2008 et 1929

Le rapprochement est souvent fait aujourd’hui entre la situation que nous connaissons en ce moment et le marasme qui caractérisa la première moitié des années 1930 et dont bien des nations n’émergèrent que lorsqu’elles se reconvertirent à une économie de guerre. Le rapprochement est amplement justifié : les symptômes des deux crises sont les mêmes et les causes en furent pratiquement identiques. Même origine en effet dans une spéculation immobilière débutant dans les deux cas en Floride et résultant d’une disparité croissante des revenus aboutissant à la concentration de la richesse entre quelques mains. En 1929 les grandes fortunes étaient à la recherche de rendements élevés pour leurs placements et déléguaient leurs efforts à des établissements financiers dont le nom a simplement changé : appelés à l’époque « investment trusts » et « hedge funds » aujourd’hui. Ces officines avaient alors trouvé le moyen de découpler leurs opérations de leur responsabilité financière et utilisaient massivement l’effet de levier pour multiplier leurs chances de gain. Rien de nouveau donc sous le soleil.

Au moment où la crise éclata en 1929, la disparité des revenus s’était dramatiquement creusée. Dans son ouvrage intitulé The Great Crash – 1929, John Kenneth Galbraith expliquait pourquoi la catastrophe de 1929 ne pouvait plus, selon lui, se reproduire en 1954, l’année où il publiait son livre : « La répartition des revenus n’est plus aussi déséquilibrée. Entre 1929 et 1948, la part des revenus attribuée aux 5 % de la population aux revenus les plus élevés, qui était de près d’un tiers, est tombée à moins d’un cinquième du total » (1954 : 196). Les choses évoluèrent rapidement cependant dans les années qui suivirent : la part attribuée aux 5 % de la population américaine la plus riche grimperait régulièrement pour atteindre 54,42 % en 1989 puis 57,70 %, selon les chiffres du recensement de 2000. La finance a joué un rôle particulier dans la disparité croissante des revenus : en 1980, les salariés du monde financier touchaient 10 % de plus que ceux des autres secteurs ; en 2007, l’écart était passé à 50 %. Les profits du secteur financier américain représentaient 13 % du total en 1980 ; en 2007, la proportion avait plus que doublé avec 27 %. La part de la croissance consacrée aux salaires représentait aux États–Unis 56,5 % en 1981 ; en 2006, elle était tombée à 51,7 %. Au premier rang des facteurs déclencheurs des deux crises donc : la part croissante du produit de la croissance aboutissant entre les mains des patrons et des investisseurs, au détriment bien entendu des salariés.

L’actuel Président de la Fed, Ben Bernanke, est reconnu comme l’un des grands spécialistes des événements de 1929. Son livre Essays on the Great Depression (2005) fait, nous dit-on, autorité sur la question. Qu’a-t-il apporté de plus à notre compréhension de la Grande Crise ? Son approche est en fait essentiellement monétariste et pour lui la cause des événements de 1929 se situe dans la décision de la Fed de maintenir la parité du dollar avec l’or, parité à laquelle Nixon renoncerait en 1971. Bernanke met en avant, comme facteur aggravant, la résistance des employeurs à utiliser l’arme du licenciement pour recourir de préférence à la réduction du temps de travail journalier.

Dans la recension qu’il a consacrée aux Essays on the Great Depression, en réalité un recueil d’articles, Robert Margo, professeur d’économie à Vanderbilt University, souligne le glissement qui s’opère au fil des années sous la plume de Bernanke quand il évoque la décision des patrons de réduire le temps de travail journalier plutôt que de recourir à la suppression de postes : présentée initialement comme non-significative d’un point de vue statistique, elle finit par devenir cause déterminante (Margo 2000). Bernanke a donc substitué à l’expérience commune de la Grande Crise – que Galbraith reflétait lui dans son livre – une interprétation de « science économique », essentiellement monétariste, et mettant en avant les revendications salariales comme la principale cause de déséquilibre des systèmes économiques. On est en droit, me semble-t-il, d’appliquer à ses analyses l’expression qu’utilise Galbraith pour caractériser la politique du Président Hoover en 1929 : « le triomphe du dogme sur la pensée » (1954 : 191). L’avenir de la Fed est en de bonnes mains.

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Ben S. Bernanke, Essays on the Great Depression, Princeton University Press, 2000

John Kenneth Galbraith, The Great Crash – 1929, Houghton Mifflin, 1954

Robert A. Margo, recension de Ben S. Bernanke, Essays on the Great Depression, H-Net Reviews in the Humanities and Social Sciences, 2000

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6 réflexions au sujet de « 2008 et 1929 »

  1. Paul, vous connaissez bien l’avenir radieux du dogme.

    Etiez-vous loin de l’hotel Fairmont de San Francisco en septembre 1995 quand les élites des nouveaux croyants, les politiques: G Bush Sr, M Thatcher, N Gorbatchev, (y avait il les dirigeants chinois je ne sais pas) et les « global players » ont eu un séminaire de trois jours pour décrire la nouvelle civilisation issue du dogme.

    Vous en avez quand même été averti, je pense.

    C’est celle-ci à peu près

    20% de la population active mondiale suffiront pour maintenir l’activité économique du monde. On peut voir à partir de votre raisonnement que l’équilibre de l’horreur  » n’est pas encore atteint.

    Pour les autres, les délices du « tittytainment », à moins que ce ne soit le sort, plus candidement mais plus réalistement, énoncé par le patron de la société « Sun ».
    « to have lunch ou be lunch »

    Je ne sais pas s’il a été fait état de la durée de survie de la planète.

  2. on s’en prend beaucoup à Bernanke concernant la crise actuelle, mais enfin il n’a pas atterri là par hasard… à mon humble avis il ne décide rien du tout, ou pas grand chose.

  3. M. Jorion

    Quelle démonstration éclatante par sa significativité et sa dimension synthétique. Je m’incline devant une telle capacité de vulgarisation. Vous représentez une valeur sûre dans cette époque de faux semblants. J’ai bien hâte de lire votre livre.

    Entretemps, en lisant votre commentaire et en me questionnant sur le système qui permet d’amener un M. Bernanke à la tête de la fed, j’ai pensé à la description de M. Stiglitz dans son livre « La grande désillusion ».

    Il y explique que les fonctionnaire du FMI, qui sont au moins aussi dogmatiques que M. Bernanke, sont choisis parmi les dirigeants des ministères financiers et parmi ceux des grandes institutions financières. Il en conclut que la direction du FMI échappe ainsi à tout contrôle du système politique. Il appartient en fait à un réseau de dirigeants et de gestionnaires du millieu financier.

    C’est certainement le même réseau qui à choisi M. Bernanke. S’il y a une main invisible quelque part, elle est probablement là. Le problème c’est qu’elle n’est connectée qu’à des nerfs, il n’y a aucun cerveau qui assure la fonctionnalité du système, il n’y a que des nerfs qui en assurent l’opérabilité. Résultat, la main invisible travaille maintenant pour elle-même, plus pour la bonne marche de la société.

    On connait bien un autre type de système qui a la possibilité de s’emballer comme ça et de se mettre à se reproduire pour lui-même et à s’accaparer de toutes les ressources, c’est le cancer.

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