CONCLUSION
L'Economique
comme l'interaction humaine dans la perspective du prix
Une
nouvelle théorie de l'économie est impliquée par
la double hypothèse développée dans cet ouvrage,
du « prix comme interaction humaine », et de
« l'économie comme les choses dans la perspective
du prix ». Il a été suggéré
ici que l'équation abondance ou rareté des personnescontribuant à définir le risque de créditqu’elles constituent pour les autres, à quoi s’ajoute
la dangerosité des activités exercées et
l’irrégularité de celles-ci, le risqueglobal des personnes déterminant leur statut, le statut
relatif de différents sous-groupes definissant le prix,
procure le cadre d'une nouvelle théorie de la société
où le prix des personnes détermine le prix
des choses.
Marchés
de production
Une
ligne qui se dégage, et qui s'inscrit logiquement dans
l'évolution récente de l'anthropologie économique,
est la nécessité d'envisager l'économie non pas
comme un domaine autonome mais comme un élément serti
(embedded) dans le contexte socio-politique. C'est là
une réalité à laquelle m'a confronté la
décision de prendre au sérieux les conceptions
qu'entretiennent les acteurs qui me fournirent mes données
initiales relatives aux marchés de producteurs. En accordant
foi aux représentations des pêcheurs-artisans européens
et africains eux-mêmes sur la formation des prix, j’ai
refusé de suivre la « ligne de moindre résistance »
qui s'offrait tout naturellement à moi : qu'en cas de
désaccord entre le pêcheur et l'économiste, ce
dernier avait nécessairement raison et le premier
nécessairement tort.
En
dépit de la possibilité toujours offerte au pêcheur
d'alterner ou même d'invoquer simultanément le modèle
de l'économiste valant pour la Réalité-Objective
et son modèle à lui valant pour le monde réel,
leur mise en parallèle finit toujours par achopper sur ce fait
central à l'économie telle qu'elle est vécue par
le pêcheur : l'importance vitale de pouvoir « défendre
sa marchandise » au cours de la vente, condition sine
qua non pour lui, non seulement de la réussite sociale mais
plus simplement de la satisfaction humaine. La perspective qui se
dégage dans la ligne esquissée par le pêcheur
évoquant ses ventes, suggère en effet que le facteur
déterminant de la formation des prix ne serait pas la
confrontation nue de l'offre et de la demande mais le statut
réciproque des parties mises en présence dans la
vente des produits de la mer.
Ceci
signifie que l'« économisme » inhérent
aux sciences sociales contemporaines, et qui conduit souvent à
rendre compte de la sociologie de nos sociétés en
termes de leur contexte économique (voire - dans le pire des
cas - à vouloir construire une sociologie autour de l'homo
economicus), devrait être inversé : c'est au
contraire, semble-t-il, l'économie dont il devrait être
rendu compte dans le contexte du tissu social dont nos sociétés
se composent. C'est donc un « sociologisme »
qui remplacerait nécessairement l'« économisme »
dans des réflexions du type de celle que je mène ici.
Pour
ce qui touche au débat interne aux sciences économiques,
entre Économie Politique et Science Économique
(marginaliste), il devrait être clair que, dans l'examen des
faits présentés ici, les perspectives ouvertes par la
première s'avèrent plus éclairantes que celles
ouvertes par la seconde, qui demeure emprisonnée dans un
psychologisme et un moralisme dont elle est bien loin de maîtriser
les implications méthodologiques et épistémologiques.
Notons cependant que la théorie de la valeursous-jacente à l'économie politique, d'Adam Smith à
Marx en passant par Ricardo, celle du coût du travail (social)
incorporé, semble, elle aussi, battue en brèche, dans
la mesure où il est possible de se passer entièrement
d'une théorie économique de la valeur au profit
d'une théorie sociologique du statut (comme développé
au chapitre 10).
J'ai
cependant retenu à titre d'hypothèse plausible, la
notion de salaire de subsistance dont le montant doit être
nécessairement incorporé au prix obtenu dans les
échanges, et dont les parties en présence tiennent
compte implicitement quand elles expriment leur évaluation
d'un « juste prix » (qu'on se rappelle la
discussion relative au fait pour le patron-pêcheur de « laisser
courir les frais »).
Si
la voie entrouverte ici, qui reconnaît au statut social des
acteurs un rôle déterminant dans la formation des prix,
devait se révéler féconde, il serait a
posteriori surprenant que Marx ne l'ait pas envisagée lui-même
: la notion de détermination du prix en termes de statut
social des parties n'est-elle pas en fait mieux accordée à
sa théorie politique, que la théorie de la valeur en
termes de quantité de travail incorporée aux produits,
théorie qu'il emprunta sans plus à Smith et à
Ricardo, et qui pose alors à son tour la question devenue
insoluble de la valeur du temps de travail ?
Le
paradoxe n'est qu'apparent qui me conduit - sur la suggestion de
Polanyi - à retrouver chez Aristote une conception de la
formation des prix davantage en prise avec les faits que l'ensemble
de celles proposées par la Science Économique :
l'économie à petite échelle de la Grèce
antique, où le partage de la société en classes,
en conditions, avait valeur légale, se prêtait
sans doute mieux à ce qu'apparaisse la subordination de
l'économique au socio-politique, que celle des sociétés
modernes où les variations de prix peuvent être
attribuées, avec une vraisemblance relative, à la seule
confrontation de l'offre et de la demande.
La
conception aristotélicienne présente aussi l'avantage
décisif de rendre compte de manière satisfaisante du
sentiment probablement justifié éprouvé par
pêcheurs et mareyeurs qu'ils jouent un rôle effectif dans
la détermination du prix. Elle rend compte également
d'une observation banale que nulle théorisation n'a cependant
prise au sérieux : que dans nos sociétés,
c'est le statut social qui détermine la fortune, et non
l'inverse, en tant qu'il règle l'accès à cette
fraction du surplus qui revient aux partenaires économiques au
titre de rente, de profit ou de salaire.
Marchés
financiers
Le
fait de drainer aujourd'hui les meilleurs esprits engendrés
par l’école vers les activités financières
contribue sans doute à favoriser la rapidité des effets
de rétroaction dans cette industrie. La peur de perdre
des sommes qui se chiffrent en millions sinon en milliards contribue
sans aucun doute au feedback négatif, celui qui ramène
vers la stabilité. Mais la confiance en soi qui accompagne une
qualification toujours plus poussée encourage les effets defeedback que le cybernéticien appelle à
l'inverse, positif, ceux qui se confondent avec les phénomènes
d'« emballement ». Seule la disposition
typiquement humaine à l'hésitation vient ordinairement
tempérer cette tendance. L'ordinateur qui a été
programmé pour prendre les mêmes décisions
lorsque les circonstances sont identiques vient lui renforcer la
disposition à l'emballement. Paradoxe de la nature humaine, le
comportement pourtant froid et objectif de l'ordinateur se voit alors
attribuer du sens, comme s'il résultait de l'intentionnalité
d'un autre acteur humain.
Lorsqu'a
été mis en évidence ici le rôle de
l'informatisation dans la crise financière de 1987 ou dans
celle de 1994, il ne s'agissait nullement du « cerveau
électronique - maître du monde » mais d'une
micro-informatique entièrement maîtrisée, dans sa
conception comme dans son fonctionnement, par les êtres humains
qui y ont recours. Que ces êtres humains soient sujets à
l'erreur est évident, mais les crises qui furent évoquées
ici ne résultent ni d'erreurs ni même de maladresses
dans l'utilisation de l'outil informatique : elle découlent
essentiellement de la puissance intrinsèque qui est la sienne
et des interférences qui se produisent entre les implications
diverses de la technologie et la disposition humaine à se
prendre au jeu d'intentions qu'il s'agit de deviner. En faisant
« monter au créneau » un être dont
la logique est celle du seul calcul, l'informatisation de la finance
lui a permis de faire agir en son nom un agent sensible à la
seule logique d'une Raison absolue, imperméable aux faiblesses
de l'émotion humaine et réceptacle impuissant de tout
fantasme d'intentionnalité, c'est-à-dire de
responsabilité, dans les crises dont il est effectivement
devenu le catalyste.
Le
mécanisme de la crise obligataire de 1994 est révélateur
de l'influence majeure qu'exerce aujourd'hui l'informatique sur la
finance et de l'influence majeure qu'exerce en contrecoup la finance
sur l'économie de la production. Si Mr. Askin pouvait supposer
avoir mis au point des portefeuilles d'hypothèques regroupées
qui ne se dépréciaient en aucun cas (ses
collègues s'accordaient à lui reconnaître ce
talent), c'est certainement à partir d'études
extrêmement poussées quant aux possibilités decouverture de ces portefeuilles, c'est-à-dire à
partir d'analyses statistiques en termes de degré de
covariation de différents marchés, qui exigent une
capacité de traitement des données dont l'ordinateur
seul dispose. Dans un cas comme celui-ci, le gigantisme des calculs
communique aux chiffres générés une
« objectivité » qui fait croire à
leur permanence. Une telle naïveté ne date pas
d'aujourd'hui : elle accompagne depuis toujours le recours à
l'outil mathématique mais l'informatique vient la renforcer à
partir de l'idée que « l'ordinateur ne se trompe
pas ».
Le
fait que l'ordinateur ne se trompe pas « algorithmiquement »
n'empêche pas le modèle à partir duquel il opère
d'être éventuellement faux, et les modèles de la
théorie financière le sont certainement puisqu'ils
n'intègrent pas - jusqu'à présent du moins - larétroaction qui résulte de la modification du
comportement des acteurs au vu des variations de prix. Dans les
modèles financiers existants - c'est le cas en particulier du
modèle de Black & Scholes de cotation des optionsmentionné aux chapitres 8 et 11 - les effets de la rétroactionsont agrégés et redéfinis comme constituant
collectivement un phénomène stochastique,
autrement dit, un phénomène se produisant « au
hasard ». L'analogie sous-jacente est celle de lamécanique statistique ; l'erreur réside bien
entendu dans le fait que le comportement réfléchi,
« orienté », des opérateurs de
marché est assimilé à l'entrechoquement
« insignifiant » de particules. Les pertes
importantes subies par National Westminster en Grande-Bretagne
et par la Banque de Tokyo en février et mars 1997, et
attribuées à des « erreurs de pricing »
sur les options, sont révélatrices d’une maîtrise
perdue dans le remplacement du prix « èvalué
au marché » par le prix « évalué
au modèle » : dans la mesure précise où
le modèle est faux, le risque sera mal apprécié.
Le
plus paradoxal sans doute est que ce sont les mêmes auteurs qui
considèrent d'une part que « le prix est une
information » et d'autre part que « les
variations de prix sont aléatoires » : ou bien en
effet le prix constitue une information (interprétable) et
dans ce cas les décisions qui en découlent, et qui vont
contribuer à modifier ce prix, n'engendrent certainement pas
des variations aléatoires, ou bien les interventions décidées
à partir de l'interprétation du prix conduisent
effectivement à des variations aléatoires de celui-ci
et dans ce cas, la représentation selon laquelle le prix
constitue une « information » est illusoire. La
réalité, comme nous l'avons vu, c'est celle-ci : les
variations de prix constituent quelquefois une information et
quelquefois non, quoi qu'il en soit elles sont interprétées
a priori comme étant significatives et débouchent sur
des comportements qui se manifestent à leur tour en tant que
variations de prix (qui constitueront quelquefois une information et
quelquefois non, et ainsi de suite).
Le
fait que des obligations se vendent et s'achètent aujourd'hui
au comptant et à terme dans des conditions de rétroactionrapide qui encouragent les variations amples de leur prix, signifie
que les taux d'intérêt qui sont inscritsdans ces prix varient dans la même proportion. Or ces taux ne
sont pas fiduciaires, cantonnés à leur seule
logique d'instruments financiers : ce sont les mêmes taux qui
président aux mouvements de capitaux sur lesquels repose
l'économie de la production tout entière : prêts
aux entreprises et prêts aux ménages. L'ironie de la
crise obligataire du printemps 1994 - si l'on s'en tient au rôle
joué par les seules mortgage-backed securities-,
c'est qu'une confiance excessive accordée à des
simulations portant sur le rendement de portefeuilles d’«
obligations foncières », contribua à la
hausse brutale des taux d'intérêt, c'est-à-dire
barra de fait l'accès aux prêts au logement pour un
nombre considérable de candidats aux États-Unis,
provoquant des remous qui, vu la globalisation actuelle de la finance
- sinon de l’économie tout entière, se
répercutent à l'échelle de la planète
tout entière. La queue de la finance remue désormais le
chien de l'économie, jusqu'à lui en donner le tournis.
Une
théorie unifiée
Je
comprends aujourd'hui la question qu'Alain Caillé me posa à
propos de ce qui constitue ici la deuxième partie de l'ouvrage
(Caillé 1994 : 155) de la manière suivante : le modèle
de la formation des prix que j'y propose est-il transposable à
d'autres niveaux de la réalité économique que
celui de la relation en « face à face »
à laquelle il se cantonne à première vue, les
exemples proposés de ventes à la pêche artisanale
étant en effet tous de ce type. Et si ce modèle est
transposable, où se situe-t-il donc par rapport à la
théorisation que propose la science économique ?
mène-t-il à une théorie économique de
substitution ? ou implique-t-il la disparition de la catégorie
même de l'économique, par exemple du fait de son
absorption au sein du politique ou du social ?
Je
résumerai en quelques mots mon argumentation dans la deuxième
partie du livre. J'avais pu constater au cours d'une expérience
de terrain couvrant la plus grande partie du littoral de l'Afrique
Occidentale ainsi qu'une partie restreinte de l'Europe côtière,
que la formation du prix du poisson dans les transactions entre
producteurs et revendeurs n'est pas fonction de la rencontre de puresquantités de marchandises offertes et demandées
mais d'un rapport de force entre acheteurs et vendeurs en présence,
où la qualité de chacun de ceux-ci semble jouer
un rôle crucial dans la formation du prix. J'ajoutais que la
notion de philia introduite par Aristote pour rendre compte du
sacrifice occasionnel de l'intérêt personnel au profit
de la survie du marché lui-même, rendait compte des
comportements effectivement observés.
La
particularité de ces marchés que j'avais eu l'occasion
d'étudier, où le vendeur et l'acheteur s'affrontent en
« face à face » dans des transactions
dites de gré à gré, a pu faire penser que
je faisais du rapport immédiat entre vendeur et acheteur un
élément déterminant du mécanisme mis en
évidence. Telle n'était pas mon intention : si je me
suis penché plus spécialement, d'une part sur le
processus du marchandage, et d'autre part sur celui desententes collectives entre pêcheurs et conserveurs qui
caractérisèrent la pêche à la sardine dans
la Bretagne entre 1910 et 1960, c'est que tous deux présentent
l'avantage analytique de faire affleurer en surface la vérité
de la formation des prix, à savoir que le prix est un effet
de frontière reflétant le rapport de force instantané
entre vendeur et acheteur.
Ce
rapport de force, fondateur du prix, est sans doute plus
immédiatement visible lorsque les parties s'affrontent sans
intermédiation, en « face à face »,
mais il est tout aussi réel - bien qu'invisible - lorsqu'elles
sont représentées à distance par des mandataires
ou mises en scène dans un contexte d'anonymat du vendeur. En
voici un exemple : en octobre 1993, lors d'une vente aux enchères
de biens appartenant à la famille von Thurn und Taxis, tout
objet qui portait les armes ou les initiales de la famille s'est
vendu à un prix de loin supérieur à celui des
estimations préalables à la vente. La Princesse
aurait-elle offert ces objets en « face à face »
à des clients individuels, l'effet de rente aurait été
strictement identique, le rapport de force entre acheteur et vendeur
au sein de l'édifice social étant représenté
sur l'objet par une marque symbolique rappelant l'identité de
la famille qui fut à l'origine de sa création. Plus
explicite encore, la vente des biens de la famille Ferruzzi en juin
1994, à propos de laquelle un administrateur de Sotheby's- organisateur de la vente - observait : « Le nom
Ferruzzi est inclus dans le prix » (Dubois 1994 : 15). Lu
dans la logique du « don » comme l'envisage
Marcel Mauss (1924), le phénomène s'apparente ici à
celui du transfert d'un bien inaliénable, la marque
étant non seulement indélébile mais le
fondement-même du prix de l'objet.
Je
montrais encore dans la deuxième partie consacrée aux
marchés de producteurs, que dans la relation qui s'établit
lors de la vente entre mareyeurs et pêcheurs, le rapport de
force n'est pas tant celui qui existe entre des individualités
que celui qui existe entre des conditions, identifiables ici à
des professions. Bien que le rapport de force entre celles-ci pût
varier dans une certaine mesure lorsque la proportion de vendeurs par
rapport aux acheteurs fluctue lors d'une vente collective
particulière, j'introduisais la notion d'enveloppe
forfaitaire pour définir la manière dont les prix
s'établissent bon an, mal an, entre des parties liées
sur le long, ou en tout cas sur le moyen terme, par un ensemble de
transactions possibles.
Ainsi,
le lien était évident entre le modèle que je
présentais et celui qu'avait proposé autrefois Aristote
: le prix exprime sous forme quantitative le rapport qualitatif
entre le statut du vendeur et celui de l'acheteur (étant
entendu, dans mon interprétation, qu'un rapport de statutsn'est rien d'autre qu'un rapport de force au sein d'un système
social). C'est l'existence de la monnaie qui permet à cette
proportion de qualités de se transformer un jour en quantités
pures, selon le processus exact que Hegel désigne comme celui
de la valeur.
En d'autres circonstances et en l'absence de monnaie susceptible
d'être soumise aux opérations classiques de
l'arithmétique, le qualitatif est condamné à
demeurer du qualitatif et, comme l'avait déjà observé
Baric à l'Ile Rossel, les biens échangés (au
cours d'un processus différé où l'échange
a lieu sous la forme de dettes imbriquées) occupent un rangqui reflète exactement le rang des partenaires de l'échange,
mais celui-ci n'est pas susceptible d'un calcul arithmétique :
il est, en termes mathématiques, ordinal et noncardinal (citée par Gregory 1982 : 23).
Vu
dans cette perspective, le modèle que je présente est
loin d'être « individualiste », les
personnes impliquées dans la détermination du prix pour
une transaction particulière n'interviennent qu'au titre de
membres des groupes auxquelles elles appartiennent et qui sont, dans
la plupart des cas, de conditions inégales. Dans cette
perspective encore, l'économique s'efface devant lesociologique dans la mesure où le prix représente
une proportion entre conditions, c'est-à-dire
entre classes sociales, celles-ci n'étant à leur
tour que l'expression d'un système politique.
Resterait
alors à définir ce qui détermine cet ordre
politique lui-même. Pour éviter une régression
causale à l'infini ou une explication circulaire, certains
(voir Fourquet 1990), n'ont pas hésité à
recourir à l'une de ces hypothèses saturantes qui considèrent l'ordre social comme un donné d'ordre
transcendant ; en l'occurrence, comme incarnant les trois fonctions
indo-européennes de Dumézil, donné que l'on peut
alors être tenté, par un saut devenu aisé,
d'assimiler à quelque nécessité d'ordre
biologique .
Je propose à la place, un modèle explicatif de l'ordre
politique, simplifié sans doute, mais d'un type causal
classique et testable à ce titre : dans une société
moderne de type démocratique (par opposition à une
société du don ou à un système à
castes), ce qui détermine le statut réciproque des
catégories sociales entre elles, c'est la rareté
relative de leurs représentants au sein de l'édifice
social, la rareté s'identifiant automatiquement à une
diminution du risque de défaillance que chacun représente
pour ses partenaires économiques éventuels. En un
raccourci rapide proposé par un petit français vu à
la télévision (5 juin 1994), ce qui constitue l'intérêt
de la reine d'Angleterre, c'est qu'« on n'en voit pas
souvent ».
Evitant
ainsi toute suture quant à l'explication du politique,
ou toute détermination circulaire de l'économique, du
sociologique et du politique, il est possible de développer ce
qu'Alain Caillé appelle « théorie
restreinte », « théorie généralisée »
et « théorie générale » de
l'économique - ou du moins des faits dont la science
économique rend compte traditionnellement, à savoir,
les phénomènes résultant de l'interaction
humaine et où des choses matérielles ou immatérielles
circulent en fonction d'un nombre qui leur est attaché et
qu'on appelle leur prix.
La
« théorie restreinte » constitue un
point de départ nécessaire parce qu'elle est la plus
simple analytiquement. Elle rend compte d'un cas-limite : celui oùle prix ne varie pas. Par comparaison, la « théorie
générale » rend compte du cas où le
prix oscille, et la « théorie généralisée »,
du cas où le prix vibre de manière inquiétante.
La
« théorie restreinte », à mon
sens, est exactement celle que l'on trouve formulée par
Aristote, c'est celle qui rend compte des phénomènes
que l'on peut observer au sein d'une structure sociale figée
par un ordre social hiérarchique et pratiquement stable.
En-deça du cadre social de la Grèce antique, au sein
des sociétés de type « circum-Pacifique »,il n'y a pas d'économique au sens où je l'entends
puisqu'il n'y a pas de prix (du moins au sein de la politieelle-même : comme l'a montré Godelier à propos
des barres de sel échangées par les Baruya, il est
toujours possible de vendre et d'acheter aux « non-hommes »
de la périphérie ; Godelier 1973 : 128). L'absence de
prix y est liée à la non-simultanéité de
l'échange, comme le fait observer Gregory, une économie
fondée sur le don est en réalité une
économie fondée sur la dette (Gregory 1982 :
19).
Dans
les sociétés « circum-Pacifique »
l'ordre politique est stable mais non-hiérarchique : les
personnes sont équivalentes et ce sont les objets qui sont
hiérarchisés. Avec Aristote au contraire, on se trouve
de plain-pied dans l'univers du prix : ici ce sont les
personnes qui sont hiérarchisées tandis que les objets
sont équivalents dans les proportions données
qu'exprime leur prix comme quantité de l'étalon-monnaie.
Du coup ce ne sont plus des biens à proprement parler qui sont
échangés, mais des marchandises.
Dans
la Grèce antique, la détermination du prix est unique.
Il n'y a donc pas place chez Aristote pour un marchandageentre acheteur et vendeur, et le fait que la transaction ait lieu
selon toute vraisemblance en « face à face »
est indifférent à la fixation du prix. En réalité,
la qualité des personnes ne leur est pas propre à titre
individuel, il n'en disposent qu'en tant que dépositaires
d'une qualité qui est celle, collective, de leur classe
sociale. Si nous appelons la théorie du prix d'Aristote,
« théorie restreinte » de l'économie,
la notion d'un statut réciproque stable de l'acheteur
et du vendeur lui est centrale.
La
« théorie généralisée »
de l'économique est alors celle qui s'applique aux sociétés
comme les nôtres où le statut réciproqueest en évolution constante : faute de pouvoir encore
déterminer avec précision, dans chaque cas
d'association, le risque que se font courir l'une à l'autre
les parties lorsqu'elles contractent, la formule universelledu loyer remplace aujourd'hui souvent celle, particulariste,
du métayage. Formule « universelle »
au sens où tout locataire potentiel paie le même loyeren échange de la mise à sa disposition d'une ressource,
mais formule qui méconnaît du coup le risque de
défaillance effectif de la contrepartie, à
partir d'un pari portant sur la « dilution »
statistique du risque dans l'ensemble du corps social.
Laloi de la « théorie généralisée »
est alors la suivante : le rapport de force entre les catégories
sociales n'étant plus nécessairement connu de façon
sûre, il est souvent évalué, ce qui veut dire que
sa réalité est générée par les
représentations subjectives de ce qu'il est. Ces
représentations se fondent sur la rareté apparente des
personnes qui constituent ces catégories sociales, autrement
dit sur une appréciation de la concurrence interne existant en
leur sein comme mesure du risque que ses représentants font
courir à leurs contreparties dans des transactions de type
commercial. Cette évaluation de l'interchangeabilité du
partenaire potentiel est soumise à des corrections successives
qui se répercutent dans le prix comme oscillations.
La
« théorie générale de l'économique »
est celle qui vaut tout spécialement pour les marchés
financiers. Ici les deux partis, celui des acheteurs et celui
des vendeurs ne renvoient plus à des conditionsdont les membres seraient reconnaissables, ni même à des
catégories en recomposition permanente mais lente :
l'appartenance à l'un ou l'autre des deux groupes est en effet
susceptible de se modifier de manière quasi-instantanée.
Le rapport de force qui détermine à quel nouveau
niveau le prix en vibration constante va s'établir est celui
que définissent ceux qui viennent de vendre ou d'acheter et
qui gagnent ou qui perdent parce que les prix montent ou baissent,
« sortant de position » soit en prenant leur
profit, soit au contraire en limitant leur perte.
Laloi de la « théorie générale »
de l'économie est ici la suivante : le rapport de force
entre les parties s'évalue par la rareté relative des
vendeurs et des acheteurs (comme l'avait établi la « théorie
généralisée »), mais celle-ci à
son tour n'étant pas nécessairement connue, elle est
estimée à partir de modèles (cadres de
représentation) divers, certains de type scientifique car
fondés sur la cause (analyse fondamentale), d'autres
apparentés à la divination car fondés sur le
signe (analyse technique) ; l'incertitude quant au rapport de
force entre acheteurs et vendeurs conduit à des
représentations rapidement revisées, les prix
n'oscillent plus comme dans les situations dont rend compte la
« théorie généralisée »
: dans la « théorie générale »
de l'économique, les prix vibrent dangereusement.
Je
pense être désormais en mesure de répondre à
la question d'Alain Caillé : où se situe donc le modèle
de la formation des prix que je propose ici, dans le prolongement
d'Aristote, par rapport à la réflexion théorique
en économie ? mène-t-il à une théorie
économique de substitution ? ou implique-t-il ladisparition de la catégorie même de l'économique,
par exemple du fait de son absorption au sein du social ou du
politique ?
Le
cadre dans lequel l'ensemble des faits dits « économiques »
se situe est, me semble-t-il, celui d'une physique de
l'interaction humaine. Cette physique « sociale »,
tout comme la physique classique opère sur un univers
structuré à divers niveaux : atome de l'individu,
molécule de la catégorie sociale, cellule de
l'institution, corps de la nation, etc. Aucun de ces niveaux n'est
indépendant des autres (ce qui revient à dire qu'une
explication réductionniste existe toujours de droit),
mais manifeste des propriétés émergentes,
c’est-à-dire neuves et supposant une logique propre mais
nécessairement compatible avec les contraintes imposées
par les niveaux inférieurs.
Réductionnisme
de droit du fait que la cellule demeure constituée de
molécules et la molécule elle-même d'atomes. Dans
les termes de Caillé : « même au sein de la
modernité la plus achevée, à un moment ou à
un autre, sous une forme ou sous une autre, les relations
impersonnelles sont toujours médiées par des relations
personnelles "face à face" » (Caillé
1994 : 155). Mais aussi, relative autonomie : un prix ne se constitue
pas de la même manière de personne àpersonne ou de Banque Centrale à Banque
Centrale. Même si ce sont des personnes de chair et de sang
qui négocient, et en fin de compte concluent, une transaction
entre Banques Centrales, elles ne le font que mandatées et
parlent au nom de l'institution qui les mandate et leur discours
reflète non le rapport de force qui existe entre elles en tant
que personnes mais celui qui existe entre les nations dont elles sont
les mandataires.
C'est
cette irréductibilité « en dernière
instance » de la relation en « face à
face » qui permet que la philia aristotélicienne
puisse toujours intervenir comme garante de la survie du marché
en tant que tel. Au chapitre 6, j'ai proposé quelques exemples
de l'expression de la philia dans des cas qui relèvent
de ce que je viens de définir comme la « théorie
généralisée de l'économique »
; j'ai eu depuis l'heureuse surprise d'enregistrer des faits
semblables de sacrifice de l'intérêt personnel au profit
de la survie du marché en soi dans des cas qui relèvent
de la « théorie générale »
: sur les marchés financiers précisément. Voici
un exemple admirable emprunté à un entretien accordé
par Bill Lipschutz à Jack D. Schwager : « [...]
J'ai raccroché le téléphone et j'ai réfléchi
pendant quelques minutes. Je me rendais compte que si je maintenais
la transaction je [...] menais [le courtier] à la faillite -
une conséquence qui aurait était négative pour
la bourse et tragique pour le produit [options de change], que
nous commencions tout juste à traiter avec des volumes
significatifs. J'ai appelé le courtier et je lui ait dit
"Annule toutes les transactions après les cinquante
premières". [...]
-
Est-ce que vous avez décidé de donner sa chance aumarket maker parce que son erreur était flagrante ? Ou
bien parce que cela aurait pu mettre en danger la survie d'une bourse
et d'un produit naissants ?
-
C'était une décision à long terme basée
sur l'idée que ç'aurait été mauvais pour
mon business de maintenir la transaction.
-
Mauvais pour votre business, de quelle manière ?
-
Mon business de faire du trading d'options de changeétait en plein boum, et la Bourse de Philadelphie était
l'endroit où je passais mes ordres.
-
Donc vous l'avez fait plutôt pour protéger la bourse ?
-
Non, pour me protéger moi-même.
-
Pour protéger le marché.
-
Oui, c'est ça.
-
Donc, imaginons, si la bourse avait existé depuis dix ans, si
le volume avait été énorme, et que cette
opération n'ait eu aucune conséquence pour la survie de
la bourse, vous auriez pris une décision différente ?
-
Affirmatif. Ce n'était pas un acte de charité. »
(Schwager 1992 : 32 & 34).
Fondamental
à l'économique est pour moi le fait que des choses
matérielles ou immatérielles circulent par la voie de
l'échange et que ces choses circulent dans une proportion
particulière : tant de X contre tant de Y dans le troc,
tant de biens Z contre tant de monnaie dans le système
marchand. Cette proportion, c'est le prix : le prix de X par
rapport à Y dans le troc, et le prix ramené à
l'étalon or ou évalué en une monnaie fiduciaire
dans le système marchand. Ce prix, je l'ai caractérisé
comme phénomène de frontière entre les
partenaires de l'échange, et ceux-ci, comme je l'ai dit,
peuvent se situer à différents niveaux du tissu social,
atomique, moléculaire, cellulaire ; etc. Ce prix n'est stable
que dans un seul cas de figure : lorsqu'il n'existe qu'un nombre
prédéfini de parties échangistes et que
celles-ci font partie d'un ordre immuable. Ce cas se rencontre dans
un certain nombre de sociétés fermées comme les
sociétés à castes ou celles du type australien
ou mélanésien. Lorsque Chris Gregory synthétise
d'un coup Marx et Lévi-Strauss en affirmant qu'en
Nouvelle-Guinée un terme de parenté est un prix,
il pose le premier pas révolutionnaire d'une physique de
l'interaction humaine, au-delà de Marcel Mauss(Gregory 1982 : 67).