PAUL JORION
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CONCLUSION

L'Economique comme l'interaction humaine dans la perspective du prix


Une nouvelle théorie de l'économie est impliquée par la double hypothèse développée dans cet ouvrage, du « prix comme interaction humaine », et de « l'économie comme les choses dans la perspective du prix ». Il a été suggéré ici que l'équation abondance ou rareté des personnescontribuant à définir le risque de créditqu’elles constituent pour les autres, à quoi s’ajoute la dangerosité des activités exercées et l’irrégularité de celles-ci, le risqueglobal des personnes déterminant leur statut, le statut relatif de différents sous-groupes definissant le prix, procure le cadre d'une nouvelle théorie de la société où le prix des personnes détermine le prix des choses.

Marchés de production

Une ligne qui se dégage, et qui s'inscrit logiquement dans l'évolution récente de l'anthropologie économique, est la nécessité d'envisager l'économie non pas comme un domaine autonome mais comme un élément serti (embedded) dans le contexte socio-politique. C'est là une réalité à laquelle m'a confronté la décision de prendre au sérieux les conceptions qu'entretiennent les acteurs qui me fournirent mes données initiales relatives aux marchés de producteurs. En accordant foi aux représentations des pêcheurs-artisans européens et africains eux-mêmes sur la formation des prix, j’ai refusé de suivre la « ligne de moindre résistance » qui s'offrait tout naturellement à moi : qu'en cas de désaccord entre le pêcheur et l'économiste, ce dernier avait nécessairement raison et le premier nécessairement tort.

En dépit de la possibilité toujours offerte au pêcheur d'alterner ou même d'invoquer simultanément le modèle de l'économiste valant pour la Réalité-Objective et son modèle à lui valant pour le monde réel, leur mise en parallèle finit toujours par achopper sur ce fait central à l'économie telle qu'elle est vécue par le pêcheur : l'importance vitale de pouvoir « défendre sa marchandise » au cours de la vente, condition sine qua non pour lui, non seulement de la réussite sociale mais plus simplement de la satisfaction humaine. La perspective qui se dégage dans la ligne esquissée par le pêcheur évoquant ses ventes, suggère en effet que le facteur déterminant de la formation des prix ne serait pas la confrontation nue de l'offre et de la demande mais le statut réciproque des parties mises en présence dans la vente des produits de la mer.

Ceci signifie que l'« économisme » inhérent aux sciences sociales contemporaines, et qui conduit souvent à rendre compte de la sociologie de nos sociétés en termes de leur contexte économique (voire - dans le pire des cas - à vouloir construire une sociologie autour de l'homo economicus), devrait être inversé : c'est au contraire, semble-t-il, l'économie dont il devrait être rendu compte dans le contexte du tissu social dont nos sociétés se composent. C'est donc un « sociologisme » qui remplacerait nécessairement l'« économisme » dans des réflexions du type de celle que je mène ici.

Pour ce qui touche au débat interne aux sciences économiques, entre Économie Politique et Science Économique (marginaliste), il devrait être clair que, dans l'examen des faits présentés ici, les perspectives ouvertes par la première s'avèrent plus éclairantes que celles ouvertes par la seconde, qui demeure emprisonnée dans un psychologisme et un moralisme dont elle est bien loin de maîtriser les implications méthodologiques et épistémologiques. Notons cependant que la théorie de la valeursous-jacente à l'économie politique, d'Adam Smith à Marx en passant par Ricardo, celle du coût du travail (social) incorporé, semble, elle aussi, battue en brèche, dans la mesure où il est possible de se passer entièrement d'une théorie économique de la valeur au profit d'une théorie sociologique du statut (comme développé au chapitre 10).

J'ai cependant retenu à titre d'hypothèse plausible, la notion de salaire de subsistance dont le montant doit être nécessairement incorporé au prix obtenu dans les échanges, et dont les parties en présence tiennent compte implicitement quand elles expriment leur évaluation d'un « juste prix » (qu'on se rappelle la discussion relative au fait pour le patron-pêcheur de « laisser courir les frais »).

Si la voie entrouverte ici, qui reconnaît au statut social des acteurs un rôle déterminant dans la formation des prix, devait se révéler féconde, il serait a posteriori surprenant que Marx ne l'ait pas envisagée lui-même : la notion de détermination du prix en termes de statut social des parties n'est-elle pas en fait mieux accordée à sa théorie politique, que la théorie de la valeur en termes de quantité de travail incorporée aux produits, théorie qu'il emprunta sans plus à Smith et à Ricardo, et qui pose alors à son tour la question devenue insoluble de la valeur du temps de travail ?

Le paradoxe n'est qu'apparent qui me conduit - sur la suggestion de Polanyi - à retrouver chez Aristote une conception de la formation des prix davantage en prise avec les faits que l'ensemble de celles proposées par la Science Économique : l'économie à petite échelle de la Grèce antique, où le partage de la société en classes, en conditions, avait valeur légale, se prêtait sans doute mieux à ce qu'apparaisse la subordination de l'économique au socio-politique, que celle des sociétés modernes où les variations de prix peuvent être attribuées, avec une vraisemblance relative, à la seule confrontation de l'offre et de la demande.

La conception aristotélicienne présente aussi l'avantage décisif de rendre compte de manière satisfaisante du sentiment probablement justifié éprouvé par pêcheurs et mareyeurs qu'ils jouent un rôle effectif dans la détermination du prix. Elle rend compte également d'une observation banale que nulle théorisation n'a cependant prise au sérieux : que dans nos sociétés, c'est le statut social qui détermine la fortune, et non l'inverse, en tant qu'il règle l'accès à cette fraction du surplus qui revient aux partenaires économiques au titre de rente, de profit ou de salaire.

Marchés financiers

Le fait de drainer aujourd'hui les meilleurs esprits engendrés par l’école vers les activités financières contribue sans doute à favoriser la rapidité des effets de rétroaction dans cette industrie. La peur de perdre des sommes qui se chiffrent en millions sinon en milliards contribue sans aucun doute au feedback négatif, celui qui ramène vers la stabilité. Mais la confiance en soi qui accompagne une qualification toujours plus poussée encourage les effets defeedback que le cybernéticien appelle à l'inverse, positif, ceux qui se confondent avec les phénomènes d'« emballement ». Seule la disposition typiquement humaine à l'hésitation vient ordinairement tempérer cette tendance. L'ordinateur qui a été programmé pour prendre les mêmes décisions lorsque les circonstances sont identiques vient lui renforcer la disposition à l'emballement. Paradoxe de la nature humaine, le comportement pourtant froid et objectif de l'ordinateur se voit alors attribuer du sens, comme s'il résultait de l'intentionnalité d'un autre acteur humain.

Lorsqu'a été mis en évidence ici le rôle de l'informatisation dans la crise financière de 1987 ou dans celle de 1994, il ne s'agissait nullement du « cerveau électronique - maître du monde » mais d'une micro-informatique entièrement maîtrisée, dans sa conception comme dans son fonctionnement, par les êtres humains qui y ont recours. Que ces êtres humains soient sujets à l'erreur est évident, mais les crises qui furent évoquées ici ne résultent ni d'erreurs ni même de maladresses dans l'utilisation de l'outil informatique : elle découlent essentiellement de la puissance intrinsèque qui est la sienne et des interférences qui se produisent entre les implications diverses de la technologie et la disposition humaine à se prendre au jeu d'intentions qu'il s'agit de deviner. En faisant « monter au créneau » un être dont la logique est celle du seul calcul, l'informatisation de la finance lui a permis de faire agir en son nom un agent sensible à la seule logique d'une Raison absolue, imperméable aux faiblesses de l'émotion humaine et réceptacle impuissant de tout fantasme d'intentionnalité, c'est-à-dire de responsabilité, dans les crises dont il est effectivement devenu le catalyste.

Le mécanisme de la crise obligataire de 1994 est révélateur de l'influence majeure qu'exerce aujourd'hui l'informatique sur la finance et de l'influence majeure qu'exerce en contrecoup la finance sur l'économie de la production. Si Mr. Askin pouvait supposer avoir mis au point des portefeuilles d'hypothèques regroupées qui ne se dépréciaient en aucun cas (ses collègues s'accordaient à lui reconnaître ce talent), c'est certainement à partir d'études extrêmement poussées quant aux possibilités decouverture de ces portefeuilles, c'est-à-dire à partir d'analyses statistiques en termes de degré de covariation de différents marchés, qui exigent une capacité de traitement des données dont l'ordinateur seul dispose. Dans un cas comme celui-ci, le gigantisme des calculs communique aux chiffres générés une « objectivité » qui fait croire à leur permanence. Une telle naïveté ne date pas d'aujourd'hui : elle accompagne depuis toujours le recours à l'outil mathématique mais l'informatique vient la renforcer à partir de l'idée que « l'ordinateur ne se trompe pas ».

Le fait que l'ordinateur ne se trompe pas « algorithmiquement » n'empêche pas le modèle à partir duquel il opère d'être éventuellement faux, et les modèles de la théorie financière le sont certainement puisqu'ils n'intègrent pas - jusqu'à présent du moins - larétroaction qui résulte de la modification du comportement des acteurs au vu des variations de prix. Dans les modèles financiers existants - c'est le cas en particulier du modèle de Black & Scholes de cotation des optionsmentionné aux chapitres 8 et 11 - les effets de la rétroactionsont agrégés et redéfinis comme constituant collectivement un phénomène stochastique, autrement dit, un phénomène se produisant « au hasard ». L'analogie sous-jacente est celle de lamécanique statistique ; l'erreur réside bien entendu dans le fait que le comportement réfléchi, « orienté », des opérateurs de marché est assimilé à l'entrechoquement « insignifiant » de particules. Les pertes importantes subies par National Westminster en Grande-Bretagne et par la Banque de Tokyo en février et mars 1997, et attribuées à des « erreurs de pricing » sur les options, sont révélatrices d’une maîtrise perdue dans le remplacement du prix « èvalué au marché » par le prix « évalué au modèle » : dans la mesure précise où le modèle est faux, le risque sera mal apprécié.

Le plus paradoxal sans doute est que ce sont les mêmes auteurs qui considèrent d'une part que « le prix est une information » et d'autre part que « les variations de prix sont aléatoires » : ou bien en effet le prix constitue une information (interprétable) et dans ce cas les décisions qui en découlent, et qui vont contribuer à modifier ce prix, n'engendrent certainement pas des variations aléatoires, ou bien les interventions décidées à partir de l'interprétation du prix conduisent effectivement à des variations aléatoires de celui-ci et dans ce cas, la représentation selon laquelle le prix constitue une « information » est illusoire. La réalité, comme nous l'avons vu, c'est celle-ci : les variations de prix constituent quelquefois une information et quelquefois non, quoi qu'il en soit elles sont interprétées a priori comme étant significatives et débouchent sur des comportements qui se manifestent à leur tour en tant que variations de prix (qui constitueront quelquefois une information et quelquefois non, et ainsi de suite).

Le fait que des obligations se vendent et s'achètent aujourd'hui au comptant et à terme dans des conditions de rétroactionrapide qui encouragent les variations amples de leur prix, signifie que les taux d'intérêt qui sont inscritsdans ces prix varient dans la même proportion. Or ces taux ne sont pas fiduciaires, cantonnés à leur seule logique d'instruments financiers : ce sont les mêmes taux qui président aux mouvements de capitaux sur lesquels repose l'économie de la production tout entière : prêts aux entreprises et prêts aux ménages. L'ironie de la crise obligataire du printemps 1994 - si l'on s'en tient au rôle joué par les seules mortgage-backed securities-, c'est qu'une confiance excessive accordée à des simulations portant sur le rendement de portefeuilles d’« obligations foncières », contribua à la hausse brutale des taux d'intérêt, c'est-à-dire barra de fait l'accès aux prêts au logement pour un nombre considérable de candidats aux États-Unis, provoquant des remous qui, vu la globalisation actuelle de la finance - sinon de l’économie tout entière, se répercutent à l'échelle de la planète tout entière. La queue de la finance remue désormais le chien de l'économie, jusqu'à lui en donner le tournis.

Une théorie unifiée

Je comprends aujourd'hui la question qu'Alain Caillé me posa à propos de ce qui constitue ici la deuxième partie de l'ouvrage (Caillé 1994 : 155) de la manière suivante : le modèle de la formation des prix que j'y propose est-il transposable à d'autres niveaux de la réalité économique que celui de la relation en « face à face » à laquelle il se cantonne à première vue, les exemples proposés de ventes à la pêche artisanale étant en effet tous de ce type. Et si ce modèle est transposable, où se situe-t-il donc par rapport à la théorisation que propose la science économique ? mène-t-il à une théorie économique de substitution ? ou implique-t-il la disparition de la catégorie même de l'économique, par exemple du fait de son absorption au sein du politique ou du social ?

Je résumerai en quelques mots mon argumentation dans la deuxième partie du livre. J'avais pu constater au cours d'une expérience de terrain couvrant la plus grande partie du littoral de l'Afrique Occidentale ainsi qu'une partie restreinte de l'Europe côtière, que la formation du prix du poisson dans les transactions entre producteurs et revendeurs n'est pas fonction de la rencontre de puresquantités de marchandises offertes et demandées mais d'un rapport de force entre acheteurs et vendeurs en présence, où la qualité de chacun de ceux-ci semble jouer un rôle crucial dans la formation du prix. J'ajoutais que la notion de philia introduite par Aristote pour rendre compte du sacrifice occasionnel de l'intérêt personnel au profit de la survie du marché lui-même, rendait compte des comportements effectivement observés.

La particularité de ces marchés que j'avais eu l'occasion d'étudier, où le vendeur et l'acheteur s'affrontent en « face à face » dans des transactions dites de gré à gré, a pu faire penser que je faisais du rapport immédiat entre vendeur et acheteur un élément déterminant du mécanisme mis en évidence. Telle n'était pas mon intention : si je me suis penché plus spécialement, d'une part sur le processus du marchandage, et d'autre part sur celui desententes collectives entre pêcheurs et conserveurs qui caractérisèrent la pêche à la sardine dans la Bretagne entre 1910 et 1960, c'est que tous deux présentent l'avantage analytique de faire affleurer en surface la vérité de la formation des prix, à savoir que le prix est un effet de frontière reflétant le rapport de force instantané entre vendeur et acheteur.

Ce rapport de force, fondateur du prix, est sans doute plus immédiatement visible lorsque les parties s'affrontent sans intermédiation, en « face à face », mais il est tout aussi réel - bien qu'invisible - lorsqu'elles sont représentées à distance par des mandataires ou mises en scène dans un contexte d'anonymat du vendeur. En voici un exemple : en octobre 1993, lors d'une vente aux enchères de biens appartenant à la famille von Thurn und Taxis, tout objet qui portait les armes ou les initiales de la famille s'est vendu à un prix de loin supérieur à celui des estimations préalables à la vente. La Princesse aurait-elle offert ces objets en « face à face » à des clients individuels, l'effet de rente aurait été strictement identique, le rapport de force entre acheteur et vendeur au sein de l'édifice social étant représenté sur l'objet par une marque symbolique rappelant l'identité de la famille qui fut à l'origine de sa création. Plus explicite encore, la vente des biens de la famille Ferruzzi en juin 1994, à propos de laquelle un administrateur de Sotheby's- organisateur de la vente - observait : « Le nom Ferruzzi est inclus dans le prix » (Dubois 1994 : 15). Lu dans la logique du « don » comme l'envisage Marcel Mauss (1924), le phénomène s'apparente ici à celui du transfert d'un bien inaliénable, la marque étant non seulement indélébile mais le fondement-même du prix de l'objet.

Je montrais encore dans la deuxième partie consacrée aux marchés de producteurs, que dans la relation qui s'établit lors de la vente entre mareyeurs et pêcheurs, le rapport de force n'est pas tant celui qui existe entre des individualités que celui qui existe entre des conditions, identifiables ici à des professions. Bien que le rapport de force entre celles-ci pût varier dans une certaine mesure lorsque la proportion de vendeurs par rapport aux acheteurs fluctue lors d'une vente collective particulière, j'introduisais la notion d'enveloppe forfaitaire pour définir la manière dont les prix s'établissent bon an, mal an, entre des parties liées sur le long, ou en tout cas sur le moyen terme, par un ensemble de transactions possibles.

Ainsi, le lien était évident entre le modèle que je présentais et celui qu'avait proposé autrefois Aristote : le prix exprime sous forme quantitative le rapport qualitatif entre le statut du vendeur et celui de l'acheteur (étant entendu, dans mon interprétation, qu'un rapport de statutsn'est rien d'autre qu'un rapport de force au sein d'un système social). C'est l'existence de la monnaie qui permet à cette proportion de qualités de se transformer un jour en quantités pures, selon le processus exact que Hegel désigne comme celui de la valeur1. En d'autres circonstances et en l'absence de monnaie susceptible d'être soumise aux opérations classiques de l'arithmétique, le qualitatif est condamné à demeurer du qualitatif et, comme l'avait déjà observé Baric à l'Ile Rossel, les biens échangés (au cours d'un processus différé où l'échange a lieu sous la forme de dettes imbriquées) occupent un rangqui reflète exactement le rang des partenaires de l'échange, mais celui-ci n'est pas susceptible d'un calcul arithmétique : il est, en termes mathématiques, ordinal et noncardinal (citée par Gregory 1982 : 23).

Vu dans cette perspective, le modèle que je présente est loin d'être « individualiste », les personnes impliquées dans la détermination du prix pour une transaction particulière n'interviennent qu'au titre de membres des groupes auxquelles elles appartiennent et qui sont, dans la plupart des cas, de conditions inégales. Dans cette perspective encore, l'économique s'efface devant lesociologique dans la mesure où le prix représente une proportion entre conditions, c'est-à-dire entre classes sociales, celles-ci n'étant à leur tour que l'expression d'un système politique.

Resterait alors à définir ce qui détermine cet ordre politique lui-même. Pour éviter une régression causale à l'infini ou une explication circulaire, certains (voir Fourquet 1990), n'ont pas hésité à recourir à l'une de ces hypothèses saturantes 2qui considèrent l'ordre social comme un donné d'ordre transcendant ; en l'occurrence, comme incarnant les trois fonctions indo-européennes de Dumézil, donné que l'on peut alors être tenté, par un saut devenu aisé, d'assimiler à quelque nécessité d'ordre biologique 3. Je propose à la place, un modèle explicatif de l'ordre politique, simplifié sans doute, mais d'un type causal classique et testable à ce titre : dans une société moderne de type démocratique (par opposition à une société du don ou à un système à castes), ce qui détermine le statut réciproque des catégories sociales entre elles, c'est la rareté relative de leurs représentants au sein de l'édifice social, la rareté s'identifiant automatiquement à une diminution du risque de défaillance que chacun représente pour ses partenaires économiques éventuels. En un raccourci rapide proposé par un petit français vu à la télévision (5 juin 1994), ce qui constitue l'intérêt de la reine d'Angleterre, c'est qu'« on n'en voit pas souvent ».

Evitant ainsi toute suture quant à l'explication du politique, ou toute détermination circulaire de l'économique, du sociologique et du politique, il est possible de développer ce qu'Alain Caillé appelle « théorie restreinte », « théorie généralisée » et « théorie générale » de l'économique - ou du moins des faits dont la science économique rend compte traditionnellement, à savoir, les phénomènes résultant de l'interaction humaine et où des choses matérielles ou immatérielles circulent en fonction d'un nombre qui leur est attaché et qu'on appelle leur prix.

La « théorie restreinte » constitue un point de départ nécessaire parce qu'elle est la plus simple analytiquement. Elle rend compte d'un cas-limite : celui oùle prix ne varie pas. Par comparaison, la « théorie générale » rend compte du cas où le prix oscille, et la « théorie généralisée », du cas où le prix vibre de manière inquiétante.

La « théorie restreinte », à mon sens, est exactement celle que l'on trouve formulée par Aristote, c'est celle qui rend compte des phénomènes que l'on peut observer au sein d'une structure sociale figée par un ordre social hiérarchique et pratiquement stable. En-deça du cadre social de la Grèce antique, au sein des sociétés de type « circum-Pacifique »,il n'y a pas d'économique au sens où je l'entends puisqu'il n'y a pas de prix (du moins au sein de la politieelle-même : comme l'a montré Godelier à propos des barres de sel échangées par les Baruya, il est toujours possible de vendre et d'acheter aux « non-hommes » de la périphérie ; Godelier 1973 : 128). L'absence de prix y est liée à la non-simultanéité de l'échange, comme le fait observer Gregory, une économie fondée sur le don est en réalité une économie fondée sur la dette (Gregory 1982 : 19).

Dans les sociétés « circum-Pacifique » l'ordre politique est stable mais non-hiérarchique : les personnes sont équivalentes et ce sont les objets qui sont hiérarchisés. Avec Aristote au contraire, on se trouve de plain-pied dans l'univers du prix : ici ce sont les personnes qui sont hiérarchisées tandis que les objets sont équivalents dans les proportions données qu'exprime leur prix comme quantité de l'étalon-monnaie. Du coup ce ne sont plus des biens à proprement parler qui sont échangés, mais des marchandises.

Dans la Grèce antique, la détermination du prix est unique. Il n'y a donc pas place chez Aristote pour un marchandageentre acheteur et vendeur, et le fait que la transaction ait lieu selon toute vraisemblance en « face à face » est indifférent à la fixation du prix. En réalité, la qualité des personnes ne leur est pas propre à titre individuel, il n'en disposent qu'en tant que dépositaires d'une qualité qui est celle, collective, de leur classe sociale. Si nous appelons la théorie du prix d'Aristote, « théorie restreinte » de l'économie, la notion d'un statut réciproque stable de l'acheteur et du vendeur lui est centrale.

La « théorie généralisée » de l'économique est alors celle qui s'applique aux sociétés comme les nôtres où le statut réciproqueest en évolution constante : faute de pouvoir encore déterminer avec précision, dans chaque cas d'association, le risque que se font courir l'une à l'autre les parties lorsqu'elles contractent, la formule universelledu loyer remplace aujourd'hui souvent celle, particulariste, du métayage. Formule « universelle » au sens où tout locataire potentiel paie le même loyeren échange de la mise à sa disposition d'une ressource, mais formule qui méconnaît du coup le risque de défaillance effectif de la contrepartie, à partir d'un pari portant sur la « dilution » statistique du risque dans l'ensemble du corps social.

Laloi de la « théorie généralisée » est alors la suivante : le rapport de force entre les catégories sociales n'étant plus nécessairement connu de façon sûre, il est souvent évalué, ce qui veut dire que sa réalité est générée par les représentations subjectives de ce qu'il est. Ces représentations se fondent sur la rareté apparente des personnes qui constituent ces catégories sociales, autrement dit sur une appréciation de la concurrence interne existant en leur sein comme mesure du risque que ses représentants font courir à leurs contreparties dans des transactions de type commercial. Cette évaluation de l'interchangeabilité du partenaire potentiel est soumise à des corrections successives qui se répercutent dans le prix comme oscillations.

La « théorie générale de l'économique » est celle qui vaut tout spécialement pour les marchés financiers. Ici les deux partis, celui des acheteurs et celui des vendeurs ne renvoient plus à des conditionsdont les membres seraient reconnaissables, ni même à des catégories en recomposition permanente mais lente : l'appartenance à l'un ou l'autre des deux groupes est en effet susceptible de se modifier de manière quasi-instantanée. Le rapport de force qui détermine à quel nouveau niveau le prix en vibration constante va s'établir est celui que définissent ceux qui viennent de vendre ou d'acheter et qui gagnent ou qui perdent parce que les prix montent ou baissent, « sortant de position » soit en prenant leur profit, soit au contraire en limitant leur perte.

Laloi de la « théorie générale » de l'économie est ici la suivante : le rapport de force entre les parties s'évalue par la rareté relative des vendeurs et des acheteurs (comme l'avait établi la « théorie généralisée »), mais celle-ci à son tour n'étant pas nécessairement connue, elle est estimée à partir de modèles (cadres de représentation) divers, certains de type scientifique car fondés sur la cause (analyse fondamentale), d'autres apparentés à la divination car fondés sur le signe (analyse technique) ; l'incertitude quant au rapport de force entre acheteurs et vendeurs conduit à des représentations rapidement revisées, les prix n'oscillent plus comme dans les situations dont rend compte la « théorie généralisée » : dans la « théorie générale » de l'économique, les prix vibrent dangereusement.

Je pense être désormais en mesure de répondre à la question d'Alain Caillé : où se situe donc le modèle de la formation des prix que je propose ici, dans le prolongement d'Aristote, par rapport à la réflexion théorique en économie ? mène-t-il à une théorie économique de substitution ? ou implique-t-il ladisparition de la catégorie même de l'économique, par exemple du fait de son absorption au sein du social ou du politique ?

Le cadre dans lequel l'ensemble des faits dits « économiques » se situe est, me semble-t-il, celui d'une physique de l'interaction humaine. Cette physique « sociale », tout comme la physique classique opère sur un univers structuré à divers niveaux : atome de l'individu, molécule de la catégorie sociale, cellule de l'institution, corps de la nation, etc. Aucun de ces niveaux n'est indépendant des autres (ce qui revient à dire qu'une explication réductionniste existe toujours de droit), mais manifeste des propriétés émergentes, c’est-à-dire neuves et supposant une logique propre mais nécessairement compatible avec les contraintes imposées par les niveaux inférieurs.

Réductionnisme de droit du fait que la cellule demeure constituée de molécules et la molécule elle-même d'atomes. Dans les termes de Caillé : « même au sein de la modernité la plus achevée, à un moment ou à un autre, sous une forme ou sous une autre, les relations impersonnelles sont toujours médiées par des relations personnelles "face à face" » (Caillé 1994 : 155). Mais aussi, relative autonomie : un prix ne se constitue pas de la même manière de personne àpersonne ou de Banque Centrale à Banque Centrale. Même si ce sont des personnes de chair et de sang qui négocient, et en fin de compte concluent, une transaction entre Banques Centrales, elles ne le font que mandatées et parlent au nom de l'institution qui les mandate et leur discours reflète non le rapport de force qui existe entre elles en tant que personnes mais celui qui existe entre les nations dont elles sont les mandataires.

C'est cette irréductibilité « en dernière instance » de la relation en « face à face » qui permet que la philia aristotélicienne puisse toujours intervenir comme garante de la survie du marché en tant que tel. Au chapitre 6, j'ai proposé quelques exemples de l'expression de la philia dans des cas qui relèvent de ce que je viens de définir comme la « théorie généralisée de l'économique » ; j'ai eu depuis l'heureuse surprise d'enregistrer des faits semblables de sacrifice de l'intérêt personnel au profit de la survie du marché en soi dans des cas qui relèvent de la « théorie générale » : sur les marchés financiers précisément. Voici un exemple admirable emprunté à un entretien accordé par Bill Lipschutz à Jack D. Schwager : « [...] J'ai raccroché le téléphone et j'ai réfléchi pendant quelques minutes. Je me rendais compte que si je maintenais la transaction je [...] menais [le courtier] à la faillite - une conséquence qui aurait était négative pour la bourse et tragique pour le produit [options de change], que nous commencions tout juste à traiter avec des volumes significatifs. J'ai appelé le courtier et je lui ait dit "Annule toutes les transactions après les cinquante premières". [...]

- Est-ce que vous avez décidé de donner sa chance aumarket maker parce que son erreur était flagrante ? Ou bien parce que cela aurait pu mettre en danger la survie d'une bourse et d'un produit naissants ?

- C'était une décision à long terme basée sur l'idée que ç'aurait été mauvais pour mon business de maintenir la transaction.

- Mauvais pour votre business, de quelle manière ?

- Mon business de faire du trading d'options de changeétait en plein boum, et la Bourse de Philadelphie était l'endroit où je passais mes ordres.

- Donc vous l'avez fait plutôt pour protéger la bourse ?

- Non, pour me protéger moi-même.

- Pour protéger le marché.

- Oui, c'est ça.

- Donc, imaginons, si la bourse avait existé depuis dix ans, si le volume avait été énorme, et que cette opération n'ait eu aucune conséquence pour la survie de la bourse, vous auriez pris une décision différente ?

- Affirmatif. Ce n'était pas un acte de charité. » (Schwager 1992 : 32 & 34).

Fondamental à l'économique est pour moi le fait que des choses matérielles ou immatérielles circulent par la voie de l'échange et que ces choses circulent dans une proportion particulière : tant de X contre tant de Y dans le troc, tant de biens Z contre tant de monnaie dans le système marchand. Cette proportion, c'est le prix : le prix de X par rapport à Y dans le troc, et le prix ramené à l'étalon or ou évalué en une monnaie fiduciaire dans le système marchand. Ce prix, je l'ai caractérisé comme phénomène de frontière entre les partenaires de l'échange, et ceux-ci, comme je l'ai dit, peuvent se situer à différents niveaux du tissu social, atomique, moléculaire, cellulaire ; etc. Ce prix n'est stable que dans un seul cas de figure : lorsqu'il n'existe qu'un nombre prédéfini de parties échangistes et que celles-ci font partie d'un ordre immuable. Ce cas se rencontre dans un certain nombre de sociétés fermées comme les sociétés à castes ou celles du type australien ou mélanésien. Lorsque Chris Gregory synthétise d'un coup Marx et Lévi-Strauss en affirmant qu'en Nouvelle-Guinée un terme de parenté est un prix, il pose le premier pas révolutionnaire d'une physique de l'interaction humaine, au-delà de Marcel Mauss(Gregory 1982 : 67).

1 « Comme propriétaire de la chose dans sa totalité, je suis propriétaire de sa valeur aussi bien que de son usage. L'élément qualitatif disparaît ici dans la forme du quantitatif. » (Hegel 1989 [1821] § 63 : 117) ; voir chapitre 3, sections Usage propre et usage d'échange et La valeur comme transformation du qualitatif en quantitatif .

2 J'appelle « hypothèse saturante », toute hypothèse qui permet d'éviter une explication causale, toute hypothèse du type « c'est comme ça parce que ce n'est pas autrement ». Le polythéisme est de cette nature, qui assigne comme cause à chacun des phénomènes naturels une divinité particulière : à Zeus, la foudre, à Héphaïstos, les éruptions volcaniques, etc. La différence entre profane et sacré se situe exactement là : le profane offre comme explication une cause, c'est à dire un jugement, le sacré offre un simple nom, c'est-à-dire un concept. Le progrès est évident. Comme Aristote le savait déjà, la régression de cause en cause est toujours soumise à la tentation de la « sortie de secours » que constitue l'hypothèse saturante d'un simple nom (moteur premier, Big Bang, etc.), c'est-à-dire à la tentation d'un saut explicatif ultime dans le sacré. C'est pourquoi ceux qui ne se satisfont que d'une explication profane ne peuvent éviter le recours à une causalité cyclique : l'éternel retour aristotélicien. Barrow exprime une vue similaire (1990 : 6 ).

3 On rejoint là l'hypothèse saturante de la phrénologie, dénoncée par Hegel dans La Phénoménologie de l'Esprit : « ... il faut considérer comme un reniement complet de la raison la tentative de faire passer un os pour l'être-là effectif de la conscience... » (Hegel 1941 [1807] : 280).




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