Le manque d’argent comme malheur

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Nous naissons et nous grandissons au sein d’une famille. Si l’on ne nous dit rien à propos de l’argent pendant les dix premières années de notre vie, nous avons eu beaucoup de chance : c’est que nous sommes nés au sein d’une famille où l’argent ne manquait pas. Si nous n’avons rien entendu dire, c’est que l’argent n’était pas source de souci pour nos parents. Sinon, si nous avons au contraire abondamment entendu parler de lui à partir de notre jeune âge, c’est qu’il faisait défaut, et que son acquisition constituait un source constante de préoccupation.

Le fait que l’on soit né au sein d’une famille où l’on a de l’argent ou bien l’on n’en a pas, chacun le considère comme un donné : on ne remet pas cela en cause et surtout, si l’argent manque, on ne se rebelle pas immédiatement contre cette réalité : c’est un donné qui relève de la nature des choses et c’est bien là la manière dont nos parents le vivent aussi en général. S’ils n’ont pas eu assez d’argent, il sera bien temps pour nous, plus tard, quand nous serons grand, de nous en préoccuper : ce sera à nous de faire en sorte que nous en ayons davantage.

Pourtant et pour la plupart d’entre nous, l’argent constitue au cours de notre vie une source considérable de soucis : nous éprouvons souvent le sentiment de ne pas en avoir assez et nous en procurer suffisamment pour assurer la subsistance de nos proches n’est pas une mince affaire et nous expose de manière constante à la méchanceté, la jalousie et l’envie. Se procurer de l’argent constitue, pour le dire franchement, un combat permanent.

On se plaint aujourd’hui de la disparition des valeurs qui se manifeste par l’éclatement des familles, par la séparation ou le divorce, mais s’interroge-t-on sur le nombre de familles qui ont été détruites tout simplement par le manque d’argent ? Et si les ménages restaient plus unis dans le passé, n’était-ce pas tout simplement parce que le divorce était interdit ou plus crûment encore, parce que l’interdiction faite aux femmes de s’éduquer les obligeait à rester enfermées au sein d’une unité familiale pourtant devenue un véritable enfer ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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51 réflexions au sujet de « Le manque d’argent comme malheur »

  1. Bonjour,

    Je ne suis pas sur de bien comprendre. Voyez-vous une relation de cause à effet entre :

    « mais s’interroge-t-on sur le nombre de familles qui ont été détruites tout simplement par le manque d’argent ?  »

    et

    « Et si les ménages restaient plus unis dans le passé, n’était-ce pas tout simplement parce que le divorce était interdit ou plus crûment encore, parce que l’interdiction faite aux femmes de s’éduquer les obligeait à rester enfermées au sein d’une unité familiale pourtant devenue un véritable enfer ? »

    Je ne pense pas que ce soit le manque d’argent de la famille qui aurait pu pousser les femmes à demander des séparations.
    Je le vois plutôt comme un ping-pong s’établissant entre l’établissement de nouvelles normes sociales produits des luttes d’émancipation et ses profondes conséquences dans la vision du couple et dans les divers champs sociaux. J’entends plus souvent dire que la répartition des tâches au sein du couple est très inégalitaire.

    Par contre, le fait que les femmes ont été de plus en plus capable de subvenir à leurs besoins par elles-même a produit les conditions nécessaire pour divorcer.

  2. C’est peut-être un sujet trop sensible… Des divorces, des séparations, il y en a pour toutes sortes de raisons. Trop ou pas assez d’argent. Trop ou pas assez de travail. Faut dire que l’herbe, là-bas…

    Je me dis que la vie est longue (bien que si courte) et qu’il est ô combien difficile de ne pas succomber à l’aigreur, qu’importe les biens et le pouvoir…

  3. L’argent c’est pas de l’or. Tout ce qui a un prix n’a pas forcément de valeur, même si c’est beaucoup d’argent.
    C’est peut-être ce que l’on aurait du me dire et me redire lorsque j’étais enfant. Je serais alors peut-être devenu un ermite, un vagabond, un gourou ou un deuxiéme Robin des Bois.
    Est-ce à dire que la société serait devenue meilleure, plus harmonieuse, moins conflictuelle?
    Je me le demande. « ? »

  4. Quand on est enfant, on ignore l’argent, que les parents soient riches ou pauvres, on voit arriver la télévision, la voiture, des vêtements plus beaux mais on ignore que tout cela s’acquiert avec de l’argent; c’est, peut-être, lorsque l’enfant va à l’école que çà commence, qu’il voit que ses vêtements, tout aussi beaux qu’il pensait, le sont moins que ceux du voisin, que la voiture de ce voisin est plus récente etc…alors, il commencera à comparer et cela ne le quittera plus de sa vie et seul son caractère – bon, envieux, ambitieux – décidera du reste.

  5. + 1 pour Crystal

    et si les femmes restaient, les hommes aussi !
    il y avait moins de séparation ou de divorces, mais y avait il plus de bonheur partagé ?
    on conservait son couple mais on avait une vie paralléle.

    les soucis d’argent sont à mon avis clairement une raison de dispute et à long terme de séparation.
    ce qui me semble important est aussi le rapport à l’argent; pas tout le monde a le même et le fait de posseder de l’argent ou pas doit être perçu de la même façon dans le couple.
    j’ai rencontré des smicards qui épargnaient (peu bien sur mais quand même) et des cadres sup à découvert le 5 du mois.
    évidemment le train de vie de chacun n’avait rien à voir, mais les besoins au fond n’étaient pas les mêmes.

    il faut bien sur de quoi vivre, sans quoi c’est l’impasse.
    mais je ne suis pas certain que tout le monde soit d’accord sur ce qu’est « de quoi vivre ».

  6. mais je ne suis pas certain que tout le monde soit d’accord sur ce qu’est “de quoi vivre”.

    sauf pour les autres, évidemment 🙂

    le salaire minimum sera de 1 000 €, mais pour moi vous m’en mettrez 5 000 €.

  7. « L’argent ne fait pas le bonheur, le manque d’argent crée le malheur » est une maxime que je répète beaucoup à mes enfants… en espérant qu’ils en comprennent par eux-même les subtilités.

    Je ne peux donc qu’adhérer à votre nouveau billet. Toutefois, le troisième paragraphe me laisse perplexe : pourquoi donc
    la recherche d’argent pour subvenir à nos besoins « nous expose de manière constante à la méchanceté, la jalousie et l’envie » ? Est-ce une caractéristique de la société californienne ? Pouvez-vous développer votre propos?

  8. j’ai bien réfléchi, il y a des critéres objectifs pour mesurer tout ça : une rolex à 50 ans.

  9. Question d’un Ingénu (ou d’un Candide, pourquoi pas) à propos de votre second paragraphe, Mr Jorion:

    L’argent est-il vraiment nécessaire pour vivre?

  10. Bonsoir,

    « On se plaint aujourd’hui de la disparition des valeurs qui se manifeste par l’éclatement des familles, par la séparation ou le divorce… »
    Malheureusement la disparition des valeurs ne s’arrête pas là. La manière dont la vie nous est présentée, à nous occidentaux, comme une course à la consommation où l’argent est roi et l’économie reine, a des conséquences qui entraînent effectivement une perte de valeurs. Mais les conséquences que vous présentez ici n’en sont qu’une infime partie. Le plus grave est que nous perdons l’objectif de ce que vous appeliez dans un précédent billet le « contentement de l’âme ». C’est une folie, un leurre que je n’arrive pas à m’expliquer…sauf à considérer une quelconque théorie d’un complot « positif » dans lequel une élite, un groupe d’élus, aurait pour mission la survie de l’humanité ! A savoir qu’en occupant les individus, en les détournant des questions existentielles, ceux-ci sont moins enclins à se poser des questions. C’est une hypothèse, une possibilité. Mais foncièrement, ça me fait suer. Nous passons à côté d’une harmonie. Et par peur de rester à la traîne, nous proposons ce modèle à nos enfants. Quelle horreur d’imaginer leur laisser cette vision en héritage : nous leur transférons notre peur de nous regarder en face !

    PS : merci pour le billet. Encore quelques billets de ce style et ce sont les psys qui vont porter plainte.

  11. C’est plutôt quand l’homme croit pouvoir remplacer l’espoir par l’argent que tout se complique .

    Les publicitaires l’ont bien compris qui font, par exemple, des propriétaires de grosses voitures des mâles en puissance…

    Les familles traversent le temps , et la culture du moment les imprégnent beaucoup, passionnément, à la folie, ou pas du tout..
    http://www.dailymotion.com/video/x32w2d_oracle_creation

  12. Avec l’argent, viennent les clefs et les portes fermées… J’ai toujours de la peine à m’y faire. Et maintenant c’est des codes à l’entrée de nos immeubles pouilleux…

    Bon, c’est pas tout ça, y a des pâtes sur le feu, une amie pour les partager, et ivan boogaloo joe jones à la guitar… vive la vie!

  13. l’Argent est le grand égalisateur, nul ne peut se satisfaire de ne pas en avoir. Contrairement a ce qui se passait dans l’Ancien régime, la pauvreté est devenue insupportable. L’humanité prend enfin une forme de principe. Les ouvriers de Continental -faisant référence à la guadeloupe – conspuent leurs dirigeants essayant de justifier des licenciements malgré de bons résultats,c’est la guadeloupéisation du monde.

  14. La dépendance à l’argent est une chose apprise. C’est à tel point qu’au début de la révolution industrielle les employeurs avaient le plus grand mal à fidéliser leurs ouvriers. Ils travaillaient un peu, étaient payés, puis trouvaient qu’ils avaient assez pour vivre pendant un mois et ne revenaient pas travailler pendant un mois. Il existe encore ce genre de difficultés dans les pays où le marché ne s’est pas encore implanté, en Afrique par exemple.

  15. ‘Si l’on ne nous dit rien à propos de l’argent pendant les dix premières années de notre vie, nous avons eu beaucoup de chance : c’est que nous sommes nés au sein d’une famille où l’argent ne manquait pas.’

    FAUX, c’est parceque culturellement nous ne parlions pas d’argent (doctrine judéo chrétienne ?).
    Aujourd’hui, la place de l’argent dans la société est telle que l’on ne peut plus éluder cette question.

  16. Bonsoir,
    Sans rire, je suis effaré. Vous parlez de famille, de femmes et d’hommes, d’enfants, de couples que se font et se défont et , relisez vous bien, il n’y a pas UNE SEULE FOIS le mot AMOUR. Je trouve ça symptomatique des dégats qu’a fait l »argent » dans vos têtes, et je pense donc que vous ne pouvez pas non plus parler d’argent en étant aveugle à ce point.
    l’amour, le vrai, ne pas être pollué par l’argent, point barre, vous vous égarez. Votre oubli me fait bien plus peur que la crise financière.

  17. « Se procurer de l’argent constitue, pour le dire franchement, un combat permanent. » dites-vous. Alors le système dans lequel nous vivons, c’est le système de la guerre prolongée. C’est simple et c’est tellement vrai. A y regarder de plus près, on pourrait y voir une vraie méthode de gouvernement. Plus on s’entre-tue pour vivre moins on remet en cause le système. Seulement voilà, tout le monde ne joue pas le jeu. Il suffit de vivre de façon frugale, à la manière d’un Saint-François, pour que tout soit remis en cause. Heureusement pour que la guerre se prolonge et que ceux-là se taisent, il y a le racisme et la guerre contre le terrorisme (qui abolit la frontière entre la guerre et la paix comme autrefois la guerre froide ou plus loin la croisade). On le voit, il en faut beaucoup pour les gens se taisent. Mais ça marche.

  18. N’est-ce pas tout simplement le temps gagné sur le travail qui a modifié tous ces équilibres ?

    Quand votre survie dépend de votre travail au champ 15 heures par jour, quelle place reste-t-il pour l’émancipation de X ou Y et même pour y penser ?

    Si vous vous retrouvez un jour en famille dans une situation d’urgence (tempête, marche en montagne qui foire, ou situation de survie qui dure un peu) peut-être observerez vous comme moi que chacun reprend une place « à l’ancienne » : L’homme va chercher du secours, ou de la nouriture, la femme reste avec les enfants….

    Je serais encore plus cynique que Paul, je dirais que l’émancipation de la femme est un acquis issus de la baisse du prix réel de l’énergie. C’est à cette seule condition que cela est possible.

    On pourra parler d’Amour une autre fois, mais je crois que ce sujet concerne plutôt les conditions de vie de l’Amour, ce qui n’est pas la même chose.

  19. Le manque d’argent n’est pas toujours à l’origine de la séparation des couples. Il arrive bien souvent que les couples se séparent alors que tout va mieux sur le plan financier. Une femme préfèrera quitter un amour qui n’est plus partagé et faire le choix de vivre avec moins d’argent tout simplement parce qu’elle y gagne une estime d’elle-même qu’elle avait perdue. Le sentiment d’avoir été exploitée et manipulée bien trop longtemps la pousse à la rébellion.

  20. Voilà une réponse appropriée de Lanza del Vasto, que j’ai déjà utilisé une fois ou deux sur ce blog.

    — Même si la nature fournissait tout les besoins de tous, la crainte-de-manquer qui est vague et sans limites, poussant chacun à l’accumulation illimitée, finirait toujours par instaurer le manque et justifier la crainte, par un cercle vicieux.
    C’est par un tour de notre Connaissance-du-Bien-et-du-Mal que l’excessive pridence crée le danger et l’excessive avidité, la pénurie.

    Il suffit que quelques-uns veuillent posséder pour que tous se voient forcé de gagner pour ne pas mourir. C’est ainsi que l’abus fait de l’abus un besoin et un droit.

    Mais le manque que la richesse crée autour d’elle est nécessaire à son maintien. Il est évident que la valeur du sou que j’ai dans ma poche dépend entièrement de son manque dans la poche d’un autre. S’il ne manquait à personne, personne n’en voudrait et il ne serait pas même bon pour le fumier.

    Or, l’homme qui est seul riche au milieu d’un peuple de pauvres se trouve de ce fait considérablement plus riche que s’il était entouré de voisins riches, et dispose de plus de moyen de s’enrichir.

    Il possède aussi une conscience plus claire et une jouissance plus pleine de ses possessions.

    La jouissance d’un bien est un fait bêtement naturel; mais la jouissance d’une richesse est proprement une connaissance-du-bien-et-du-mal et du bien par le mal, une jouissance rehaussée de calcul et redoublée par le contraste. La jouissance spécifique de la richesse c’est: jouir de jouir de ce dont un autre ne peut jouir.

    Il n’est d’ailleurs pas du tout nécessaire de jouir de ce qu’on a pour se réjouir de la considération que les autres n’ont pas.(…)

    (….)Dès que nous avons accepté de risquer notre vie à la défense de nos biens, nous nous sentons autorisés, en bonne morale serpentine, à tuer celui qui les attaques.

    Qui pourrait reprocher de préferer nos biens au sang d’autrui, puisque nous les avons déjà préférés à notre propre sang?

    Plus on est logicien et moraliste, et mieux on sait tirer, d’un principe spécieux, une séquence de propositions irréfutables et monstrueuses.

    Mais l’enchaînement de tous les théorèmes de la Science-du-Bien-et-du-Mal conclut à la mort. Car “celui qui tire l’épée périt par l’épée” et celui qui combat pour garder ses biens tombe dans le combat et perd ses biens avec sa vie.

    Au simple commandement de Dieu: “Tu ne tueras pas”, viennent se superposer en piles les codes d’honneur, les codes de la Loi, les codes moraux, pour nous enseigner les mille et une manières de tuer en toute tranquilité de conscience.
    Dans tous les délits et les crimes, l’Esprit de Lucre est pour plus de moitié. —

    Lanza del Vasto

    (extrait de: Les Quatre Fléaux, Éd. Denoël, 1959)

    Les tenants de notre système financier si « admirable », qui aimeraient tant le perpétuer, se rendent-ils compte (sûrement pas!) qu’ils tuent en « toute tranquilité de conscience », sans « spectacle », sans bruit médiatique (jusqu’aux drames, mais c’est bien trop tard…)

    Rappel rapide et documenté:

    Lorsque le nombre d’habitants de la Terre est arrivé à 6 milliards (1999-2000), (car depuis, le nombre des habitants de la Terre est passé aujourd’hui à environ 6,7 milliards), l’espérance de vie des pays les plus « riches » était de 78,5 ans soit: 6 milliards/78,5 ans = 76,4 millions de morts « naturelles » par an (donc, ici, comme si tous les pays de la Terre étaient « riches »). Cette même année, pour des raisons économiques, l’espérance de vie à l’échelle mondiale n’était que de 67,5 ans (et c’est une estimation optimiste, car l’ensemble de l’Afrique subsaharienne est en dessous de 50 ans). Ainsi, nous pouvons connaître le nombre réel de décès par an, soit: 6 milliards/67,5 ans = 88,8 millions de décès par an dont 76,4 millions de morts naturelles (comme si c’était partout celle des pays « riches »), donc (88,8 moins 76,4) = 12,4 millions de morts pour cause « économique » (et non pas naturelle). Ce qui fait par jour: 12,4 millions/365 jours = 34 000 morts en arrondissant. En restant très prudent et en prenant en compte les causes historiques les plus « tenaces » de pauvreté dans certaines régions du monde, on peut « volontairement » réduire ce chiffre de 34 000 à 20 000 le nombre de victimes qui meurent chaque jour par manque presque complet de traitement. Soit: 20 000 morts – par jour – au minimum! Aucune guerre n’est « aussi efficace » et ne fait une telle masse de victimes à la fois et par jour. Le système « monétaire » de manque d’argent est bien plus « performant », lui, que n’importe quelle puissance militaire.
    Pour que les bilans bancaires répondent aux attente des actionnaires, mourrez s’il le faut! mais les banques auront un « excellent bilan ». Tel était, au moins jusqu’à 2008, la « situation exquise » de la financiarisation généralisée, globale, de l’économie dirigée par quelques groupes de « Madoff ». Les victimes ont apprécié et apprécieront encore plus…
    Voici ce « brillant » panorama d’un un système indéfendable, alors que ceux qui le dénoncaient bien avant la « crise » (j’en suis) se faisaient sytématiquement éconduire, le plus souvent avec mépris, parfois avec commisération…

    Toute honte bue, on voit « qu’il faut » une crise financière et économique mondiale pour que les « mentalités » commencent à s’interroger… C’est tant mieux. Mais quelle faiblesse! Quelle pitié! Quel désarroi!

  21. @ Jean

    Peut-être, dans toutes les familles on parle d’argent, mais pas de la même façon selon qu’il s’agit de « bonnes familles » ou de familles moins aisées, ou carrément pauvres.
    Dans les bonnes familles lorsqu’il est question d’argent il ne s’agit jamais du prix des pâtes ou des fournitures scolaires, il n’est pas question de choix exclusifs du genre : ou la nourriture de bonne qualité ou les vacances, par exemple. Lorsque l’on parle d’argent on n’évoque pas son salaire, mais de la bonne affaire qu’on a réalisé en achetant telle ou telle prestation ou objet de valeur. C’est toute la différence.
    le pauvre : je ne peux pas faire autrement que … je devrai donc … (discours de la nécessité)
    le riche : je pourrais acheter ceci ou cela, j’en ai tout à fait les moyens, mais comme je suis pas un imbécile, je me suis débrouillé pour faire une bonne affaire en achetant ce service très coûteux. (discours de la distinction sociale, ostentatoire sous des cotés économes.)

    @ Omar Yagoubi

    L’amour, oui, l’amour ! C’est vrai : Cupidon décoche ses petites flèches sans distinction, dans tous les milieux sociaux.
    Mais, il n’empêche, le manque d’argent, si on analyse les choses du point de vue global, celui de la société, instille dans les rapports sociaux intra-familiaux et entre les individus de manière générale, un élément dissociatif. Ou, si l’on veut, établit une dissymétrie qui fait des uns les obligés des autres, ce qui complique tout de même beaucoup les choses.

    Vous avez raison, même dans les pires conditions de subsistance l’amour peut encore exister, et parfois plus et mieux que chez certains riches totalement autistes. S’il y a problème, c’est parce qu’une certaine idéologie prétexte de l’existence d’une générosité humaine en toutes circonstances pour justifier les pires inégalités. Les néo-conservateurs, les libertariens, les néo-libéraux, certains courants religieux, bref toutes les doctrines qui justifient les inégalités sociales, se sont fait une spécialité de ce genre de discours sur les ressources caritatives des sociétés. Ceci pour masquer la pénurie d’argent organisée. Ce qui n’est pas vraiment de leur part un acte d’amour.

  22. C’est peut-être que c’est parce que la question a été ainsi posée, Mr Yagoubi, que personne ne mentionne l’amour. Mr Jorion non plus ne fait nulle référence à l’amour dans son texte. Un philosophe vous dira que l’amour est une idée, un endocrinologue une combinaison de réactions biochimiques. Et le socio-économiste, qu’en dit-il? Rien, peut-être parce que ce n’est pas une donnée socio-économique pertinente.

    Ce que je retiens de ce texte, c’est que quel que soit le milieu de départ, l’éducation à l’argent reste identique. Celui-ci est présenté comme un fait nécessaire quelles que soient les conditions familiales.

    « Le fait que l’on soit né au sein d’une famille où l’on a de l’argent ou bien l’on n’en a pas, chacun le considère comme un donné : on ne remet pas cela en cause et surtout, si l’argent manque, on ne se rebelle pas immédiatement contre cette réalité : c’est un donné qui relève de la nature des choses et c’est bien là la manière dont nos parents le vivent aussi en général. »

    Je me permets de remettre cela en cause, justement. Dire que « l’argent est nécessaire à la vie » est un pur non-sens. Considérant la totalité du monde vivant à la surface de cette planète, je constate que nous sommes la seule espèce a avoir érigé un concept au rang de nécessité. Aucun végétal n’a besoin d’un « substrat monétaire » pour pousser, et aucun animal ne voit son mode de procréation conditionné par la parité euro/dollar. Les populations humaines dites « civilisées » (avec de très gros guillemets) sont effectivement les seuls à CROIRE cela, tandis que mêmes les chasseurs cueilleurs « primitifs » (encore une fois avec de très gros guillemets) nous démontre l’exact contraire.

    Que l’erreur ait été perpétuée pendant plusieurs (dizaines) de siècles ne change rien au fait qu’il s’agisse d’une erreur. L’argent n’est pas une nécessité mais une commodité, un confort, théoriquement fondé pour faciliter l’échange de biens et de services.

    Une problématique remarquable de l’argent est qu’il permet d’asservir autrui sans recours à la force, ce que Mr Jorion a parfaitement exprimé ici: http://www.pauljorion.com/blog/?p=2097

    « […]la richesse, c’est un double pouvoir : celui d’acheter des objets et celui de faire des avances à ceux qui manquent d’argent, en échange d’intérêts. Comme la richesse ne fructifie que par le travail, l’argent c’est le pouvoir de subordonner le temps des autres à sa propre volonté et à consacrer son propre temps à tout ce que l’on veut plutôt que de travailler. »

    Paradoxalement, ce même argent permet aussi de justifier le recours à la force. Par exemple si l’on considère, toujours dans le même article sur les questions de Télérama:

    « Il (l’argent) a été conçu comme instrument de taxation par les princes. Il est devenu fin en soi à partir du moment où sa distribution inégale en a fait une obsession pour tout le monde : pour ceux qui en ont trop peu bien entendu, mais aussi pour ceux qui en ont trop : en avoir moins demain qu’on n’en a aujourd’hui est là aussi devenu une obsession. »

    En définitive, le problème n’est peut-être pas le manque ou l’abondance d’argent, mais l’argent lui-même.

  23. @Rumbo

    Oui, certes, mais aussi combien d’entre nous ne seraient même pas nés ? Vous, peut-être, moi, sans doute, si il n’y avait pas eu ce docteur, cette ambulance….

    Alors nous sommes vivants, et « ils » meurent : ce n’est pas à nous de cracher dans la soupe !

  24. L’argent, la famille, l’émancipation des femmes, le divorce et encore l’argent… et les innombrables liens – ou pas – entre celui-ci et ceux-là?

    Et seulement 4 petits paragraphes…?

    Même si votre billet a belle allure – comme d’habitude – je crois que vous êtiez plutôt d’humeur téméraire aujourd’hui! -)

    @ Omar Yagoubi
    certes…

    @ Paul Jorion, sur un point seulement : les familles sans souci ou préoccupation d’argent seraient celles où l’on épargne la chose aux jeunes enfants ? vous avez eu cette chance?

  25. Paul
    la notion d’avoir assez ou pas d’argent est subjective!
    je connais des gens riches pour qui avoir de l’argent est un souci permanent et de ce fait en parlent constamment et des gens qui ont « assez » pour vivre qui n’en parlent donc jamais.
    Tous les premiers gros gagnants du loto ont connu, de ce fait, de gros problèmes personnels: ruptures familiales puis ruine rapide jusqu’à ce que la française des jeux crée une cellule psychologique d’aide! comme pour les catastrophes naturelles ou les accidents graves! intéressant non l’argent comme un tsunami?!

    la chanson du jour pour Warren Buffet:  » la ligne Holworth » de Graeme Allwright.
    Bonjour chez vous!

  26. @ Omar Yagoubi

    Je comprends votre fureur. N’oubliez pas que Paul Jorion est anthropologue.
    Il se trouve que l’amour selon les sociologues (en tout cas de ce que j’ai lu), ne tombe pas du ciel.

    Il semblent que les acteurs sociaux ne tombent pas amoureux de n’importe qui. On tombe souvent amoureux de quelqu’un qui vient d’um milieu social proche avec un système de valeur compatible.
    Alors c’est vrai qu’envisager l’amour comme une force pure, indépendante de tout contexte donne un peu de réconfort mais dans les faits ce n’est pas vérifié. Les statistiques sont implacables…

    Alors oui l’argent peut avoir une influence. Dans quelle proportion, je ne sais pas.

    C’est cela que je trouve terrible avec la sociologie : la perte des illusions.

  27. La modernité a détruit la famille traditionnelle, parce que c’était le dernier espace de gratuité. C’est l’une des idées que développe le souvent détestable, mais ô combien lucide, Michel Houellebecq dans « les particules élémentaires ».

    Paul parle des familles qui ont été détruites par le manque d’argent, mais je crois que le cas de figure le plus fréquent aujourd’hui est celles QUI NE SE SONT JAMAIS CONSTRUITES pour la même raison. Je me suis occupé ponctuellement de personnes en détresse sociale (pour cause de drogue, alcoolisme, maladie psychiatrique ou non, clochardise, sortie carcérale etc.) pendant une dizaine d’année, et si je devais les caractériser d’un dénominateur commun, ce serait celui de la noire et profonde solitude.

    Je vais sans doute fâcher l’ami Yagoubi, mais je constate qu’ici aussi la loi du marché, chère à notre Loïc (lui il m’amuse de plus en plus, c’est un peu le Laurent Gerra involontaire de la boutique) a tout phagocyté, ne laissant qu’un espace sans joie où il ne fait pas bon d’être pauvre (sans argent ET sans patrimoine) et/ou malade, et/ou vieux, et/ou moche.
    Ceux qui échappent à cette loi générale de la guerre économique des sexes le peuvent parce qu’ils possèdent d’une manière ou d’une autre un filet matériel de protection et m’apparaissent toujours comme des espèces de « planqués du front ».

    Le triptyque souverain inscrit au fronton de notre société, et que l’on devrait graver sur nos pièces de monnaie :
    « concurrence, excellence, client roi » règne en ce domaine comme dans n’importe quel autre. Surtout le dernier terme d’ailleurs. Une des clés de la sexualité contemporaine, que j’ai éprouvée dans ma propre histoire autant que je l’ai observée autour de moi, est que les conjoints ont de plus en plus tendance à se conduire en clients exigeants entre eux.

    L’observation de Crystal, pour indispensable qu’elle soit, ne met qu’une étiquette convenue sur un phénomène beaucoup plus profond. C’est l’exigence reine, fille du narcissisme, qui rend la répartition inégalitaire des tâches insupportables, quand celle-ci existe, ce qui n’est pas non plus une règle absolue.

    De la même manière, je ne pense pas, contrairement à ce qui est avancé communément, que l’autonomie financière soit ENCORE AUJOURD’HUI, la cause fondamentale de la progression constante des divorces. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur la réalité de cette autonomie à l’heure actuelle, par rapport à la femme des années de vache grasse d’il y a encore vingt ou trente ans. Pour celles qui sont conformes au modèle de la femme réussie exaltée par l’appareil culturel, combien de caissières de super marchés qui végètent dans des conditions précaires ?

    La vérité, est que le modèle dominant des relations affectives est un modèle LIQUIDE, comme l’a très bien souligné Zygmunt Bauman (dans « L’amour liquide » précisément), qui répond trait pour trait à une société de réseaux, où règne l’instantanéité et la satisfaction du plaisir immédiat. Ce modèle là a tendance à s’imposer inexorablement jusque dans les strates inférieures de la société, chassant ce qu’il reste de « l’amour racine » des générations antérieures, fait de souvenirs communs et de projets à long terme. Dans ce cadre là, le divorce même n’était qu’une maladie dont on pouvait guérir, mais certainement pas un MOYEN de « réussir sa vie professionnelle et affective » suivant l’expression consacrée.

    Ce nouveau modèle convient, je le répète, au trait dominant de l’homme contemporain qui est le narcissisme. Je rappellerai ainsi pour finir ce qu’étaient les trois traits fondamentaux du comportement narcissique selon Christopher Lasch (dans « La culture du narcissisme ») :

    – Eviter ce qui est source de routine, contourner ce qui est source de contrainte
    – A chaque problème rencontré, laisser ouvert toutes les options et tous les champs du possible
    – Refuser toute relation qui remette en cause son autonomie propre.

  28. @ Daniel Dresse

    Excellent post. Vous expliquez bien ce qu’est notre monde contemporain, qui ne se caractérise pas seulement par un mode de production capitaliste, mais se constitue comme « société de marché » , c’est à dire où la contrainte et la pression du marché s’exerce jusque dans nos relations intimes.

    Laurence Parisot, présidente du MEDEF a eu cette formule qui illustre parfaitement votre propos :
    « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?

    Parisot justifie la précarité du travail en prenant argument du fait accompli de la société de marché. Implacable !

  29. @ Crystal

    Instructive brochure et illustrée de manière amusante, je la copie dans mes tablettes. Mais lisez Lasch s’il vous interpelle, c’est est un penseur très facile d’accès. La « culture du narcissisme » est d’ailleurs disponible en édition de poche (chez Flammarion « champs ») sous le titre : « Le complexe de narcisse ». C’est aussi son livre le moins
    « dépaysant » car Lasch puise souvent ses sources dans l’histoire de la culture américaine, ce qui est parfois déroutant pour un non initié.

  30. Depuis le paléolithique, on ne se rassure plus de la même façon, soi et sa tribu. L’argent est aussi représentatif de sécurité, ou du décor des murs du couloir de l’avenir, plus ou moins immédiat, dans nos sociétés les pluuuus technologiquement avancées, gadgets compris.
    Gamins ( mais tout dépend de la perception des individus ) ont est déjà doués, ou moins, pour comprendre que les choses, différentes, ont une valeur, différente. Si ça ne commence pas là, ça ne commencera jamais. Naitre dans un univers où les biens difficiles à fabriquer et obtenir, sont banalisées, ce n’est pas le meilleur entrainement qu’on puisse recevoir pour plus tard aborder les temps de crise. D’où la récente remarque d’Attali inspiré comme d’hab, à propos de la difficulté, lorsqu’on est riche, de risquer de le devenir moins.

    Vraiment très pauvre, références Rumbo, la sélection est rude dès le berceau qu’on a même pas, puisqu’on nait dans la poussière. On pourra être solide physiquement, puisque survivant, mais la névrose récoltée ne sera pas négligeable. Il y a un grand écart, entre la famille que doit vouloir évoquer Paul, dans nos pays, et la famille où les enfants ne comptent que lorsqu’ils pourront travailler. La vision de l’argent, je ne suis pas sûr qu’ils la comprennent tout de suite. La vision effort, peut-être beaucoup mieux.

    Et toujours pour continuer sur les enfants dont on ne parle plus ici, lorsqu’on décrit la relation du couple, l’amour au milieu, avec un mariage sur … X… finissant par un divorce, les parents ne sont pas ceux qui en souffrent le plus, puisqu’ils arrêtent ( double consentement ?). La déchirement sentimental doit faire plus de dégâts chez les enfants.

    Quant-à rapporter le lien entre séparation ( non obligatoire non plus. L’enfer ?? ) et indépendance financière ( pas le but du billet où l’argument est arrangeant, mais souligné dans les commentaires ), il serait mieux de considérer les humains dans un cadre éthologique plus large, avec des relations très variables suivant les groupes animaux, répondant assez aux dispositions d’offre et de demande sur le marché sexuel.
    Je ne vous dirais pas si j’ai vraiment du stock dans les caves de mon château, mais vivant de plus en plus longtemps, pour les humains ayant cette chance, ceci offre la possibilité de plusieurs espaces de vie sentimentale consécutifs ( si c’est parallèle, c’est plus sex ), l’autonomie financière rendant les autres motivations plus prépondérantes, dans l’évolution des relations.
    Bon, la direction du billet était le rapport avec le risque lié au, ou à l’idée du, manque d’argent, pas vraiment les relations matrimoniales, bien que celles-ci influent sur la stabilité d’une société entière, puisque foyer d’origine des individus.

  31. Ok no comment sur Parisot. Difficile de confondre son chant viril avec celui des sirènes.

  32. D’accord avec l’analyse de Daniel Dresse.

    « De la même manière, je ne pense pas, contrairement à ce qui est avancé communément, que l’autonomie financière soit ENCORE AUJOURD’HUI, la cause fondamentale de la progression constante des divorces. »

    J’ajouterais que, si le salaire de la femme a bien contribué à l’acquisition de son indépendance personnelle, il a aussi permis au couple de s’engager à grands pas sur le chemin béni de la société de consommation et à donc créé une nouvelle dépendance toute aussi aliénante que les vieilles règles familiales traditionnelles. Paradoxalement d’ailleurs, ce deuxième salaire a appauvri le couple si l’on veut se rappeler que , par exemple dans les années 60, le salaire unique d’un ouvrier professionnel qualifié arrivait à faire vivre une famille de cinq ou six personnes (on faisait plus d’enfants à l’époque) modestement, peut-être, mais dignement, ce qui est impossible actuellement. Et, si l’autonomie financière de la femme est aussi nettement acquise que l’on dit, comment se fait-il alors que tant de divorces se transforment en combats acharnés pour faire payer l’autre le plus chèrement possible, sous forme de prestations compensatoires ou autres, comme si, l’attachement désiré autrefois se révélant une illusion, ne restait que la dure réalité de l’union, l’argent justement ?

  33. @ Omar Yagoubi,

    Bien vu. C’est vrai que ça ressemble à une crise d’amour. Comme quoi il n’y a pas que l’amour qui rende aveugle…

  34. l’argent ,l’argent ,toujours l’argent…. L’essentiel n’est pas d’en avoir beaucoup mais assez .Est il nécessaire d’en avoir de trop pour ensuite le placer en banque pour que cela produise ,encore , de l’argent qui s’engraisse dans les banques
    S’il n’y avait pas eu tout cet argent en banque nos banquiers n’auraient peut être pas été tentés de le faire fructifier par des moyens douteux et nous n’en serions pas là aujourd’hui.
    Tant pis pour tous ces actionnaires qui ont perdu de l’argent en voulant spéculer en créant ou important ainsi le chomage de leurs enfants.
    De Gaulle disait  » la politique de la France ne se fait pas à la corbeille »
    Il avait raison

  35. Et pour faire le lien avec la remarque de PJ dans un précédent billet (http://www.pauljorion.com/blog/?p=2265#comment-19372), pour que ce monsieur soit milliardaire en vendant de la drogue, il faut bien qu’il y ait des personnes pour l’acheter, cette drogue ! Ajoutez à cela la consommation de vin et autres alcools forts, la consommation d’antidépresseurs et autres anxiolytiques…et on peut se poser la question de savoir si les réajustements envisagés pour notre système économique suffiront à redonner la « foi », l’Amour, aux hommes.

  36. Et l’excès d’argent aussi est un malheur, peut-être plus grand. Être constamment stigmatisé et ostracisé comme fils de riche, cela peut mener aux actes de Winnenden. De plus quelle est la différence entre un fils de bourgeois et un fils d’ouvrier? Le fils de bourgeois n’a rien à gagner mais tout à perdre, tandis que le fils d’ouvrier n’a rien à perdre mais tout à gagner. Fameuse différence qui, à tout prendre, me fait préférer être fils d’ouvrier que de bourgeois, d’autant plus que, contrairement à ce qu’on imagine, beaucoup de familles bourgeoises vivent bien plus frugalement que les ouvriers.

  37. A Paul Jorion
    Le manque d’argent ouvre au « Crédit ».
    Offre calculée d’un côté, redevance consentie de l’autre, cette construction (carte de crédit) n’est elle pas sur le point de s’écrouler et d’ajouter une crise à la crise ?
    Paul virilio a je crois évoqué cette possibilité de krach, voir à l’occasion cet article:
    http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/10/18/le-krach-actuel-represente-l-accident-integral-par-excellence_1108473_3232.html
    Qu’en est-il selon vous qui vivez dans cette société américaine plus « à crédits » que d’autres ?

  38. @ Daniel Dresse

    Vous écrivez que la famille a été le dernier espace de gratuité.
    Or, je porte à votre attention le fait que, avant la révolution industrielle, la famille était surtout un lieu de production. Je pense que les liens d’amour ont pu se développer qu’en séparant, au sein de la famille, les fonctions de production du reste de ses fonctions (socialisation) …

  39. @Crystal, @Paul
    Bonjour, bonsoir,
    Ne vous méprenez pas, ce n’est pas le billet de Paul, ni sa formulation qui me gêne, mais les contributions. Car je suis intimement persuadé que c’est bien l’amour qui mène le monde, celui de l’argent, de la démesure en est un exemple, ou encore l’amour du pouvoir. Ou croyez vous que l’hybris, source des gros soucis que nous avons avec notre économie occidentale, puise son énergie?
    L’argent n’est qu’un vecteur, mais très puissant, suffisant pour briser bien des idéaux, des peuples, alors un couple….
    Ma question est : que cache l’amour du pouvoir? Et comment maîtriser l’avidité.

  40. La vie d’artiste, Léo Ferré

    Je t’ai rencontrée par hasard,
    Ici, ailleurs ou autre part,
    Il se peut que tu t’en souviennes.
    Sans se connaître on s’est aimés,
    Et même si ce n’est pas vrai,
    Il faut croire à l’histoire ancienne.
    Je t’ai donné ce que j’avais
    De quoi chanter, de quoi rêver.
    Et tu croyais en ma bohème,
    Mais si tu pensais à vingt ans
    Qu’on peut vivre de l’air du temps,
    Ton point de vue n’est plus le même.

    Cette fameuse fin du mois
    Qui depuis qu’on est toi et moi,
    Nous revient sept fois par semaine
    Et nos soirées sans cinéma,
    Et mon succès qui ne vient pas,
    Et notre pitance incertaine.
    Tu vois je n’ai rien oublié
    Dans ce bilan triste à pleurer
    Qui constate notre faillite.
    Il te reste encore de beaux jours
    Profites-en mon pauvre amour,
    Les belles années passent vite.

    Et maintenant tu vas partir,
    Tous les deux nous allons vieillir
    Chacun pour soi, comme c’est triste.
    Tu peux remporter le phono,
    Moi je conserve le piano,
    Je continue ma vie d’artiste.
    Plus tard sans trop savoir pourquoi
    Un étranger, un maladroit,
    Lisant mon nom sur une affiche
    Te parlera de mes succès,
    Mais un peu triste toi qui sais
    Tu lui diras : « Que je m’en fiche…
    que je m’en fiche… »

  41. @ A.

    Merci pour votre remarque.

    Vous m’objectez qu’avant la révolution industrielle « la famille était surtout un lieu de production » et je crois au contraire qu’elle l’était beaucoup moins que dans la première phase de cette même révolution, celle qui a pris son essor par le fer, le charbon et l’énergie à vapeur. Il faudra attendre les signes (très relatifs) d’embourgeoisement de la classe ouvrière (avant la première guerre mondiale en Allemagne, bien après en Angleterre et surtout en France) pour que l’on puisse soutenir votre comparaison.

    Sous l’ancien régime, les campagnes étaient un lieu de production par intermittence, cela pour des raisons d’ordre climatique et de faible durée de la « journée » l’hiver, et parce qu’elle se trouvait interrompue par le nombre non négligeable de fêtes religieuses chômées. N’oubliez pas aussi qu’une grande partie de cette production était « gratuite » c’est-à-dire qu’elle servait à l’autosubsistance des producteurs.

    Ce fait en lui-même pose déjà problème à l’alternative simple que vous semblez dégager de mes propos -OU la gratuité de l’amour familial OU la fonction productive- puisqu’il montre que la gratuité existait au sein même de la fonction productive et cela de manière très ancienne.

    En d’autres termes, et si vous prenez le cas de la France où les formes anciennes de ruralité ont subsisté notablement jusque dans les années 1950, cet ESPACE DE GRATUITE DU TRAVAIL a été détruit à la même époque par les conceptions moderne de la rentabilité des entreprises agricoles (véhiculées autant par les pouvoirs publics que par les syndicats agricoles productivistes) qui l’ont tout bonnement considéré obsolète et inutile selon des critères purement quantitatifs, en niant que la part non rentable de ces entreprises puisse aussi avoir uneFONCTION DE SOCIALISATION.

    Dans les villes, et mis à part les premières formes très clairsemées de production industrielle rationalisée et intensive (sauf en Angleterre, qui a fait sa révolution industrielle dans la seconde moitié du 18ème siècle) la fonction de production était elle aussi bridée par le calendrier religieux, et l’était tout autant par les usages ayant force de loi dans les corporations.

    En brisant les règlements corporatiste, la fameuse loi Le Chapelier, qui fut prise durant la phase « libérale » de la révolution française (1791), a permis une invasion de la sphère privée et familiale des travailleurs libres par les contraintes de la production (l’esclavage est un autre problème) proprement inconnue jusqu’alors, cela à l’inverse de ce que vous avancez.

    Les formes extrêmes de cette nouvelle condition laborieuse étaient sans doute représentées par l’organisation des soieries lyonnaises dans la première moitié du 19ème siècle. Ce système n’avait pas attendu notre bienheureuse mondialisation pour réaliser un cas d’école de « l’entreprise maigre » (rêve humide de tout libéral qui se respecte), avec un découplage parfait de la fonction commerciale (représentée par le négociant indépendant, à la fois acheteur de matière première, donneur d’ordre et vendeur de travail fini) et de la fonction productive (représentée par le canut, « artisan » « indépendant » et « libre » d’organiser sa production selon les exigences du donneur d’ordre, généralement en mettant sa famille, tout âges confondus, au chagrin parfois seize heures par jour).

    Vous voyez donc encore dans ce dernier exemple, à quel point la révolution industrielle a pu aussi permettre, et de manière inédite, un véritable écrasement de l’espace / temps familial par la fonction de production.

    Loin de moi non plus la volonté de vous suggérer que les campagnes de l’ancien régime étaient des champs clos d’amour floral. Le champ affectif quotidien du paysan féodal n’était pas plus effleuré par l’amour courtois célébré par les poètes de cour, que les prolétaires de la Croix Rousse ne se consumaient de l’amour incandescent des chantres du romantisme. Concernant de l’influence réelle des modes littéraires sur les populations, il est à craindre en effet que l’Amour, Celui qui renverse les montagnes, ne soit qu’un privilège de classe parmi d’autres, mais souffrant parfois dérogation pour les pauvres.

    Une chose n’en est pas moins certaine, et qui vient appuyer ma thèse : ce qui relevait purement de l’affectif au sein des familles, sous quelque forme et par quelque intensité que ce soit, RESTAIT EN BORDURE DU MARCHE. Il faudra l’avènement du temps libre, en temps qu’espace « blanc » à occuper, et de son corrélatif obligé, l’industrie des loisirs et du divertissement, pour que le marché puisse ruisseler sur la sphère familiale de haut en bas de la société, jusque dans les maisons paysannes et les corons ouvriers.

    Il faudra ensuite le passage d’un capitalisme de production, inspiré par la volonté de transcender le principe de la rareté des biens, à un capitalisme de consommation, habité par l’ordre infini du désir, pour que le marché en vienne à coloniser jusqu’à l’expression profonde de nos sentiments. De là les redoutables bouleversements affectant la personnalité de l’homme moderne (mutation anthropologique ?) auxquels je faisais allusion dans mon billet précédent.

    L’amour démocratique appelé vaguement aussi « révolution sexuelle » (on pense au « All you need is love » des Beatles démarrant sur les premières mesures de La Marseillaise), rayonnant pour tous parce que débarrassé des contingences matérielles du passé, n’aura-t-il été que la mise en scène d’une mauvaise pièce jouée par le marché triomphant ?

    De toute façon, dans un contexte d’immanence du Marché, l’idée même de transcendance amoureuse me semblerait exclue…

    Pardon au passage, Cher Yagoubi, d’en rajouter un peu dans la froideur du scalpel historique, mais je préfère m’en remettre à l’Espoir, plutôt qu’à l’Amour, pour envisager l’avenir.

    C’est moins excitant, c’est sûr, mais cela est ma manière personnelle de ne pas tomber dans les concupiscences que vous dénoncez et qui nous menacent tous. Et puis… en bon agnostique, j’espère encore aussi pour vous !

  42. Oui, l’espoir, l’amour, il me semble que chacun en est pourvu plus ou moins bien. Mais je dis aussi, et ne suis pas le seul, des droits plus étendus, droit à la nourriture et à l’eau, droit à un logement décent, droit à une éducation laïque, droit à la culture, droit à des minimums sociaux plus élevés, droit à la redistribution des richesses, droit à de la solidarité, militer pour une conscience civique, à l’éveil écologique, droit à changer de travail, droit à ne pas travailler, droit à l’échange raisonné, droit à l’information libre, droit de s’exprimer en toutes circonstances. En fait, un droit à ce que l’argent ne soit pas un élément de malheur pour qui n’en a pas puisqu’il écrase tout les autres droits ! En un mot, un Droit à avoir ce que l’argent habituellement procure. Quelle horreur, comment peut-on encore tolérer cela, c’est à dire l’argent ?

    L’espoir et l’amour, laissons les à chacun, mais donnons leurs, donnons nous des droits.

  43. Voilà encore un billet qui me paraît bien suspect !

    Il me semble qu’il prétend (mais je me trompe peut-être toucher à une préoccupation universelle par son sujet (la disparition des valeurs).

    Et ne voila-t-il pas que cette « disparition des valeurs » dont l’unique « marqueur » signalé serait l’éclatement des familles, pour lequel trois causes seulement sont citées:

    – le manque d’argent
    – la libéralisation de la société
    – l’accès des femmes à l’instruction

    Voilà pourquoi votre fille est malade des « valeurs ».

    Et le remède est accessible directement à vos petites têtes: il suffit d’inverser les causes du mal:

    – enrichissez-vous.
    – règlementez
    – refusez l’instruction.

    D’ailleurs les exemples existent dans la vie courante: vive l’harmonie des familles Wendel et Bettencourt, au hasard chez qui personne n’a jamais entendu parler d’argent….

    Paul, ressaisissez-vous…

  44. « Le manque d’argent comme malheur ». Cette formulation a quelque chose de comique et j’imagine toute une série de sketchs pédagogiques traités par Keaton sur fond de piano mécanique.
    Comique peut-être, parce que le malheur n’a rien de tragique, le malheur c’est un peu notre affaire, alors que le tragique nous dépasse.
    Pourtant, on se dit qu’une voiture roule ma foi fort bien et assez longtemps si le plein est fait, alors que sans essence, on reste au bord de la route et forcément en panne, « malheureusement ».
    Du coup, l’argent dans l’économie serait donc un peu comme l’essence dans une voiture.
    Son grand mérite n’est-il pas de faire avancer les choses, servir à la réalisation de projets ?
    Toutefois, cette manne ne s’extrait pas du sol ni ne tombe d’un nuage. Sa détention est pourtant une priorité. Depuis longtemps l’accès à cette source d’énergie est très encadrée, sa recherche n’est pas réduite à la quête d’une seule et unique génération mais se poursuit sur un temps long, créant des disparités et des inégalités assez visibles et dommageables pour générer des réajustements violents.
    Depuis longtemps, ces encadrements sur la monnaie se font sous la surveillance des lois et des institutions. Et c’est donc bien dans la sphère du politique, étendue ou restreinte selon les époques et le degré des démocraties des Etats que se règlent les décisions et les rapports de force qui organisent sa distribution. Sa présence et son pouvoir en ont fait un parfait supplétif aux convictions humaines car l’argent corrompt et corrompt plus facilement que nous sommes dans une société marchande. Il est là comme un poisson dans l’eau, s’infiltre partout. Il participe donc à la marche et au désordre du monde.
    Alors oui, l’argent, l’amour, l’amour de l’argent, l’argent de l’amour, le temps, t’as droit, t’as pas droit, déclinons, l’amour du pouvoir, le pouvoir de l’amour, l’amour de l’amour… Oh ! Joyeuse ivresse !
    Un vrai bonheur ce thème là, atypique pour clore la semaine sur ce blog que nous suivons avec intérêt. Une semaine pourtant tendue, neuronalement active, avec des inflexions multiples, des écoutes de droite et de gauche, échos du vaste monde, quelles sont les valeurs les plus en vue, mais ici aussi on côte, positions, participations, des actions qui montent d’autres qui descendent…la bourse aux idées est ouverte en permanence.
    Une valeur, des valeurs particulières avec leurs disparités, leurs réévaluations au jour le jour, une place attrayante, je dirai comme le cliquetis des glaçons d’un pot d’eau fraîche frappé sur le zinc pour les morts de soif (de savoir, de pouvoir…) que nous sommes, nous pauvres humains (sic).
    Je me consulte :
    Ai-je vraiment si tort que ça ?… ou si soif que ça ?
    Pas sûr.
    Du délire ?
    Pas plus !
    Mais, oui atypique. C’est bien ça. Un lieu atypique, ce blog là, n’est-il pas vrai ?
    Bonne nuit…

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