4 principes et 9 propositions II – Le niveau des principes

Imprimés, les Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières de Frédéric Lordon font quatorze pages. J’avais donc le choix : j’écrivais les 28 pages (au moins) de commentaires que son texte m’inspirait ou bien je réagissais à chaud : j’amorçais la pompe en proposant quelques éléments de discussion et on démarrait à partir de là. C’est cette seconde approche que j’ai choisie.

Bernard, qui avait été l’un des premiers à réclamer un débat autour des 4 principes et 9 propositions, se dit déçu de mes quatre points rapides et pour s’assurer de ne pas rester sur sa déception, il me provoque en caricaturant mes quatre points, je le cite sur le premier :

On ne peut rien faire au niveau européen (?), et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable (pourquoi ?)

Ai-je dit qu’on ne pouvait rien faire au niveau européen ? Ce que j’ai écrit, c’est ceci :

1) la finance est d’ores et déjà globale et il ne me paraît ni possible, ni souhaitable, de vouloir la réformer à la seule échelle de l’Europe ;

Ce que j’affirme, c’est que des questions comme la mise au pas de l’effet de levier, le négoce des produits dérivés ou la titrisation des crédits, ne peuvent plus se traiter à une échelle nationale ou continentale. Va-t-on interdire les futures de produits céréaliers en Europe, et permettre à la spéculation dont ils sont l’objet de se regrouper aux États–Unis – quitte à encourager les courtiers européens qui voudraient continuer de spéculer sur ces produits à s’exiler ? Pour quel bénéfice ? Pour avoir le droit de se draper dans sa dignité offensée ? Pour pouvoir dire : « La spéculation sur le maïs et le riz, ce n’est plus nous : nous avons fait amende honorable » ? Et quid des céréaliers européens qui avaient l’habitude de s’assurer contre les fluctuations spéculatives du prix de leurs produits par une vente à terme ? C’est ce qui m’a motivé à écrire :

3) les produits financiers dérivés jouent un rôle d’assurance très positif sur les marchés à terme ; interdire tous les dérivés, sous prétexte qu’ils permettent également des paris directionnels, me paraît excessif : seuls ces derniers sont en cause ;

Est-ce à dire que je considérerais que le bilan des produits dérivés est « globalement positif » – pour reprendre les terme de Bernard ? Pas du tout ! L’activité de couverture est aujourd’hui noyée sur les marchés dans le flot des positions spéculatives directionnelles, lesquelles se contentent de parier à la variation du prix sans se soucier du tout si celui–ci est à la hausse ou à la baisse – et ceci tout simplement, parce que la nature du produit leur est parfaitement indifférente. Les traders prennent position sur les Treasury Bonds américains, sur l’or, sur le CAC40, sur le taux de change dollar / yen et que sais-je encore, mais tout cela pourrait tout aussi bien s’appeler A, B, C, D… ce sont des jeux abstraits auxquels jouent les traders au nom de leur banque : des jeux abstraits qui présentent la particularité bizarre que des gens puissent mourir de faim dans un coin de brousse ou dans un bidonville s’ils devaient tourner mal.

Le fait que l’activité légitime de couverture et les paris directionnels aient lieu simultanément et au même endroit est dû à l’existence pour ces contrats à terme d’un marché organisé : à partir du moment où ils peuvent être revendus et rachetés par d’autres tant qu’ils n’ont pas atteint leur terme mensuel ou trimestriel, cela permet aux spéculateurs qui n’en ont rien à foutre du produit, de venir jouer dans la même cour de récré que ceux pour qui le produit compte vraiment parce qu’ils sont eux les représentants de l’économie réelle. Et c’est pourquoi il n’est pas possible de simplement clamer haut et fort : « A partir de demain, on interdit ! » : il faut faire dans la subtilité, dans la nuance – quitte à se faire traiter de mollasson.

Dans Tirer les conclusions qui s’imposent qui a paru dans La Tribune le 20 mars, j’écrivais :

Les ressorts de la tendance à l’emballement et de l’« effet domino » sont connus : les prix spéculatifs qui décollent de la valeur de leurs fondamentaux, l’effet de levier qu’autorise l’emprunt, ainsi que les produits dérivés qui encouragent les paris directionnels sur l’évolution des marchés financiers. Est-ce à dire qu’il faille fixer les prix ? La mesure serait certainement excessive. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’il ne faille en fixer aucun ? Prohiber l’emprunt serait excessif. Mais interdire certains usages des sommes empruntées ne le serait peut-être pas, en particulier si l’usage envisagé était précisément de spéculer sur les prix. Prohiber les produits dérivés serait excessif et même malvenu puisqu’ils favorisent les stratégies de couverture qui réduisent les risques accompagnant les variations de prix. Mais faut-il pour autant autoriser les positions « nues » sur les dérivés qui créent artificiellement du risque là où il n’y en avait pas ?

Bien entendu, « faire dans la nuance », ça peut aussi vouloir dire mettre des emplâtres sur des jambes de bois : faire voter de nouveaux règlements qui ajoutent une virgule ici et un point virgule là, et que le gouvernement suivant s’empressera d’ailleurs de faire sauter. Et c’est pour cela que je propose personnellement que l’on règle toutes ces questions à un niveau plus élevé : au niveau des principes, en en faisant les articles d’une constitution pour l’économie, comme dans notre projet de réforme de la monnaie :

Dans une perspective assurantielle, les banques ont le droit de couvrir leurs positions mais les positions nues, équivalentes à des paris directionnels sur l’évolution des marchés, leur sont interdites.

C’est court, c’est bref et ça restitue aux produits dérivés leur finalité originelle, sans toutefois les interdire. Au niveau des principes cela pourrait se formuler ainsi :

L’activité économique de la nation n’est pas ouverte aux paris.

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Les Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières de Frédéric Lordon

Certains d’entre vous m’encouragent à ouvrir un débat relatif aux Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières de Frédéric Lordon, reproduits samedi par Contre Info.

Ces principes et ces propositions m’ont paru intéressants et « dans l’ensemble », j’y souscrirais, si certains amendements étaient possibles. Quelques remarques, trop rapides – parce qu’il faudrait traiter chacun de ces sujets de manière beaucoup plus approfondie – mais qui vous paraîtront familières si vous avez l’habitude de me lire ici :

1) la finance est d’ores et déjà globale et il ne me paraît ni possible, ni souhaitable, de vouloir la réformer à la seule échelle de l’Europe ;

2) le problème que soulèvent les salles de marché des établissements financiers est lié aux opérations qu’elles passent, et non au mode de rémunération des traders ;

3) les produits financiers dérivés jouent un rôle d’assurance très positif sur les marchés à terme ; interdire tous les dérivés, sous prétexte qu’ils permettent également des paris directionnels, me paraît excessif : seuls ces derniers sont en cause ;

4) la titrisation fluidifie la circulation des capitaux, c’est–à–dire la mise en contact de ceux à même de faire des avances et de ceux capables de les faire fructifier ; sous la forme où elle existe aujourd’hui, elle s’effondre cependant en période de récession du secteur ; est-ce à dire qu’il faille l’interdire ? non, il faut en repenser les termes pour en faire un facteur de stabilité ;

etc.

J’ai décidé hier de contacter Lordon, afin d’évoquer avec lui la meilleure manière de faire avancer le débat qu’il a ouvert. Voici le message que je lui ai fait parvenir :

Bonjour,

un ami m’écrit ceci :

Lordon … J’en ai profité pour lui suggérer la possibilité d’un travail de « salut public » en commun des néo–keynesiens, destiné à produire un document d’orientation à l’adresse des politiques.
Il m’a répondu que les différences étaient trop grandes pour élaborer ensemble. Admettons. Et espérons aussi que la crise ne s’aggrave pas à un tel point qu’elle ne fasse regretter rétrospectivement de n’avoir pas su, pas souhaité travailler collectivement pour le bien commun.

J’ignore si je tombe dans la catégorie des gens avec qui vous considérez que « les différences sont trop grandes » mais je suis sensible à l’argument du « salut public » et du bien commun.

Vous écrivez :

Il faudrait être spécialement peu perspicace, ou bien malintentionné, pour ne pas voir que ce schéma n’a rien d’un plan achevé. Il n’est pas complet – bon nombre d’autres propositions pourraient lui être ajoutées –, et il reste à travailler sa mise en œuvre détaillée. Mais la matrice est là.

Je peux vous répondre – sur des points de détail puisque je suis d’accord sur le point de vue d’ensemble – dans mon blog, dans la presse, etc. Si vous êtes prêt à envisager un mode de travail plus directement « collaboratif » entre vous et moi, ayez la gentillesse de me le faire savoir.

Bien à vous,

Paul Jorion

Lordon m’a répondu un peu plus tard. Je ne reproduis pas sa réponse sur la première partie, disons que j’ai dû toucher une corde sensible parce qu’il a des paroles très peu amènes pour un certain nombre de personnes que je considère personnellement comme apportant une contribution très positive au débat actuel sur la finance. Lordon rejette sans équivoque toute idée de collaborer avec eux.

Sur la manière dont je pourrais personnellement faire avancer le débat qu’il a ouvert, il me répond ceci :

Quant aux actions communes, il ne me semble pas y être complètement rétif : j’ai pris l’initiative avec quelques personnes de lancer une pétition contre la déréglementation financière. N’hésitez pas à la signer (www.stop-finance.org) si vous vous y reconnaissez ! Vous y verrez le type de bien commun que nous y défendons. Comme vous le savez, le problème c’est que tous n’ont pas le même !

Je lis – peut-être à tort – une fin de non–recevoir dans sa réponse. Il faudra quoi qu’il en soit lancer le débat sur ces Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières de Frédéric Lordon, sans espérer qu’il s’agisse d’un réel dialogue avec lui. Comme nous avons déjà prouvé avoir une excellente capacité à clarifier et à faire avancer les choses, je propose que nous n’hésitions pas ! Je ferai moi, comme à mon habitude : je commenterai vos commentaires et quand il me semblera important de faire le point par un texte plus long et mieux argumenté, je consacrerai un billet à la question.

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Quiet days in Santa Monica

Ce matin, Adriana travaillait mais j’ai eu envie d’une belle promenade, d’une parenthèse après avoir été à la bourre toute la semaine : le bouquin part à l’impression la semaine prochaine et l’entretien jeudi s’est bien passé. Je vous ai raconté ma dernière journée de travail (Grande tragédie et petit drame) mais c’était il y a six mois et l’économie n’est plus ce qu’elle était ma bonne Dame, et mes économies à moi, elles ont fondu. C’était bien agréable tant que ça durait, allez.

Nous habitons à 16 pâtés de maison de la plage, et d’y aller tout droit ça fait déjà un bon kilomètre et demi de marche à pied. Je connaissais le nom de « Santa Monica » avant de venir y habiter mais quand il a fallu choisir un quartier de Los Angeles en 2003, au moment où nous sommes descendus de San Francisco, je me suis souvenu du commentaire grinçant entendu la première fois que j’y étais venu : une référence désabusée à la « République Populaire de Santa Monica ». Dans le contexte du « chacun pour soi » d’une certaine Amérique, ce genre de qualificatif ne peut pas manquer de vous rassurer.

On me demande régulièrement : « Ça ne vous gène pas, cette bienveillance à l’égard des clochards, à Santa Monica ? », et je réponds invariablement : « Non, je trouve ça plutôt sympathique » bien que la plupart soient du genre misanthrope et un peu vociférant. Il y en a un qui dort juste derrière le coin. Dans la journée il est ici ou là à bougonner dans sa chaise roulante. Il dort devant le coiffeur, jusqu’à ce que celui–ci rouvre sa boutique le matin. Il se couche et dresse alors ses deux jambes de bois – qu’il a peintes en vert pomme – comme un rempart entre le trottoir et son corps allongé.

J’arrive à la plage et je vais marcher au bord de l’eau. Encore un peu frisquet : il faudra encore attendre une semaine ou deux avant de pouvoir se baigner. Hier un nageur s’est fait happer par un requin à Solana Beach, juste au Nord de San Diego, à deux heures de route d’ici. Ça arrive malheureusement de temps à autre. Je passe sous le fameux « Santa Monica Pier », l’estacade et son « Luna Park » – comme on disait à l’époque d’Yves Montand. Je suis le rivage du Pacifique sur trois ou quatre kilomètres, jusqu’à Venice Beach.

J’aime bien Venice Beach. Trois enclaves hippy–kitsch ont survécu en Californie depuis 1967 : Telegraph Avenue à Berkeley, le quartier Haight–Ashbury à San Francisco et à Los Angeles, Venice Beach. Au cours des dix dernières années, des étrangers sont venus en Californie, portés par la prospérité de la bulle. Maintenant que la bulle a crevé, ils vont être obligés de repartir. Alors, les vrais Californiens : les Hippies, les surfeurs et les artistes reprendront possession du monde qui leur était destiné. La décroissance, le troc, il ne faudra pas les leur apprendre : ça fait quarante ans qu’ils répètent : ils sont prêts. Les Hippies dans la clandestinité – suivez mon regard ! – vont refaire surface. En six mois, les cheveux m’ont repoussé. Je m’étais demandé pour jeudi – c’est une boîte très classique, très comme il faut – est-ce qu’il faut aller chez le coiffeur ? J’ai choisi la voie moyenne, je lui ai dit : « La longueur, c’est bon : juste un peu rafraîchir ! ». Ils ont été très courtois et sensibles aux temps qui changent : ils n’ont pas bronché.

Au moment où j’arrive sur la digue, je tombe sur un couple dans la trentaine en train de se chamailler, la femme se met à frapper le type : « You’re a fucking drug dealer ! A fucking drug dealer ! » Ambiance, ambiance. Je vais prendre un verre à « On the Waterfront », le café où, au début de Million Dollar Baby, la boxeuse et future euthanasiée est serveuse. En été il y a davantage de monde que dans la bande dessinée de Régis Franc mais l’hiver, c’est mon « Café de la Plage ». La patronne ici est suisse, avec un accent allemand à couper au couteau.

Il y a un autre café un peu plus loin : celui où les Doors ont débuté. Il faut que je vous dise : quand Jim Morrison chante :

C’mon baby, take a chance with us
And meet me at the back of the blue bus
Doin’ a blue rock
C’mon yeah
Kill, kill, kill, kill, kill, kill
This is the end…

n’allez pas incriminer l’abus de substances intoxicantes : les bus à Santa Monica, ils sont vraiment bleus.

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Encore Allais

On continue de m’envoyer des courriels où l’on s’interroge : comment puis–je être à ce point borné que je ne comprenne pas que les banques commerciales créent de l’argent ex nihilo ? Ma réponse est, comme vous le savez, que les banques ne créent pas d’argent ex nihilo et que la croyance qu’elles le font a son origine dans une erreur de raisonnement de Maurice Allais (Le monde enchanté de Maurice Allais), qui compte deux fois la même somme et puis s’indigne. Maurice Allais dit : « J’ajoute les animaux domestiques aux animaux sauvages, puis les animaux de la ferme, et j’arrive à un chiffre plus élevé que celui des animaux de la planète ! Cela prouve que les fermiers créent des animaux ex nihilo : c’est un scandale ! » Je sais, c’est peut–être difficile à imaginer venant de la part d’un « Prix Nobel » d’économie mais ce n’est pas plus compliqué que cela.

Un conseil : ne dites pas « M2 est plus grand que M1, j’exige de voir le responsable ! » ou bien « M3 est supérieur à M2, des têtes doivent tomber ! ». Oui, quelqu’un en est responsable mais c’est l’économiste qui calcule M1, M2 et M3 : ce sont des jeux de l’esprit d’économistes, des jongleries comptables qui présentent un certain intérêt car elles constituent des perspectives différentes sur la masse monétaire mais n’allez pas les prendre trop au sérieux : la même somme est comptée plusieurs fois, comme quand j’ajoute les animaux de la ferme aux animaux domestiques.

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Le Grand Tournant

Je crois que c’est dans une opérette d’Offenbach que les gardes entonnent « C’est nous les soldats du Moyen Âge… ». Ce qui ne manque pas de susciter l’hilarité. Le rire a ici deux origines : celle bien sûr de la caractérisation a posteriori du Moyen Âge mais aussi le fait que l’on se préoccupe peu d’habitude de situer l’époque où l’on vit dans le continuum de l’histoire.

Je ne suis pas sûr de la manière dont il faudrait appeler mon temps. Le qualifier de « Post-Moderne » confirme l’hésitation puisque l’on se contente de constater à quoi il a succédé, trahissant l’incapacité à saisir la manière dont il sera perçu, l’incapacité de déterminer la manière dont évolueront les choses, en mieux ou en pire. Hegel nous assigne le devoir de comprendre notre époque et donc de savoir où elle va. La caractériser est une manière de lui enjoindre où aller. J’hésite cependant entre la motiver par la honte, en l’appelant le « milieu du Moyen Âge » ou par l’encouragement, en la qualifiant de « fin de la préhistoire ».

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Les réserves des banques commerciales américaines – enfin, ce qu’il en reste

Vous vous souvenez de Les courbes de la Federal Reserve mon billet bricolé du 22 mars, lorsque mon blog était en panne. Ça avait l’air affolant : on avait l’impression – au vu des graphiques – que les réserves des banques commerciales américaines s’effondraient rapidement. Je découvrais ensuite – et vous m’aidiez dans cette tâche – une série d’explications nous démontrant que ce n’était pas le cas, qu’il s’agissait d’un simple jeu d’écritures : il fallait en réalité ajouter aux « réserves non-empruntées », les lignes de crédit ouvertes par la Federal Reserve en décembre dernier en tant que Term–Auction Facility (*) et dont les banques commerciales avaient tiré parti. Dont acte.

La Federal Reserve de Saint–Louis avait dû comprendre que l’affolement au vu de ses diagrammes n’était pas de bonne politique puisqu’elle inaugurait récemment un nouveau graphique où les deux chiffres se trouvaient désormais additionnés : la combinaison des « réserves non-empruntées » et des lignes de crédit obtenues par l’intermédiaire du TAF. Voici le nouveau graphique, reprenant les chiffres publiés jusqu’à la fin mars.

Réserves au 1er mars

Je suppose qu’il s’agit toujours d’éviter de s’affoler bien que les réserves aient rapidement baissé de 40 milliards de dollars au 1er janvier à 25 milliards au 1er mars. Admettons.

Mes billets, comme les deux récents consacrés au LIBOR, évoquent souvent des choses dont le reste de la presse ne parle pas beaucoup. Ainsi, savez-vous qui dans la presse française (à part bien entendu Contre Info qui a souvent l’amabilité de reprendre mes billets), a également évoqué l’affaire du LIBOR ? Personne.

Alors voilà. Le graphe précédent reprend les chiffres jusqu’à la fin mars. Les données sur lesquelles reposent ces graphes sont disponibles sur une page-toile de la Fed. On trouve là un chiffre encore plus récent : celui de la moyenne quotidienne pour la quinzaine se terminant le 9 avril. Si l’on ajoute aux « Non–Borrowed Reserves » : –98,981 milliards de dollars, les lignes de crédit obtenues auprès du TAF : 100 milliards de dollars, on obtient le chiffre de 1,019 milliards de dollars de réserves. Celles-ci seraient donc passées de 25 milliards de dollars au 1er mars à 1 milliard en avril. Voici le graphique qui correspondrait. La ligne verticale à droite n’est pas le cadre (je l’ai effacé) mais fait partie du graphique.

Réserves au 9 avril

Ah oui ! Il reste une hypothèse optimiste : que je n’aie rien compris aux chiffres publiés par la Fed !

(*) J’en expliquais le fonctionnement le 15 décembre dans Quand la Fed joue à « ma tante ».

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L’implosion

Anthropologue réputé, expert en Intelligence Artificielle et spécialiste de la formation des prix travaillant dans le monde bancaire, Paul Jorion jette depuis plusieurs années un autre regard sur l’économie, il annonçait ainsi en 2005 ce qui deviendrait la crise des subprimes.

Dans les premières années du XXIème siècle, une bulle se développa au sein de l’immobilier résidentiel américain. L’appréciation rapide du prix des maisons permit à des emprunteurs peu fortunés, regroupés au sein du secteur subprime, d’accéder au statut envié de propriétaire. La bulle requérait un flux constant de nouvelles recrues et quand celles–ci firent défaut en 2006, la bulle éclata : les prix de l’immobilier stagnèrent avant de partir à la baisse. Les emprunteurs subprime qui ne pouvaient faire face à leurs engagements sans une appréciation constante du prix de leur logement se retrouvèrent rapidement en situation délicate. La mise sur le marché de leurs logements saisis ne fit qu’aggraver la crise.

L’industrie financière s’était d’abord adaptée passivement à la bulle, elle la facilita ensuite en mettant au point de nouveaux types de prêts. La titrisation permit de regrouper des collections de plusieurs milliers de ces prêts sous la forme d’une obligation classique vendue à des investisseurs éparpillés à la surface du globe. Quand un nombre important d’emprunteurs subprime jetèrent l’éponge, ces obligations tombèrent sous la barre de la rentabilité, entraînant des pertes considérables pour les établissements financiers qui les détenaient dans leur portefeuille. Affaiblis, ceux–ci accordèrent de moins en moins de prêts, provoquant un tarissement du crédit qui ne tarda pas à affecter l’économie réelle dont la vitalité repose sur l’accès à ces capitaux.

L’implosion

En librairie, le 21 mai.

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LIBOR II ou Mauvaise nouvelle pour les subprimes

Regardez ça, c’était publié dans le Wall Street Journal d’hier : c’est l’évolution des taux LIBOR 3 mois entre mercredi et vendredi. Le taux a grimpé de 0,17% en deux jours. Rien ne s’est passé entretemps, sinon que la British Bankers’ Association a dit qu’on allait punir ceux qui mentaient. Comparez le saut opéré en deux jours : 0,17 %, avec l’écart constaté mardi (à valoir pour la journée de mercredi) entre les différents taux communiqués par les 16 banques dont le chiffre est combiné dans le LIBOR 3 mois : 0,04 % – la situation que j’évoquais dans L’affaire du LIBOR. HBOS, annonçait alors le taux le plus élevé avec 2,76 %, et CitiGroup, le plus bas, avec 2,72 %. L’écart entre eux était donc minime par rapport au réalignement observé sur deux jours. C’est donc clair : ils mentaient tous.

 LIBOR 18 avril 2008

Pas trop naïf dans mon vieil âge, j’en avais envisagé l’éventualité puisque j’écrivais dans mon billet de jeudi : « Evidemment… si plus personne ne fait plus confiance à personne, tout le monde aura intérêt à mentir et les taux LIBOR publiés ne voudront plus rien dire ». Tout le monde mentait, ce qui semble suggérer qu’effectivement plus personne ne fait confiance à personne et que chacun se voit exiger par chacun des autres un taux beaucoup plus élevé qu’il n’ose l’avouer. C’est ce qui faisait dire avec beaucoup de perspicacité à un ami : « Pourquoi les banques ne communiquent-elles pas plutôt le taux qu’elles exigent des autres, plutôt que celui qu’on leur consent ? » Sous-entendu, « cela leur éviterait de mentir ! ». Il y avait cependant une entente tacite et elle aurait sans doute survécu à ce renversement de perspective – si la peur de la punition, et de l’opprobre, n’avait prévalu.

Est-ce que mon analyse de l’autre jour tient toujours, quand je distinguais CitiGroup du lot ? Pas vraiment : les 0,04 % entre HBOS et CitiGroup mercredi sont une peccadille, comparés aux 0,17 % du réalignement en deux jours. Il faut alors que j’étende ce que ce disais de la banque commerciale américaine numéro 2 ou 3, à l’ensemble de la liste : en biaisant le chiffre, chacun cherche à cacher la difficulté qu’il a à obtenir en ce moment du financement, c’est-à-dire, cherche à cacher sa précarité actuelle.

Qu’est-ce qui garantit alors que les chiffres publiés vendredi soient les bons ? Rien : ils en sont peut-être encore tous à tâter le terrain et à s’observer l’un l’autre. Certains analystes affirment que le vrai niveau est de 0,3 % ou 0,4 % plus élevé que celui annoncé mercredi et on aurait encore la moitié du chemin à parcourir pour atteindre la vérité des taux. Une chose est sûre en tout cas : quand la vérité aura été rétablie, les efforts consentis récemment par les banques centrales pour aider les consommateurs, en baissant les taux à court terme, auront été réduits à néant : si le LIBOR 3 mois gagnait 0,17 % en deux jours, celui à 6 mois gagnait en effet 0,33 % sur la semaine écoulée. C’est sur ce LIBOR 6 mois qu’est indexé aux États–Unis le taux des prêts hypothécaires « 2/28 ARM », plus connus sous le nom de subprime.

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La science économique et les temps qui sont les nôtres

Alain Caillé a publié dans le numéro 30 de La Revue du MAUSS semestrielle un Manifeste vers une économie politique institutionnaliste. Le 31 mars, il appelait ses amis du MAUSS (dont je suis) à signer ce manifeste s’ils ne l’avaient déjà fait, tout au moins, précisait-il, « ceux d’entre vous qui sont économistes ». Cette restriction me faisait tiquer et j’entendais y répondre, quand, le lendemain, Alain faisait circuler une lettre que lui avait écrite Christian du Tertre. Plus tard dans la journée du 1er avril, je faisais parvenir à Alain, aux MAUSSiens et à Christian, le message suivant :

Alain,

Une critique amicale (qui s’adresse aussi à Christian du Tertre). Tu écris à propos de l’appel à la signature d’un « Manifeste pour une économie politique institutionnaliste » : « Ça serait bien que ceux d’entre vous qui sont économistes et ne l’ont pas encore fait le fassent ». Je comprends ton souci de fédérer les économistes qui n’appartiennent pas à cette « école de Chicago » qui tient aujourd’hui le haut du pavé. Ce ne serait pas une mauvaise chose en effet pour ceux qui sont « ailleurs », qu’ils serrent les rangs s’ils veulent gagner un peu de pouvoir dans l’université et dans la recherche. Mais le fait-même qu’il faille faire des appels du pied après tant d’années de cohabitation acrimonieuse entre eux me rappelle qu’il est bien tard car cela fait quoi ? vingt ans ? trente ans ? que les « institutionnalistes » sont là, penchés au bord d’un nouveau paradigme, paralysés et incapables de faire le saut ! La crise dans laquelle nous sommes aujourd’hui plongés était prévisible et je ne leur ferai pas l’insulte de penser qu’ils ne l’ont pas vu venir mais qu’ont-ils dit ? je les ai vus pour ma part muets comme des carpes !

Il existe en Amérique une valeur sympathique, l’importance de donner à celui qui a échoué une deuxième chance, et c’est pour cela que je n’exclus pas les économistes du nombre de ceux qui doivent – car la chose est maintenant urgente – être à l’origine d’un nouveau paradigme pour l’étude des phénomènes économiques. Mais je crois qu’il serait judicieux que tu fasses appel à toutes les bonnes volontés. Pour mettre à une nouvelle sauce une vieille rengaine : l’économie est trop importante pour qu’on la laisse aux seuls économistes.

Merci,

Paul

Le 3 avril, Christian du Tertre réagissait à mon message par une deuxième lettre, également très importante. Il m’a aimablement autorisé à reproduire ici ses deux lettres.

Bien entendu, les problèmes institutionnels des économistes français ne sont pas nécessairement les miens mais il existe à nos préoccupations une partie commune tout à considérable qui justifie mon implication.

Lettre envoyée à Alain Caillé, le 1er avril 2008.

Cher collègue,

nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises sans nous connaître très bien. Je trouve l’idée d’un manifeste pour une économie politique institutionnaliste extrêmement importante. Cette initiative me donne l’occasion de revenir sur certains enjeux de notre communauté scientifiques et éthiques.

Nous sommes dans une période charnière où des ouvertures et de nouveaux combats se présentent qui ne sont pas perdus d’avance :

– les dispositifs institutionnels de la recherche et de l’enseignement supérieur, notamment en France mais aussi en Europe, sont en train d’être ébranlés. Cela peut être l’occasion de faire évoluer les choses si nous ne restons pas figés sur des positions de principes abstraits de « défense de la recherche » ou de « défense de l’université ». Il faut changer la recherche et changer l’université sur la base de processus discutés entre nous, sur des principes de collégialité, de rapport à la société, de rapport au réel de notre travail de chercheur. Nous avons besoin de critiquer et de proposer ;

– la période est charnière, également, pour des raisons de générations, de transmission de valeur et de problématiques de recherche. Un petit bilan rapide et un peu sévère me laisse penser que : un grand nombre de professeurs sont en train de partir à la retraite ou sur le point de partir. La situation actuelle est, pour eux, la dernière occasion de se rendre utiles. La génération des professeurs de cinquante ans est beaucoup moins nombreuse et a peu percé sur le plan théorique ; elle est de plus mal organisée, la concurrence qui s’est installée entre eux ayant laissé des traces. La génération des professeurs de quarante ans est, selon moi, à la dérive ; dans son ensemble, elle a sacrifié le fond critique des approches institutionnalistes pour passer sous les fourches canoniques des économistes néoclassiques et matheux. Les maîtres de conférences qui ont dépassé la cinquantaine et la soixantaine sont souvent « cassés » et dispersés ; les plus jeunes (quarante ans) essaient de se construire un parcours, mais c’est très difficile, pour eux car ils manquent d’appui, notamment institutionnels. Les plus jeunes, encore (trentaine) sont attirés par la portée heuristique et critique des problématiques institutionnalistes, mais se trouvent souvent confrontés aux difficultés de l’intégration dans l’institution universitaire compte tenu du poids de la pensée orthodoxe. En conclusion, la situation n’est pas brillante, mais pas désespérée si on avance avec lucidité et persévérance en prenant une semi autonomie vis-à-vis de l’institution actuelle.

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L’affaire du LIBOR

Hier la presse se faisait largement l’écho d’un article paru le matin–même dans le Wall Street Journal qui évoquait une suspicion grandissante vis–à–vis du LIBOR. Ceux d’entre vous qui ignorent ce qu’est le LIBOR liront avec intérêt le paragraphe qui suit extrait d’un de mes billets de décembre dernier : Quand la Fed joue à « ma tante », les autres pourront le sauter allégrement pour aller droit au scoop.

Le LIBOR est le London Inter–Bank Offered Rate, un ensemble de taux de référence à court terme pour les opérations en dollars entre banques en–dehors des États–Unis, calculé à partir d’opérations ayant effectivement eu lieu le jour précédent. Le LIBOR est important pour les organismes financiers américains du fait que le taux auquel ils empruntent eux–mêmes est ou bien fixé sur le LIBOR par ceux qui leur avancent des fonds, ou se rapproche en tout cas davantage dans la pratique de celui–ci que du taux des « Treasuries », en raison en particulier du fait que les autorités américaines ont cessé d’émettre des « notes », des bons du Trésor à un an. Le fait que le LIBOR reflète le loyer de la dette pour les banques elles–mêmes les a encouragées à indexer les prêts qu’elles consentent sur celui–ci plutôt que sur les « Treasuries » ; à ceci s’ajoute que les instruments de dette qu’elles émettent, et en particulier les Residential Mortgage–Backed Securities, adossées à des prêts immobiliers, trouvaient de plus en plus souvent preneur sur les marchés internationaux et que les opérations de « couverture » du risque de taux qu’elles présentent s’effectuaient plus aisément dans ce contexte.

Pour comprendre la suite il faut aussi se rappeler que moins on vous fait confiance, plus, bien entendu, le taux qu’on exige de vous lorsqu’on vous prête est élevé. Il faut savoir aussi qu’un taux LIBOR pour une maturité, une durée, particulière, de 6 mois par exemple, est calculé de la manière suivante : on demande à seize banques quel taux est exigé d’elles lorsqu’elles empruntent pour une durée particulière sur le marché des capitaux ; on élimine alors les quatre valeurs les plus élevées de la liste, ainsi que les quatre taux les plus faibles et on fait la moyenne des huit du milieu. Le Wall Street Journal en donne un exemple, que je reproduis ici. Il s’agit du LIBOR de maturité 3 mois, publié hier mercredi.

Calcul du LIBOR

Donc la nouvelle d’hier, c’était que certaines banques se plaignaient que certaines autres trichaient à la baisse, autrement dit, citaient des taux plus bas que ceux qui sont réellement exigés d’elles. Le résultat en étant que les taux LIBOR publiés sont plus faibles que ceux réellement pratiqués.

La nouvelle était plutôt bonne pour les consommateurs puisque, comme on l’a vu, les taux qui leur sont consentis sont le plus souvent indexés sur le LIBOR. Mais pourquoi une banque mentirait-elle à la baisse ? Parce que si les autres ne lui font plus confiance, elles augmentent le taux qu’elles exigent d’elle. Une banque pourrait donc mentir à la baisse pour cacher que les autres ne lui font plus confiance.

Hier, je me grattais la tête, et ceci en raison du système de calcul du LIBOR : en ignorant les 4 données les plus élevées et les 4 les plus faibles, le système est relativement bien protégé contre les manipulations puisqu’à la limite il peut s’accommoder de 50 % de menteurs tout en restant fiable. Evidemment… si plus personne ne fait plus confiance à personne, tout le monde aura intérêt à mentir et les taux LIBOR publiés ne voudront plus rien dire.

Attachons-nous maintenant aux détails. D’abord, qui se plaint ? Selon le Wall Street Journal, Paul Callelo, le P–DG de la banque d’affaires du groupe Crédit Suisse aurait déclaré récemment : « Nous ne pouvons continuer à baser un nombre considérable d’opérations de produits dérivés sur un indice qui aurait des problèmes de crédibilité. C’est là une situation sérieuse qu’il s’agit de résoudre ». Crédit Suisse est l’une des rares banques ayant réussi à retirer son épingle du jeu dans la crise des subprimes. Cherchez Crédit Suisse dans l’exemple du Wall Street Journal : c’est le numéro 2 en partant du haut. Il s’agirait donc d’une banque qui s’en est relativement bien tiré et dont on aurait pourtant exigé récemment l’un des taux les plus élevés pour une maturité de 3 mois.

Ensuite, qui vient tout en bas de la liste ? CitiGroup, l’ex–numéro 1 des banques commerciales américaines, rétrogradée aujourd’hui au 2ème, voire même au 3ème rang après Bank of America et J.P. Morgan Chase, ayant subi des pertes de 6 milliards de dollars au 3ème trimestre 2007 et de près de 10 milliards au 4ème, et au premier rang des firmes affectées par le fiasco des Structured Investment Vehicles (SIV) et ayant tenté de les sauver dans l’opération avortée du Master–Liquidity Enhancement Conduit (MLEC).

Au vu des résultats récents de CitiGroup, on aura compris la question que les autres banques doivent se poser à son propos : « Comment est–il dieu possible qu’une banque dans la situation précaire où se trouve aujourd’hui CitiGroup soit celle à qui ses consoeurs feraient le plus confiance ? » La Banque d’Angleterre et la British Bankers’ Association, qui s’assurent du bon fonctionnement du LIBOR calculé chaque jour par Reuters, ont promis d’éliminer de la liste des 16 tout tricheur pris la main dans le sac. Le nom des membres du comité chargé de l’examen des données soumises récemment est, nous dit–on, tenu secret pour éviter qu’ils ne deviennent la cible de lobbys. Etre désigné de cette manière à l’opprobre public ne constituerait pas, c’est le moins qu’on puisse dire, une bonne publicité ! Les dirigeants de la Fed, désormais officiellement en charge d’assurer le sauvetage de tout organisme financier en détresse aux États–Unis, doivent en avoir des sueurs froides !

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Un nouveau paradigme doit être en prise avec le monde tel qu’il est

Un débat se tient en ce moment dans le cadre du groupe de discussion du MAUSS (Mouvement Anti–Utilitariste dans les Sciences Sociales) sur technologie et écologie. Je réponds ici à une lettre de Fabrice Flipo qui a eu l’amabilité de m’autoriser à la reproduire ici, à la suite de mon texte. Comme vous le verrez, la lettre de Fabrice est elle–même sa réponse à un message de Jean–Paul Vignal dont vous connaissez déjà les thèses.

Il a été donné au socio-économiste que j’étais à une époque d’accompagner les jeunes volontaires de l’UNICEF qui allaient vacciner les enfants dans des villages de brousse en Afrique. J’ai observé les villageoises rassurant leurs bébés dans l’épreuve. Si je ne l’avais su déjà, j’aurais compris devant ces visages rayonnants qu’il y a peu de contributions au mieux–être de la race humaine qui égalent l’invention d’un vaccin. Quelques années plus tard j’ai été présenté, devant son petit–fils, à Jonas Salk qui avait mis au point le vaccin de la polio en 1955. Quand je lui ai dit que j’étais très honoré, le gamin qui nous observait m’a fixé avec des yeux ronds avant d’aller tirer le pantalon de son père – le fils du grand homme – et de lui dire en pouffant : « Ce type a dit à Bon-Papa qu’il était honoré de le connaître ! »

Inventeur de vaccin n’a pourtant pas été la vocation que je me suis choisie. J’ai pris comme modèle et je ne m’en suis jamais caché, Aristote, l’inventeur de nouveaux paradigmes. Un nouveau paradigme offre un raccourci à la compréhension du monde, c’est–à–dire une clé vers le mieux–être des hommes qui le peuplent. Certains sont éphémères : celui d’Aristote sur le mouvement a été remplacé. Certains sont absorbés dans un autre qui constitue désormais son extension, ainsi celui qu’il a proposé pour le raisonnement. A celui qu’il a proposé pour la formation du prix, j’espère avoir contribué à rendre une nouvelle vie. Mais pour qu’un paradigme contienne une promesse il doit être parfaitement compatible avec le monde dont il parle et en particulier avec l’allure à laquelle ce monde va.

Nous regardions hier soir « Speed », un film d’action datant de 1994 : « une bombe se trouve à bord du bus qui explosera si sa vitesse tombe au-dessous des 80 kilomètres ». Mais le monde humain est bien pire encore, qui ne possède pas même de freins. Si l’on n’en est pas convaincu, il suffit d’aller voir la forêt de grues qui domine en ce moment Pékin en construction. Quand je dis que le monde humain n’a pas de freins, je n’exprime pas une préférence personnelle : j’établis un simple constat pour l’avoir visité. J’ai lu Fourier, et son système est certainement admirable mais il est sans portée parce qu’il table précisément sur l’existence de freins.

Ah ! J’aimerais bien qu’on puisse mettre les choses à plat, que la démocratie directe puisse s’exercer dans des villages de cent personnes, comme dans l’Ile de Houat que j’ai autrefois connue, que l’on vive dans un monde où n’existeraient ni les voitures ni les autoroutes qui viennent à sa suite : c’est à un monde sans automobiles que j’avais dédié en 1968 mon mémoire de sociologie consacré aux Provos d’Amsterdam. J’aimerais aussi que le bus puisse descendre en-dessous du 80, mais les 80 kilomètres à l’heure sont un donné : c’est à cette vitesse-là qu’il faut désamorcer la bombe (autrement dit, se convertir au développement durable), évacuer les passagers (autrement dit, conquérir les étoiles), ou que sais-je encore. La vitesse de croisière n’est pas négociable : c’est elle qui fixe les termes du problème.

Alors que faire ? Il faut tirer les leçons du Tai-Chi : faire du donné, sa propre force. Rediriger le monde à partir de ce qu’il est : transformer le torrent qu’un barrage ne pourra jamais contenir en une rivière qui ira irriguer la vallée. Faire de l’élan de l’adversaire prêt à vous pulvériser, ce qui causera en réalité sa propre perte, et ceci d’une chiquenaude. Le nouveau paradigme, c’est la chiquenaude. Mais pour qu’il puisse exercer son pouvoir il faut qu’il soit en prise avec le monde tel qu’il est aujourd’hui et non tel qu’il serait s’il était déjà changé.

Fabrice Flipo :

Cher Jean-Paul,

Nous sommes là au cœur du débat qui a lieu entre nous. La technique au sens vulgaire du terme est « anthropologiquement constitutive » mais « le progrès » (apporté par les écoles de la république) dont vous parlez l’est beaucoup moins. Ici je m’intéresse au second.

Quelques éléments :

– « les techniques et les savoirs sont neutres, tout dépend ce qu’on en fait » dites-vous ? C’est une conception instrumentale de la technique qui ignore les travaux de sociologie et de philosophie sur le sujet – notamment ceux d’A. Gras. Un savoir ou une technique n’existe que s’ils sont pratiqués, institués au sens de Castoriadis. Les formes sont collectives et non individuelles et manipulables à merci. Comment imaginer la voiture sans les voies de circulation, les hôpitaux, les réseaux de pièces de rechange ? La technique est aussi peu instrumentalisable que l’histoire; elle repose dans des infrastructures sans lesquelles elle n’est pas efficace. C’est sur l’émergence des infrastructures qu’il faut s’interroger et non sur l’émergence des outils, même s’ils sont liés. Les techniques sont issues d’épistémè ou de paradigmes collectifs; leur destination dépend d’institutions collectives dont le temps d’évolution est celui de l’histoire, non de la volonté.

– à partir de là, comment « domestiquer l’économie » ? Garder les mêmes techniques mais en changer la finalité ? C’est impossible, changer les finalités revient forcément à changer les techniques et les savoirs jugés dignes d’intérêt. C’est là l’illusion marxiste de « réappropriation des forces productives », les socialismes de ce type ne se sont rien réappropriés d’autre qu’un capitalisme d’Etat. Peut-on faire « un autre usage » d’une centrale nucléaire ou de la génomique ? Je ne crois pas, je n’ai jamais rien vu de convaincant sur le sujet. Ni le nucléaire ni la génomique ne sont susceptibles de répondre aux problèmes énergétiques et agronomiques actuels, par contre ils vont absorber tous les financements disponibles pour les alternatives, ça c’est sûr.

– par conséquent les techniques et les savoirs issus du capitalisme ne survivraient pas à une réduction drastique de leur destination actuelle. La vieille thèse de Marcuse garde son actualité.

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Tout ne va pas si mal

Réunis le weekend dernier, les congressistes de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, ont attribué une part de la responsabilité des émeutes de la faim qui ont éclaté en Egypte, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Ethiopie, à la politique américaine de promotion des carburants biologiques à partir du maïs et d’autres céréales. Le ministre indien des finances, Palaniappan Chidambaram, a déclaré : « Quand des millions ont faim, transformer des aliments en carburants biologiques constitue un crime contre l’humanité ».

Ramirez

« Excusez-moi, je vais avoir besoin de ceci pour ma voiture ». (Michael Ramirez, Investor’s Business Daily).

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Le miracle de l’intérêt égoïste se transmuant en intérêt collectif n’a pas eu lieu

A la fin des années 1970 s’est ouverte une ère de dérégulation de la finance qui a abouti à la mise en coupe réglée par elle de l’économie. L’expérience était fondée sur la conviction que les marchés ont une tendance naturelle à l’auto-régulation et à l’auto-adaptation. Cette conviction n’était pas folle : elle était soutenue par l’autorité intellectuelle et morale de ceux qui étaient alors considérés comme les plus grands économistes, et en particulier par une série impressionnante de lauréats du prix « Nobel » d’économie, représentants de l’Ecole de Chicago, inaugurée par Friedrich von Hayek et prônant le laissez-faire absolu en matière de finance et d’économie. Le programme de l’Ecole de Chicago fut appliqué aux États–Unis par Ronald Reagan et en Grande-Bretagne, par Margaret Thatcher. Nous sommes aujourd’hui les héritiers du monde monstrueux qui fut ainsi créé.

Au cours des six derniers mois, les comparaisons entre ce qui sera considéré un jour comme le désastre historique de 2008 et la crise de 1929 sont devenues de plus en plus pertinentes. La complexification de la finance au cours de ces quatre-vingt années et le fait qu’il lui ait été donné carte blanche durant cette période fera que le souvenir de 2008 laissera, c’est aujourd’hui malheureusement certain, celui de 1929 dans son ombre.

L’expérience valait-elle d’être tentée ? Jugée à son résultat, sans doute non, mais comment aurait-il pu en être autrement quand les autorités les plus prestigieuses – et l’on aurait ou penser les plus sages – lui avaient accordé leur aval ? Il convient de prendre aujourd’hui la mesure de l’ampleur du désastre et de lui apporter sans plus tarder sa solution.

L’illusion optimiste qui avait présidé à l’expérience était que la défense de l’intérêt collectif pouvait émerger de la poursuite de leur intérêt individuel et égoïste par une multitude d’agents économiques. Adam Smith qui, le premier, avait formulé l’hypothèse y voyait un étonnant paradoxe. Comment est-il possible, se demandait-il, que l’intérêt collectif survive au concours de tant d’avidité individuelle ? La réponse, on la connaît aujourd’hui : parce qu’en son temps, les moyens qu’un entrepreneur pouvait mettre à la disposition de son appât du gain étaient encore à la mesure de l’homme. Au cours des quatre-vingt années récentes ces moyens se sont vus démultipliés par des coefficients énormes, conduisant à une amplification démesurée du bénéfice des avantages acquis ainsi que des effets de la spéculation, c’est-à-dire la ponction par la finance du sang de l’économie. L’univers qui était devenu le nôtre était celui où quelques milliers de jeunes gens fous, s’agitant au sein des salles de marché de New York, de Londres, Paris, Tokyo ou Shanghai, tenaient le monde en otage.

Cette expérience est arrivée à son terme. Elle a eu lieu sous nos yeux et entraîne dans sa chute des milliards d’hommes et femmes. Il est sans doute trop tard pour l’arrêter avant qu’elle n’ait pris toute sa tragique ampleur mais le moment est d’ores et déjà venu pour retrousser ses manches et s’apprêter à, dans un premier temps, ramasser les morceaux, puis, dans un deuxième temps, rebâtir.

Que convient-il de faire ? Rappelons-nous, la situation est plus grave qu’en 1929 : alors que nous rêvions tout enfant au pays de Cocagne que serait l’« an 2000 », le monde est tristement à nouveau menacé par la faim, pire, ce ne sont plus seulement les populations humaines qui sont aujourd’hui en danger, c’est la capacité même de notre planète à assurer la vie qui s’est vue remise en question. Le miracle paradoxal auquel certains croyaient de l’intérêt égoïste se transmuant en intérêt collectif n’a pas eu lieu : l’intérêt égoïste a – comme on aurait dû s’y attendre – conduit au pillage de la planète, transformée en une vaste mine à ciel ouvert, crachant dans le ciel ses scories qui l’empoisonnent petit à petit, mais inéluctablement.

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La rémunération des patrons

Je regardais tout à l’heure l’audition de Michel Aglietta sur la crise financière, le 2 avril devant le Sénat. Ce qu’il a dit était, comme à son habitude, excellent. J’ai beaucoup aimé ses remarques sur l’hypertrophie financière, par contre sa réponse à la question relative à la rémunération des patrons m’a un peu laissé sur ma faim. Comme j’ai quelque chose dans mes tiroirs sur cette question, je ne résiste pas à la tentation de vous le montrer.

Les dirigeants d’entreprises s’assurent toujours davantage la part du lion dans le partage des profits. Il en a résulté que leur rémunération n’a pas cessé d’augmenter et que l’écart s’est creusé entre la rémunération de l’employé moyen et celle du patron. A la fin du XIXème siècle, le fameux financier américain J. P. Morgan (1837–1913) aimait justifier le fait qu’un patron gagne vingt fois plus que l’employé moyen de sa firme. En 2005 aux États–Unis, le même coefficient était passé à 160. Lorsqu’en décembre 2001 la firme Enron, spécialisée dans le négoce de l’énergie, fit faillite, un fonds d’aide d’urgence à ses 4 500 employés fut créé, d’un montant de 5 millions de dollars. Un autre fonds avait été créé parallèlement dans le cadre de la procédure de redressement judiciaire, visant à la rétention des dirigeants clé de la firme. L’un de ceux–ci reçut une somme du même montant : 5 millions de dollars, en échange simplement de la promesse de ne pas quitter la firme pendant quatre–vingt–dix jours.

Les dirigeants d’entreprises ont également découvert de nombreux moyens permettant que des gains circonstanciels se transforment en gains permanents. Il leur est aisé par exemple de se laisser porter par la vague en période faste tout en protégeant leurs acquis durant les périodes difficiles. Les stock options leur offrent une prime équivalent à l’application d’un coefficient multiplicateur à la plus–value du cours de l’action de la firme, sans affecter la rentabilité de celle–ci. Elles permettent en fait aux dirigeants de détourner une partie importante des profits destinés aux actionnaires, l’attribution de ces options entraînant une dilution des actions de la firme et constituant du coup une simple ponction sur la part réservée traditionnellement aux investisseurs. Lorsque se développe une bulle boursière, la montée générale du cours des actions fait que les stock options assurent aux dirigeants d’entreprises une simple rente, indépendante de la rentabilité de leur propre firme.

A l’inverse, un excellent exemple de patrons ayant trouvé le moyen de protéger leurs acquis fut offert en mars dernier par Washington Mutual, qui avait été l’un des leaders dans l’attribution de prêts hypothécaires subprime aux Etats-Unis. La banque annonça en effet que le calcul des primes de ses dirigeants pour l’année 2008 n’inclurait pas le montant de certaines pertes liées aux prêts hypothécaires et aux saisies de logement, postes qui sont bien entendu au cœur de l’activité de la firme. La mesure avait été décidée en respectant les formes par le comité directeur de Washington Mutual qui – selon l’usage – est essentiellement composé de dirigeants d’autres entreprises.

Contribuent à cette asymétrie à la baisse et à la hausse de la rémunération des patrons, certains mécanismes unidirectionnels favorisant la surenchère. Ainsi David Leonhardt du New York Times expliquait il y a quelques années que « Les conseils de direction s’assurent en général les services de consultants en matière de rémunération pour en déterminer le niveau–cible. Il est cependant courant que le P–DG lui–même travaille en collaboration étroite avec ces consultants pour mettre au point la proposition qui sera soumise au conseil. Les directeurs l’approuvent le plus souvent, soit parce qu’ils supposent que le P–DG est le mieux à même d’évaluer sa compagnie, soit parce qu’ils sont eux aussi P–DG et que leur rémunération est fixée par rapport à un barème défini pour l’ensemble des principales firmes américaines. Quelle est la compagnie en effet qui n’entend pas offrir à ses dirigeants des revenus « supérieurs à la moyenne » voire au sein des 25 % supérieurs ? Ce système de surenchère tire bien entendu d’année en année ce barème vers le haut » (David Leonhardt, Did Pay Incentives Cut Both Ways ?, New York Times, le 7 avril 2002).

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Développement durable et dure réalité

A la suite de mon Pourquoi je ne suis pas en faveur de la décroissance un débat s’est initié dans le cadre du groupe de discussion réunissant les sympathisants du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), la question qui se pose étant celle du caractère réaliste ou non de la proposition d’un « développement durable ». Le sujet est essentiel à mes yeux et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir ici pour lui offrir un forum.

Le résultat extrêmement positif de l’effort collectif que nous avons fourni autour de la question de la création monétaire me fait penser que nous nous pouvons réaliser ensemble une percée équivalente.

Je vous propose un texte de Jean-Paul Vignal, qui résume très bien ma propre position sur le sujet. On le trouve en-ligne dans La revue permanente du MAUSS, je le reproduis également ici pour amorcer la discussion dans le cadre de ce blog.

Jean-Paul Vignal

Le système financier actuel peut-il porter financièrement la transition vers des modes de développement durable ?

Le propos de ce texte est d’amorcer sans aucun a priori idéologique, une discussion productive sur l’adaptation du système financier actuel aux exigences de modes de fonctionnement dits durables qui reposeraient sur l’utilisation de flux constamment renouvelés plutôt que sur celle de stocks épuisables.

Le Constat : les limites d’une croissance cannibale et polluante

L’impact négatif des activités humaines sur l’environnement et sur les ressources épuisables est de plus en plus visible, au point que la plupart des experts scientifiques et des responsables économiques et politiques s’accordent à reconnaître la nécessité de s’orienter vers des modes de vie et de consommation qui, à la différence de ceux qui prévalent actuellement, n’affectent que peu ou pas du tout la biosphère.

Les ressources en énergie fossile et matières premières limitées dont nous disposons sont en effet insuffisantes pour permettre à 6 milliards de personnes ou plus de vivre durablement suivant le modèle de consommation actuel des pays de l’OCDE, un mode de vie dont on peut craindre par ailleurs qu’il ne dégrade si profondément la biosphère que les conditions de vie et même de simple survie en soient profondément affectées.

La croissance a-t-elle encore un sens dans un monde aux équilibres précaires et dont les ressources sont limitées ?

Certains experts estiment que cette transition vers des modes de fonctionnement moins prédateurs ne peut se concevoir sans une remise en cause de la croissance qui a caractérisé l’essor économique des deux derniers siècles. Les principes sur lesquels ils se fondent pour justifier ce qu’il est convenu d’appeler la décroissance ne sont pas critiquables, car ils reprennent la plupart des thèmes du développement durable. Le concept en lui même est cependant frustrant, car on ne peut que constater chaque jour le dépouillement dans lequel vit encore une large partie de la population mondiale. Dans ces conditions le repli sur soi qu’il implique peut paraître comme la forme la plus achevée du malthusianisme, et ce d’autant plus qu’il repose sur des bases scientifiques et techniques contestables. Si l’on se place dans une perspective strictement énergétique, on admet généralement que le soleil rayonne en permanence 120 000 TW sur la terre, alors que les besoins en énergie actuels correspondent à environ 13 TW, et que l’on peut espérer qu’ils plafonneront à 25/30 TW grâce à une utilisation plus rationnelle de l’énergie pour une population de 10 milliards d’individus vivant dans des conditions honorables.

Satisfaire cette demande est d’autant plus envisageable que les rendements actuels des capteurs solaires sont très perfectibles, qu’ils soient artificiels (solaire thermique et photovoltaïque, éoliennes….), ou naturels (plantes). Dans ce dernier cas, on estime par exemple que le rendement moyen de conversion des plantes est inférieur à 1%, alors que les scientifiques estiment que la limite se situe entre 12 et 15%. Cette augmentation de rendement serait d’autant plus intéressante qu’elle augmenterait très sensiblement le rôle de capteur de CO2 de la végétation, et diluerait légèrement la quantité de chaleur solaire absorbée par le sol ou réémise dans l’atmosphère.

Si l’on considère les progrès exponentiels des connaissances, dire aujourd’hui qu’il ne sera jamais possible de donner au plus grand nombre un niveau de vie acceptable ne parait donc pas très différent d’avoir affirmé il y a deux siècles que l’homme ne pourrait jamais explorer l’espace. Plutôt que de décroître, il faut simplement trouver le plus vite possible sous peine de graves tensions sociales, des façons de croître autrement, en respectant les ressources de la biosphère qui sont indispensables à la vie telle que nous la connaissons.

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L’homme révolté

Je me retrouve tout essoufflé et j’en viens à penser à ma fin prochaine. Je ne sais pas ce qui me sidère davantage : l’incapacité manifestée par la nature d’assurer la pérennité des individus et qui a dû se résoudre au substitut affligeant que constitue la pérennité de l’espèce dans une fuite en avant échevelée où les individus comptent pour peu et sont généralement sacrifiés en masse (voir D’où viennent les petits enfants ? [le point scientifique sur la question]) ou bien le fait que ces individus, dont la finitude résume bien l’imperfection, aient pu dans certains cas, comme celui de notre espèce, être équipés d’une conscience qui leur confère le privilège douteux de saisir l’étendue du ratage au niveau individuel, c’est-à-dire, bien entendu, également personnel, même s’ils peuvent constater un relatif succès au niveau collectif que constitue celui de l’espèce.

Il est tout à fait surprenant qu’il ait fallu vingt-quatre siècles de réflexion philosophique pour que des philosophes (je pense à Kierkegaard, Sartre et, de manière plus explicite encore dans l’oeuvre de Camus) prennent la pleine mesure de la calamité paradoxale du fait que la conscience est attachée à l’individu (que la nature traite comme quantité négligeable), et non à l’espèce (gratifiée elle d’une certaine réussite). Des esprits optimistes décèlent dans les choses telles qu’elles sont la présence d’un dessein intelligent, ce qui en dit long sur la manière dont ils conçoivent l’intelligence. La seule manifestation d’intelligence est en fait celle dont fait preuve notre espèce quand, faute de pouvoir appliquer la solution qui consisterait à attacher la conscience à l’espèce, elle s’efforce d’éliminer la finitude de l’individu grâce à la recherche biochimique et médicale.

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La démocratie réclame une science économique authentique

Comme le geai qui se pare des plumes du paon, la « science » économique actuelle se donne, à l’aide d’un objectivisme dévoyé, les caractères extérieurs de la scientificité mais elle échoue à en capturer véritablement l’essence. Comme certains d’entre vous le font remarquer : elle se trahit en n’étant pas, comme il le faudrait, descriptive et explicative mais normative : elle parle de ce qui se passerait dans des situations irréelles : si les agents économiques étaient rationnels, si les prix tendaient vers un équilibre, si toute l’information était disponible sur un marché, et ainsi de suite.

En lisant vos commentaires sur la « science » économique, je me suis rappelé un article intitulé « Reprendre à zéro », que j’avais lancé il y a une vingtaine d’années comme un pavé dans la mare aux canards de mes collègues anthropologues. Peu de temps après, je m’étais proposé le même programme pour bâtir une authentique « science économique ». Il n’a heureusement pas été nécessaire de repartir véritablement à zéro parce qu’il existait déjà chez Aristote une théorie scientifique du prix et j’ai pu rebâtir un édifice entier sur cette base. Ce que j’ai découvert – une fois la tentative aboutie – c’est un tout autre paradigme que celui qui sert de cadre à la « science » économique actuelle : rien de normatif par exemple, et les mêmes critères de scientificité que ceux qui ont cours dans les sciences authentiques.

C’est à partir de ce nouveau paradigme que j’interpelle certains de vos propos en vous disant « Non ! Ce que vous me proposez là, c’est encore la même vieille soupe refroidie ! » Un exemple : j’ai lu quelque chose du genre : « l’intérêt constitue la rétribution de l’investisseur pour l’inconvénient de s’être temporairement départi de son capital ». Je sais : vous avez entendu répéter cela quelque part, mais vous êtes-vous jamais demandé ce que cela voulait dire ? J’explique – à l’aide d’une véritable démonstration – dans Monnaie – intérêt – croissance que l’intérêt est la « part » que reçoit dans un système de métayage celui qui a fait les avances, c’est sa rétribution pour avoir consenti des avances, et à ce titre, ce n’est pas du vol (à moins que la propriété privée ne le soit) : c’est une part de la nouvelle richesse qui a été créée par la combinaison des avances faites par le prêteur, du travail fourni par l’emprunteur et de l’énergie dispensée par le soleil. Relisez ce billet et la question de l’intérêt vous apparaîtra plus clairement. De même, relisez Comment les banques centrales triomphent de l’inflation et la question de l’inflation vous apparaîtra plus clairement.

Nous cherchons à déterminer le rapport entre monnaie et démocratie, et il nous faut reconnaître que la « science » économique est impuissante à nous aider : elle n’a rien à nous offrir ici que des remarques sans pertinence et des cul-de-sac de la pensée. Aucun raccourci n’est malheureusement possible : pour réaliser cette tâche, une science économique authentique s’avère indispensable.

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Gérer la monnaie en vue du bien général

A la lecture du commentaire de Laurent S il m’était venu la même idée qu’à Stilgar : le thème mérite un développement séparé – d’autant que le débat où ce commentaire se trouve sera bientôt clos. Alors voici, en invité : Laurent S.

Si c’était possible je préfèrerais un monde sans inflation, qu’on la définisse par l’augmentation générale des prix sur les marchés des biens, du travail ou des capitaux, ou par une surabondance de monnaie. Mais je suis sceptique d’abord car il n’y a pas de mesure objective de celle-ci : l’indice de l’INSEE est un indice composite arbitraire, j’en préfèrerais un qui mesure le coût de la vie du premier décile des revenus par exemple.

Ensuite je me demande si vouloir piloter l’économie avec des instruments monétaires ce n’est pas chercher à résoudre la quadrature du cercle, car il n’existe pas de théorie économique naturelle, comme l’est la relativité générale qui est valable aussi bien dans les dictatures, que dans les démocraties et chez les Papous. Toute théorie économique est avant tout une construction politique ainsi la proposition de Maurice Allais n’est valable que dans un type de société donné : pour la mettre en application il faudrait d’abord définir celle-ci : est-ce que ça doit être une démocratie ? suppose-t-elle une sécurité sociale publique ou privatisée, fonctionne-t-elle dans une société très inégalitaire, très pauvre, analphabète, avec des médias très concentrés… On ne trouvera jamais d’équation à l’aune de laquelle on jugera justifiées ou pas les revendications des riches et des pauvres, la taille de la masse monétaire… Ce sera toujours un combat politique, un rapport de forces entre intérêts divergents.

Cependant s’il est peut-être vain de mesurer et combattre l’inflation d’une manière générale, on est capable de mesurer celle de certains marchés particuliers et on devrait s’y attaquer à chaque fois par des moyens spécifiques : ce n’est pas parce que c’est un phénomène monétaire que l’on doit les résoudre par des moyens financiers. Le pilotage des taux ou de la masse monétaire c’est comme la saignée des médecins de Molière, c’est souverain contre tout mais ça ne guérit rien.

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Clôture de « La monnaie : projet de réforme »

La vie de La monnaie : projet de réforme est nécessairement limitée dans le temps. Ce soir à minuit (heure de Paris), le débat quant au texte proprement dit d’une recommandation sera clos et le texte affiché, définitif.

Le débat lui–même sur une réforme de la monnaie n’est bien entendu pas clos, et dans un premier temps pourra se poursuivre comme commentaire à ce billet-ci. Un certain nombre de questions restent ouvertes et je cite pêle-mêle : Banque Centrale / démocratie / Etat ; le rôle des Banques Centrales dans la prévention des bulles financières ; monnaie et politique de l’emploi ; comment contenir la spéculation ? ; monnaie et inflation ; vous compléterez sans peine.

Merci d’avoir permis à ce blog d’avoir été le lieu d’un débat qui – à mon sens – a fait progresser de manière décisive notre compréhension sur une question qui, nous le savions, est loin d’être simple ! Mais le moment est bien choisi car – nécessité fait loi – les oreilles sont attentives et la formule du blog permet de rassembler les meilleurs esprits sans préoccupation ni de lieu, ni même de temps !

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