L’actualité de la crise : Valses hésitations devant l’obstacle, par François Leclerc

Billet invité.

VALSES HESITATIONS DEVANT L’OBSTACLE

L’information la plus importante aujourd’hui ? Sans conteste les nouvelles « tensions » sur les marchés obligataires. Les rendements, qui avaient atteint des planchers historiques en décembre, n’ont cessé de grimper en janvier, passant de 2,304% avant l’investiture, à 2,844% vendredi pour le bon à dix ans, et de 2,894% à 3,603% pour le bon à trente ans. 2.500 milliards de bons du Trésor vont être présentés sur le marché en 2009, selon les analystes, ce qui devrait encore amplifier le mouvement. La demande est encore restée deux fois supérieure à l’offre, lors de la dernière émission de la semaine dernière, mais elle avait tendance, en décembre, à être trois fois supérieure.

Non seulement le financement des déficits va, comme prévu, coûter de plus en plus cher (et pas seulement pour les USA), mais le crédit hypothécaire, indexé sur les taux longs, va lui aussi grimper, laissant le marché immobilier dans l’état désastreux où il est, faisant obstacle à la relance économique aux USA. La tentation de la planche à billet va devenir de plus en plus forte dans le monde entier.

Cette situation explique également les atermoiements renouvelés des Allemands à propos de la création de leur bad bank. Le porte-parole adjoint du gouvernement, Thomas Steg, a déclaré hier qu’il « ne fallait pas s’attendre à une solution à court terme ». L’hypothèse d’une bad bank « n’était plus d’actualité », selon ce dernier, car trop lourde pour les finances publiques. C’est l’impasse, pour le moment.

Le Trésor US n’a pas ces scrupules, ou pas les moyens de les avoir devant la situation du système bancaire américain. Selon le Wall Street Journal de vendredi, il réfléchit à une double approche pour stabiliser le système financier, qui consisterait à la fois à reprendre des actifs à problèmes des banques et à offrir des garanties sur les autres. Une réunion à laquelle participaient le secrétaire au Trésor Timothy Geithner, le président de la Fed Ben Bernanke et la présidente de la FDIC (l’organisme de garantie des dépôts bancaires) Sheila Bair aurait eu lieu cette semaine afin de discuter de ce plan, toujours selon le quotidien. Exit, donc, d’éventuelles nationalisations évoquées deux jours auparavant dans le même journal, en tout cas pour l’instant. Car des désaccords sont clairement apparus à Washington à propos de la meilleure manière de procéder et rien n’est toujours annoncé. Il n’est pas non plus garanti que l’administration Obama puisse éviter d’avoir à reprendre sa copie ultérieurement.

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Histoire du système bancaire du Grand-Duché de Gerolstein (I)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous vous souvenez du Grand-Duché de Gerolstein, dont la Grande-Duchesse fut immortalisée par Offenbach ? Eh bien, j’ai décidé de m’intéresser à l’histoire bancaire du Gerolstein, et au cours des semaines qui viennent, je vous rapporterai différents faits que j’ai pu glaner.

La banque centrale du Gerolstein fut fondée en 1853, la Banque Commerciale du Gerolstein (BCG) existait elle depuis 1812. La monnaie officielle est le florin gerolsteinois créé en 1853 qui remplaça un ensemble de monnaies diverses. Le florin a été émis en 1853 à hauteur de 100 millions. Il n’existait bien entendu pas de monnaie électronique à l’époque et toutes les transactions se faisaient en florins : lors des règlements entre la BCG et la banque centrale, les billets se transportaient dans des valises et les pièces dans des seaux.

En 1854, 50 millions de florins étaient déposés à la BCG sur des compte-courants. La banque avait le droit de prêter l’argent sur ces comptes, ce qu’elle ne se privait pas de faire. La banque centrale du Gerolstein imposait des réserves obligatoires « fractionnaires » de 10 % et 5 millions de florins se trouvaient donc sur un compte de la BCG auprès de la banque centrale du Gerolstein.

Siegfried von Grossmacht, le Chancelier gerolsteinois, ayant voulu connaître la masse monétaire du Grand-Duché, il lui fut expliqué que M0 se montait à 105 millions de florins et M1 à 155 millions. Comme il n’y avait que 100 millions de florins en circulation, il voulut qu’on lui explique les deux sommes, ce qui fut fait lors d’une réunion houleuse présidée par Werner von Grossgeld, le gouverneur de la banque centrale.

M0 lui expliqua-t-on est constitué de la monnaie fiduciaire (billets + pièces) et des réserves sur un compte banque centrale. Les 105 millions proviennent du fait que 5 millions de florins sont comptés deux fois : une fois en tant que monnaie fiduciaire et une deuxième fois en tant que réserves sur un compte banque centrale. On a donc 95 millions comptés une seule fois, plus 5 millions comptés deux fois, ce qui fait 105 millions.

M1 lui expliqua-t-on, c’est M0 plus l’argent sur des compte-courants, soit 105 millions plus 50 millions, égale 155 millions. Ici aussi ajouta-t-on, certains florins sont comptés plusieurs fois : 50 millions sont comptés une seule fois, 45 autres millions sont comptés deux fois et 5 millions sont comptés trois fois : 50 + (45 x 2) + (5 x 3) = 155. L’explication en est la suivante : 50 millions des 100 millions de monnaie fiduciaire en circulation sont déposés à la banque, 50 autres ne le sont pas, comptons ces derniers d’abord. Parmi les 50 sur des comptes-courants, 45 sont disponibles pour être prêtés, et 5 sont en réserve à la banque centrale. Les 45 sont comptés deux fois : une fois en tant que partie des 100 millions de monnaie fiduciaire en circulation et une deuxième fois en tant que dépôt sur un compte-courant. Quant aux 5 millions en réserve sur un compte en banque centrale, ils sont comptés trois fois : une première fois en tant que monnaie fiduciaire, une deuxième fois en tant que dépôt sur un compte-courant et une troisième, en tant que réserve sur un compte en banque centrale.

« À quoi servent ces coupages de cheveux en quatre ! », s’écria von Grossmacht en colère lors de la réunion. « Ils sont cruciaux », lui répondit von Grossgeld, sans se départir de son calme, « et ceci pour la raison suivante… »

(à suivre…)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Constitution pour l’économie : un autre pas dans la bonne direction

On recherche : chien de garde financier international

Fri Jan 30, 2009 2:48pm EST

Par Mike Dolan and Stella Dawson

Davos, Suisse (Reuters) – L’Allemagne et la Grande-Bretagne ont appelé vendredi à la création d’un organisme de surveillance international aux pouvoirs accrus chargé de prévenir plutôt que de réagir passivement aux crises financières susceptibles de déboucher sur des récessions à l’échelle planétaire.

La chancelière allemand Angela Merkel a déclaré au Forum Economique Mondial réuni dans la station suisse que la coopération entre les institutions financières internationales avait échoué à prévenir la crise financière la plus dévastatrice qu’ait connu le monde depuis des dizaines d’années et qu’une nouvelle charte était nécessaire. « Ceci pourrait même déboucher sur un Conseil Economique des Nations-Unies, sur le modèle du Conseil de Sécurité créé après la Deuxième Guerre Mondiale », a-t-elle ajouté.

Le premier ministre britannique Gordon Brown a affirmé de son côté que des initiatives audacieuses étaient requises qui fassent que les banques accordent à nouveau des crédits : « Nous sommes prêts à envisager des options radicales. Les approches anciennes ont échoué. Il faut que nous rebâtissions le système financier ». Et il ajouta : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’un organisme chargé de la prévention des crises plutôt que de leur résolution ».

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Rions un peu – Les banquiers (I)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

« Le jour viendra pour eux de faire des bénéfices, et le jour viendra pour eux de recevoir des bonus. Mais ce jour n’est pas encore venu ».

C’est le président Obama qui a dit ça aujourd’hui, à propos des banques renflouées par le contribuable américain qui utilisent cet argent pour des bonus à leurs dirigeants. Il ajouta même : « C’est une honte ! » Les bonus à Wall Street en 2008 furent de 18,4 milliards de dollars, une baisse dramatique (faut-il dire « tragique » ?) de 44 % par rapport à 2007.

Une pensée émue pour Citigroup qui vient d’annuler la commande d’un jet privé valant plusieurs millions de dollars après que l’administration Obama lui rappelle que « ce n’est pas une bonne idée ». Une pensée émue également pour John Thain, ex-président de Merrill Lynch, récemment débarqué par Bank of America pour cause de bonus extravagants (4 milliards de dollars alors que Merrill Lynch capotait), qui débloqua l’année dernière 1,2 millions de dollars pour que l’on refasse son bureau.

« Vous savez, le peuple américain a compris que nous sommes au fond d’un grand trou et qu’il faut que nous trouvions le moyen d’en sortir, mais cela lui déplaît que certains soient en train d’agrandir le trou alors qu’il s’efforce de le combler ». Ah ! cet Obama, quel rabat-joie !

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PressLib’ donations

Je vous ai dit que je ferais le point de la formule « Donations » après six mois. Comme je m’étais fixé comme objectif d’essayer de payer le loyer, j’indique en dernière colonne, le rendement obtenu de ce point de vue là (la référence, c’est 2210 $ : le loyer très raisonnable que je paie pour un petit appartement dans un immeuble à Santa Monica).

Précisions :

La 1ère colonne ce sont les mois, la 2è ce sont vos dons en euros (il faut soustraire 150 euros du mois de janvier 09, ce sont apparemment les droits d’auteurs que m’a versé une publication qui reproduit certains de mes billets), la 3è colonne, c’est l’argent que je touche effectivement : en dollars moins la commission de PayPal, la 4è colonne, c’est le pourcentage de mon loyer que représente la somme reçue ce mois-là.

Le loyer de 2.210 $ est bon marché pour LA en raison principalement du contrôle propre à Santa Monica : pas d’augmentation annuelle supérieure à l’inflation.

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L’actualité de la crise : Rounds d’observation, par François Leclerc

Billet invité.

ROUNDS D’OBSERVATION

En reprenant la dépêche de Bloomberg, Paul Jorion a incontestablement donné l’information la plus importante de la journée. La proposition de loi de Colin Peterson à propos des CDS tranche en effet sur la litanie des nouvelles de la crise financière. Le sort qui lui sera réservé est une autre affaire, mais, au moins, on est entré dans le vif du sujet. Car pour le reste, cela n’avance pas beaucoup.

George Soros, à Davos, vient de nouveau de joindre sa voix à tous ceux qui expliquent qu’il n’y a pas d’autre solution pour sortir de cette crise que de créer une bad bank, puis de nationaliser les banques. Certains disent en totalité, d’autres seulement quand cela est inévitable. La nuance ne résistant pas nécessairement à l’épreuve du feu, selon les premiers. Les problèmes et les résistances qui sont à cet égard actuellement rencontrés ne sont qu’un avant-goût de ce que nous allons voir, lorsque le sujet de la régulation future sera pleinement abordé.

Sans même attendre, le secrétaire au Trésor Timothy Geithner, a déclaré lors d’un point de presse à Washington, non sans une certaine prudence : « Nous avons un système financier qui est aux mains d’actionnaires privés, mené par des institutions privées, et nous aimerions faire de notre mieux pour préserver ce système ». L’idée était visiblement de s’en tenir au rachat des actifs toxiques, sans avoir à injecter du capital dans les banques, mais les choses vont très vite à Washington semble-t-il. De nombreux commentateurs de Davos voient d’ailleurs dans le fait que ce forum ait été ouvert par Vladimir Poutine et Wen Jiabao tout un symbole de ce qui se prépare inévitablement, étant donné le rôle prééminent que joue l’Etat dans leurs deux pays.

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Constitution pour l’économie : un pas dans la bonne direction

Un projet de loi américain prohiberait la plupart des Credit–Default Swaps (1)

Par Matthew Leising

Janv. 28 (Bloomberg) – Un projet de loi en attente au Congrès qui modifierait la manière dont les produits dérivés sont réglementés prohiberait la plus grande part du marché des CDS s’élevant à 29.000 milliards de dollars.

Colin Peterson du Minnesota, Président du Comité pour l’Agriculture de la Chambre des Représentants a divulgué aujourd’hui la mise à jour d’un projet de loi prohibant le trading des CDS à moins que les investisseurs ne détiennent les obligations sous-jacentes (2). Le projet, communiqué par e-mail par le personnel du comité à Washington, forcerait également toutes les opérations de gré à gré sur le marché américain des produits dérivés, s’élevant à 684.000 milliards de dollars, à passer par une chambre de compensation.

[…]

Bon, je ne sais évidemment pas si ça passera. Si la loi est promulguée une bombe à retardement gigantesque aura été désamorcée. Cela signifierait aussi qu’on n’est pas là à s’égosiller dans le désert et que des mesures interdisant les marchés aux spéculateurs et au risque systémique qu’ils amènent avec eux peuvent être prises. Ce serait très encourageant.

––––––––––––––––––––––
(1) Voir Glossaire ci-dessus et Les CDS : le monstrueux contraire d’une assurance. En septembre dernier, à l’époque où je rédigeais mon billet, le marché des CDS se montait encore à 62.000 milliards de dollars. Le marché a rétréci depuis en raison des consolidations de positions intervenues (voir Avis de recherche : CDS disparus) et de ceux qui se sont retirés.

(2) Seules les personnes véritablement exposées à un risque seront autorisées à contracter des CDS ; autrement dit les spéculateurs, ceux qui créaient un risque là il n’existait pas, en vue d’un gain éventuel, n’auront plus le droit de passer ces opérations.

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Une lettre persane

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un voyageur venu d’un autre système stellaire a récemment visité la Terre et a tenu à informer les siens de ce qu’il avait pu y observer. Arrivé sur notre planète alors qu’y fait rage une crise profonde, il en informe ses correspondants lointains dans les termes que voici :

« Il existait ici il y a quelques années seulement un grand commerce de biens appelés « ABS adossées à des prêts subprime » dont on s’aperçut un jour que leur valeur avait tant baissé qu’ils se vendaient désormais beaucoup plus cher que ce qu’ils valaient. Les acheteurs éventuels disparurent aussitôt et plus personne n’entendit traiter avec ceux qui détenaient de tels biens en grande quantité de peur qu’ils ne fassent bientôt banqueroute. Certains ayant caché de tels ABS au sein d’autres produits appelés CDO (pour Collateralized–Debt Obligations), chacun soupçonna alors chacun de vouloir le gruger et plus personne n’entretint commerce avec personne. Or les habitants de la Terre ont pour habitude d’utiliser pour toutes leurs entreprises, plutôt que leur argent propre, celui qui appartient à quelqu’un d’autre, usage très dispendieux cependant car il leur faut payer un loyer pour l’argent qu’ils empruntent et le montant de ces « intérêts » ne manque pas de se retrouver alors en proportion importante dans le prix de tout ce qui se vend et s’achète.

Je demandai à un Terrien pourquoi ne pas utiliser son propre argent plutôt que celui des autres et il m’apprit alors que la plupart de ceux qui ont besoin de cette commodité en manquent, soit qu’il s’agisse pour eux de l’utiliser au titre d’avances pour se procurer les matières premières et les outils nécessaires à leurs tâches, soit qu’il s’agisse de consacrer un tel argent à l’achat d’un bien dont ils ont besoin pour survivre ou pour vivre, sommes qu’ils rembourseront et dont ils acquitteront les intérêts à partir de leurs gages. La question que je lui posai alors fut celle qui eut le plus l’heur de le surprendre : « Comment se fait-il », lui demandai-je, « que l’argent ne se trouve pas là où il est le plus nécessaire ? » Il me fit la réponse suivante : « Cet argent dont nous parlons, on l’appelle quand on ne l’a pas : « capitaux ». Ceux qui en disposent en grandes quantités et qui se font spécialité de les prêter, nous les appelons : « capitalistes » et c’est pour cela que nous appelons « capitalisme » la façon dont nous organisons nos sociétés ».

Je lui expliquai que l’argent devant être emprunté pour s’acquitter des tâches les plus communes et pour vivre au jour le jour, il n’était pas surprenant que toute activité s’interrompe aussitôt que ceux qui en disposent refusent de s’en défaire et le grand désarroi où est plongée sa planète me semblait causé par ce simple fait.

Je lui demandai alors d’où était née chez eux cette idée de confier l’argent aux seuls capitalistes. « Il ne s’agit pas d’une décision qui fut jamais prise », me déclara-t-il, « mais de la conséquence de la combinaison de deux principes : celui de l’héritage et celui de la propriété privée qui permit l’appropriation des communs par un petit nombre ». « Ne voyez-vous pas », lui dis-je, m’échauffant quelque peu, « que l’appropriation privée des communs n’était tolérable que tant que vous n’étiez que peu nombreux et que votre planète vous apparaissait comme un vaste terrain en friche ? ». Au comble de l’exaspération je m’écriai alors : « Si ces principes mettent aujourd’hui votre existence en péril que n’en changez-vous ! » « La chose fut proposée autrefois », me répondit-il sans se départir de son calme, « par un idéaliste appelé Jean-Jacques Rousseau qui, si j’ai bon souvenir, vivait dans un tonneau, mais nous ne pouvons guère modifier ces principes car ils nous furent confiés par nos aïeux qui les tenaient des leurs et nous dirent de bien nous garder d’en changer, raison pour laquelle nous les appelons : « sacrés » ».

Je ne sus bien sûr que répondre. Quelques jours plus tard cependant je prenais la décision de rentrer au pays ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : Nous allons entendre beaucoup de voix, par François Leclerc

Billet invité.

NOUS ALLONS ENTENDRE BEAUCOUP DE VOIX

A Davos, au 39ème Forum économique mondial, c’est comme dans certains festivals, il y a le « in » et le « off ». Sauf qu’il ne s’agit pas de différencier la programmation officielle de celle qui ne l’est pas, mais de réglementer l’accès des journalistes aux débats. Afin de leur faire croire, grâce à la magie de l’interdit, que des choses décisives se disent en leur absence, dans le « in » où ils sont proscrits. Cette année, les 2.500 « décideurs » réunis ont en effet « cinq jours pour redessiner le monde ».

Une forte participation de banquiers centraux est à signaler. Car, si le débat dominant de Davos va porter sur les moyens de régler la crise et sur le monde qui s’éveillera sur le champ de bataille, à l’aube de la crise, le blog de Paul Jorion ayant modestement pris quelques longueurs d’avance, nul doute que des questions sérieuses, ne faisant pas l’objet de grandes envolées lyriques sur le monde de demain, vont être sérieusement discutées. Notamment celle-ci : qu’allons-nous faire des dettes publiques en train d’être amassées ? Les rembourser, ou plutôt les gérer en les finançant au mieux, ou les effacer par l’inflation ? Où allons-nous placer le curseur, dans un panachage idéal entre ces deux solutions ? A finances mondiales, décisions nécessairement collectives. La réunion de la Fed de Washington, qui se tient à l’heure où j’écris ces lignes, semble pour sa part en débattre intensément, on lira dans le communiqué ce qu’il en sera dit.

A propos des bad banks, sujet également de haute importance à Davos bien qu’il ne sera pas nécessairement publiquement évoqué, le commissaire européen aux Affaires économiques, Joaquin Almunia, a mardi, en lever de rideau de sa réunion, mis le doigt sur l’essentiel a appelant à définir les actifs toxiques détenus par les banques avant de chercher des solutions pour alléger leur fardeau. Puis il a ajouté qu’il faudrait se poser la question de « la meilleure façon de les valoriser » et « du prix qui serait payé pour la transmission de ces actifs toxiques du bilan des banques à la nouvelle bad bank ». Nous y sommes, les bonnes questions sont publiquement posées, mais elles n’ont toujours pas de réponse. Et pour cause.

Les Allemands, en plein débat à ce propos, continuent d’être partagés et, donc rien ne se passe. La crise financière s’avère plus grave que redouté et toutes les mesures prises jusqu’ici n’ont pas réussi à atténuer ses effets, déclare le président de la Bundesbank Axel Weber dans un entretien à Bild. « Cela m’inquiète qu’il n’ait pas été encore possible d’endiguer la crise sur les marchés financiers. De nouvelles failles apparaissent régulièrement, il y a davantage de secteurs touchés et de nouvelles pertes, qui conduisent à de nouvelles dépréciations ».

Sur le devant de la scène, un petit jeu se poursuit qui a tout de la diversion. Celui des prédictions qui se multiplient sur la date où l’on verra « le bout du tunnel », métaphore pour une fois employée au BTP (Bâtiment et Travaux Publics), à moins que ce ne soit une allusion plus sophistiquée à une certaine caverne. On parle d’embellie retrouvée, bien optimiste, on spécule sur fin 2009 ou même fin 2010 en réalité sans savoir. Au nom de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), de l’OCDE, du FMI, ou encore de la Commission Européenne. Plus audacieux pour une fois, le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, a estimé lundi que « tant que toutes les banques n’ont pas été nettoyées, on ne peut pas trouver un chemin de sortie » à la crise. Il a regretté que « très peu a été fait » depuis le sommet du G20 en novembre à Washington. « Je ne dis pas que rien n’a été fait. Mais cela bouge très, très lentement », a-t-il regretté.

Petite voix discordante dans le concert des graves et définitifs propos qui s’annoncent ces jours prochains à propos du nouvel ordre mondial, mais nous verrons sa montée en puissance plus tard, le président de l’opérateur boursier allemand Deutsche Börse, Reto Francioni, s’est élevé lundi contre un excès de réglementation des marchés financiers. « Nous devons veiller à ce que les marchés ne soient pas étouffés par une réglementation excessive », a-t-il déclaré lors de ses vœux à la presse. Puis, il s’est opposé à une interdiction totale des ventes à découvert, alors qu’une telle interdiction sur certains titres, décidée le Bafin qui réglemente le marché allemand, court jusqu’au 31 mars.

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Money Creation ‘ex nihilo’, par Robert Mittelstaedt

Robert Mittelstaedt, qui a déjà eu l’occasion d’intervenir sur ce blog, a produit une vidéo intitulée Money Creation ‘ex nihilo’ . Son message, comme vous le verrez, est identique à celui que je vous ai proposé ici au fil des mois.

En guise d’introduction, je vous offre quelques extraits d’un livre que je suis en train de rédiger, sur le même sujet exactement que celui traité par Mittelstaedt dans sa vidéo :

Les banques n’ont cependant pas le droit de prêter tout l’argent sur votre compte-courant : elles sont obligées de tenir compte de votre désir éventuel de récupérer les sommes déposées sans préavis, comme le compte-courant le permet. Les réserves qu’elles sont tenues de maintenir légalement sont appelées « réserves fractionnaires ». Ces réserves sont faibles, aujourd’hui de l’ordre de 2 % généralement. Ce taux de 2 % a été calculé pour permettre à la banque de faire face aux retraits en temps ordinaire. Ceci suppose bien entendu une grande confiance de la part des déposants que leur argent demeure effectivement à leur disposition. En cas de panique bancaire ces 2 % ne feraient, cela va sans dire, pas l’affaire : seules des réserves couvrant la totalité des sommes déposées, c’est–à–dire des réserves fractionnaires de 100 % pourraient l’assurer.

Le système des réserves fractionnaires permet à l’argent inutilisé de ne pas être simplement thésaurisé mais d’être utilisé par l’économie là où le besoin s’en fait sentir. À cette fin, la fiction est maintenue que, bien que l’argent sur les comptes-courants aie été prêté – à l’exception des réserves fractionnaires – il demeure aussi disponible pour celui qui l’avait déposé sur son compte-courant. En général, lorsque celui-ci se présente pour retirer son argent, les réserves fractionnaires s’appliquant à une multitude de comptes permettent que la somme lui soit rendue. Si ce n’était pas le cas la banque devrait recourir à un expédient : ponctionner ses fonds propres, emprunter sur le marché interbancaire ou emprunter auprès de sa banque centrale.

Le système des réserves fractionnaires permet en fait une démultiplication monétaire qu’on aurait tort cependant de confondre avec une « création monétaire », le principe de conservation des quantités restant d’application sans être jamais enfreint.

Bien que les réserves fractionnaires soient aujourd’hui en général de 2 %, les illustrations de la manière dont le système opère utilisent le plus souvent le chiffre de 10 % et je ne faillerai pas à la tradition. La raison pour un nombre plus élevé se comprendra aisément. Voici comment le système fonctionne. Eusèbe dépose 100 € sur son compte à la banque. La banque est obligée de conserver sur cette somme des réserves fractionnaires de 10 %. Le reste elle peut le prêter. Ce qu’elle fait : Casimir avait besoin de 90 € et elle les lui accorde.

Le calcul à partir des réserves fractionnaires ne produit de chiffres mirobolants : 9 fois plus de crédits que de dépôts pour 10 %, 49 fois plus pour 2 %, que dans un seul cas de figure – qui n’a pas la moindre plausibilité dans le monde réel : qu’au sein de la chaîne de ceux qui empruntent, chacun utilise la totalité du montant de son prêt pour le déposer sur un compte à vue… tout en ne s’inquiétant pas du fait qu’il doive verser des intérêts pour ce privilège. Certains n’hésitent cependant pas à affirmer qu’un dépôt autorise une banque à accorder des crédits 9 fois, 49 fois… supérieurs aux dépôts. Comme seul un abruti emprunterait de l’argent à sa banque pour le laisser ensuite dormir sur un compte à vue, alors que sa banque lui compte des intérêts au fur et à mesure que le temps passe, la seule situation présentant une certaine vraisemblance est donc celle mise en scène par l’illustration initiale : celle où l’argent sur le compte-courant d’Eusèbe est prêtée à Casimir à concurrence de ce que les réserves fractionnaires autorisent, autrement dit que la banque est à même de percevoir des intérêts sur une somme un peu inférieure (90 % pour des réserves fractionnaires se montant à 10 %) à celle qui fut déposée initialement.

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Qu’est-ce qui aura changé quand on aura sauvé les banques ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Diverses méthodes sont aujourd’hui expérimentées pour tenter de sauver le secteur bancaire dont on avait imaginé que les difficultés apparues à l’été 2007 étaient une question de liquidité : les acheteurs devenus frileux manquaient simplement à l’appel. Or ceux qui se trouvaient dans le secret des dieux savaient déjà six mois auparavant qu’il ne s’agissait pas de liquidité mais de solvabilité : les acheteurs n’étaient pas frileux par caprice mais par calcul : parce que les produits en question, ABS (Asset–Backed Securities) et CDO (Collateralized–Debt Obligations) remplies de petites ABS étaient trop dépréciés pour justifier une offre, quel qu’en soit le prix. Quand il se confirma qu’il n’y avait plus d’acheteurs, ceux qui possédaient ces produits en portefeuille firent leurs comptes et l’on constata alors que dans un bel ensemble ils se trouvaient en-dessous de la ligne de flottaison : sous le niveau de réserves déterminé par le ratio de solvabilité défini pour les établissements bancaires par les régulateurs.

Deux solutions s’offraient pour venir en aide aux banques, la première étant que les autorités se substituent au marché défaillant en se portant acheteuses de ces produits à un prix d’« après-crise », au sein d’une banque d’agrégation ou « mauvaise banque », mettant effectivement ces produits toxiques en quarantaine, et offrant ainsi une valorisation à des produits qui, faute d’acheteurs, sont aujourd’hui sans prix. La deuxième solution étant que l’on ne fasse pas un cas particulier de ces instruments de dette dépréciés et que l’on se contente de recapitaliser ces banques, c’est–à–dire qu’on leur fournisse les fonds qui leur permettront de respecter à nouveau leur ratio de solvabilité. Une alternative à cette formule consiste pour le gouvernement à prendre une participation majoritaire dans ces banques, leur apportant ainsi la garantie effective de l’État, et à baisser le ratio de solvabilité exigé, par exemple de 8 % à 5 ou 6 %, comme viennent de le faire les Anglais. L’étape ultime dans cette voie serait cela va sans dire celle de la nationalisation pure et simple – dont je disais il y a un an déjà que même les Américains s’y résoudraient peut–être un jour.

Comme on s’en souvient, Mr. Paulson, ci-devant ministre des finances américain, entama une valse-hésitation très remarquée entre les deux approches, la raison en étant évidente car, comme le rappelait ici-même il y a quelques jours François Leclerc : soit le prix offert est suffisamment élevé pour satisfaire les banques et le contribuable y perd sa chemise, soit il est suffisamment bas pour que le contribuable puisse un jour s’y retrouver et le banquier n’a rien à y gagner.

Le système bancaire, assumant les fonctions qu’il exerce aujourd’hui serait sauvé. Mais cela suffirait-il à sauver le capitalisme ?

Car, rappelons-nous brièvement ce qui s’est passé. L’incendie s’est déclaré dans l’immobilier américain, d’abord dans sa partie la plus fragile, dite subprime , pour mettre bientôt le feu à tout l’édifice : l’ensemble de l’immobilier résidentiel américain – chose qu’on semble oublier en ce moment en France où l’on évoque la « crise des subprimes » comme un événement ayant eu lieu dans un passé reculé.

On dit à juste titre que les banques centrales ont favorisé toujours davantage les investisseurs et les dirigeants d’entreprise aux dépens des salariés et que ceux-ci furent forcés de suppléer à leurs salaires manquants par le prêt à la consommation. C’est vrai. De leur côté, les entreprises recoururent toujours davantage à la dette. Il en a résulté une hypertrophie du secteur du crédit, personne n’ayant plus semble-t-il comme capital que celui qu’il emprunte. Le crédit fut encouragé par les politiques des banques centrales qui maintinrent les taux courts à des niveaux artificiellement bas. Les pays d’Extrême-Orient achetèrent en quantités astronomiques les Bons du Trésor américains à long terme, assurant aux taux longs eux aussi des niveaux exceptionnellement bas dans ce pays. Une configuration fragile se mit en place, et il suffit alors que le prêt hypothécaire américain ayant épuisé par le bas le panier où il trouvait de nouvelles recrues, s’essouffle, pour que le prix de l’immobilier s’effondre et que tous les instruments de dette qui lui sont associés se déprécient massivement.

Voilà où en est. Quand la machine repartira – si elle repart un jour, une chose n’aura en tout cas pas changé : une économie dépendant à tous ses niveaux d’un secteur du crédit hypertrophié, faute pour les capitaux de se trouver là où ils sont indispensables.

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Les insolents

Les années durant lesquelles j’étais jeune professeur à Cambridge furent fastes pour l’Angleterre, non pas en raison de la qualité – incontestable cependant – de mon enseignement mais en raison d’un renouveau alors de la « pop scene ».

Qualques grands moments (non, je n’ai pas oublié que Gary Numan était un fervent admirateur de la dame de fer).

Lene Lovich – Bird Song (1978)

Gary Numan – Are Friends Electric ? (1979)

Soft Cell – Bedsitter (1981)

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L’actualité de la crise : Premier aperçu de la future régulation financière américaine, par François Leclerc

Billet invité.

PREMIER APERCU DE LA FUTURE REGULATION FINANCIERE AMERICAINE

De premières informations sortent sur les intentions de la nouvelle administration américaine en matière de réforme de la régulation financière, alors que les attentes se développaient fortement ces derniers jours à Washington à ce propos. On y soulignait que le sommet du G20 de Londres, le 2 avril prochain, serait l’occasion d’un des premiers déplacements à l’étranger du nouveau président. Les déclarations des officiels partaient en effet un peu dans tous les sens depuis plusieurs jours, sous de multiples pressions dues à la détérioration plus rapide que prévue de la crise financière. Il devenait également urgent, bien que peu de temps se soit écoulé depuis l’investiture, de donner forme à la politique qu’entendait suivre la nouvelle administration. C’est tout du moins ce qui ressort de la lecture de la presse américaine.

Le New York Times résume pour sa part, dans un article de Stephen Labaton du 25 janvier, les mesures qui sont à l’étude, ou plutôt ce que l’on peut en décrire aujourd’hui dans les grande lignes, en s’appuyant notamment sur les déclarations de Thimothy Geithner, le nouveau secrétaire au Trésor, lors des auditions de responsables afin que leur nomination soit confirmée, ou selon le rapport de Paul A. Volcker, l’un des membres les plus éminents de l’équipe économique d’Obama.

Parallèlement, on apprenait que l’administration Obama se préparait à demander une rallonge aux 350 milliards de dollars de la seconde tranche du TARP, qui vient d’être adopté par le Sénat américain. « Je ne pense pas que beaucoup de responsables au Trésor et à la Réserve fédérale estiment qu’il s’agit de la dernière somme d’argent qu’il vont devoir dépenser », a estimé dans le Washington Post de samedi dernier, Barney Frank, président de la Commission des services financiers de la Chambre des représentants. On pourrait atteindre, selon le quotidien qui ne cite pas ses sources, une enveloppe globale de 1.000 milliards de dollars (au lieu des 700 milliards déjà adoptés), si le Congrès approuvait cette nouvelle demande. La multiplicité des besoins et des utilisations des 350 milliards de la seconde tranche du plan rendait inévitable qu’une telle demande d’extension soit formulée, devant les arbitrages insurmontables qui en découlaient.

Il est donc désormais possible de se faire une première idée du dispositif global de mesures de régulation en gestation. Il s’appuie sur un rôle accru de la Fed et de la SEC, ainsi que des agences gouvernementales concernées. Un encadrement des courtiers en prêts hypothécaires et de leur activité, ainsi que des hedge funds, est à l’étude, ce dernier avait toujours été refusé par l’administration Bush. Ainsi qu’une réforme s’attaquant au conflit d’intérêt résultant de la situation dans laquelle se trouvent les agences de notation, payées par ceux-là mêmes qu’elles notent. Voilà pour les acteurs du marché, d’autres mesures concernent leurs instruments. Dans ce domaine, il s’agit principalement de la création d’une chambre de compensation des produits dérivés en général, dont les CDS, afin de mieux contrôler ce secteur de l’activité financière clairement identifié comme étant au cœur de la tourmente.

Aucune de ces idées n’est particulièrement nouvelle, ni spécialement audacieuse. Réunies, elles ont le mérite de formaliser un plan d’ensemble, avec ses avancées et ses limites. A ce stade, toutes ces proclamations d’intention ne sont que des têtes de chapitre, qui vont donner lieu dans les prochaines semaines à bien des annonces, des commentaires… et des batailles rangés plus ou moins ouvertes ou souterraines. Le diable étant toujours dans les détails, surtout en matière juridique et financière, il n’est évidemment pas possible d’encore apprécier l’ampleur de ce dispositif.

Pour la partie plus explicitement politique, on notera que l’administration Obama a l’intention de tenir compte des très nombreuses critiques faites à propos de l’utilisation de la première tranche du TARP, et de « limiter » les rémunérations des responsables des institutions financières, sous toutes leurs formes, lorsque ces dernières reçoivent des fonds publics.

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L’avenir à court-terme

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

A. s’interroge :

Comment François Leclerc et Paul Jorion voient-ils l’avenir à court-terme (4-5 ans) ?

Je vais me lancer. Je crois que ça ira beaucoup plus mal avant que ça n’aille mieux. Et la raison en est la suivante, c’est que si vous et moi voyons bien que seul un saut radical nous sortira du désastre actuel, ceux qui nous ont conduits là feront tout ce qui est en leur pouvoir – et le pouvoir ils en disposent en ce moment – pour remettre la machine en marche par des demi-mesures. Il y arriveront partiellement, pour des effets de surface, mais ils n’y arriveront pas sur les questions de fond parce que la machine sous sa forme présente est irréparable.

Pendant ce temps-là, des gens comme moi, comme vous sur ce blog, auront fait d’excellentes propositions sur ce qu’il convenait de faire. Ceux qui nous ont conduits là, ceux qui se sont trompés du tout au tout dans leurs analyses mais tiennent toujours le haut du pavé, continueront comme avant : prétendant qu’ils ont quand même raison – d’une certaine manière – que les « réformes », les privatisations doivent se poursuivre pour la raison incompréhensible X ou Y, que c’est la faute « en dernière instance » au Président Clinton, et ainsi de suite, … remplissez les pointillés.

Mais cela ne leur servira à rien parce qu’il deviendra de plus en plus clair à tout le monde – inexorablement – que c’est leur néo-libéralisme qui nous a conduits là où nous en sommes, et rien ni personne d’autre. Alors, alors finalement, « au stade de l’écoeurement », on se mettra à écouter ce que nous sommes en train de dire. Mais il faudra de la patience parce qu’il faut toujours énormément de patience quand c’est de l’histoire qu’il s’agit.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : Des Bad Banks et des nationalisations a minima, par François Leclerc

Billet invité.

DES BAD BANKS ET DES NATIONALISATIONS A MINIMA

Les questions financières sont le plus souvent assez simples dans leur principe, une fois débarrassées du vocabulaire hermétique qui les accompagne et de la chape de silence qui les entoure en temps normal. Les bad banks, question en ce moment des plus discutées dans les cercles décisionnaires du monde entier, en sont un bel exemple.

Tout peut se résumer, une fois le principe de leur création admis, à un dilemme assez simpliste. Si j’achète, moi l’Etat, trop bas aux banques leurs actifs douteux, je n’éviterai pas leur recapitalisation et j’y serai encore de ma poche. Si je les achète au prix qui les tire sérieusement d’affaire, cela me coûte une fortune. Comment alors évaluer ces actifs ? C’était sur cette question que la toute première version du plan Paulson avait achoppé aux USA, après avoir prétendu l’avoir résolu, en l’ignorant en fait, grâce à la technique des enchères renversées.

Les gouvernements réfléchissent et temporisent donc, pour les mêmes raisons de coût, aux USA, en RFA, en Italie et en Belgique, et sans doute dans d’autres pays qui le taisent. Le dispositif britannique que Paul Jorion a précédemment décortiqué, et qui évite d’acheter ces titres en les garantissant, a l’avantage d’évacuer ce problème d’évaluation et à priori de minorer les coûts. Il est donc regardé avec les yeux de Chimène, en priant avec ferveur qu’il y fonctionne.

Willem Buiter, dans le Financial Times du 20 janvier, le trouve encore beaucoup trop dispendieux et inefficace, prenant encore une fois le taureau par les cornes. Après avoir décortiqué sans concessions la situation du système bancaire britannique, établissant clairement de désastreuses responsabilités, il développe un plan qui procède très astucieusement, en plusieurs étapes successives et à moindre coût pour l’Etat. Sans entrer dans les détails, qui sont sophistiqués, il associe la nationalisation totale du système bancaire à la création d’une bad bank, puis à la création de nouvelles banques, d’abord publiques et ensuite privatisées.

Du côté américain, la situation n’est pas encore clarifiée. Les grandes banques régionales, à leur tour emportées par la crise financière, ont annoncé de très lourdes pertes pour le quatrième trimestre, du niveau de celles de leurs consœurs nationales. Elles avaient pourtant reçu de très importantes aides dans le cadre du premier volet du TARP. Et cela accentue encore davantage la nécessité de définir une nouvelle politique en direction du système bancaire.

A propos de la création éventuelle d’une bad bank, le Washington Post du 22 janvier expliquait que si le prix d’acquisition des titres toxiques par une telle structure créée par le gouvernement était trop élevé, cela représentait un effet d’aubaine pour les banques et que, s’il était trop faible, celles-ci ne participeraient pas au plan. Comment en sortir ? George Soros apportait dans le Financial Times du même jour un éclairage détaillé sur les avantages et inconvénients réciproques des termes du choix devant lequel l’équipe d’Obama se trouve : « Nationaliser les banques partiellement ou les laisser dans des mains privées, mais nationaliser leurs actifs toxiques ». Ainsi que la difficulté de ce choix.

Le Süddeutsche Zeitung de vendredi révèle les grandes lignes d’un plan qui serait à l’étude au sein du gouvernement allemand. Il s’appuie sur la création d’une structure de défaisance pour chaque banque, assorti d’un mécanisme complexe, qui a déjà servi pour assainir les banques est-allemandes après la réunification et dont l’application devrait moins peser sur les finances de l’Etat. Celui-ci ne paierait pas tout de suite les banques en échange de leurs actifs toxiques, mais assumerait la perte de valeur de ces titres seulement à leur arrivée à échéance, et pourrait recevoir en échange une partie des bénéfices des établissements, sur une période de 40 à 50 ans. Une solution d’étalement réciproque, séduisante sur le papier, mais dont il n’a encore été fait le tour pour bien vérifier qu’elle fonctionnerait.

A toutes fins utiles, la Commission de Bruxelles, qui avait été prise par surprise lors des plans de recapitalisation en catastrophe des banques de plusieurs pays européens, étudie avec la BCE et les Etats membre les mesures qui pourraient être prises pour alléger le fardeau des banques, sans pour autant violer les règles européennes sur les aides d’Etat, selon l’un porte-parole de la Commission, Jonathan Todd, qui s’exprimait à ce sujet jeudi dernier.

Le président de la BCE Jean-Claude Trichet a quant à lui rejeté mercredi, devant des eurodéputés, l’hypothèse d’une « banque d’épuration mondiale », confirmant ainsi qu’il n’était pas question aux yeux de la banque, et de ses principaux mentors, de se laisser entraîner sur une mauvaise pente, dans le cadre d’un tel organisme, par les Américains ou les Anglais qui y participeraient.

De tous côtés, il faut encore attendre. Devant l’obstacle, différentes formules sont étudiées et rien ne semble joué. Il semble pourtant que bad banks et nationalisations bancaires soient deux mesures indissociables si les gouvernements veulent mettre toutes les chances de leur côté. Le prix de ces opérations, quoi qu’il en soit, sera probablement très élevé à l’arrivée, en dépit des tentatives d’optimisation. Il faudrait que des solutions très radicales, à la Willem Buiter, soient adoptées pour l’éviter et cela n’en prend pas le chemin, car cela heurte trop d’intérêts. Ce qui augure mal de la suite, suggérant par avance une régulation a minima du système financier. Seule la poursuite de l’approfondissement de la crise pourra repousser ces limites déjà à mon sens implicitement tracées.

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L’actualité de la crise : Le vilain mot commençant par « N », par François Leclerc

Billet invité.

LE VILAIN MOT COMMENCANT PAR « N »

Les meilleurs auteurs, puisque c’est une manière d’asseoir définitivement son propos, convergent dans leur analyse et, depuis peu, vers des solutions radicales à la crise financière. Des solutions, qui osent écrire en toutes lettes le vilain mot qui commence par un N.

Voici ces auteurs.

Paul Krugman, Prix (dit) Nobel d’économie, poursuit dans le New York Times du 18 janvier son assimilation des banques à des zombies, très pédagogiquement, pour ensuite estimer que l’éventuelle création d’une « banque de consolidation » (une bad bank plus honorablement dénommée), dont on parle beaucoup, impliquerait aussi, pour ne pas faire le travail à moitié, une utilisation de ce qu’il appelle ironiquement le mot en N. N pour nationalisation.

Nouriel Roubini, star montante de l’expertise de la crise, dont on sait qu’il ne mâche ni ses mots ni ses analyses, explique à l’occasion d’une conférence à Dubai tenue le 20 janvier, chiffres à l’appui, que le système bancaire américain est dans son ensemble virtuellement en faillite. En d’autre terme en banqueroute non déclarée.

Helmut Schmidt, ancien ministre des finances et chancelier allemand, vient de dresser dans l’édition du 15 janvier du Zeit le catalogue le plus contraignant et radical que je n’ai jamais lu des mesures qui devraient être prises pour que « plus jamais cela » ne soit pas une fois de plus proclamé en vain.

Willem Buiter, dans le Financial Times du 16 janvier, préconisait une nationalisation provisoire mais totale des banques rendant ensuite plus facile la création d’une bad bank pour y parquer leurs actif pourris.

Voilà ce qu’on appelle un tir groupé.

La collection d’experts qui précède est disparate, j’en conviens, mais les membres de cette dangereuse cellule invisible ont en commun d’être tous de dangereux révolutionnaires bien connus des services compétents. Des « services » comme on disait en URSS – l’appellation demeure en Russie – car on n’osait même pas les désigner par leur nom.

Tout cela n’a que trop duré, vive les solutions radicales ! Il faut en finir une fois pour toute ! Mais il faudrait tout de même que nos mêmes auteurs se penchent vite sur le détricotage des mesures qu’ils préconisent. Comment sans cela nous dépêtrerons-nous avec un système du crédit nationalisé ? Avec un monde financier atrophié, et donc impotent si l’on croît nos édiles ? Avec une poubelle de l’histoire remplie d’actifs pourris, que l’on ne pourra pas pour une fois décharger dans le Tiers Monde ?

Pour poser la question de fond, pouvons-nous vraiment reporter sur l’Etat la confiance qui fait aujourd’hui tant défaut entre financiers ? Cela serait bien la peine d’en arriver là, après avoir salué la chute du Mur et la ruée des camarades de l’Est dans notre monde de libre échange dont ils avaient tant rêvé.

« L’Etat c’est nous » a succédé à « l’Etat c’est moi ». Mais comment pourrait bien fonctionner cette appropriation ? Tout le problème est là.

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Une masse monétaire, pour une planète

magnum écrit :

A mes yeux, une bonne économie fixerait des valeurs « justes » à des biens/services/autres. Il est difficile de définir le mot ‘juste’ dans ce cadre mais on peut déjà imaginer certains axes :

1- à niveau de bien égal, valeur égale
2- valeur dans des proportions ‘raisonnables’ par rapport aux coûts de production
3- loi de l’offre et de la demande fonctionnant entre les « vrais » vendeurs et les « vrais » acheteurs (et pas une foultitude de men in the middle qui n’ont rien à voir ni avec la production, ni avec la consommation)
4- le résumé presque : le bon sens.

Mais aujourd’hui, il est très difficile d’appréhender ces valeurs car non seulement la masse de bien/services/autres varie perpétuellement mais aussi la monnaie, et dans les deux cas, dans des proportions qu’il est difficile de mesurer. Aussi, la masse monétaire totale ne représente pas la masse de richesses totale. C’est une donnée en roue libre, alors que cela devrait être notre principal outil pour mesurer les variations de richesses (bien/services/autres). D’ailleurs nous n’avons pas d’autre outil et nous sommes dans le brouillard.

Voilà donc mon idée : à un moment T, nous créons une nouvelle monnaie (le mundo ?) mondiale dont la particularité serait que l’on figerait la masse de manière définitive. Par exemple, le 1er janvier 2015, nous créons 10^15 (10 puissance 15) mundos. Et cette masse ne varierait pas dans le temps. En 2030, il y aurait toujours 10^15 mundos sur terre. Ainsi, plutôt que d’avoir 2 variables qui fluctuent (valeurs et monnaie), nous n’en aurions plus qu’une. Un mundo serait ainsi, à n’importe quel instant, 1/(10^15) de l’ensemble des valeurs mondiales (faisant parties de l’économie, j’entends).

Oui, cela résoudrait un certain nombre de problèmes : cela tiendrait compte en particulier de la nature limitée de notre planète. L’unité monétaire qui serait divisée en plus petites unités serait 1 pour « une planète ». L’idée est apparentée à celle de « monnaie fondante ».

Figer la masse monétaire implique aussi de définir quelle masse monétaire : certainement pas M0 qui ne représente pas grand-chose, plutôt M3 – mais cela obligerait de résoudre la question des multiples « doubles emplois » que supposent M1, M2, M3 – ou mieux encore : une nouvelle définition de la masse monétaire dans la perspective précisément où le monde est limité et vise à un état stationnaire (sans dégradation) dans une cadre de développement durable.

À creuser certainement, ce qui explique pourquoi j’ai fait, cher magnum, de votre commentaire, un billet à part entière. Pour lui offrir son espace de discussion propre. Vous ne vous êtes en tout cas pas trompé de blog : vos méninges vont être mises à rude épreuve ! Bon courage !

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Le loup et les sangliers…, par Daniel Dresse

Billet invité.

Le loup et les sangliers…

Le fait de prendre mes distances relatives avec votre blog (je resterai un visiteur attentif et discret) m’a été bénéfique. A force de cogiter tous les jours des heures durant devant un écran, j’en avais perdu le goût pour ce qui reste pour moi l’un des attraits de l’existence : les longues ballades nocturnes dans la nature. Je marche la nuit -avec des raquettes s’il y a de la neige- d’Octobre à Mai en gros, quand la lune est présente partiellement ou totalement, car la forêt est beaucoup plus claire l’hiver sans son feuillage.

J’ai besoin de ces escapades pour ressentir le plaisir d’être encore physiquement dans le coup, et surtout pour mettre la pédale douce à mes humeurs et un peu d’ordre dans mes idées.

Il m’arrive de m’arrêter et méditer devant ces petites croix blanches, scellées à même le rocher, que l’on peut rencontrer un peu partout dans les environs de Grenoble. Elles rappellent que cette ville a particulièrement souffert de l’occupation nazie et paya très cher son surnom de « capitale de la résistance » avec ses milliers de déportés, dont la majorité ne revint jamais, et les terribles combats de l’été 1944, qui virent en juillet l’anéantissement de la « république » du Vercors. C’est aussi depuis ces taillis que j’arpente aujourd’hui, que les maquis du Grésivaudan, emmenés par le commandant Le Ray, amorcèrent un mois plus tard -au prix de lourdes pertes- la reprise de la ville avant l’arrivée des Américains.

C’est un fait connu dans notre pays et par tout un tas de gens qui font métier de l’observation des animaux. La disparition progressive des paysans, hors exploitations agricoles industrielles, et la réglementation étroite de ce qui faisait leur passe temps favori, la chasse, ont entraîné une recolonisation des abords des villes par des espèces non domestiques. Il m’arrive ainsi régulièrement, dans les bois qui couvrent les hautes collines autour de Grenoble, de faire la nuit d’étranges rencontres.

Outre des foultitudes de lapins, j’ai le plaisir d’avoir à saluer poliment (respect oblige) renards, blaireaux, biches, et surtout sangliers. Ces derniers prolifèrent en toute quiétude et se signalent par leur propension à ravager les parkings et les aires de pique nique des promeneurs du dimanche. Toutes ces bêtes sont timides et peu désireuses de s’attarder en compagnie de l’humain, ce mammifère bruyant à l’odeur désagréable. Même vous Paul, avec toute votre science, ne seriez guère mieux considéré qu’un grand putois dans le secteur. Les derniers porcins que j’ai rencontrés avaient l’air trop surpris pour me céder le passage. J’emmène toujours un livre avec moi pendant mes promenades –même si, à cause du froid, je ne lis jamais que quelques pages à la lumière de ma lampe frontale. J’ai donc brandi votre « La crise » tel Charlton Heston les tables de la loi dans Les Dix Commandements, et braillai : « Ohé les fils de porcs, vous avez lu le dernier Jorion ? » La débandade générale ! Ne comptez pas sur eux pour boucler vos fins de mois…

Je vais ici naturellement rejoindre une idée qui court en filigrane tout au long de vos écrits. En contemplant la ville et ses lumières à mes pieds, au cours de mes longues pauses méditatives, je me dis que finalement l’humble sauvagerie (je n’ai pas dit la sauvagerie des humbles) ne restera jamais très éloignée de nos sophistications. Aller à sa rencontre de temps en temps peut aussi permettre à l’homme de prendre conscience de lui-même, ajouterai-je intentionnellement.

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