Les hypothèses orphelines

On est parfois obligé de faire une hypothèse, sans pouvoir l’étayer davantage… ce qui vous laisse sur votre faim. Et c’est d’autant plus regrettable quand cette hypothèse est aventureuse, voire assez folle. Dans un billet rédigé l’année dernière, Comment les banques centrales triomphent de l’inflation, j’écrivais

Retour à la réalité : les banques centrales combattent l’inflation en poussant les taux à la hausse. Je vous entends vous écrier tous en chœur : « Mais ça n’a rien à voir : les taux d’intérêt reflètent seulement le rapport de force entre investisseurs et patrons, alors que l’inflation reflète le partage des parts de gâteau entre patron et salariés ! » Oui, bravo, c’est exactement cela : ça n’a aucun rapport ! Pourquoi alors les banques centrales pensent-elles – comme la plupart des économistes – que c’est une bonne formule ? Parce que le patron qui doit maintenant payer, disons 12 %, à l’investisseur, alors que le climat de l’économie n’a pas changé et que 100 euros produisent toujours le même surplus de 18 euros, n’a pas d’autre choix que de réduire l’activité de sa firme et de licencier certains de ses salariés. Ceux qui restent adoptent un profil bas et l’inflation est maîtrisée : les banques centrales triomphent. Bien entendu, les investisseurs se sont remplis les poches encore davantage, la production est en baisse, les patrons se rongent les sangs, et les salariés pointent. Mais, hé ! on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs !

Ça ne va tout à fait dans le sens de ce qu’on entend généralement dire à propos de l’inflation mais le raisonnement me semblait inattaquable et j’en ai repris l’argument dans L’implosion (Fayard 2008), aux pages 230–231.

Quel ne fut pas alors mon plaisir, lorsque lisant hier un article de Herbert Schui, intitulé La BCE, la stabilité des prix et la politique monétaire dans Savoir / Agir (« La crise financière : crise de système, crise de croyance ? », No 4, juin 2008 : 107–116), je découvris à la page 108, la chose suivante :

Sir Alan Budd, qui travaillait au ministère des Finances britanniques dans les années 1970 et a été un des promoteurs les plus radicaux du monétarisme dans les années 1980, quand Margaret Thatcher dirigeait le gouvernement, a expliqué très clairement ce que cela signifiait sur le plan politique : le but du monétarisme a été et reste l’affaiblissement systématique de la position des salariés. Selon Budd, nombre de ceux qui étaient alors au gouvernement « n’ont jamais cru que l’on pouvait combattre l’inflation par le monétarisme. Ils reconnaissaient certes que le monétarisme pouvait être très utile pour augmenter le chômage. Et l’augmentation du chômage était plus que souhaitable pour affaiblir la classe ouvrière dans son ensemble […] On a ainsi – exprimé en termes marxistes – provoqué une crise du capitalisme qui a reconstitué l’armée de réserve industrielle, et qui a permis à partir de là aux capitalistes de réaliser des profits importants » (The New Statesman, le 13 janvier 2003, p. 21).

Sans commentaire. On est d’accord ?

J’écrivais dans Surplus et masse monétaire dont j’annonçais qu’il était le brouillon de La compréhension des crises financières et leur répétition :

Pour la « science » économique, le surplus n’existe cependant pas et n’existant pas, la question de sa distribution ne se pose pas non plus, ni a fortiori celle de la confrontation entre les parties impliquées dans le processus de sa création. Là où elle aurait dû parler du surplus, elle parle à la place de masse monétaire et là où elle aurait dû évoquer la part du surplus revenant aux salariés, elle met en avant les revendications salariales comme la principale cause de déséquilibre des systèmes économiques car source d’inflation, laquelle est présentée comme un phénomène de nature monétaire pouvant être combattu en manipulant les taux d’intérêt, en raison de l’impact de ceux–ci sur la masse monétaire.

Ah ! … « étayée par des faits… »

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Mouloudji (1922 – 1994)

Clair matin
(paroles : Louis Simon – musique : César Geoffray)

Le matin, tout resplendit tout chante,
La terre rit, le ciel flamboie,
Mais pour nous, qu’il tonne pleuve ou vente,
De tous temps, nous chantons notre joie.

Car chaque jour est un jour de fête :
Dans notre coeur le soleil luit toujours.
Pleine de joie, d’élan et d’amour,
notre chanson se lève chaque jour…

J’ai appris Clair matin à l’école primaire. Au lieu du vers qui dit « pleine de joie, d’élan et d’amour », le professeur de chant nous avait appris : « pleine de joie, d’élan et d’entrain ». C’est là l’une de mes premières découvertes scientifiques : avoir deviné que quelque chose clochait avec cet « entrain » qui ne rimait pas avec le reste, et avoir remis l’amour à la place qui lui revenait de droit. Le bel amour avait été censuré pour ne pas éveiller des sentiments prématurés dans de jeunes consciences des années cinquante. Quelle époque !

Mais j’étais déjà prévenu : dès l’âge de six ou sept ans on m’avait appris à me méfier de ce que je chantais ! Car ce n’était pas la première fois qu’on me cherchait des poux à propos de l’amour : ma mère avait été convoquée à l’école. L’« incident », si l’on peut dire, avait été le suivant : on nous avait dit : « Chacun va chanter une chanson qu’il connaît et qu’il aime bien ! » Et moi qui entendait ma mère, à la maison, chanter d’autres choses que des comptines cul-cul-la-praline, j’avais entonné ma chanson préférée. Et paf ! gros scandale ! Alors, puisque j’y suis, je vais dire merde à la censure, et je vais vous rechanter, bien des années plus tard, ces vers scandaleux, très haut et très fort :

La premièr’ fois que je l’ai vue,
Elle dormait, à moitié nue
Dans la lumière de l’été,
Au beau milieu d’un champ de blé.
Et sous le corsag’ blanc,
Là où battait son cœur,
Le soleil, gentiment,
Faisait vivre une fleur :
Comme un p’tit coqu’licot, mon âme !
Comme un p’tit coqu’licot.

Pour éviter que ce genre d’incident ne se répète, quand des amis de mes parents leur ont prêté le premier trente-trois tours de Georges Brassens, on nous a sermonnés ma soeur et moi, que Brave Margot, n’était pas une chanson à chanter à l’école. Je l’avais d’ailleurs deviné vu le rôle crucial joué par le même énigmatique « corsage » – le corps manifeste du délit. Quant à l’histoire elle-même, je n’y entravais que pouic : « Donner la gougoutte à son chat » ? Kézako ?

Je l’ai entendu chanter, Mouloudji, dix ans plus tard, en plein air, à une kermesse à Woluwé-Saint-Lambert. Ça ne marchait plus très fort pour lui et il faisait les fêtes de village. Mais quand il a chanté Le p’tit coqu’licot (de Raymond Asso et Claude Valéry), quelques spectateurs sont montés sur les tréteaux, et l’ont descendu de là et, suivis bientôt par plusieurs autres, l’ont porté en triomphe autour de la prairie où nous étions. Et le moment était bien choisi pour lui : sa chance avait tourné, malgré le petit coquelicot et les amants infidèles et il était en proie au doute. Et je le voyais là, perché sur deux épaules, qui n’y croyait pas tout à fait, mais rayonnant quand même.


PS : J’ai ajouté – en haut, à droite – une page intitulée « Musique, etc. » où sont répertoriées toutes les chansons présentes sur ce blog.

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J’ai besoin de vos idées

Il y a six mois, le 25 janvier, je faisais le point dans Audience du site. Je vous y proposais un diagramme montrant la progression des accès mensuels à www.pauljorion.com, de 1 213 en juin 2007 à 5 586 en janvier 2008. Depuis, le chiffre n’a pas cessé de grimper : il est aujourd’hui de 13 239 pour le mois écoulé. Vous êtes chaque jour plus de 300 à me lire, et chaque jour plus nombreux avec 40 % de nouveaux visiteurs.

Comme vous le savez, Philippe Barbrel a la gentillesse de reproduire mes billets d’actualité dans Contre Info dont l’audience est plus de dix fois supérieure à celle de mon propre site et où j’ai le plaisir de constater qu’ils sont parmi les plus lus. Betapolitique de son côté semble avoir pris l’habitude de reprendre ce que je publie dans Contre Info, et ainsi de suite.

Tout cela pour dire que je sais être beaucoup lu et que j’en suis flatté.

Ceci dit, j’ignore ce que vous découvrez dans ce que vous lisez. Je constate – au nombre de commentaires – les débats qui vous passionnent, mais j’ignore tout de ce qui vous fait lire ce que j’écris plutôt qu’autre chose.

Or, j’ai besoin d’un retour. Et ceci pour une raison précise : je dois me reconvertir. Je suis spécialiste d’un secteur qui m’a fait vivre depuis dix–huit ans, la « finance structurée », mais qui est aujourd’hui totalement sinistré. Comme j’ai pu le constater depuis que j’ai perdu mon emploi chez Countrywide en octobre dernier, les débouchés y sont désormais inexistants.

Vous l’avez donc compris. je ne vais pas à la pêche aux compliments : j’ai vraiment besoin de vos idées, j’ai besoin que vous me disiez à quoi vous me voyez servir pour que j’y trouve des pistes quant à ce qu’il convient que je fasse maintenant.

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Mauvaise journée à la bourse

Les références historiques étaient à l’ordre du jour jeudi sur les marchés boursiers. Le prix à terme du baril de pétrole atteignait en séance 140 $ : du jamais vu ! Le cours de la banque commerciale américaine Citigroup, rétrogradée par un analyste de Goldman Sachs, avait rejoint à la baisse son niveau de 1998. Le CAC 40, ayant perdu 2,43 % en séance se retrouvait à son cours le plus bas de l’année. L’indice Dow Jones perdait 3,03 %, atteignant lui son cours le plus bas depuis septembre 2006 ; le Nasdaq, spécialisé dans les compagnies technologiques, perdait encore davantage, subissant une chute de 3,3 %. L’action de General Motors enregistrait une perte de 10,8 % dans la journée et une perte du tiers de sa valeur au cours du seul mois de juin, ce qui la ramenait à son cours de 1974 ; nombreux sont les analystes qui prévoient désormais une faillite de la marque automobile l’année prochaine. Au même moment, la bourse de New York bruissait à la rumeur d’un prochain dépôt de bilan d’un autre constructeur : Chrysler. Ce mois de juin 2008, avec une dépréciation de 9,4 %, est le pire que la bourse de New York ait connu depuis 1930, à l’époque de la Grande Crise.

Je ne me féliciterai jamais assez d’avoir intitulé mon dernier billet pour 2007 : Mon pronostic pour 2008 : « Falaises de notation » et « falaises de crédit ». Ce qui m’y faisait penser, ce sont les rétrogradations mutuelles des grands établissements financiers : Goldman Sachs rétrogradant Merrill Lynch et Citigroup alors que Wachovia rétrogradait de son côté Goldman Sachs : l’arroseur arrosé ! Ce processus me faisait penser à ces photos que l’on voit de parachutistes en chute libre qui se tiennent la main dans un cercle : ni la photo – ni les sourires – ne révèlent qu’ils tombent ensemble à plus de 100 km à l’heure !

Il est prévu que Citigroup – qui a perdu 6,3 % de sa valeur au cours de la seule journée de jeudi et 50 % de sa valeur au cours des six derniers mois – annonce pour le 2ème trimestre une perte de 8,9 milliards de dollars, somme substantielle qui s’ajoutera aux 44 milliards déjà enregistrés par la banque depuis le début de la crise. La capitalisation de Citigroup ne représente plus aujourd’hui que la moitié de celle de la General Electric. Lehman Brothers dont je n’ai pas fait état depuis quinze jours a lui perdu 8,4 % de sa valeur durant la séance de jeudi : l’histoire d’une longue agonie !

Depuis août dernier, quand la crise des subprimes a débouché sur un tarissement du crédit à l’échelle mondiale, la bourse a servi de refuge pour les fonds fuyant les zones de combat. Mais nul ne se faisait d’illusion : le moment viendrait où elle serait rattrapée et subirait elle aussi les bombardements. Chacun se dit aujourd’hui que ce moment est arrivé. Quand la bourse s’effondre, le problème des fonds à la recherche d’un placement est cependant vite résolu : ils s’envolent en fumée !

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Tournez manège !

Examinée dans une perspective historique, la finance présente une alternance de périodes d’une dizaine d’années au moins durant lesquelles elle fonctionne de manière relativement harmonieuse, suivie de périodes de cinq ans au plus au cours desquelles elle est en crise.

Cette observation a conduit à formuler une hypothèse, que j’appellerai « optimiste », selon laquelle le comportement de la finance est de nature cyclique, présentant une alternance « naturelle » de périodes favorables et de périodes défavorables, et qu’il n’y a du coup aucune raison de s’inquiéter outre mesure durant les périodes de crise – telle celle que nous traversons aujourd’hui – sachant qu’elles seront nécessairement suivies de périodes qui seront, elles, à nouveau fastes.

Une interprétation diamétralement opposée, ce que j’appellerai l’« hypothèse pessimiste », tient au contraire que les crises contiennent en germe la destruction ultime du système qui préside à la finance : le système « capitaliste », et chaque crise force alors à s’interroger sur sa gravité spécifique et à se poser en particulier la question de savoir si elle constitue ce qui sera sa dernière manifestation : celle qui verra le système capitaliste s’écrouler une fois pour toutes.

Une question annexe, dans le cadre de l’hypothèse « optimiste », porte sur l’alternance « naturelle » de périodes favorables et de périodes défavorables et sur le mécanisme dit « auto-régulateur » qui présiderait à cette alternance. La fin des crises financières est en général caractérisée par des interventions musclées de l’état dans le fonctionnement de la finance, sous la double forme de réglementations dirigistes infléchissant son comportement spontané, et d’injections massives de capitaux ponctionnés sur les fonds publics collectés par l’impôt.

Ces apports de fonds accompagnant les sauvetages du système financier orchestrés par l’état et destinés à tirer d’affaire des investisseurs privés, ont conduit à qualifier ces opérations de « privatisation des profits ; socialisation des pertes » et la question qui se pose alors est celle de comprendre si ces interventions étatiques en situation de crise apportent ou non un démenti au caractère « auto-régulateur » de l’alternance de périodes favorables et de périodes défavorables constatées dans l’histoire de la finance.

Si les interventions de l’état font en effet partie de l’auto-régulation attendue, il faut pourvoir justifier la « privatisation des profits ; socialisation des pertes » observée. S’il est dit de celle–ci qu’elle est au contraire étrangère au mécanisme d’auto-régulation, il faut envisager que l’« hypothèse pessimiste » aurait été confirmée si l’état s’était abstenu. Or celui-ci – à l’instar de la cavalerie – intervient toujours in extremis, conduisant à un match nul entre les deux hypothèses et faisant en sorte qu’il sera apparemment à jamais impossible de les départager.

Les partisans de l’hypothèse optimiste auront toujours beau jeu de dire que l’intervention massive de l’état n’était en réalité nullement indispensable : que le rééquilibrage « naturel » était en bonne voie et que la « privatisation des profits ; socialisation des pertes » relève de sa seule responsabilité, n’ayant jamais été réellement justifiée. Les partisans de l’hypothèse pessimiste maintiendront mordicus qu’en l’absence de l’intervention de l’état et de la « privatisation des profits ; socialisation des pertes », le système se serait tout bonnement effondré – sans pouvoir bien entendu apporter la moindre preuve de leur allégation – ce qui permettra que l’on reparte pour un tour…

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Développement durable et pragmatisme

Nous nous connaissons Serge Latouche et moi depuis vingt ans. J’ai toujours eu un très grand respect pour ses thèses. La chose qui nous sépare, c’est la croissance : il est – comme vous le savez – contre, alors que je suis sur ce plan agnostique, ni pour ni contre. Il me tance aujourd’hui gentiment à propos d’un de mes billets récents : Comment assurer le développement durable, me renvoyant à l’un de ses textes intitulé Y aura-t-il un après-développement ?, à paraître dans la revue Agir. Il y défend la décroissance ou l’« a-croissance » comme il préfère l’appeler : « Quand, pour faire court, nous évoquons la nécessité de sortir du développement et de la croissance, c’est d’un rejet de l’imaginaire de la société de croissance et de la religion du développement économique illimité qu’il s’agit ». Ce que je peux très bien concevoir. Il critique cependant le développement durable à l’aide d’arguments qui ne sont pas tous aussi sérieux, comme quand il cite un ancien directeur général de Nestlé, Mr. Peter Brabeck-Letmathe, qui aurait un jour déclaré que « Le développement durable est facile à définir : si votre arrière-grand-père, votre grand-père et vos enfants restent des consommateurs fidèles de Nestlé, alors nous avons travaillé de façon durable. Ce qui est le cas de plus de 5 milliards de personnes dans le monde… ».

J’ai répondu à Serge Latouche dans les termes suivants :

Serge,

Si le développement durable consiste [selon l’expression que tu utilises] à « changer le pansement plutôt que de penser le changement », il ne mérite en effet pas de retenir l’attention. S’il signifie « extraction zéro de matières premières non-renouvelables ; zéro-déchets ; impact zéro sur l’environnement » et s’il est possible d’y convertir les entreprises (ce qui n’est pas certain – j’en conviens), il s’agit alors pour moi d’une voie qui mérite d’être explorée.

Je me suis rendu hier matin au siège [des services financiers d’une grande compagnie automobile] (USA) pour faire un exposé sur une nouvelle approche du financement des véhicules dans un cadre de développement durable (rapport écrit en collaboration avec Jean–Paul Vignal). Comme j’y ai fait allusion dans le papier que [Contre Info et] La Revue du MAUSS permanente [ont] repris, Comment assurer le développement durable, si j’avais dû défendre la décroissance ou l’a-croissance, j’aurais plutôt décidé de rester chez moi. On peut penser bien entendu qu’on perd son temps en allant s’adresser à [une compagnie automobile]. Personnellement, je ne le crois pas, parce que ce qui sous–tend cette nouvelle approche du financement, c’est un modèle de société auquel nous souscrivons toi et moi, et si je peux convaincre [cette compagnie automobile] de le vendre à ma place…

Mon raisonnement est celui–ci. Les consommateurs à qui nous pensons et à qui ce nouveau type de financement participatif serait proposé sont ceux que nous décrivons dans notre plaquette comme « Des individus conscients des questions de l’environnement, considérant la voiture comme un outil et qui sont prêts à s’investir dans de nouvelles formules qui leur procurent un service de première classe tout en s’accordant à leurs convictions ».

Ce n’est pas révolutionnaire et ça ne prétend pas l’être, ce que cela essaie de faire, c’est appliquer le programme que je définissais de la manière suivante dans Un nouveau paradigme doit être en prise avec le monde tel qu’il est :

Alors que faire ? Il faut tirer les leçons du Tai-Chi : faire du donné, sa propre force. Rediriger le monde à partir de ce qu’il est : transformer le torrent qu’un barrage ne pourra jamais contenir en une rivière qui ira irriguer la vallée. Faire de l’élan de l’adversaire prêt à vous pulvériser, ce qui causera en réalité sa propre perte, et ceci d’une chiquenaude. Le nouveau paradigme, c’est la chiquenaude. Mais pour qu’il puisse exercer son pouvoir il faut qu’il soit en prise avec le monde tel qu’il est aujourd’hui et non tel qu’il serait s’il était déjà changé.

Et dans sa propre réponse à Serge Latouche, Jean–Paul Vignal a très justement ajouté :

Même si son Conseil d’Administration et ses banquiers en étaient d’accord, un grand groupe automobile ne peut pas décider de se saborder par pureté révolutionnaire, ne serait-ce que pour des raisons sociales. Il lui faut explorer des voies qui permettent une transition ou une extinction aussi indolore que possible. Les ruptures révolutionnaires sont rarement porteuses des lendemains qui chantent qu’elles promettent, particulièrement pour les plus faibles. Je crois que c’est une réalité qu’il est difficile d’ignorer.

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Cyd Charisse (1922 – 2008)

J’ai voulu donner – inconsciemment – à l’une de mes filles le prénom que portait son personnage dans Brigadoon, sorti en salles en 1954, et la mère de mon fils aîné ressemblait à s’y méprendre – et toujours inconsciemment – au personnage qu’elle incarnait dans The Band Wagon, un autre film de Vincente Minnelli, datant celui-ci de l’année précédente.

J’avais sept et huit ans, et à cet âge là – excusez-moi – on est très influençable.

Si son nom ne vous dit rien, admirez-la (non, non : les 52 premières secondes, c’est Fred Astaire !), et vous me pardonnerez – j’en suis certain – mon émoi infantile !

Une des très grandes danseuses de la comédie musicale américaine vient de s’éteindre.

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Scénario connu ?

La deuxième moitié des années 1980 a vu disparaître l’Empire soviétique dans un long processus de déliquescence. A la chute du mur de Berlin, en 1989, le monde entérina la fin annoncée d’un système politique liberticide et du capitalisme d’état qui l’accompagnait sur le plan économique. Rares furent ceux qui furent surpris.

Le capitalisme d’état était la seule alternative connue au libéralisme qui régnait en maître en-dehors de la zone d’influence communiste. La Chine et le Vietnam n’étaient encore en 1989 que des puissances insignifiantes à l’échelle de l’économie mondiale. Le capitalisme d’entreprise se retrouvait de fait seul, et ceux qui avaient toujours considéré que la fin du capitalisme d’état signifierait la confirmation définitive de sa supériorité ne se sentirent plus de joie. Dans un mouvement appelé ici « Reaganisme », là « Thatchérisme », ils entreprirent d’éliminer au sein de leur économie tout ce qui pouvait encore rappeler le géant vaincu.

La question qui se pose aujourd’hui est si oui ou non le capitalisme d’entreprise est lui-même entraîné à son tour dans un processus de décomposition comparable à celui qui signa la liquidation du capitalisme d’état soviétique.

Certains s’étonneront de ma question : « La situation n’est pas comparable ! », diront-ils. A quoi je leur répondrai : « En êtes-vous si sûrs ? ». Le degré de décomposition du capitalisme d’entreprise n’est peut-être pas encore sensible à ceux qu’une ligne directe ne relie pas directement au cœur du monde économique et financier. Or, je vous propose depuis quelques temps l’équivalent d’un tel fil.

Les revenus des établissements financiers américains ont baissé de 53 % au cours du seul deuxième trimestre – un commentateur suggérait aujourd’hui que les grandes banques d’affaires de Wall Street : les Goldman Sachs, Merrill Lynch, Morgan Stanley, ne retrouveraient jamais leur lustre d’antan et que le mieux qu’elles puissent espérer est leur absorption par une banque commerciale – comme ce fut déjà le cas en mars de Bear Stearns. Les taux que doivent consentir certaines municipalités américaines sur les obligations qu’elles émettent ont doublé entre hier et aujourd’hui (de 4,5% à 9%) et ceci en raison de la rétrogradation par les notateurs des deux principaux rehausseurs de crédit qui garantissaient ces obligations. Les actions des compagnies aériennes américaines – déjà en situation précaire – étaient aujourd’hui en chute libre en raison de la hausse du carburant. De même pour les constructeurs automobiles, dont Standard & Poor’s envisage de rétrograder la notation de crédit : Ford perdait 8,1% de sa valeur dans la journée et General Motors, 6,8 %.

« Il s’agit du pétrole, c’est un facteur extrinsèque ! », diront certains, à qui je demanderai alors s’il n’y avait personne, selon eux, en Union Soviétique pour blâmer les « facteurs extrinsèques », alors qu’elle était engagée dans le lent processus de sa désintégration.

A propos du projet de réforme de la monnaie que nous avons entrepris sur mon blog, un ami m’a fait observer : « Tu n’as pas remarqué que ça ressemble au système pratiqué en URSS entre 1933 et 1987 ? » et ma réponse a été : « Ça prouve peut–être que tout n’était pas à jeter ! »

Un autre ami m’a fait parvenir un article paru mardi dernier dans le New York Times :

Les officiels chinois expriment leur dédain lors de séminaires internationaux. Ainsi, dans une communication présentée le mois dernier au British Museum à Londres, Liu Mingkang, le président de la Commission des Régulateurs du secteur bancaire chinois, a reproché au gouvernement américain sa responsabilité dans la crise des subprimes qui gela pratiquement le marché des capitaux du monde occidental et exigea l’intervention de la Federal Reserve. Ces turbulences, déclara-t-il, « vont à l’encontre du processus global de civilisation ».

« Le désir de faire de l’argent ou de faire des affaires justifie-t-il que les régulateurs négligent leur devoir de supervision prudentielle et leur tâche de prévention de la mauvaise conduite ? », interrogea-t-il.

L’un des collègues de Mr. Liu, Liao Min, déclara fin mai au Financial Times que « Le consensus occidental quant à la relation entre le marché et le gouvernement devrait être réexaminé ».

« Ils ont tendance, dans les faits, à surestimer le pouvoir du marché et à ignorer le rôle de régulation du gouvernement, et cette conception faussée est à la source de la crise des subprimes », affirma Mr. Liao, directeur général de la commission.

Ma réponse à mon ami, à propos des Chinois : « Oui, ça ne m’étonne pas d’eux : leur attitude a beaucoup changé depuis qu’ils lisent mon blog 😉 ! ».

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D’abord comprendre ce qu’est la monnaie

Le 15 juin, il y a cinq jours, Armand écrivait :

La vision comptable conduit, me semble-t-il, à confondre la valeur d’un bien matériel, son prix à un instant donné et même ce qu’un engagement pourrait rapporter dans le futur, c’est-à-dire à additionner bananes, dessins représentant des bananes et bananiers au motif que ce sont des fruits, des représentations de fruit, ou des fruits en devenir ; ce que rappelait déjà Magritte avec son « Ceci n’est pas une pipe »

Mais ce n’est pas simplement la vision comptable : c’est ce que fait la monnaie effectivement. La monnaie est une richesse en soi – c’est moins évident sur le plan conceptuel depuis que sa convertibilité en or a disparu, mais cela fonctionne encore de cette manière – c’est aussi une représentation de la richesse, lorsqu’un titre est émis parce qu’une vraie richesse a été mise en gage : offerte en collatéral (une maison, un champ, etc.) et c’est enfin un transformé de la richesse, lorsque la moisson est réalisée par sa vente, surplus résultant de la combinaison des avances (en nature ou en monnaie), du soleil et de la sueur des hommes : une richesse extérieure à la richesse existante a été créée « ex natura » et transformée en monnaie.

Il y a alors deux questions à résoudre : 1) qu’est-ce qui constitue richesse ? ; 2) qu’est-ce qui fait que nous considérons légitime – depuis plusieurs siècles au moins – d’additionner richesse existante, représentation de richesse et transformé de richesse ? A mon sens, la notion-même de « création de monnaie » n’aura pas été réellement clarifiée (je ne parle pas de la description des mécanismes) tant que nous n’aurons pas répondu à ces questions.

En attendant, je vous propose – pour nourrir les nôtres – les réflexions de l’un de ceux qui ont véritablement réfléchi sur ces questions. Lisez le passage sans vous préoccuper de qui l’a écrit (la réponse est à la fin).

Chaque homme est riche ou pauvre selon le degré dans lequel il peut se permettre de profiter des nécessités, des conforts et des amusements de la vie humaine. Mais une fois que la division du travail s’est complètement opérée, il n’est qu’une très petite partie de ceux–ci auxquels il peut accéder par son propre travail. Il doit obtenir la majeure partie de ceux–ci du travail d’autres hommes et il sera riche ou pauvre selon la quantité de ce travail qu’il peut commander, ou qu’il peut se permettre d’acheter. C’est pourquoi pour la personne qui la possède, la valeur de toute marchandise qu’il n’entend pas utiliser ou consommer lui–même mais échanger pour d’autres marchandises, est égale à la quantité de travail qu’elle l’autorise à acheter ou à commander. (…) Ce que chaque chose vaut réellement pour l’homme qui l’a acquise, et qui veut s’en défaire ou l’échanger pour quelque chose d’autre, sont la peine et l’embarras qu’il peut s’épargner, et qu’il peut imposer à d’autres. (…) « La richesse », a dit Mr. Hobbes, « est pouvoir ». Mais la personne qui, soit acquiert, soit hérite d’une grande fortune, n’acquiert pas nécessairement ou n’hérite pas nécessairement d’un pouvoir politique, qu’il soit civil ou militaire. Sa fortune lui fournira peut–être les moyens de les acquérir tous deux, mais la simple possession de la fortune ne lui procurera nécessairement ni l’un ni l’autre. Le pouvoir que cette possession lui procure immédiatement et directement, c’est le pouvoir d’acheter ; un certain commandement sur toute la force de travail, sur tous les produits du travail qui se trouvent alors sur le marché. Sa fortune est élevée ou médiocre dans la proportion même de l’étendue de ce pouvoir ; ou de la quantité, soit du travail d’autres hommes, soit – ce qui est la même chose – du produit du travail d’autres hommes, qu’elle lui permet d’acheter ou de commander. La valeur d’échange de chaque chose doit toujours être exactement égale à l’étendue de ce pouvoir qu’elle procure à son propriétaire.

Adam Smith, La richesse des nations (1776) (An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 2 vol., Oxford : Oxford University Press, 1976 : 47-48).

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La compréhension des crises financières et leur répétition

Mon article La compréhension des crises financières et leur répétition vient de paraître dans Savoir/Agir, No 4, juin 2008 : 11–18

J’y écris entre autre que

Dans son livre intitulé The Great Crash – 1929, publié en 1954, John Kenneth Galbraith avait (…) offert un (…) portrait de la Grande Crise et avait analysé les raisons qui devaient, selon lui, empêcher son renouvellement. Il envisageait aussi les rares circonstances qui pourraient permettre à une crise similaire de se reproduire.

Si le portrait dressé par Galbraith en 1954 avait prévalu, il aurait été clair que les mêmes conditions étaient réunies en 2007 qui avaient existé en 1929 et qu’une crise similaire était donc sur le point d’éclater. La substitution de théories fausses aux théories vraies n’est pas innocente puisqu’elle autorise le retour de crises qu’une prise de conscience qu’une configuration familière, prélude à un désastre, s’est reconstituée, permettrait au contraire d’éviter.

S’il a été possible à la crise qui éclata en 2007 de reproduire celle de 1929, c’est parce que la compréhension de cette dernière s’est perdue à l’occasion d’un processus de sélection entre les différentes explications qui en ont été offertes et où la fausse a éliminé la vraie grâce à l’investissement massif consenti dans l’enseignement et dans la production de la « science » économique par ceux dont l’intérêt est que ces théories fausses prévalent.

Avec le retour de la crise, la réalité réaffirme bien entendu ses droits. La crise offre à la théorie vraie de son origine, l’occasion pour elle aussi d’un retour. Lorsque la stabilité se réinstaure provisoirement, les conditions se reconstituent cependant également qui conduiront tendanciellement au même glissement progressif vers une représentation fausse mais plus favorable aux intérêts des bénéficiaires des rapports de force existants au sein de l’économie et de la finance.

Continuer la lecture de La compréhension des crises financières et leur répétition

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Fierté d’une génération ! C’est vrai, quoi…

L’autre jour Sylvestre présentait devant une commission un projet de film et il mentionna son grand-père (mon père). Le monsieur qui présidait lui dit : « Je l’ai bien connu : j’étais son collaborateur au ministère (belge) de l’Education Nationale. Il préférait son poste à l’Institut de Sociologie et quand je lui préparais un dossier, il me mettait une petite note : « M’en parler ! », pour ne pas avoir à le lire », et le monsieur ajouta : « Votre père lui causait bien du souci ! Il me disait : « Il passe tout son temps à fumer et à écouter de la musique avec ses copains » ».

Depuis, beaucoup d’eau a passé sous les ponts mais de découvrir quarante ans plus tard que je « causais du souci » à mon père m’a chagriné. Quoi ? On faisait exactement ce qu’ils demandaient : on ne mentait pas, on ne volait pas et on était bon à l’école. Que leur fallait-il de plus ? Choisir notre musique ? Et on ne faisait d’ailleurs pas que ça : ça c’était ce qu’ils voulaient voir, c’était la surface. On réinventait le monde, les gars et les filles, chacun à sa façon, mais tous ensemble. Et pas vite dégoûtés : on continue !

Quant à la musique qu’on écoutait inlassablement, c’était de la bonne musique, et elle l’est toujours, même si elle était comme nous : un peu désordonnée. Mesdames et Messieurs : l’Incredible String Band ! A la télévision et à Woodstock, dans l’ordre.


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Comment assurer le développement durable

J’aime bien ce concept de « développement durable », peut–être parce que, à l’inverse de « décroissance » par exemple, qui me crée dans la tête un grand blanc, il me fait immédiatement venir à l’esprit une foultitude de questions techniques à résoudre sur un plan purement pratique. Il ne faut pas lui demander, cela va de soi, davantage qu’il n’a à offrir : il est trop simple d’exiger de lui, par exemple, qu’il résolve l’ensemble des problèmes politiques de la planète pour démontrer ensuite qu’il n’est pas à la hauteur. Ce n’est évidemment pas ce que j’entends faire.

Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est le développement durable, je renvoie à l’excellent article de Jean–Paul Vignal, Le système financier actuel peut-il porter financièrement la transition vers des modes de développement durable ? que j’ai présenté sur mon blog et que l’on trouve également dans La Revue du MAUSS permanente. En deux mots, je dirais que la problématique consiste à veiller aux besoins de l’espèce humaine tout en maintenant la planète en l’état, ce qui veut dire en s’assurant que la production de biens de consommation ne détruise pas de manière irréversible les ressources qu’elle mobilise. Pour en arriver là, il faut briser le processus linéaire auquel nous sommes habitués, celui que l’on peut caricaturer comme « de la mine à la décharge », pour le remplacer par un processus cyclique, soit long, qui évite de justesse la décharge grâce au recyclage, soit mieux encore, court, et mettant l’accent sur la rénovation – comme nous le faisons d’ailleurs déjà dans le secteur du bâtiment.

Il s’agit avec le développement durable d’une perspective à long terme et tout ce qui va à l’encontre du long terme lui constitue bien entendu un obstacle. Les variations de prix viennent ici bien sûr au premier rang. La spéculation encourage les variations de prix et est donc de manière évidente l’ennemie du développement durable – comme d’ailleurs de l’humanité en général comme j’ai eu l’occasion de le rappeler, par exemple, dans Les processus financiers enclins à l’emballement et dans L’intérêt des entreprises et celui de l’humanité en général. Je continuerai d’évoquer ce fléau séparément.

Un autre adversaire du développement durable – et il est formidable, même si son identité est un peu inattendue – réside dans les règles comptables telle qu’elles sont actuellement rédigées, et ceci pour deux raisons. La première, c’est qu’elles favorisent le gain à court terme, de telle sorte que le calcul rationnel d’un actionnaire le conduit à préférer aux compagnies qui s’engagent dans la voie du développement durable, celles qui pratiquent la politique de la terre brûlée. La seconde, c’est que les règles comptables se désintéressent de l’histoire d’un produit aussitôt qu’il a été vendu, conduisant à une déresponsabilisation des entreprises vis–à–vis de son destin ultérieur.

On pourrait consacrer beaucoup de temps à réformer la comptabilité – et certains s’y emploient et je les encourage – mais il me paraît beaucoup plus simple dans l’immédiat de la laisser tranquille et de contourner le problème qu’elle pose en mettant sa logique actuelle au service du développement durable, ce qui peut se faire d’une manière extrêmement simple, à savoir en obligeant le vendeur d’un produit à le reprendre lorsque son dernier utilisateur n’en veut plus. Il y aurait à cela deux conséquences immédiates : cela constituerait, d’une part, une incitation pour les producteurs à trouver d’autre formules que la vente de leurs produits, telles que leur location, leasing ou toute autre formule qui resterait à inventer, en les forçant à concentrer leur attention sur le service offert par le produit – plutôt que sur son usage en tant qu’objet par son futur propriétaire – et cela constituerait, d’autre part, une incitation à prolonger autant que possible sa durée de vie – par une rénovation périodique, ou en passant dans sa fabrication à des matériaux plus durables – pour ne pas avoir à affronter le problème autrement plus compliqué et coûteux pour eux du recyclage de ses composants.

Encore une fois, je ne propose pas ici une panacée et il me faudra revenir longuement sur ce que je viens d’exprimer trop succinctement en un seul paragraphe mais il s’agit d’un premier pas de géant dans la bonne direction et qui permettrait de considérablement déblayer le terrain. Il va sans dire qu’une mesure comme cette obligation faite à tout producteur de reprendre son produit en fin de parcours ne pourra faire son chemin que si le sentiment écologique de son urgence s’impose globalement. Nous ne manquons pas d’arguments pour la soutenir mais il faut que la sonnerie assourdissante de nos trompettes parvienne bien jusqu’aux oreilles des élus.

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Collecteur d’art

Comme leur nom semble l’indiquer, les activités luxueuses sont en général très coûteuses et donc le plus souvent réservées à d’abominables personnages régulièrement dénoncés ici. C’est pourquoi il m’est tout particulièrement agréable de recommander la collection d’art comme une activité luxueuse qui peut se pratiquer avec un tout petit budget.

Acheter un Picasso ou un Rembrandt n’est bien entendu pas à la portée de toutes les bourses mais avoir acheté leur premier tableau à Picasso ou à Rembrandt, l’est certainement, et permettre à un jeune peintre de réaliser sa première vente non seulement encourage un artiste à persévérer mais vous crée aussi un ami ou une amie. N’hésitez donc pas !

Les deux seuls problèmes de la collection d’art sont primo le temps : on ne trouve les débutants que dans des galeries confidentielles, nombreuses mais rarement situées au centre ville, à quoi il faut ajouter les marchés aux puces, les kermesses, les expositions de fin d’année dans les écoles d’art, etc. et secundo l’espace : on épuise rapidement la surface de ses murs, ce qui oblige à stocker ou à revendre.

Pour illustrer ce que viens de dire, un exemple : Lola, une jeune artiste de Riverside, à une heure de route à l’Est de Los Angeles, en bordure du désert. Nous l’avons connue au tout départ de sa carrière. Elle a d’intention délibérée un prénom mais pas de nom, ce qui ne facilite pas le googueulage. Alors, pour vous éviter de chercher, voici l’adresse de son site.

Lola 2

Lola 1

Lola 3

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Oracle, ô désespoir !

Comme on s’arroge le droit d’ignorer superbement les comptes rendus négatifs des textes que l’on publie, il faudrait avoir la modestie d’en faire autant pour ceux qui vous complimentent. On ne va jamais jusque-là parce que les premiers constituent une contrariété alors que les seconds sont la récompense que l’on n’attendait pas mais que l’on espérait.

Le compte rendu paru aujourd’hui de L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la crise des subprimes (Fayard 2008) par Adrien de Tricornot dans Le Monde – Economie sous le titre Oracle, ô désespoir !

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L’intérêt des entreprises et celui de l’humanité en général

Dans un article intitulé « What price more food ? », paru dans le numéro daté du 14 juin du magazine britannique New Scientist, Debora MacKenzie analyse l’augmentation du prix des céréales sur les marchés mondiaux. Il ne s’agit pas, comme vous l’aurez compris, d’une publication financière et l’article s’intéresse à la crise actuelle d’un seul point de vue : celui des quantités disponibles.

J’y lis, par exemple, à propos du fait que certains gouvernements subsidient la production de grain destiné à être transformé en biocarburants :

Selon l’International Food Policy Research Institute à Washington, ces subventions expliquent pour 30 % l’augmentation actuelle du prix du grain. L’IFPRI calcule que le retrait de ces subsides réduirait immédiatement leur prix de 20 %.

J’y lis aussi que

L’investissement dans la recherche et le développement agricole a diminué : il augmentait de 2 % par an dans les années 1980, pour baisser ensuite de 0,6 % par an depuis 1990. […] Autre évolution, le fait que la recherche s’est de plus en plus privatisée. Les entreprises ont accordé la priorité aux types de recherches qui augmentent leurs profits, que les rendements en soient améliorés ou non. Elles développèrent, par exemple, des hybrides de maïs mais non de blé, en raison du fait que le mécanisme de la floraison du maïs se prête davantage au contrôle de nouvelles semences par le truchement de brevets.

J’ai discuté dans plusieurs billets, et plus particulièrement dans D’où vient la croissance ?, le comportement tout à fait inadapté des entreprises dans le monde actuel, comportement de type « darwinien » fondé sur des stratégies opportunistes et de domination par la colonisation, comportement « naturel » au sens de « propre à la nature laissée à elle-même » et tel qu’il caractérisa l’espèce humaine avant que l’homme n’entreprenne son auto-domestication. L’absence de principes supérieurs pour guider les entreprises cotées en bourse découle de la spéculation dont sont l’objet leurs actions, spéculation qui les engage dans une course effrénée au profit immédiat pour le seul bénéfice de leurs dirigeants et de leurs actionnaires, expliquant du coup pourquoi les objectifs à long terme ou orientés vers le bien général sont absents de leur horizon.

Le mouvement de privatisation et de dérégulation, propre aux trente dernières années de triomphe du libéralisme, en soustrayant au ressort de l’état certaines responsabilités qui étaient devenues les siennes, pour les confier aux entreprises, leur en a retiré tout souci du bien général. Ce mouvement constitue à ce point de vue une « re–naturalisation » de certains domaines où s’était manifesté un processus progressif d’auto-domestication de l’espèce, ce que l’on appelait autrefois le progrès de la « civilisation », avant que le mot ne perde sa dignité en étant galvaudé comme justification de guerres d’usurpation de ressources naturelles – dont l’invasion de l’Irak constitue l’avatar le plus récent.

Des exemples comme celui que je mentionne plus haut à propos du maïs et du blé suggèrent qu’il est temps de réclamer des entreprises qu’elles adoptent enfin une attitude civilisée. La source du mal réside, comme on vient de le voir, dans le rôle joué par la spéculation dans la détermination de leurs politiques. Rien dans l’évolution de notre système économique et financier ne conduira à l’élimination automatique de la spéculation. Aucune des mesures prises aujourd’hui pour prévenir le retour de crises telles la crise des subprimes ou le tarissement du crédit qui en fut la conséquence, ne visent à l’éliminer, ni même à l’endiguer : l’ensemble de ses mécanismes sortent de ces crises intacts et son nom n’a même à aucun moment été évoqué. Qu’il s’agisse de manière directe (dans la spéculation actuelle sur les marchés à terme des matières premières) ou de manière indirecte (quand elle interdit de fait les politiques à long terme des entreprises ou celles qui visent au bien général), la spéculation représente désormais un danger mortel pour l’humanité.

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Les Everly Brothers

J’essaie bien sûr de joindre l’agréable à l’utile et puisqu’il me faut de toute manière lire le Wall Street Journal, je me suis plongé ce matin avec enthousiasme dans un compte rendu de la tournée de concerts qu’entreprennent en ce moment conjointement Alison Krauss et Robert Plant, dans le sillage de leur album de l’année dernière intitulé Raising Sand. La combinaison est a priori un peu inattendue : d’un côté l’égérie du blue grass et de l’autre, le chanteur solo du Led Zeppelin – qui passait à une époque pour un groupe de hard rock (si, si, je vous assure mon bon Monsieur !). Rien de surprenant toutefois si l’on pense aux autres duettistes de choc de l’année dernière : Emmylou Harris et Mark Knopfler de Dire Straits et leur excellent album All the roadrunning.

Et je lis ceci, sous la plume de Jim Fusilli, le commentateur du Wall Street Journal, à propos de Krauss et Plant : « Leurs voix se mêlent si bien lorsqu’ils chantent à l’unisson dans une harmonie serrée, contrôlée, de type Everly Brothers, le Rich Woman par lequel ils débutent la soirée ». (*)

Je ne rédigerai pas ici un traité sur les Everly Brothers (je compte sur vous pour cela), qui n’ont bien entendu pas inventé l’unisson harmonique, mais puisqu’on parlait d’influences l’autre jour, il faut bien dire que rares ont été les duettistes de pop anglo-saxonne qui n’ont pas pensé aux frères Don et Phil quand il s’est agi de chanter à l’unisson. Les premières chansons de Simon et Garfunkel (à l’époque où ils n’étaient encore que Tom & Jerry) en constituaient d’ailleurs un simple démarcage.

Tout ceci m’a rappelé quelques paragraphes que j’ai consacrés aux deux frères dans des notes prises en 2003 et que voici exhumées de la naphtaline à votre intention.

Et on fait comme ça de gaieté de cœur son deuil d’un million de choses « pour faire plaisir à ses parents ». Et ces deuils portent sur ce qui est peut–être pour vous essentiel, alors qu’il ne s’agit de la part des parents que de caprices fondés sur des expériences personnelles mal interprétées, voire de simples erreurs de jugement. Parce que les millions de petits deuils qu’on a faits, on n’en a même pas conscience. J’en donne un exemple, d’il y a quelques années, de l’époque de Brenda et de Laguna Beach. J’ouvre un jour le journal et je lis « Concert des Everly Brothers à San Juan Capistrano ». Oh ! On ne peut pas rater ça ! Et nous allons effectivement les écouter, avec à notre table un couple anglais dans la cinquantaine dont la femme pleurera d’émotion sans discontinuer pendant toute la durée du concert, et ils chantent dans cette salle genre saloon Wake up little Susie et All I have to do is dream et bien sûr ils ont soixante ans mais, comme dit la chanson : la voix est là, le geste est précis et ils ont du ressort.

Et en sortant du Stage Coach, j’ai le sentiment d’une extraordinaire victoire sur le temps. J’ai dû à un moment de ma vie me dire quelque chose du genre : « Il est maintenant trop tard : tu n’assisteras plus jamais à un concert des Everly Brothers ». Non pas que ça me tarauderait outre mesure, mais il doit y avoir des millions de deuils minuscules comme celui-là, qui s’accumulent et qui – littéralement – vous tuent, et pour la plupart d’entre eux, il y a en réalité encore quelque chose à faire, il existe encore une parade.

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(*) Vous apprendrez avec satisfaction, qu’ils rendent également hommage à Bo Diddley en interprétant Who do you love ? que Mr. Plant ponctue d’un solo d’harmonica qualifié par Fusilli, de « perçant ».

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La monnaie, c’est de la sueur (et du soleil) condensés

J’écrivais ce matin, à propos d’un commentaire de A-J Holbecq (Stilgar), dans notre débat sur la monnaie :

« la monnaie centrale n’est qu’une conséquence de la création monétaire effectuée par les banques secondaires » : je ne pense pas que ce soit vrai.

à quoi il me répond :

on reprend ici notre débat entre les partisans de la théorie du multiplicateur de crédit et de ceux du diviseur de crédit

Mais ce n’est pas le cas : je ne me situe pas du tout dans le cadre de ce débat « multiplicateur / diviseur », où multiplicateur signifie que la monnaie émise par les banques centrales engendre la masse monétaire manipulée ensuite par les banques commerciales, et où diviseur suppose au contraire que la masse monétaire manipulée par les banques commerciales force les banques centrales à refléter son éventuelle augmentation de volume par la création de monnaie fiduciaire, deux expressions qui ne sont à mon sens que deux variantes d’une seule et même conception qui n’a de sens qu’au sein d’une interprétation monétariste – que je combats systématiquement comme étant fausse, et à propos de laquelle je suggère parfois même qu’il s’agit d’un mensonge délibéré. Comme je l’exprime dans Surplus et masse monétaire :

Pour la « science » économique le surplus n’existe cependant pas et n’existant pas, la question de sa redistribution ne se pose pas, ni a fortiori celle du conflit entre les parties impliquées dans le processus de sa création. Là où elle aurait dû parler du surplus, elle parle à la place de masse monétaire et là où elle aurait dû évoquer la part du surplus revenant aux salariés, elle met en avant les revendications salariales comme la principale cause de déséquilibre des systèmes économiques car source d’inflation, laquelle est présentée comme un phénomène de nature monétaire pouvant être combattu en manipulant les taux d’intérêt en raison de l’impact de ceux–ci sur la masse monétaire.

Et ce que j’appelle surplus (ou « richesse créée »), je l’explique dans Monnaie – intérêt – croissance :

La moisson c’est donc en gros : avances + travail + soleil. La croissance si je ne me trompe, c’est ce que j’ai appelé « surplus » : ce qu’on a obtenu à l’arrivée moins les avances, donc : travail + soleil.

Du coup, si je devais modifier la phrase d’A-J Holbecq (Stilgar) :

la monnaie centrale n’est qu’une conséquence de la création monétaire effectuée par les banques secondaires

je le ferais alors de cette manière–ci :

la monnaie centrale reflète la création de richesse résultant de la combinaison du travail fourni par l’emprunteur et des avances consenties par les banques secondaires

Par cette formulation-là, j’exprime les choses dans le langage de l’« économie politique » des XVIIIè de XIXè siècle (à laquelle je fais intentionnellement retour) où la richesse se redistribue – selon des rapports de forces – entre investisseurs, patrons d’entreprises et salariés, et je m’abstiens soigneusement d’utiliser le langage monétariste qui relève de la « science » économique et où la monnaie est conçue comme la représentation d’une valeur d’origine non-précisée, escamotant en particulier sa dimension de richesse créée par le travail. Pour moi au contraire, la monnaie n’est rien d’autre que de la sueur (et du soleil) condensés où les avances (en nature ou en capital) ont joué un rôle de catalyseur et toute explication de la « création de monnaie » doit les évoquer explicitement pour dire comment a eu lieu cette transformation et comment la richesse a été redistribuée à cette occasion, même – et je dirais surtout – si ce doit être en termes de « confiscation », de « spoliation » ou de « parasitisme » (comme dans l’ intéressant article de Vladimir Z. Nuri mentionné par Paul Nollen).

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Lehman Brothers : ça ne s’arrange pas (mise à jour 2)

La semaine dernière, je me posais la question Lehman Brothers : est-on reparti pour un tour ?

La réponse semble aujourd’hui être oui : le titre s’est vendu dans un vent de panique à la bourse de New York, chutant de 13,64 % (23,75 $ en clôture) et entraînant le marché boursier tout entier à sa suite (-1,68 %). Après une faible reprise jeudi dernier, les affaires n’allaient déjà pas très bien, le titre ayant perdu 12,4 % de sa valeur entre le mercredi 4 juin, date de mon récent papier et la date d’hier.

Lundi dernier, Richard Fuld, le P-DG de Lehman, annonçait que la firme se recapitalisait à concurrence de 6 milliards de dollars, une somme à comparer à la valeur que la bourse assigne à celle–ci aujourd’hui : 19,2 milliards de dollars. 6 divisé par 19.2, cela fait 31,25 %, c’est dire si les actionnaires de Lehman ont dû rire jaune à l’annonce de la nouvelle : pensez, une dilution de la valeur du titre de près d’un tiers ! Le même jour, Fuld annonçait une perte probable pour le 2ème trimestre de 2,8 milliards de dollars, un montant quatre fois plus élevé que celui auquel s’attendaient les analystes.

J’évoquais en passant dans « Un incident, une bêtise, la mort de votre jument grise… », « … une nouvelle ère : celle d’une déliquescence lente où l’on ment – comme les grandes banques américaines qui revalorisent les pertes encaissées sur leurs dettes comme « gains », même si de tels « gains » ne pourront jamais se concrétiser », dans le cas de Lehman, de tels gains s’élevaient, pour la période qui s’étend du 1er janvier 2007 au 29 février 2008, à 1,9 milliards de dollars, soit en moyenne 400 millions de dollars par trimestre.

A propos de Fuld, Johnathan Weil, le chroniqueur de Bloomberg rappelle aujourd’hui que celui-ci avait déclaré en avril : « Le pire est derrière nous ! », et en tire une leçon à portée générale : « Méfiez-vous des P-DG qui disent « Le pire est derrière nous » ».

Que va-t-il se passer maintenant ? Certains, sur les marchés financiers, affirment que Lehman est à l’abri d’une aventure semblable à celle de Bear Stearns et ceci parce que la Fed a depuis étendu aux banques d’investissement la discount window qu’elle offrait jusque-là uniquement aux banques commerciales et qui leur permet d’obtenir des crédits en mettant en pension des obligations puisées dans leur portefeuille. Ce type d’opération empêche en effet une dégradation brutale comme celle qui entraîna Bear Stearns par le fond mais cela ne résout pas l’ensemble des problèmes de la firme. Pourquoi ? Parce que, même si Lehman tirait parti de cette option – ce à quoi elle hésite, comme l’a montré sa promptitude la semaine dernière à dénier qu’elle y avait eu recours – les opérations auxquelles elle peut encore se livrer sont d’un faible rendement et le moment pourrait rapidement se présenter où elle aurait épuisé le fonds d’obligations qu’elle est susceptible de mettre en gage de cette manière, mais, et avant même qu’elle n’en arrive là, il se pourrait que la Fed mette le holà à sa capacité d’emprunter parce qu’il s’agit après tout – même si c’est de manière indirecte aux États–Unis – de l’argent du contribuable et que celui-ci n’a guère apprécié le sauvetage de Bear Stearns où il a vu ce que les Anglo–Saxons appellent un « moral hazard », ce que je traduirai par « une prime à l’imprudence ».

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Comprendre les crises est une chose, les résoudre en est une autre

Mr Timothy Geithner est un monsieur apparemment très intelligent : président de la Federal Reserve de New York, ce fut lui qui orchestra le 17 mars dernier le sauvetage in extremis de la banque d’affaires Bear Stearns, absorbée par la banque commerciale J.P. Morgan Chase (*). C’est également lui qui présenta hier les mesures que la Fed envisage de prendre pour prévenir une fois pour toutes le retour d’une crise financière semblable à celle au sein de laquelle nous sommes en ce moment plongés et qui débuta – je vous le rappelle – en août de l’année dernière par un tarissement massif du crédit, conséquence lui–même de la « crise des subprimes ». L’analyse de l’enchaînement des événements proposée par Geithner confirme à mon sens sa grande intelligence car elle est la plus complète et la plus claire qu’il m’ait été donné de lire. La déception est d’autant plus grande alors lorsqu’on constate qu’il ne propose aucun remède à certains des défauts flagrants du système financier qu’il dénonce pourtant si judicieusement, et que certaines des mesures envisagées seront sans aucun doute rayées d’un trait de plume aussitôt que les périls qu’elles endigueront provisoirement apparaîtront moins immédiats.

Ainsi,

Nous nous engageons dans un processus qui encouragera une augmentation substantielle des ressources mobilisées au titre de provisions contre un éventuel risque de défaillance (…) Il convient de renforcer au sein des établissements financiers individuels ainsi qu’au sein de l’infrastructure financière toute entière, les amortisseurs susceptibles d’absorber les chocs macro–économiques et financiers, et ceci quelque soit leur faible probabilité.

Le niveau des réserves réglementaires sera – j’en suis sûr – relevé en conséquence. Dans dix ans cependant, certains économistes américains parmi les plus connus, parlant du haut de chaires universitaires portant les noms prestigieux des titans de la finance ayant offert les sommes nécessaires à les fonder, déclareront péremptoirement qu’en raison de sa robustesse et de sa stabilité, la « nouvelle » finance ne ressemble plus en rien à l’ancienne et que les réserves règlementaires sont désormais notoirement exagérées. Le gouvernement, toujours à l’écoute des experts, réprimandera les régulateurs, qui s’empresseront alors d’abaisser le niveau de ces réserves afin de ne pas entraver le bon fonctionnement des marchés – dont chacun sait qu’ils sont « auto-régulés » – le souvenir des événements de la période 2007–2011 s’étant perdu entretemps dans la nuit des temps.

De même pour la recommandation suivante :

Il est impératif de diminuer la vulnérabilité du marché des capitaux en y réduisant le volume des avoirs à faible liquidité dont le financement correspond à des maturités très courtes.

En effet, dans la « nouvelle » finance qui ne tardera pas à apparaître, ces mêmes avoirs seront redevenus éminemment liquides – en raison simplement de conditions temporairement favorables – et ces mesures seront levées… ouvrant ainsi la voie aux catastrophes déjà en gestation.

Autre observation admirable, fruit – je l’ai annoncé – d’une excellente analyse de la crise présente :

La gestion et le contrôle du risque mettent aujourd’hui beaucoup trop en avant le risque propre affectant une firme individuelle et beaucoup trop peu les problèmes d’ordre systémique qui pourraient affecter la liquidité des marchés dans leur ensemble. Autrement dit, le cadre conventionnel contemporain de la gestion du risque met trop l’accent sur la menace que constitue pour une firme ses propres erreurs de gestion et trop peu sur la possibilité que ces erreurs se retrouvent corrélées dans l’ensemble des firmes.

Aucune mesure n’est apparemment prévue.

Les banques centrales, les gouvernements et les régulateurs doivent faire davantage attention aux interactions existant entre les règles comptables, la fiscalité, les contraintes qu’imposent la publicité des résultats financiers et les réserves en capital.

Rien n’est apparemment prévu.

Enfin, propos enflammés :

Notre système financier s’est transformé en une combinaison confuse de responsabilités diverses, de concurrence entre différents régulateurs, une interconnexion complexe de règles porteuses d’incitations financières perverses qui génèrent un nombre incalculable d’occasions de tirer parti de différences locales de prix (« arbitrage ») ainsi que d’évasion fiscale, permettant qu’apparaissent alors d’énormes lacunes dans notre compréhension des mécanismes à l’œuvre et dans l’exercice d’une surveillance des marchés par les régulateurs.

Quel scandale en effet ! Qu’attendent les autorités pour intervenir ! Ah ! Ce sont-elles qui parlent ! Eh bien nous voilà entièrement rassurés : notre avenir est désormais en de bonnes mains ! A moins que… Petit rappel des faits : Quelle est la banque qui possède la meilleure équipe d’analyse des prêts subprime ? Réponse : Union de Banques Suisses. Quel est la banque qui se trouve – après Citigroup – au deuxième rang des pertes dues aux prêts subprime ? Réponse : Union de Banques Suisses (**). Comment ? Vous voilà moins rassuré ?

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(*) Voir Wall Street en régime de crise et Echappé belle !.

(**) Voir La « drôle de crise ».

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Le lion malade de la peste

Les premiers signes de la crise se sont manifestés aux États–Unis en février 2007, au moment où éclata la « crise des subprimes ». Depuis, les organismes gouvernementaux et la presse du même bord étaient parvenus à contenir le sentiment qu’une crise plus générale accompagnée d’une récession étaient en train de s’installer. Les indices qui auraient indiqué le début de cette dernière présentent en effet une très forte inertie du fait de leur mode de calcul, et résistent tout particulièrement aux retournements de tendance.

Le climat a brutalement changé samedi matin quand la presse américaine, tirant les leçons de la journée de vendredi, annonça la nouvelle tant de fois retardée, d’une Amérique en récession.

Ce qui avait fini par souligner l’évidence de ce que les analystes suspectaient depuis déjà plus de six mois, ce fut le passage dans la même journée de trois seuils psychologiques : le saut d’un demi–point (de 5% à 5,5%) du taux de chômage entre avril et mai, le bond le plus élevé depuis vingt-deux ans ; un saut de plus de dix dollars (10,75 $) dans le prix du baril de pétrole sur le marché à terme au cours de la journée (et 16 $ en deux jours), bond équivalent au prix qui était celui du baril en 1998, enfin – conséquence des deux facteurs précédents : une chute de 3,1% des principaux indices boursiers américains.

Il s’avérait que le chiffre brut du taux de chômage : 5,5%, cachait en réalité des détails encore plus troublants, pas tant les 34 000 emplois perdus dans la construction, auxquels on pouvait s’attendre, que les 83 000 perdus eux dans le secteur industriel. A quoi s’ajoutait le saut du taux de chômage des jeunes (20 à 24 ans) de 8,9% à 10,4%.

Les propos de Trichet, annonçant que la Banque Centrale Européenne envisageait de relever ses taux, alors que le moment lointain où la Fed pourra à son tour relever les siens s’estompe dans les brumes de l’avenir, avaient fait plonger le dollar de 1,54 à 1,58 pour un euro. Le prix du baril de pétrole – exprimé en dollars – grimpait d’autant, tandis que les détenteurs de comptes libellés dans cette devise couraient se couvrir contre cette dépréciation en achetant de l’or noir sur les marchés à terme. A cela s’ajoutaient les bruits de bottes au Moyen-Orient où Shaul Mofaz, le ministre israélien des transports, affirmait que son pays attaquerait l’Iran si celui–ci n’abandonnait pas son programme nucléaire. Tout cela dans un climat de baisse de la production au Mexique et au Vénézuéla, et d’une sourde oreille croissante de l’Arabie Saoudite aux supplications américaines, l’allié privilégié de naguère encaissant de plus en plus mal la politique palestinienne anémique du Président Bush et n’étant surtout pas près d’oublier que les États–Unis ont soustrait l’Irak à la zone d’influence du Sunnisme pour l’offrir sur un plateau d’argent à l’Iran chiite.

Tout au long de la journée de vendredi, la bourse américaine s’assombrit d’heure en heure, ayant entrepris une longue et inexorable descente que seul le son de la cloche intervenant à seize heures interrompit. Le commentateur financier John Mauldin concluait son bulletin hebdomadaire par un laconique : « La journée de lundi sera intéressante ». On peut certainement y compter !

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