grossistes - le mécanisme supposé par la loi est faussé par ce qu'il faut bien appeler un phénomène subjectif : une surévaluation de l'offre. Si l'on entend bien ce qu'il affirme, le surnombre des mareyeurs va faire croireque l'offre est plus importante qu'elle ne l'est en réalité, et c'est cette surévaluation qui va déterminer le prix, en défaveur bien sûr du partenaire trop nombreux, en l'occurrence le mareyeur, qui va subir le prix qui convient au grossiste (on développera cette logique au chapitre 10 dans la section, L'abondance et la rareté des personnes). En réalité on est ici bien loin de la « loi » de l'offre et de la demande, puisque ce qui détermine le prix, ce n'est plus la proportion des marchandises offertes par rapport aux marchandises demandéesmais la proportion des vendeurs par rapport aux acheteurs.

Imaginons un instant, non pas que l'on puisse remplacer, comme mécanisme de la formation des prix, la « loi de l'offre et de la demande » par la « loi des acheteurs et des vendeurs », mais que le prix soit déterminé par le statut réciproque des partenaires, lui-même modulé par la confrontation conjoncturelle du nombre de vendeurs au nombre d'acheteurs. On voit alors immédiatement comment il aurait été possible de croire que la causede la détermination des prix n'est pas un rapport de force où intervient le rapport du nombre de vendeurs au nombre d'acheteursmais directement le rapport des quantités offertes aux quantités demandées. Les quantités offertes étant effectivement fonction du nombre de vendeurs comme les quantités demandées sont réellement fonction du nombre des acheteurs. La confusion quant au mécanisme causal s'expliquerait alors aisément.

Nous aurions alors mis en évidence un facteur qui contribue àfaire varier ponctuellement le statut réciproquedes parties en présence lors d'une vente particulière. Quand le pêcheur obtient-il un meilleur prix pour ses prises ? Quand celles-ci sont peu nombreuses et la demande importante, dit la « loi » de l'offre et de la demande. Quand les pêcheurs sont peu nombreux et les mareyeurs nombreux, affirme le nouveau principe 3. Pourquoi ? Parce que le rapport du nombre de pêcheurs au nombre de mareyeurs étant conjoncturellement favorable au pêcheur, le statut réciproque instantanédu pêcheur au mareyeur s'est lui aussi amélioré, et ce dernier rapport étant supposé dans cette hypothèse déterminer directement le prix, celui-ci est à la hausse.

Autrement dit : quand les pêcheurs sont peu nombreux par rapport aux mareyeurs, les premiers sont à même d'imposer ce qui leur semble le juste prix ; inversement, lorsque ce sont les mareyeurs qui sont peu nombreux par rapport aux pêcheurs, ce sont eux qui sont en position d'obtenir ce qu'ils considèrent comme leur juste prix. Etant entendu que ces variations ne s'opèrent que par rapport à un prix naturel4.

Une tel principe a-t-il jamais été suggéré pour la formation des prix ? En fait, si l'on est prêt à lire entre les lignes, on le découvre exprimé un peu partout. En voici deux exemples. Le premier a déjà été cité plus haut mais dans un autre contexte, il s'agit d'un passage d'Adam Smith relatif à la fixation des salaires : « Il n'est pas difficile cependant de prédire laquelle de ces deux parties l'emportera ordinairement dans la contestation et forcera l'autre à se soumettre aux termes qu'elle veut imposer. Les maîtres, étant moins nombreux, peuvent s'entendre plus facilement... » (Smith 1976 [1776] : 83-84).

Et de manière plus explicite, chez Cantillon : « ... si les fermiers dans un État sèment plus de blé qu'il n'en faut pour la consommation de l'année, la valeur intrinsèque et réelle du blé correspondra à la terre et au travail qui entre dans sa production : mais comme il y en a une trop grande abondance, et plus de vendeurs que d'acheteurs, le prix du blé au marché tombera nécessairement au-dessous du prix ou valeur intrinsèque » (accent mis par moi, Cantillon, Essai sur la Nature du Commerce[1755] in Samuelson 1985 : 31). Le rapport de l'offre à la demande est mentionné, mais aussi celui des vendeurs aux acheteurs.

Du point de vue de l'acteur individuel, le mécanisme global serait alors vécu subjectivement de la manière suivante : chaque partie proposerait ce qui lui apparaît comme le juste prix, et le prix effectif se localiserait entre ces deux « justes prix » au point exact que définit le rapport de force entre les parties au momentt de la transaction, c'est-à-dire en fonction de ce qu'on peut appeler leur statut réciproque « instantané », à savoir le statut réciproque des groupes sociaux dont ils sont les représentants, modulé par les particularités singulières que sont lapersonnalité historiquement définie des acteurs, et les circonstances locales de la vente en termes de nombre de vendeurs et d'acheteurs confrontés.

Voici donc pour mes trois hypothèses compatibles avec les faits rapportés. Où en sommes-nous dans l'explication de la formation des prix ? J'ai mentionné pour commencer quatre faits d'observation :

1° que le prix du poisson co-varie avec le rapport de l'offre à la demande mais pas dans la même proportion,

2° que les intérêts des partenaires sont antagonistes mais solidaires,

3° qu'il existe entre ces partenaires un rapport de force que l'on peut mesurer et appeler leur statut réciproque,

4° que chaque acteur peut influer sur la formation des prix.

Pour expliquer le premier de ces points, j'ai ensuite postulé trois mécanismes causaux possibles, chacun pouvant se soutenir de certains faits empiriques :

1° le premier de ces mécanismes met en oeuvre le principe constaté au deuxième point : la philiad'Aristote ; il produit un amortissement du mécanisme général de la formation des prix dont la nature n'est à ce moment pas élucidée, mais pourrait être la loi de l'offre et de la demande dans son interprétation marginaliste,

2° le deuxième mécanisme suppose que le statut réciproque des partenaires de l'échange définit entre ceux-ci une « enveloppe forfaitaire » pour les transactions qui les lient ; les variations de prix résultant du fait que cette enveloppe agit comme unattracteur ; soit un mécanisme faisant intervenir le statut réciproque mentionné au troisième point ci-dessus,

3° enfin, le troisième mécanisme suppose que les variations de prix reflètent les modulations que subit lestatut réciproque socialement défini des partenaires de l'échange, du fait de l'intervention des facteurs supplémentaires que constituent leur personnalitéet la circonstance particulière d'une vente singulière qu'est le rapport du nombre des vendeurs au nombre des acheteurs ; soit un mécanisme qui fait intervenir lui aussi le « statut réciproque » mentionné au troisième point.

Quant au quatrième point, relatif au sentiment des acteurs individuels de pouvoir influer sur la formation des prix, j'ai pris soin pour chacun des trois mécanismes postulés de mettre en évidence son fonctionnement subjectif qui, chaque fois, attribue en effet un rôle actif, sinon réellement déterminant, à la prise de décision individuelle

1° quand vendeurs et acheteurs « font un geste » en vue de la survie de l'industrie, pour le premier mécanisme,

2° quand vendeurs et acheteurs négocient de manière plus ou moins combative selon l'écart perçu ponctuellement entre la part reçue et le montant de l'enveloppe forfaitaire, pour le deuxième mécanisme,

3° quand vendeurs et acheteurs revendiquent ce qui leur semble être un juste prix et sont à même de l'obtenir effectivement quelquefois, pour le troisième mécanisme.

J'ajoute que si l'interprétation subjective est leurrée dans le cas du troisième mécanisme puisque le prix dépend alors de manière à proprement parler « physique » de la combinaison de trois facteurs sur lesquels les acteurs sont sans influence individuelle, à savoir le statut réciproque, la personnalité des partenaires et les circonstances de la vente en termes de rapport entre le nombre des vendeurs et celui des acheteurs, il en va tout autrement des deux premiers mécanismes : la décision dictée par la philia est libreà la conscience des acteurs- même si elle émane d'un « sentiment collectif » -, alors que la combativité visant à faire respecter les termes d'une enveloppe forfaitairedéterminera effectivement l'histoire exacte des fluctuations particulières du prix.

Arrivé à ce point, il faudrait choisir entre les trois mécanismes décrits. Le choix est difficile puisque tous trois intègrent des faits d'observation ; tous trois aussi présentent une plausibilité qui a obtenu en cours de route le renfort de nouveaux faits empiriques.

La nécessité du choix s'évanouit cependant dès que l'on constate que les trois mécanismes sont parfaitement compatibles : le deuxième et le troisième décrivent la détermination des prix en fonction dustatut réciproque des parties ; le deuxième rendant compte des fluctuations de prix quand le statut réciproquesocialement défini est autorisé à jouer de manière pure, c'est-à-dire compte non tenu des spécificités personnelles des partenaires et conjoncturelles de la vente ; le troisième rendant compte des modulations singulières du statut réciproquequ'introduisent les personnalités et les circonstances particulières de la vente en termes de rapport du nombre de vendeurs au nombre d'acheteurs ; le premier enfin, rendant compte des effets d'amortissement jouant dans le sens de la survie de l'industrie tout entière, et dont l'intervention, comme nous l'avons noté, ne peut être que tout à fait occasionnelle : lorsque l'industrie atteint à la baisse sa marge de viabilité.

Soit, en fin de compte, un modèle de la formation des prix sans aucun doute complexe mais qui présente par rapport aux formulations classiques de la science économique, trois avantages considérables,

1° d'être en accord avec les faits,

2° d'être scientifique, à savoir descriptifet prédictif (par opposition à normatifou constamment en peine de justifier pourquoi les faits nouveaux le démentent régulièrement),

3° de rendre compte à la fois du comportement global physique du système et du comportement individuel des acteurs tel que ceux-ci le rapportent.

1 Anderson fait remarquer que dans le manuel commercial le plus populaire à son époque, Le parfait négociant (1724), Savary des Brulons assure que le prix d'une marchandise doit être déterminé selon ce qu'il est juste que le vendeur gagne (Anderson 1969 : 4). Ce faisant, il se contentait de perpétuer la conception du juste prix qui avait été développée au cours de la deuxième période de la Scolastique, l'Ars Nova, et en particulier par Henri de Langenstein (1325-1397) qui, écrit de Roover, « affirme que si les autorités publiques faillissent à fixer un prix, le producteur peut le fixer lui-même, mais il ne doit pas exiger plus pour son travail et ses dépenses que ce qui lui permet de maintenir son statut (... per quanto res suas vendendo statum suum continuare possit). Et s'il exige davantage en vue de s'enrichir ou d'améliorer son train de vie, il commet alors le péché d'avarice. » (de Roover 1958 : 419).

2 Pour la simplicité de l'analyse je me cantonne au cas où le groupe des vendeurs ne traite qu'avec un groupe unique d'acheteurs pour l'ensemble de ses transactions - comme c'est effectivement le cas entre pêcheurs et mareyeurs. Pour traiter l'exemple d'Aristote, celui de l'échange entre savetier et maçon, il faudrait envisager conjointement l'échange entre savetier et boulanger, savetier et boucher, etc., c'est-à-dire prendre en considération un fractionnement de l'enveloppe forfaitaire en autant de parties qu'un artisan a de catégories de partenaires dans ses échanges. On rejoint ici la problématique générale de la division sociale du travail.

3 Les deux phénomènes sont généralement concomitants : moins de pêcheurs signifie moins de poisson. L'inverse n'étant pas nécessairement vrai : l'offre baisse quand il y moins de pêcheurs, mais elle baisse aussi quand le même nombre de pêcheurs a moins pêché. Donc moins de poisson n'implique pas moins de pêcheurs.

4 Prix naturel, au sens de Smith, compris comme « centre de gravité » du prix, par rapport à l'« enveloppe forfaitaire » existant entre les parties, et dont le montant est lui-même déterminé par leur statut réciproque (voir deuxième chapitre, Le retour à Adam Smith).




© Paul Jorion
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