PAUL JORION
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TROISIEME PARTIE : lA FORMATION DES PRIX SUR LES MARCHES FINANCIERS

CHAPITRE 8

La VENTE SUR LES marches ORGANISES

Spécificité des marchés financiers

On pourrait être tenté de définir la financecomme la partie de l'économie fondée sur une simple interaction de la monnaie avec elle-même - par opposition à la partie de l'économie fondée sur la production. Mayer n’écrit-il pas que « Du fait que la valeur de ces bouts de papier est toujours davantage fonction du prix d'autres bouts de papier, et non d'une production et d'une consommation réelles, une nouvelle culture financière apparaît, qui se nourrit d'elle-même » (Mayer 1993 : 45). En réalité, la finance génère les marchés et fournit les instruments qui permettent de financer les dettes encourues par les uns et les autres comme « avances » à la production (voir Chapitre 6, Revenus compressibles et incompressibles). Je reviendrai longuement au chapitre 11 sur cette dimension de la finance que les Américains appellent leprocessus de découverte du prix.

Si l'on contraste alors la partie de l'économie fondée sur la production et celle qui l’est sur la finance, on constate que l'informatisation, dans la mesure où elle procure à la réalisation des avances une vitesse quasi instantanée, a renforcé la subordination de la première à la seconde. Selon une image qui fit florès lors de la « crise obligataire » de février et mars 1994, c'est désormais la « queue » de la finance qui fait bouger le « chien » de l'économie1. Comme on le verra au Chapitre 9, ce sentiment s’imposa à cette époque au public du fait des retombées, à première vue imprévisibles, d’une hausse brutale des taux d’intérêt.

Rares sans doute sont les domaines qui ont su tirer parti de l’informatique de manière aussi exhaustive que ne l'a fait la finance. L’une des raisons à cela est qu'une évaluation du bénéfice procuré se fait plus aisément dans cette branche d’activité du fait que les établissements financiers sont en prise directe avec leur compte d’exploitation. Une autre raison est que l'investissement y est rapidement réalisé, la rencontre du prêteur et de l’emprunteur dans le « processus de la découverte du prix » ayant lieu ici sans intermédiation.

La technologisation de la finance s'est opérée partout de la même manière et son coût a signifié l'élimination des pauvres et le regroupement des moins riches, ne laissant plus en présence sur le plan mondial qu’un nombre restreint d’acteurs sur-équipés sur le plan technologique. Cette évolution du domaine financier à l'échelle planétaire, est l’un des faits les plus marquants de la globalisation de l'économie qui a caractérisé les trente dernières années.

John Maynard Keynes exécrait la relation qui articulait l'économie de la production à la finance qu’il caractérisait comme « l'activité d'un casino » (Skidelsky 1992 : xxviii). Or les revenus générés par la finance sont de plus en plus aléatoires, soumis à de grandes variations difficilement maîtrisables : la rapidité dans la transmission de l'information a favorisé les influences réciproques entre marchés, rendant plus probables les effets d'emballement sur les prix (ou sur les taux). Le système financier dans son ensemble devient toujours plus solidaire et chacune de ses parties se voit désormais exposée aux risques encourus par chacune des autres. La réduction des marges de profit d'institutions soumises à une concurrence de plus en plus vive les a encouragées à tenter de se distinguer vis-à-vis du client par des activités de plus en plus spéculatives ou, de manière générale, de plus en plus risquées. Du coup, comme les enjeux sont ici le prix des matières premières, le financement des sociétés, les cours de change et le niveau des taux d'intérêt, les ondes de choc des crises financières se propagent désormais non seulement de plus en plus vite mais aussi de plus en plus loin et de manière de plus en plus durable au sein de l'économie proprement productive.

Le phénomène a des conséquences plus immédiatement sociales que culturelles, mais il a trouvé sa voie vers les représentations et le public conçoit aujourd'hui le contexte économique comme intrinsèquement instable. Le choc pétrolier de 1973 a modifié les consciences sinon une fois pour toutes, du moins sur les trente ans qui nous en séparent et la culture a entériné un renversement dans la conception de la normalité économique, de l'immuable provisoirement perturbé vers le chaos intrinsèque. La cyclicité des crisesqui n'était jusqu'à la fin des années soixante qu'un thème de propagande marxiste s'est imposée comme paradigme : on ne conçoit plus désormais la crise économique comme un événement monstrueux dont l'élimination de l'histoire humaine est proche mais comme une fatalité inéluctable, la stabilité économique n'étant que cette plage heureuse séparant entre elles deux crises dont le retour cyclique est à la fois certain et imprévisible, et que seuls les « atterrissages en douceur » planifiés par les Banques Centrales permettraient d'amortir.

La structure des marchés financiers

Les marchés financiers sont de deux types : les marchés « organisés » et les marchés « de gré à gré » ou « à l'amiable » (en anglais over the counter ou OTC). Sur les marchés « de gré à gré », deux parties traitent directement l'une avec l'autre, comme c'est le cas entre acheteur et vendeur à l'occasion d'une vente entre producteur et intermédiaire ou détaillant, et dont le chapitre 5 nous a proposé de nombreux exemples à propos de la pêche. Sur les marchés « organisés », des chambres de compensation se chargent de mettre en présence acheteurs et vendeurs. Elles exigent la mise en dépôt d'une réserve pour toute position prise et, chaque jour, une fois la clôture du marché, elles évaluent « au pris du marché » (mark to market) l'ensemble des positions d'un intervenant, soit, si ce bilan est négatif, en faisant des « appels de marge » d'un montant égal au bilan de l'avoir en réserve et des pertes potentielles encourues dans la journée (latent négatif), soit en réapprovisionnant les comptes qui sont positifs au prorata de leurs gains.

Les organismes procédant à des opérations sur instruments financiers ont généralement une structure feuilletée à trois niveaux au moins : leFront-Office ou « salle de marchés » où des opérateurs ou « traders » prennent des positions sur les marchés (achats, ventes de titres ou d'obligations, prêts, emprunts, opérations au comptant ou à terme sur des obligations, des matières premières, des devises, des indices boursiers, options sur tous les produits précédemment nommés, etc.), unBack-Office qui procède à l'enregistrement, à la confirmation et au suivi des opérations du Front-Office(reporting), et un Middle-Office (d'introduction plus récente) qui produit des états synthétiques des positions en vue de la gestion du risque sous toutes ses formes : essentiellement, risque dû aux variations imprévisibles des taux d'intérêt, risque dû aux variations des cours de change entre devises, risque de prépaiement pour les prêts qui disposent de cette option, risque de crédit dû à l'insolvabilité éventuelle des contreparties aux positions prises, risque légal dû à des infractions accidentelles aux règlements financiers ou à des fraudes délibérées, risque d’opération dû à des erreurs humaines dans la transmission des ordres ou l’enregistrement des opérations. La Comptabilité de l'établissement et son Contrôle de Gestion veillent à la présentation de résultats aux actionnaires, au fisc et aux autorités de tutelle des activités financières (Commission Bancaire).

L'outil de travail du trader de Front-Office est un complexe constitué de lignes téléphoniques le connectant à des courtiers ou à la Bourse, d'écrans affichant des cotes et des prix, d'un tableur ou feuille de calcul et d'un ensemble de logiciels spécifiques servant par exemple à la cotation des produits financiers complexes qu'il ou elle est susceptible d'acheter ou de vendre, d'emprunter ou de prêter, tels que swaps ou options, logiciels généralement développés par le service informatique « maison ». Les systèmes d'enregistrement de l'employé deBack-Office sont en général de vastes progiciels de gestion et de communication avec des bases de données (ou aujourd’hui des « mines de données ») loués à des maisons spécialisées qui en assurent la maintenance et la mise à jour 2. L'extension des télécommunications a permis l'affichage des nouvelles et des cotations en temps réel sur écran, le trading direct (passage d'ordres de vente et d'achat) par ordinateur (à l'aide d'un modem connectant l'ordinateur à une ligne téléphonique) et l'échange de correspondance contractuelle et de confirmation par fax.

Des agences de presse généralistes, telle que Reuters, ou spécialisées dans le domaine de la finance telles que Knight Ridder, Bridge-Telerate, Bloomberg, ont installé des réseaux d'information immédiate qui combinent les nouvelles d'ordre économique ou d'intérêt général et l'information proprement financière comme les prix constatés et les cotations3d'un nombre très vaste de produits financiers affichés en temps réel.

Les activités d'arbitrage 

La première conséquence de ces innovations technologiques et de la rapidité des opérations qu’elles autorisent fut la globalisation des marchés déjà mentionnée. Une autre conséquence fut qu'une activité classique des traders : l'activité d'arbitrage stricto sensu consistant à acheter à faible coût un produit sur un marché et à le revendre plus cher sur une autre place où il est également traité, est devenue quasiment impossible 4. Il était autrefois de la compétence des banques ayant de nombreuses connexions sur les places financières éloignées les unes des autres de repérer, par le truchement d'un réseau de correspondants téléphoniques, de telles opportunités d'arbitrage et d'en faire une source régulière de profit. L'affichage quasi instantané des prix sur écrans interdit aujourd'hui la pratique d'un tel arbitrage stricto sensupuisque le temps, devenu très court, entre l'achat sur un marché et la revente sur un autre, et l’accès généralisé de tous à la même information, permet à chaque trader d’agir identiquement, ce qui conduit les marchés à se réaligner rapidement, et rend bien entendu l'arbitrage sans objet 5. Ajoutons que de nombreuses opportunités apparentes d'arbitrage sont de simples artefacts dus au décalage existant dans le temps d'affichage sur les écrans entre systèmes informatiques présentant des temps de réponse différents (ainsi l'affichage du MATIF à Paris était plus rapide que celui du LIFFE à Londres, bien qu'ils traitaient des instruments financiers similaires) - sans compter les pseudo-opportunités d'arbitrages dues simplement aux délais d’affichage générés par des pannes informatiques des systèmes d'information 6.

Lorsque l'on parle aujourd'hui d'arbitrage, il ne s'agit donc généralement pas d'arbitrage stricto sensu mais d'opérations résultant d'estimations indirectes faisant apparaître que tel produit est sous-évalué ou surévalué par rapport à tel autre 7. Ces estimations supposent bien entendu une modélisation des équivalences postulées entre produits financiers distincts, la faiblesse éventuelle du montage résidant alors dans le bien-fondé ou non de la modélisation (on parle alors aujourd’hui de « risque de modélisation » comme l’on parle de « risque de taux d’intérêt »). Dans la pratique, ces équivalences sont postulées à partir de covariations observées empiriquement entre données historiques relatives aux marchés concernés, c'est-à-dire à partir de l'observation que leurs prix évoluent simultanément et dans la même direction. Rien ne garantit toutefois que les variations de prix qui auront lieu à l'avenir répéteront les covariations qui existèrent dans le passé. En conséquence, lestraders enregistrent souvent des pertes cuisantes (ce fut le cas au cours de la période février-mai 1994) lorsque des équivalences postulées, fondées sur des covariations fortes et habituelles entre produits se trouvent soudain démenties par les faits 8.

Le taux actuariel 

L'ordinateur permet aujourd'hui de coter, de calculer un prix à l'offre (ask) ou à la demande (bid) pour un produit dont les facteurs qui le déterminent sont trop nombreux, ou la récursivité du calcul trop complexe, pour que l'on puisse en imaginer une évaluation intuitive immédiate. Par exemple, l'IRR, internal rate of return, le taux actuariel qui mesure le taux de rendement effectif d'une obligation dans le contexte des marchés ne peut s'exprimer sous forme analytique (résultat de l’application d’une formule) et doit être résolu par essais et erreurs. Seule une calculatrice sophistiquée ou un ordinateur permettent d'en déterminer une valeur « numérique » approchée en un temps raisonnable 9. Un calcul devant lequel la plupart des opérateurs auraient reculé il y a trente ans est aujourd'hui effectué par l'ordinateur en quelques fractions de secondes et l'évaluation du rendement comparé d'une multitude d'obligations acquises au comptant ou à terme peut donc être faite dans l'instant. Il faut se souvenir que l'une des raisons pour lesquelles l'ordinateur avait été conçu à l'origine était précisément de déterminer ce type de valeurs approchées, à savoir des solutions « numériques » à des problèmes sans solutions analytiques 10.

La couverture

Une activité importante pour la gestion des opérations financières est la couverture de risque (ou hedging). Si une position sur les marchés apparaît risquée, c'est-à-dire susceptible d'entraîner des pertes considérables, il est (en principe) toujours possible de se positionner sur un autre marché dont les variations sont simultanées et ont lieu en sens opposé (l'inverse de lacovariation mentionnée ci-dessus) ou de se positionner sur le même marché mais sur un autre produit lié à ce marché et en direction opposée : acheteur au lieu de vendeur, ou inversement.

Les « options »

Un instrument classique de couverture est l'option11. L'acheteur d'une option sur un certain produit financier acquiert, en échange du versement d'une prime, la possibilité d'acheter (call) à un prix déterminé d'avance, prix d'exercice ou strike, une quantité donnée de ce produit, c'est-à-dire a le droit de bénéficier d'une hausse éventuelle de son prix, et ceci soit à une échéance précise (option européenne) soit à n'importe quel moment (option américaine) ou, inversement de vendre (put) ou non à un prix déterminé d'avance une quantité donnée de ce produit, c'est-à-dire le droit de bénéficier d'une baisse éventuelle de son prix. Le vendeur d'une option, se trouve dans la position inverse : il perd à la hausse s'il vend un call, il perd à la baisse s'il vend un put. Pour payer une prime d'un montant moins élevé, l'acheteur d'une option peut choisir comme prix d'exercice, comme strike, un cours éloigné du cours du jour (plus élevé pour un call, plus bas pour un put) ; c'est là une stratégie équivalente à celle qui consiste à payer une prime d'assurance réduite en ne couvrant la perte qu'au-delà d'un montant forfaitaire 12.

La nature des opérations de couverture s'est modifiée du tout au tout depuis 1973, date à laquelle Fischer Black et Myron Scholes proposèrent sous la forme d'une équation différentielle, un algorithme « objectif » de cotation (calcul d'un prix raisonnable à la vente et à l'achat d'un instrument financier) pour tous les instruments « dérivés » de type optionnel.Dérivés, au sens où ces instruments ont une réalité « dérivée » par rapport à celle d'autres instruments financiers « de base », comme une obligation ou un titre de société, appelé son sous-jacent. Le modèle de Black & Scholes vaut en particulier pour les options diteseuropéennes, il implique entre autres, le calcul de valeurs cumulées d'une distribution « normale » (gaussienne), opération que seul un ordinateur peut effectuer en un temps raisonnable.

Bien entendu, la faisabilité mathématique de la cotationà partir de modèles complexes ne signifie pas pour autant que celle-ci débouche sur des chiffres exacts, ni même que ces modèles soient conceptuellement justes. C'est le cas en particulier de la fonction différentielle proposée par Black et Scholes. Si leur équation fait intervenir comme variables quelques paramètres qui doivent nécessairement intervenir dans la formation du prix, tels que le prix actuel du produit sous-jacent, le temps qui reste à courir jusqu'à l'échéance, la volatilité(vitesse de variation du prix) et le taux d'intérêt « sans risque » (garantie d'État), elle suppose toutefois dans son expression que les marchés se comportent de nombreuses manières qui ne sont certainement pas les leurs, par exemple, que les variations de prix suivent une loi « log-normale » ou que le taux d'intérêt « sans risque » soit constant pendant toute la durée de vie de l'option et identique pour toutes les maturités, etc.

L'information sur les prix

Lorsque les nouvelles sont rares et la formation des traders uniforme, l'ensemble des acteurs présents sur les marchés disposent d'une information identique et évaluent de manière similaire le prix équitable pour telle ou telle marchandise. Dans ces conditions, les prix peuvent rester fixés pour de longues durées sur un même niveau et ne connaître que de faibles oscillations autour de celui-ci (c'est cet effet qui suggéra à Thomas d'Aquin la notion d'un « prix d'équilibre », notion à laquelle les économistes ont tenté de donner un fondement mathématique à partir de la fin du XIXesiècle).

La logique qui sous-tend l'« analyse fondamentale »13, pratiquée par les analystes des marchés pour déterminer des évolutions objectives des prix, considère que tout prix s'explique par l'action conjuguée d'un certain nombre de facteurs spécifiques agissant les uns par rapport aux autres de manière connue. Dans cette perspective, plus aisé est l'accès à l'information sur ces différents facteurs, plus il est loisible à quiconque de focaliser son attention sur tel ou tel aspect de la conjoncture économique pour y trouver les fondements objectifs du « prix d’équilibre » à un moment précis et pour supposer dès lors que le marché va connaître une « correction » à la hausse si le prix est sous-évalué par rapport à ce « prix d’équilibre » et à la baisse s'il est au contraire surévalué.

Dans une perspective similaire, plus la formation des traders est diversifiée, plus les modes de raisonnement sont sophistiqués, plus les conceptualisations du mécanisme du marché vont varier et encourager au même moment les uns à considérer que le prix est indubitablement à la hausse et d'autres qu'il est manifestement à la baisse. Ces conceptualisations se retrouveront également sous-jacentes aux systèmes detrading « automatiques » informatisés, même si la conceptualisation du mécanisme du marché résulte ici d'innombrables simulations du système et d'optimisations de paramètres à partir de données historiques sur les prix de marché, et semble émerger « expérimentalement » d'une objectivité « physique » de l'évolution des prix.

Le fonctionnement des marchés de futures

L'illustration que je vais maintenant présenter d'un marché financierorganisé est empruntée aux marchés dits de futures et le type d'acteurs dont je vais présenter le point de vue de manière privilégiée sont cesopérateurs ou traders qui exercent pour des institutions intervenant sur les marchés sur leurs « fonds propres » (banques ou grosses maisons de courtage, que l'on appelait autrefois « agents de change »), et qui sont appelés « day-traders » du fait qu'ils ou elles modifient généralement leurs positions plusieurs fois dans la journée.

Le contrat « future »

Unfuture est un contrat à terme standardisé d'achat ou de vente d'une marchandise ; la standardisation porte sur la quantité de cette marchandise qui correspond à un contrat unitaire et sur les échéances du contrat qui sont le plus souvent trimestrielles ou mensuelles. Le mot « marchandise » est utilisé ici dans son sens le plus large puisqu'aujourd'hui le terme peut renvoyer non seulement à une certaine quantité d'une matière première de type traditionnel comme le café (37.500 livres par contrat), les carcasses de porc (40.000 livres) ou l'or (100 onces, mesure de Troyes), mais aussi à des portefeuilles d'obligations, des volumes de devises ou des paniers de titres échantillonnés de manière à reconstituer la composition exacte d'un indice boursier. Un future, dans la mesure où il cote le prix à terme d'une marchandise, est un instrument dérivé par rapport au marché au comptant de son sous-jacent.

Les marchés de futures sont des « marchés organisés » au sens qui a été défini plus haut. Ceci implique entre autres qu'il y existe des chambres de compensation dont les rôles sont d'organiser la rencontre des acheteurs et des vendeurs potentiels et de veiller à ce qu'ils remplissent leurs obligations contractuelles réciproques, de collecter les deposits (dépôts de garantie) et d'organiser les appels de marges quotidiens (couvrant unlatent négatif, c'est-à-dire la perte qui serait subie si l'on sortait à l'instant de sa position). Chaque fois que l'acheteur d'un contrat a été mis en face d'un vendeur, il existe une position ouverte supplémentaire sur ce marché particulier. Le nombre total de positions ouvertes pour un type spécifique de contrats - c'est-à-dire un instrument particulier et une date d'échéance particulière - est traditionnellement appelé « open interest ».

Le vendeur d'un contrat s'engage à livrer la marchandise à échéance, l'acheteur à en prendre livraison 14, il est donc également possible pour un acteur sur les marchés de futures de parier sur une hausse des prix en étant acheteur que sur une baisse en étant vendeur, il existe une symétrie parfaite entre la position d'acheteur, êtrelong, et la position de vendeur, être short. Pour comprendre exactement la portée de ce qu'implique cette « symétrie », il faut opposer le marché des futures aux marchés plus classiques comme le marché boursier qui est, lui, absolument a-symétrique dans la mesure où il a été conçu pour que les particuliers y soient en position d'acheteurs, et non devendeurs - si ce n'est de manière tout à fait ponctuelle, lorsqu'ils re-vendent des actions qu'il ont précédemment achetées. Quand on est vendeur, au sens traditionnel du mot, sur le marché boursier, on sort de fait du marché, alors qu'être vendeur sur le marché des futures, c'est une manière comme une autre d'y entrer, en se positionnant en tant que vendeurplutôt qu'en tant qu'acheteur.

La vente à découvert

Sur les marchés boursiers, il est difficile de se trouver en position de vendeur et d'y rester. Pour y parvenir, on est obligé de construire sa position de manière indirecte, d'une façon qu'on appelle aujourd'hui dans le jargon financier, « synthétique ». Être acheteur en bourse ne pose aucun problème particulier - le jeu boursier a été organisé autour de cette éventualité - mais pour êtrevendeur il faut se construire une position « synthétique » de vendeur à découvert. Je vais expliquer ce que cela signifie exactement pour que l’on saisisse mieux les implications de la symétrie des marchés de futures.

Sur les marchés boursiers, sont vendus des titres, des « actions », qui constituent des participations au capital des sociétés, donc à leur investissement (ceci sera explicité au chapitre 11). Certains achètent ces actions et les conservent aussi longtemps qu'il leur semble judicieux de les garder. Acheter des actions d'une société X ou Y, est une manière de participer au financement de cette société mais c'est aussi une manière de parier que les actions de cette compagnie vont s'apprécier (une alternative consiste à se contenter d'une stagnation de la cote et à miser sur le versement de dividendes substantiels, mais la chose est de moins en moins courante). Si les variations de la cote de l'action sont décevantes, il n'existe que deux attitudes possibles, conserver l'action en espérant des jours meilleurs, ou la revendre : il n'existe pas de manière directe de tirer profit de la baisse du prix de l'action. La manière indirecte de parier à la baisse consiste à bâtir synthétiquementune position où l'on bénéficie de la baisse du prix de l'action, stratégie appelée « vendre à découvert », « vendre short » voire même « shorter » (J'ai mentionné plus haut l'expression « short », comme étant la manière de caractériser la position vendeuse sur les marchés de futures).

La façon dont on vend à découvert est la suivante : dans un premier temps on se met en rapport avec une personne qui dispose d'actions de la compagnie visée, et on lui propose de lui louer pour une certaine durée ses actions en échange d'une compensation financière, disons d'un « loyer » ou d'une « prime »15. Aussitôt que l'on est en possession des actions on les vend au prix actuel du marché. Puis l'on attend que ... comme on l'avait à juste titre prédit... le prix de l'action baisse de manière substantielle, à la suite de quoi l’on rachète les actions en quantité égale à celle que l'on avait empruntée et on les retourne à leur propriétaire légitime. Dans l’opération, on empoche la différence entre le prix auquel on avait tout d’abord vendu les titres, et le dernier prix qui est... censément... beaucoup plus bas. Bien entendu, on attendra que le profit réalisé rembourse au moins le « loyer » qui a été versé pour la location des titres, et si l'on se conduit en vrai « pro » sur ces questions, on ajoutera au coût de la location les intérêts que le montant du loyer aurait généré s'il avait été placé au taux du marché - correspondant au temps durant lequel la somme est restée immobilisée en tant que loyer d'une vente à découvert – ou, mieux encore, on négociera avec le prêteur des titres une rétrocession partielle ou totale des flux d'intérêt qu’il obtient lui-même en plaçant le « loyer » des titres durant la période où ceux-ci sont prêtés. Bien entendu, il n'est pas à exclure que l'on se soit trompé et que le tuyau relatif à l'effondrement imminent de la société X ou Y s'avère crevé, et qu'après une période d'anxiété croissante l'on soit obligé de racheter à perte les actions empruntées pour pouvoir les retourner ; si tel est le cas, on aurait bien entendu été mieux avisé de se contenter d'acheter les actions comme tout un chacun et de les conserver dans son portefeuille boursier !

Le « day-trading »

Comme son nom l'indique, le day-trader va s'efforcer d'entrer et de sortir de positions acheteuses et vendeuses plusieurs fois par jour, tentant de réaliser un profit sur chaque transaction, c'est-à-dire, revendant plus cher qu'il n'a acheté et achetant meilleur marché qu'il n'a vendu, tirant profit aussi bien des mouvements du marché à la baisse que des mouvements à la hausse. Il y parviendra ou non, certains se révélant excellents à ce jeu et d'autre médiocres, mais ne disposant dans ce dernier cas que du temps limité que leur laissent leur réserves.

Lesday-traders sont assis à un « desk » devant des écrans où s'affichent les prix, ils communiquent leurs ordres d'achat ou de vente soit directement à leur correspondant à la Bourse, soit à un courtier qui assure le relais 16. Les outils principaux du day-trader sont l'écran où les variations de prix sont affichées, et le micro qui lui permet de communiquer par téléphone avec la Bourse, directement ou indirectement par l'intermédiaire d'un courtier. Les achats et les ventes décidés par leday-trader ont lieu au « parquet » (floor) de la Bourse, et l'information qui apparaît sur ses écrans lui revient du parquet. En période de faible activité, le trader pourra sans difficulté reconnaître sur les écrans la matérialisation de ses propres ordres.

Le fonctionnement du « pit »

A la Bourse, les opérations de vente et d'achat ont lieu au pit(ou « corbeille », mais le mot n'est plus utilisé). Plusieurs types d'agents y exercent des fonctions différentes. Les banques importantes et les courtiers disposent de « boxes », qui sont des sièges disposés sur les rangées de gradins entourant le pitproprement dit. Les boxes sont équipés de téléphones, de fax, d'écrans de cotation et d'ordinateurs qui permettent, entre autres, d'enregistrer les opérations faites. Ceux qui les occupent sont les « box-men » (ou box-women) ou « Auxiliaires du Parquet » qui jouent le rôle d'intermédiaires entre le monde extérieur et les « négociateurs » qui sont les vendeurs et les acheteurs attitrés. Le pitest un espace de forme octogonale qui ressemble à une piste de danse et auquel on accède en descendant trois ou quatre marches. Au fond du pit se tiennent les négociateurs qui annoncent leurs prix à la « criée », sous la forme « J'ai à 6 », lorsqu'ils sont vendeurs et « Je prends à 4 » lorsqu'ils sont acheteurs. Sur les degrés qui entourent lespits se tiennent les flasheurs qui, en langage gestuel, relaient dans un sens l'information relative aux ordres en provenance du monde extérieur entre auxiliaires et négociateurs et, dans l'autre sens, relaient l'information relative aux transactions qui ont lieu dans le pit entre les négociateurs qui les ont réalisées et les auxiliaires. Desfichistes se déplacent entre les boxes des firmes qui viennent de traiter ensemble au pit, pour échanger les confirmations écrites des transactions qui ont eu lieu. D'autres fichistes, parfois distingués comme « runners », circulent entre les pitsdes options et les pits où ont lieu les transactions relatives aux instruments qui sont sous-jacents à ces options, afin que ces positions soient immédiatementcouvertes (au sens mentionné plus haut lorsque j'évoquais les stratégies de couverture de risqueou hedging).

Le « tick »

L'une des caractéristiques d'un marché est son tick oupip (ce dernier terme est propre au marché des devises), c'est-à-dire l'unité de prix la plus petite qui lui est propre pour la cotation : pour proposer un bid, une offre de prix auquel on est prêt à acheter, ou pour proposer un ask, citer un prix auquel on est disposé à vendre. Le tick ou pip est le « quantum » de prix, il est l'équivalent du montant minimal par lequel il est possible de surenchérir dans une vente aux enchères. Le pip sur les marchés futures de devises est d'un dix millième de point ; on peut donc observer, par exemple, sur le contrat Dollar / Euro des mouvements de prix qui passent à la hausse de 1,0745 à 1,0746 et à la baisse de 1,0746 à 1,0745.

Les échéances, volumes et positions

Un affichage typique sur écran pour un marché est constitué d'un ensemble de colonnes indiquant les échéances, par exemple, SEP, DEC, MAR, JUN, SEP, ..., le dernier prix du marché, l'avant-dernier et l'avant-avant-dernier, le bid, prix demandé, et l'ask, prix offert, le prix d'ouverture, le plus haut atteint en cours de séance, le plus bas, le volume des transactions (cumulé sur une certaine période).

On prend une position pour un nombre spécifique de contrats, en tant qu'acheteur, position long, ou en tant que vendeur, position short, lorsque - respectivement - son bid ou son ask rencontre de l'autre côté du marché une proposition en sens inverse et au même prix (askégal à un bid, bid égal à un ask). Pour quitter sa position et se retrouver « flat », en-dehors du marché, il suffit de neutraliser la position qui est la sienne en se positionnant de l'autre côté du marché pour un nombre de contrats égal au premier. Ainsi, il est possible de quitter une position longue sur 100 contrats en se mettant short sur 100 contrats également ; on se retrouve ni long ni short mais flat, en-dehors du marché. Si l'on veut renverser sa position, il faut à la fois neutraliser sa position présente et se remettre en position de l'autre côté du marché. Si l'on souhaite renverser 100 long en 100 short, il faut vendre 200 contrats : 100 pour neutraliser la position longoù l'on se trouvait, et 100 autres pour se retrouver shortde 100.

L'achat et la vente

Je reproduis maintenant, au hasard de mes carnets, les cinq premières minutes d'une séance d'un marché de futures, le 7 janvier 1991. Le marché en question est le contrat Notionnel, sa chambre de compensation est MATIF S.A. (Marché à Terme International de France),. Comme son nom l'indique, le Notionnel est une obligation « notionnelle », c'est-à-dire fictive. Le Notionnel MATIF est un future, c'est-à-dire, un instrument à terme sur un marché organisé, sa spécificité est de porter sur une obligation imaginaire d'une maturité (durée de vie) de 10 ans et d'un coupon de 10 %. Cette obligation estnotionnelle - imaginaire - parce qu'il n'existe pas en France de titres d'État possédant ces caractéristiques de rapporter 10 % l'an sur 10 ans. C'est là l'une des propriétés remarquables des marchés de futuresque l'on puisse y traiter des contrats à terme sur des instruments financiers qui n'existent pas. A l'échéance trimestrielle du contrat, le vendeur devrait fournir à l'acheteur un « panier » d'obligations françaises dont la composition totale équivaudraità un montant de 500.000 francs français en obligations de maturité 10 ans et de coupon 10%, c'est-à-dire, dans la pratique, un ensemble d'obligations à sept ans, quinze ans, etc., escomptées de manière à reproduire le coupon (j’explique ceci au chapitre 11, section Titres : obligations) et dont la chambre de compensation définit la péréquation exacte.

Ouverture du marché à 9 heures, lundi 7 janvier 1991.

La première indication qui apparaisse sur les écrans est une offre d'achat (bid) à 100,44 pour le contrat mars1991 17 : ceci signifiait à l’époque que l'un des négociateurs présents sur le pit notionnel MATIF à la Bourse des Valeurs de Paris (Palais Brongniart), est disposé à acheter un certain volume de contrats Notionnels mars 1991 à ce prix. Un peu plus tard une offre de vente (ask) à 100,56 vient s'afficher sur les écrans.

Letick du marché Notionnel étant de 0,02 points ou deux centimes, le spread actuel, l'écart entre le bidet le ask, est de douze centimes ou six ticks. Unspread de six ticks est considérable, et sur un marché en séance signalerait un manque de liquidité, c'est-à-dire une difficulté réelle pour vendre si ce n'est au prix d'une ristourne substantielle (le concept deliquidité a été introduit au premier chapitre, section L'économie ou les choses dans la perspective du prix). Mais à l'ouverture d'un marché, il n'est pas inhabituel que vendeurs et acheteurs respectent un « round d'observation », les acheteurs potentiels essayant d'acheter à très bas prix, et les vendeurs potentiels faisant semblant de n'être disposés à vendre que très cher.

Bien entendu, d'autres bids et asks pourraient avoir été exprimés sur le pit concurremment à ceux affichés sur l'écran, il se pourrait qu'un négociateur soit disposé à acheter à 100,42, et qu'un autre négociateur soit disposé à vendre à 100,58, mais les coteurs18n'affichent à tout instant que le spread le plus étroit, le bid et l'ask les plus rapprochés et donc les plus susceptibles de déboucher sur une coïncidence, c'est-à-dire automatiquement sur une transaction.

Il n'y a pas constitution de prix aux niveaux d'ask et de bidmentionnés jusqu'ici : 100,44 et 100,56 : il n'y a pas rencontre entre les prix offerts à l'achat et à la vente, et par conséquent pas de possibilité de transaction. Une nouvelle offre d'achat apparaît sur les écrans à 100,48 : l'acheteur potentiel qui entend conclure, rapproche son offre d'achat de la proposition de vente à 100,56. Le spread s'est resserré à 8 centimes (= 4 ticks). Un vendeur fait à son tour un geste en proposant maintenant de vendre à 100,50. Prix qu'accepte effectivement un acheteur. Marché conclu. Le premier prix de la séance s'est constitué au niveau 100,50.

Aussitôt après un deuxième prix se constitue au niveau 100,48 : un vendeur a accepté l'offre d'achat antérieure faite à ce prix (les deux opérations à 100,50 et 100,48 sont sans doute quasi-simultanées). Apparition d'une nouvelle offre d'achat à 100,50 qui rencontre immédiatement une offre de vente à ce prix : troisième prix de la journée constitué à 100,50, égal au premier mais différent du second.

Les échanges semblent épuisés à ce niveau : une nouvelle offre de vente intervient à un niveau plus élevé : 100,56. Il n'y a pas de bid affiché à l'écran : l'offre à la vente est seule, en l'absence d'une offre d'achat. Comme l'offre à la vente ne rencontre pas d'offre d'achat à ce niveau, apparaît ensuite une nouvelle offre de vente plus basse, à 100,54.

Pas de réaction du marché. Nouvelle offre de vente à 100,52. Suivie cette fois d'une nouvelle proposition de prix à l'achat au niveau 100,48. Ayant constaté une certaine bonne volonté de la part des vendeurs potentiels, les acheteurs potentiels tentent d'en tirer profit en abaissant leur bid de 100,50, dernier prix auquel une transaction s'est conclue, à 100,48. Pas de réaction cette fois du côté des vendeurs, d'où une nouvelle proposition d'achat à 100,50. Marché conclu, un vendeur intervient à ce prix : quatrième prix du marché à 100,50, soit en fait le même que le précédent. Et ainsi de suite.

Le mécanisme de la formation du prix

Dans le cas que j'ai proposé ici à titre d'illustration, le marché s'ouvre avec un spread relativement large, ensuite le bid et l'ask se rapprochent jusqu'à qu'ils s'égalisent et qu'une transaction ait effectivement lieu. Il se peut même que la vitesse avec laquelle le bidet l'ask se rapprochent soit si grande qu'il y ait une sorte de « croisement » et que plusieurs prix soient traités simultanément. Cette éventualité, que j'ai pu observer personnellement sur le pit du Notionnel MATIF en août 1994, est connue des traders, Bill Lipschutz déclare dans une interview accordée à Jack Schwager qu'« A la corbeille, il est possible pour le marché de traiter à plusieurs niveaux de prix différents au même moment durant les périodes de mouvements rapides » (in Schwager 1992 : 37). Ensuite, chaque fois qu'un prix est affiché comme étant celui d'une transaction exécutée, il y a tendance pour le spread de s'élargir à nouveau. Nous avons vu par exemple qu'une transaction à 100,50 encourage les vendeurs à pousser aussitôt leur ask jusqu'à 100,56.

Lorsque le laps de temps nécessaire à l'épuisement d'un prix particulier s'est écoulé, il demeure à ce niveau soit un excédent des vendeurs sur les acheteurs, soit un excédent des acheteurs sur les vendeurs. Si ce sont les acheteurs qui sont en excédent, l'un d'entre eux proposera unbid légèrement inférieur à celui du prix qui vient de s'épuiser (en réalité, il peut s'agir d'une illusion, on ne peut en effet exclure l'éventualité - comme on le verra plus loin - que plusieurs prix se soient épuisés simultanément). En effet, convaincu que les prix montent, cet acheteur espère faire un profit (minime) supplémentaire (résultant de la petite différence qui existe entre le nouveau prix de marché plus faible et le précédent) lorsque le temps viendra de revendre. Inversement, s'il se trouve que ce sont les vendeurs qui sont en excédent, l'un d'entre eux proposera comme ask un prix légèrement supérieur à celui qui vient de s'épuiser de manière à réaliser un petit profit supplémentaire lorsqu'il se rachètera. Il existe à cela une raison psychologique facile à comprendre : celui qui était prêt à vendre à, disons, 100,52 et qui voit que 100,52 vient d'être accepté comme un prix équitable par un vendeur va tenter sa chance à 100,54, et le même principe vaut pour les acheteurs : s'il était possible d'acheter à 100,52, pourquoi ne serait-il pas possible d'acheter aussi bien à 100,50 ? Nous avons vu dans notre illustration que lorsque les vendeurs potentiels abaissent leur ask par paliers de 100,56 à 100,52, les acheteurs potentiels pensent habile de leur part d'abaisser parallèlement leur bid de 100,50 à 100,48.

Il arrive aussi que les prix se recréent sur les mêmes niveaux durant des périodes prolongées, comme le montre le tableau 1. Les lignes successives doivent être interprétées ici comme des affichages qui se succèdent à l'écran :

Tableau 1

Trade

Bid

Ask




100,48

100,48

100,50

100,48

100,48

100,50

100,50

100,48

100,50

100,48

100,48

100,50

100,50

100,48

100,50

100,50

100,48

100,50

 

Levolume des transactions joue un rôle. S'il y a, par exemple, un vendeur pour un volume important de contrats qui annonce un ask ferme, un certain temps s'écoulera avant qu'il se soit présenté de l'autre côté du marché un nombre suffisant d'acheteurs pour épuiser son offre.

Quand on observe les écrans sur une période prolongée on constate souvent un mouvement de dérive des prix de nature ondulatoire. On notera par exemple une suite de prix du genre : 100,48, 100,50, 100,52, 100,50, 100,52, 100,54, 100,52, 100,50, 100,52, 100,54, 100,56, 100,54, 100,52, etc. De tels enchaînements sont typiques d'un marché livré à lui-même, c'est-à-dire un marché qui n'est pas perturbé par des nouvelles supposées - à tort ou à raison - significatives pour le prix du produit, et qui évolue dès lors selon une dynamique « interne » - ce qui veut probablement dire en fonction de la seule interaction des négociateurs entre eux. La stratégie classique desmarket makers 19 consistant à acheter au bid et vendre à l'ask, contribue à cet effet : ne devant pas payer de commissions, ils sont seuls à pouvoir tirer profit d’une marge d’un seul tick. En conséquence, ils s’efforcent d’alterner rapidement achat au bidet vente à l’ask. En 1995, le marché des titres Nasdaq aux Etats-Unis (spécialisé dans les sociétés de technologie) s’est vu condamné pour des ententes entre market makers s’étant implicitement mis d’accord pour laisser s’installer un spread de plusieurs ticks entre ask et bid, et permettant du coup des profits plus importants lors de ces alternances rapides. C’est une étude de la formation des prix par des universitaires qui avait mis en évidence cesspreads anormaux..

Une session journalière entière peut se dérouler de cette manière. Quand c'est le cas, le prix à la clôture ne diffère en général guère de celui qui fut constaté à l'ouverture. Quelquefois une tendance peu marquée soutient l'évolution du prix dans la journée et le marché termine significativement plus haut ou plus bas qu'il n'a ouvert. En ce qui concerne le volume des transactions, ce scénario vaut aussi bien pour les situations où le volume est fort que quand il est faible.

Au cas où la dynamique interne s'est développée à la hausse ou à la baisse, les intervenants sur le marché vont interpréter ce mouvement comme une réelle tendance en train de s'affirmer, et lorsque la fin de la session se rapproche, il arrivera souvent que la dernière demi-heure ou les dernières vingt minutes voient cette tendance à la hausse se gonfler plus sérieusement du fait d'ordres d'achat importants, ou bien la tendance à la baisse se transformer en un plongeon du fait de ventes massives. Ces phénomènes s'expliquent partiellement du fait que les day-traderssouhaitent se retirer du marché avant la clôture pour ne pas être en position durant la nuit ou durant le week-end. Bien des observateurs ont constaté qu'une tendance à la hausse est proche de la linéarité, avec une pente relativement constante, alors qu'une baisse en fin de séance accélère son mouvement jusqu'à se transformer en chute libre ; ceci est à rapprocher de la constatation faite par les spécialistes des options sur les marchés de « taux d'intérêt », que lavolatilité du marché (sa disposition à de brusques variations) est moindre à la hausse qu'à la baisse, ce qui les conduit à coter les puts - paris à la baisse - plus chers qu'ils ne cotent les calls - paris à la hausse 20.

Si une nouvelle susceptible d'influencer les marchés s'inscrit sur les écrans d'information générale, deux possibilités se présentent : ou bien il existe un consensus entre acheteurs et vendeurs sur le fait que la nouvelle signifie une appréciation ou une dépréciation de l'instrument financier, ou bien il y a désaccord quant à l'interprétation à en donner par rapport au prix.

Commençons par le premier cas. Lorsqu'une nouvelle intervient dont la signification est interprétée de manière identique par les deux côtés du marché, les volumes traités, les transactions effectives, n'ont lieu qu'en très petit nombre dans les instants qui suivent l'annonce. Le tableau 2 met en évidence ce qui peut se produire :

Tableau 2

Trade

Bid

Ask





100,48

100,50



100,48



100,44

100,36

100,36

100,38



100,36

100,32

100,32

100,34

100,32

100,30

100,32

 

De tels mouvements à la baisse se caractérisent souvent par une absence totale d'offre à l'achat, même si les candidats à la vente sont nombreux (on se rappellera le « pas de prix », qui caractérisait à certaines périodes les marchés du poisson, présentés au chapitre 5). La symétrie n'est pas parfaite puisqu'il y a dans ces marchés de taux davantage d'inertie à la hausse qu'à la baisse. Une fois que le prix s'est stabilisé à un nouveau niveau les transactions peuvent reprendre et regagner du volume. C'est le cas dans le tableau 2 au niveau 100,32, lorsque la chute qui s'amorça à 100,50 s'interrompt. En réalité, dans un cas comme celui-ci, ce n'est pas tant que le prix se déplace d'un niveau vers un autre, c'est plutôt que le prix va entièrement se recréer à un autre niveau. Lorsque l'on a affaire à un marchéobligataire, comme ici (bien que l'obligation dont il est question soit seulement « virtuelle »), il existe un nouveau prix authentiquement équitable si la nouvelle à laquelle le marché a réagi porte sur ce qui détermine effectivement le prix d'une obligation, à savoir, le taux de marché pour des placements de même maturité, et dans le cas illustré ici du Notionnel MATIF, des placements sur dix ans en France.

Mais la configuration la plus intéressante qui puisse apparaître est celle qui existe dans le deuxième cas de figure : quand une nouvelle est considérée pertinente pour une réestimation du prix du produit mais que le marché est divisé sur la question de savoir si la nouvelle appelle du coup un réajustement à la hausse ou bien à la baisse. La logique de ce deuxième cas de figure peut paraître contraire à l'intuition, il n'en est pas moins commun dans la réalité. Donnons-en un exemple. Pour couper court à un risque d'inflation dû à une « surchauffe » de l'économie américaine, les 4 février, 22 mars et 18 avril 1994, , la Federal Reserve (la « Fed »), la Banque Centrale des États-Unis releva les taux à très court terme (fed rate et discount rate, ce dernier s'appliquant aux emprunts contractés par les banques auprès de la Banque Centrale d'un jour sur l'autre) d'un quart de pour cent, et le 17 mai, d'un demi pour cent. Les taux de marché long terme réagirent violemment à ces mesures en augmentant dans la même proportion. Ce fut le cas en particulier du taux dix ans implicite au contrat future de l'obligation Notionnelle MATIF. Ce taux réagit aux mesures américaines de la manière qu'indique le tableau 3.

Tableau 3

Date

Discount rate

Taux implicite au contrat Notionnel MATIF




4 février 1994

2,5 %

6 % (contrat mars)

22 mars 1994

2,75 %

6,63 % (contrat juin)

18 avril 1994

3 %

6,88 % (contrat juin)

17 mai 1994

3,5 %

7 % (contrat juin)

 

Le 6 juillet 1994, le taux de marché dix ans implicite à l'obligation Notionnelle MATIF atteignait 7,91 %.

Quand, le 16 août, la Fed releva son taux de 0,5 %, comment le marché allait-il réagir à ce geste ? Comme il l'avait fait les quatre fois précédentes, c'est-à-dire par un mouvement à la hausse des taux longs ? ou bien par un mouvement à la baisse, le geste de la Banque Centrale américaine étant interprété cette fois-ci, et vu son ampleur, comme une confirmation qu'elle ne tolérerait aucune manifestation inflationniste et que ce relèvement des taux courts serait du coup le dernier avant longtemps ? En fait, dans la journée qui suivit ce fut cette dernière interprétation qui prévalut et le taux de marché implicite à l'obligation d'État américaine à trente ans baissa de 7,51 % le lundi 15 août à 7,38 % le mardi 16 août. Mais le 22 août, les taux longs étaient remontés à leur niveau précédant le dernier geste de la Fedet le taux de marché dix ans implicite à l'obligation Notionnelle MATIF atteignait cette fois 8,08 %. Une augmentation des taux courts américains de 1,75 % (trois fois 0,25 % + deux fois 0,5 %) s'était donc matérialisée par une augmentation de 2,08 % sur les taux longs français à dix ans, alors que l'on s'accordait à considérer jusque-là les mouvements sur les taux courts comme sans conséquence sur les taux longs (voir aussi au chapitre 10 comment les taux d’intérêt variables constituent une rémunération des détenteurs de capitaux, reflétant la croissance de l’économie).

Tableau 4

Date

Discount rate

Taux implicite au Notionnel




6 juillet 1994

3,5 %

7,91 % (contrat septembre)

16 août 1994

4 %

8,08 % (contrat septembre)

 

Quelle leçon en tirer ? Du 16 au 18 août 1994 furent actifs sur les marchés un grand nombre d'intervenants convaincus pour les uns que le dernier geste de la Fedsignifiait une baisse des taux longs (dix ans) et d'autres également nombreux persuadés que la mesure signifiait à l'inverse une hausse des mêmes taux. L'affrontement de deux certitudes en sens opposés anima les marchés en gonflant les volumes échangés. La meilleure illustration en est sans doute la manière dont la bourse de New York réagit à l'événement. Comme le montre très clairement l'évolution de l'indice Dow Jones au cours de la journée du mardi 16 août, on vit l'indice des valeurs boursières progresser régulièrement entre douze heures et treize heures trente, puis plonger brusquement entre treize heures trente et treize heures quarante-cinq pour amorcer ensuite une hausse quasi-continue jusqu'à la clôture à seize heures.

Dans les cas de ce genre on assiste à des affichages sur écrans semblables à ceux repris dans le tableau 5. Les différentes lignes doivent être lues comme reproduisant des états successifs de l'écran qui se succèdent cette fois très rapidement.

Tableau 5

Trade

Bid

Ask




100,48

100,48

100,50

100,52

100,48

100,50

100,46

100,50

100,52

100,50

100,48

100,50

100,54

100,48

100,50

100,50

100,50

100,52

100,48

100,48

100,50



Certaines lignes du tableau 5 semblent incohérentes, le prix indiqué pour la transaction se trouvant en effet en-dehors du domaine défini par le spread entre le bid et l'ask. Par exemple, aux lignes 2, 3 et 5. Comment se peut-il que la transaction ait lieu au niveau 100,46 quand l'offre d'achat est de 100,50 et l'offre de vente est de 100,52 ? La réponse est très simple : comme je l'ai dit plus haut, seuls l'ask et lebid qui constituent le spread le plus étroit sont affichés, ici, disons 100,48 et 100,50. Ceci ne signifie pas que personne ne soit disposé à vendre à 100,52 ou à 100,54, bien au contraire, il existe probablement un volume de vente potentielle beaucoup plus grand à ces niveaux, et l'inverse vaut pour les acheteurs : il y a probablement plus de contrats susceptibles d'être achetés à 100,46 qu'à 100,48, et encore davantage à 100,44.

Ce qui s'est passé doit se concevoir dans la perspective représentée par le Diagramme 2 : qu'il existe un volume de contrats susceptibles d'être vendus réparti sur un certain éventail de prix et un autre volume de contrats susceptibles d'être cette fois achetés répartis sur un autre éventail de prix.

Diagramme 2.a ici

Ordinairement on a affaire soit au cas 2.a : à savoir un spreadd'étendue raisonnable (ici trois ticks) séparant l'ask le plus bas et le bid le plus élevé,

Diagramme 2.b

soit au cas 2.b : le spread de largeur minimale de untick21 ;

Diagramme 2.c ici

soit encore au cas 2.c, une transaction ayant lieu alors que le bidet l'ask coïncident pour un bref instant (l'événement est généralement trop rapide pour qu'il soit visible à l'écran, mais l'observateur attentif peut apercevoir de telles égalisations de temps à autre).

Il faut noter que, comme le montre clairement le Diagramme 2.c, si le bid et l'ask coïncident, alors le volumedes transactions effectives est nécessairement constitué du minimum des deux volumes correspondant au bid et à l'ask. S'il existe un excédent en volume de l'asksur le bid ou du bid sur l'ask, cet excédent survit à la transaction qui a lieu à ce niveau, et lespread d'un tick se reconstitue automatiquement. Sinon, si les volumes correspondant au bid et à l'askles plus proches l'un de l'autre étaient égaux, le prix auquel les transactions ont lieu sera provisoirement entièrement épuisé et le spread entre le nouveau bidet le nouvel ask sera de deux ticks, puisqu'au tick central correspondra un volume nul de part et d'autre. Le Diagramme 2.d représente la même information que 2.c, mais après que la transaction a eu lieu. On observe que lespread minimum de un tick s'est reconstitué.

Diagramme 2.d ici

Il faut noter aussi, et ceci est important dans la perspective d'une approche formelle de la question, que le principe mentionné ici selon lequel

volume des transactions = minimum (volume ask / volume bid)

ne vaut pas seulement pour la partie du diagramme où il existe un chevauchement entre bid et ask mais pour la totalité du marché. La raison pour laquelle cette universalité du principe n'est peut-être pas évidente est que pour la plupart des prix, le minimum des deux volumes est de zéro, ceci du fait qu'ou bien il n'y a pas de volume potentiel pour l'askcorrespondant au bid (ici, au dessous de 100,48), ou aucun volume pour le bid correspondant à l'ask (ici, au dessus de 100,50).

Revenons à l'anomalie que j'avais notée quand des transactions ont lieu à des prix situés au dessous et au dessus duspread constitué par le bid et l'ask. LeDiagramme 3.a montre comment les prix réagissent quand une nouvelle pertinente mais ambiguë est annoncée.

Diagramme 3.a ici

Lesbids s'élèvent jusqu'à 100,54 et les asksdescendent jusqu'à 100,46. La raison en est qu'il existe des acheteurs potentiels convaincus que la nouvelle signifie un prix réévalué à la hausse pour le produit et des vendeurs potentiels convaincus que la nouvelle implique un prix plus bas. La troisième rangée du Diagramme 3.areprésente le principe relatif aux volumes de transactions que nous avons dégagé précédemment :volume des transactions = minimum du volume du bid et du volume de l'ask, autrement dit le nombre de contrats susceptibles d'être traités dans les secondes qui viennent est le plus petit des deux volumes correspondant à la demande et à l'offre. Le Diagramme 3.b représente la situation une fois que toutes les transactions de l'ordre du possible ont eu lieu, ce qui équivaut pratiquement au fait que le spreadminimum de un tick se soit reconstitué.

Diagramme 3.b ici

Revenons au tableau 5. On voit ici la liste des prix auxquels des transactions ont eu lieu dans leur ordre chronologique au cours de la (courte) période envisagée : 100.48, 100.52, 100.46, 100.50, 100.54, 100.50, 100.48. Une fois le calme retrouvé, les choses en sont à peu près revenues à leur situation d'origine : la dernière ligne est en effet à peu de choses près identique à la première. Mais l'ordre dans lequel les transactions ont été affichées au cours de cet épisode est arbitraire : il dépend entièrement de la manière dont elles ont été enregistrées par les coteurs présents au pit. En ce qui concerne le marché lui-même, l'ordre d'affichage des transactions peut être considéré comme purement aléatoire. Aléatoire ne signifiant pas ici sans conséquences. Examinons dans le tableau 6 un autre affichage possible pour la même courte période detrading.

Tableau 6

Trade

Bid

Ask




100,48

100,48

100,50

100,46

100,48

100,50

100,48

100,50

100,52

100,50

100,48

100,50

100,52

100,48

100,50

100,50

100,50

100,52

100,54

100,48

100,50



Si l'on examine cette fois les prix auxquels les transactions sont affichées, on se rend compte que, bien que les prix soient exactement les mêmes qu'au tableau 5, l'ordre de présentation - qui n'est pas moins arbitraire que dans le tableau 5 - suggère une tendance nettement dessinée à la hausse. Et de la même manière que l'écran qui succède aux affichages de transactions reproduites au tableau 5 se présente sans doute comme au tableau 7,

Tableau 7

Trade

Bid

Ask




100,50

100,48

100,50



si les transactions ont été au contraire affichées comme le suggère le tableau 6, il est plus que probable que le marché va s'ajuster immédiatement à ce qui apparaît comme l'amorce d'une tendance et va générer à sa suite une évolution du type de celle présentée au tableau 8 :

Tableau 8

Trade

Bid

Ask




100,54

100,54

100,56



La différence entre les deux types d'évolutions représentées respectivement par les tableaux 7 et 8 est significative. D'abord du fait qu'un mouvement à la hausse de trois ticks constitue pour le marché des millions de francs en termes d'appels de marge s'il est confirmé en clôture (rappelons que les participants aux marchés defutures sont appelés tous les soirs à provisionner leur compte à hauteur des latents négatifs- pertes potentielles - encourus dans la journée). Ensuite du fait que le sentiment s'est installé qu'une tendance est amorcée bien qu'aucune tendance ne s'est en réalité manifestée, le sentiment qu'elle existe résultant simplement d'un ordre accidentel dans l'affichage de l'information.

Ce cas particulier, des interprétations divergentes d'une nouvelle pertinente pour le marché, est d'une importance considérable. Les marchés sont fondés sur larétroaction (feedback) des acteurs aux événements qui s'y produisent. La part principale de l'imprévisibilité des variations de prix est due à la quantité extraordinaire de rétroaction qui intervient à tout moment et de multiples manières sur les marchés financiers. C'est un trait propre à la nature humaine d'être à l'affût de configurations significatives, de supposer a priori que la simple existence d'une configuration signale une signification qui lui est sous-jacente (c'est après tout ainsi que la science est apparue, à partir de la supposition - non-fondée dans le cas des « fausses sciences » - que des configurations significatives sous-tendent les phénomènes bruts). Dans le cas des évolutions que présentent les tableaux 5 et 6, qui rendent compte de manière différente de ce qui est en réalité un même événement, du fait du chevauchement soudain des asks et des bids, une signification, illusoire, va être lue dans des faits insignifiants et des actes vont être décidés et posés en conséquence, qui engendreront à leur suite des situations similaires, et ainsi de suite.

Il convient cependant de distinguer très précisément les mouvements dans le prix résultant d'une sur-interprétationdes faits, de mouvements résultant d'une intention délibérée de la part d'un ou de plusieurs acteurs présents sur les marchés. Si un intervenant « pousse » le marché à la hausse, par exemple en proposant un bidà la hausse sur de petites quantités de contrats pour pouvoir vendre plus avantageusement ensuite de gros volumes, il contribue à faire monter le prix alors qu'il est intimement convaincu d'une tendance à la baisse (sans quoi il ne serait pas vendeur) ; inversement si un intervenant « pousse » le marché à la baisse, par exemple par un ask à la baisse sur de petites quantités pour acheter plus avantageusement ensuite, il fait baisser le prix alors qu'il est convaincu que sa tendance générale est à la hausse. Comme l'explique Monroe Trout : « Par exemple, si je suis long de mille contrats futuresStandard & Poor’s500 (contrat à terme sur l'un des indices boursiers de la bourse principale de New York : le New York Stock Exchange) et qu'il est onze heures trente à l'heure de Chicago, je vais probablement vouloir introduire une sorte d'ordre d'achat de volume décroissant, comme acheter dix lots chaque fois que le marché baisse d'un tick (le tickvaut cinq centimes sur ce marché), pour tenir le marché dans ma direction. Il ne faudra pas un très grand nombre de contrats à ce moment là de la journée pour soutenir le marché puisqu'il n'y a que peu de contrats échangés [il est 12 :30 h à New York et les négociateurs déjeûnent] » (in Schwager 1992 : 155) 22.

De tels effets ne sont pas secondaires mais caractérisent véritablement la formation des prix sur les marchés financiers. Ils interdisent l'éventualité même de la prédiction. L'ordre dans lequel les transactions sont affichées, tel qu'il est reproduit dans les tableaux 4 et 5 n'est évidemment pas véritablement aléatoireau sens mathématique de stochastique : il existe des raisons intrinsèques pour lesquelles la transaction au niveau 100,46 s'est produite avant ou après celle au niveau 100,56 mais ces raisons, dues à des impondérables dans les transmissions entre clients de courtiers, boxmen,flasheurs et négociateurs sur le floorboursier, sont sans rapport avec les leçons qu'en tirent immédiatement les intervenants quant à une tendance qui serait en train de s'amorcer. Un fait extérieur s'est vu attribuer une signification qui n'était en tout cas pas la sienne... le marché en conservera cependant la trace à jamais.

On entend souvent dire que c'est une progression de l'incertitudequi mobilise un nombre important de vendeurs potentiels face à un nombre important d'acheteurs potentiels, qui va produire ainsi du volume et donc de la liquidité et contribuer du coup à la vitalité du marché. Il s'agit là, comme nous venons de le voir, d'une interprétation erronnée des faits. En réalité, l'incertitude produit toujours le même effet : elle engendre l'inaction et la paralysie et nullement l'« action incertaine » qui est - on s'en doute - une contradiction dans les termes. La seule action sur laquelle l'incertitude puisse déboucher, c'est celle qui consiste pour les traders à se retirer du marché, à se mettre flat.

C'est tout au contraire le renforcement d'une double certitude, celle des acheteurs potentiels d'une part, des vendeurs potentiels d'autre part, quant à la justesse de leur analyse respective, qui va faire croître le nombre de transactions et donc la taille du marché. Si la certitude des acheteurs et des vendeurs est identique quant à l'évolution immédiate du marché, il se peut que l'une des deux parties s'évanouisse provisoirement : qu'il n'y ait plus que des acheteurs ou bien plus que des vendeurs. Les transactions s'interrompent durant ces périodes nécessairement assez brèves, jusqu'à ce que le marché se recrée à un nouveau niveau de prix. Mais les moments les plus susceptibles de faire une différence - et une différence imprévisible, ce qui veut dire une différence lourde de conséquences - sont ces moments où deux certitudes en sens inverse entrent en collision : la certitude des uns que les prix vont nécessairement monter, et la certitude des autres qu'ils vont aller s'établir maintenant à un niveau plus bas. Cet état de fait implique automatiquement une augmentation du volume des transactions parce qu'il génère un chevauchement important de l'éventail des prix proposés à l'achat et de ceux demandés à la vente, entre l'éventail des bids et l'éventail des asks. Et - comme nous l'avons vu - tout mouvement suffisamment marqué pour être interprété comme l'amorce d'une tendance encourage aussitôt les traders à prendre de nouvelles décisions à partir de ce qui apparaît comme une information en soi.

L'ensemble des phénomènes qui sont généralement interprétés comme « l'incertitude alimentant les marchés », ne reflètent donc qu'une pseudo-incertitude du marché envisagé globalement, et résultent en réalité de la rencontre de deuxcertitudes aussi fortement ancrées l'une que l'autre mais de sens opposé quant au contenu. Ce sont de telles rencontres qui génèrent du volume sur les marchés et font gonfler l'« open interest » 23.L'« open interest » engendre à son tour la liquidité qui rend les marchés attractifs pour les gros investisseurs, ceux qui les fréquentent en raison de la possibilité d'y entrer et d'en sortir sans faire trop bouger le prix contre soi. C'est ainsi que les marchés assurent leur « bonne santé » 24.

En fait, le croisement du bid et de l'ask, en tant qu'« anomalie » révélatrice d'un aspect le plus souvent caché de la logique du marché, joue ici, sur les marchés financiers, un rôle identique à celui de la fixation du prix par l'entente, telle que celle-ci fut décrite au chapitre 6 : faire apparaître en surface une vérité relative aux mécanismes à l'oeuvre, vérité qui demeurerait sans cela cachée par l’interaction foisonnante des facteurs agissants et dont les effets se neutralisent dans une large mesure dans les situations dites normales. Je cite le passage pertinent du chapitre 6 : « Pourquoi (...) ne pas postuler une hypothèse inverse de celle prônée par la science économique, à savoir que la concertation dans [le contingentement] ne constitue pas un cas aberrant, simple infraction aux règles, mais constitue un cas de lisibilité en surface d'un mécanisme qui demeure sinon caché ; autrement dit, une traduction de l'implicite en explicite rendue nécessaire par des circonstances difficiles ? »

1Voir par exemple le titre d'un article de Rupert Bruce publié en Grande-Bretagne, « When the Tail Wags the Market Dog », février 1994, et d'un autre par Jose De La Torre publié aux États-Unis, « International Finance Has Become the Dog-Wagging Tail of the '90s », mars 1994.

2 En France, ce marché est dominé par des firmes dont l'actionnaire principal est de manière toujours croissante France Telecom, en Grande-Bretagne, par l'agence de presse Reuters, et aux Etats-Unis, par la compagnie Dow Jones qui calcule par ailleurs un indice boursier fameux sur le marché de New York et publie le Wall Street Journal.

3 On distingue les prix effectivement constatés lors de transactions réelles, des cotations, qui sont des prix demandés par des acheteurs potentiels (bid) ou offerts par des vendeurs potentiels (ask) et qui demeurent « virtuels » aussi longtemps que des transactions réelles n'ont pas eu lieu sur leurs niveaux ; je reviens longuement sur ceci par la suite.

4 L’arbitrage demeurait central cependant à l’activité de Nick Leeson, trader à la Baring Securities de Singapour. Jouant sur l’obligation faite à certaines institutions financières de Singapour de traiter sur le marché local l’achat et la vente de futures sur l’indice Nikkei, Leeson arbitrait ces obligations sur le marché plus liquide d’Osaka (Gapper & Denton 1996 : 13).

5 Sur les marchés authentiquement symétriques comme les marchés de futures - que j’examinerai en détail plus loin - où l'on peut se placer indifféremment comme « vendeur » (position dite short) ou comme « acheteur » (position dite long), l'ordre des opérations est lui aussi indifférent et l'on peut, en principe, arbitrer en vendant d'abord et en rachetant par la suite.

6 Ainsi, comme le note un commentateur du krach de 1987, « le 19 octobre, le système de trading du New York Stock Exchange avait un retard cumulé sur les ordres non traités qui atteignait quarante-cinq minutes. Bien entendu, si les prix de futures d'indices boursiers étaient remis à jour sur les écrans plus rapidement que les prix des titres, on pouvait avoir l'impression qu'il existait des opportunités d'arbitrage là où en réalité il n'y en avait pas. » (Duffie 1989 : 160). Notons a fortiori que lorsqu'un arbitrage apparaît possible sur des chiffres publiés dans un journal, il y a bien longtemps que la possibilité d'arbitrer effectivement s'est évanouie (cf. Hull 1993 : 142).

7 On parlera aussi du principe de non-arbitrage ou de la loi de l’unicité du prix – mis en évidence dans les années cinquante par Merton Miller et Franco Modigliani (Bernstein 1992 : 163-180) - comme d'un principe sous-tendant le fonctionnement des institutions financières et qui « force deux prix possibles » pour un instrument financier, à partir de deux stratégies distinctes d'achat ou de vente, à s'identifier. Cette identification résulte alors de l'action collective des acteurs ayant aperçu la différence des deux prix, c'est-à-dire de l'opportunité d'arbitrage, et qui tirent un profit de l'achat au prix le plus faible et de la vente au prix le plus élevé. L'opportunité d'arbitrage va nécessairement en s'évanouissant à mesure qu'elle est aperçue par davantage d'acteurs qui en tirent avantage (un traitement formel et rigoureux de cette problématique est présenté par Baxter & Rennie1996).

8 David Askin, dont il sera question plus loin à propos des mortgage-backed securities – un instrument financier apparenté aux « obligations foncières » récemment introduites en France - se vantait d'avoir des positions bénéficiaires quelle que soit l'évolution du marché. Saul Hansell fait observer qu'« il avait construit un modèle à ce point complexe et subtil de la manière dont son portefeuille d'investissement se comporterait qu'il en vint à oublier combien les marchés financiers peuvent se révéler grossiers et brutaux quand les traders perdent leur sang-froid et que la peur prend le dessus » (Hansell 1994).

9 L'algorithme de Newton qui permet de « rectifier le tir » après chaque essai en visant dans une zone de nombres plus proche de la solution, réduit sans doute le temps de calcul mais de manière purement heuristique, c’est-à-dire sans éclairer le problème sur le plan conceptuel.

10 « En 1937 Howard Aiken, instructeur au Département de Physique de l'université de Harvard, fut confronté dans les recherches connexes à sa thèse, à des équations différentielles qui ne pouvaient être résolues analytiquement et dont la solution numérique impliquait une somme de travail considérable ; il entreprit de concevoir une machine à calculer automatique ». C'est ainsi que naquit Mark I, le premier ordinateur produit par IBM en 1943 (Randell 1973 : 191).

11 « Puisque le prix d'une option est lié à celui du produit [sous-jacent], les options peuvent être utilisées en couverture » (Brealey & Myers 1991 : 643).

12 L'option est l'un des instruments financiers qui seront analysés de manière détaillée au chapitre 11.

13 Les données relatives à l'évolution future des prix sont de deux types : intrinsèques et extrinsèques. Elles sont intrinsèques si elles sont empruntées aux évolutions passées du prix sur ce marché spécifique, c'est-à-dire si elles sont empruntées à son histoire antérieure ; extrinsèques, si elles sont abstraites d'un autre type d'information, par exemple de ce qu'on appelle les « fondamentaux », les « chiffres », du PNB, du chômage, de la masse monétaire, de l'inflation, etc., c'est-à-dire de mesures portant sur les facteurs censés constituer collectivement le prix dont on cherche à prévoir l'évolution future. Bien entendu, pour ce qui touche aux données intrinsèques, il existe une quasi-infinité de manières d'inférer à partir d'elles une évolution future : toute suite de prix peut être considérée comme telle ou agrégée d'une manière quelconque, le plus souvent à la suite d'un traitement statistique (par exemple, moyennes mobiles, vagues d'Elliot, oscillateurs, ondelettes, interpolations fractales, etc.).

14 Dans la pratique, la plupart des intervenants se dégagent de leur position, « sortent » du marché, avant d'avoir soit à livrer soit à prendre livraison de la marchandise sous-jacente au contrat future. L'achat ou la vente de contrats a eu lieu alors, soit dans une perspective de pure spéculation à la hausse ou à la baisse des prix, soit dans une perspective de « couverture » de positions réelles sur le marché sous-jacent (café, carcasses de porc, or, etc.) en s'y plaçant en position inverse. Par exemple, si l'on craint une baisse de prix sur une marchandise que l'on a en stock, on pariera à sa baisse sur le marché des futures, de manière à compenser la perte que l'on subit sur le produit dans son inventaire par un gain sur son marché à terme.

15 Il arrive aujourd'hui que des compagnies se trouvent en situation si précaire qu'il ne soit plus possible de trouver sur le marché certaines de leurs actions à emprunter pour les « shorter » (Kansas 1994).

16 Jusqu’à récemment le day-trading était réservé au personnel attitré des banques et autres établissements financiers importants. À l’époque de la bulle spéculative des années 1997-2000 des agences spécialisées s’ouvrirent aux États-Unis qui permettaient aux particuliers de se livrer à la même activité. L’été 1999 fut endeuillé par la mort de plusieurs employés d’une telle officine à Atlanta, abattus par un day-trader désenchanté. Le public découvrit à l’occasion de ces meurtres avec quelle rapidité un day-trader malchanceux pouvait perdre des sommes tout à fait considérables à ce petit jeu. Le day-trading pratiqué par des amateurs disparut avec l’éclatement de la bulle.

17 Les day-traders travaillent le contrat le plus liquide : celui dont l'échéance est la plus proche, sauf lorsque l'on est déjà entré dans la période de livraison, auquel cas les day-traders « switchent » sur le contrat suivant, c'est-à-dire font « rouler » leurs positions sur l'échéance suivante.

18 Il y a sur le parquet deux coteurs qui modifient sur le clavier d'un ordinateur les valeurs affichées sur les différents écrans entourant le pit et qui visualisent l'ensemble des informations quantitatives pertinentes (celles-ci sont relayées vers les organismes extérieurs comme les banques ou les courtiers par les agences de presse).

19 Les « market makers » sont des négociateurs qui obtiennent divers avantages de la part des chambres de compensation en échange de leur engagement à toujours proposer (à des niveaux plausibles) un ask ET un bid, c'est-à-dire à garantir que le marché soit liquide, donc attractif.

20 Natenberg écrit : « Si l'on demande à un trader d'indices boursiers ou de taux si son marché est plus volatile à la hausse ou à la baisse, il dira probablement qu'il est plus volatile à la baisse. Au contraire, si l'on pose la même question à un trader de métaux précieux ou de matières premières agricoles, on est presque sûr qu'il fera la réponse opposée » (Natenberg 1994 : 400).

21 « Approximativement 80 % des changements de prix sont d'un tick seulement ...» (Daigler 1994 : 152).

22 Daigler affirme qu'« Un trader du pit peut commencer par vendre, bien que son intention soit en réalité d'acheter ; la vente initiale peut amorcer une tendance à la baisse qui permet au trader de créer une position long (acheteuse) à un prix moins élevé. De telles tendances sont communes mais de courte durée » (Daigler 1994 : 148). La suggestion que de telles tendances seraient de courte durée, parce qu'induites d'intention délibérée, demanderait à être étayée par des faits. On conçoit qu'il serait injuste que de telles tendances se développent, mais l'idée que cela ne peut être le cas est trop clairement liée à la croyance en des prix d'équilibre, pour être automatiquement plausible.

23 Daigler : « ... la plupart des opérations qui créent un open interest nouveau émanent de l'extérieur du floor » (Daigler 1994 : 142).

24 Il faut préciser que les chambres de compensation qui dirigent ces marchés interprètent l'existence de prix simultanés à l'inverse de la manière dont je le fais ici : au lieu d'y voir un signe « de bonne santé » des marchés elles y voient un dysfonctionnement qu'il s'agit d'éliminer à tout prix, en pénalisant s'il le faut les agents qui ont vendu ou acheté « en-dehors du spread ». Cette interprétation repose sur une mécompréhension majeure du mécanisme de la formation des prix. Son origine réside dans le principe « idéologique » qu'un marché parfait ne connaît qu'un seul prix, principe véhiculé par les économistes depuis le XVIIIe siècle.




© Paul Jorion
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