Le temps qu’il fait, le 3 avril 2009

J’évoque dans ma communication le passage suivant de mon manuscrit Le prix, Chapitre 6

La fixation du prix par l’« entente »

Puisque dans la représentation marginaliste de la formation des prix par la « loi » de l’offre et de la demande le prix se fixe dans la rencontre « nue » des quantités offertes et des quantités demandées, le mécanisme ne subit l’influence des interventions humaines que d’une manière statistique qui gomme la particularité des stratégies individuelles, et opère donc toujours à l’insu des acteurs humains impliqués. Du coup, toute intervention collective délibérée relative à la détermination des prix apparaît comme une interférence coupable, susceptible seulement de bouleverser le cours « naturel » des choses. Autrement dit, toute fixation des prix par la négociation est conçue par la théorie marginaliste comme une contravention détestable aux « lois du marché », et il devient alors, selon elle, illégitime que soit évoquée une « formation des prix » proprement dite.

Ainsi, lorsqu’un pêcheur évoque les pratiques de contingentement qu’il a pu connaître au cours de sa carrière, et qui furent particulièrement massives dans la pêche à la sardine en Bretagne entre les deux guerres, il ne peut s’y référer dans la perspective marginaliste qu’en tant que cas monstrueux, c’est-à-dire, proprement inexplicables.

La pêche à la sardine au filet droit s’accompagna durant les nombreuses années de crise qu’elle connut, d’ententes diverses entre, d’une part l’ensemble des producteurs entre eux, afin de minimiser par consensus les conséquences les plus aiguës de leur concurrence en fixant entre soi les quantités maximales à pêcher par chacun et, d’autre part entre producteurs et acheteurs pour convenir de prix « admissibles » par les deux parties en fonction de la capacité d’absorption du marché, toutes pratiques qualifiées de « taxation » dans l’usage local de la langue.

Or, ces pratiques de « taxation », aussi courantes qu’elles aient pu être, demeurent intellectuellement inassimilables, si ce n’est comme comportement déviant et atypique, propre à pallier occasionnellement une situation de crise, mais jugées sans rapport avec les circonstances d’une situation de marché normale. La suggestion est vivement écartée par les pêcheurs – suivant en cela l’opinion des économistes – que la taxation ne ferait que révéler, rendre visible et explicite, la vérité générale du mécanisme de formation des prix, à savoir la collaboration de parties aux intérêts opposés mais solidaires au maintien et à la consolidation de l’industrie dans son ensemble, par la fixation de prix qui permettent aux uns et aux autres d’assurer la rentrée d’ – au moins – un salaire de subsistance (la philia aristotélicienne). Le principe étant le suivant : que, lorsque les ressorts du mécanisme deviennent de plus en plus visibles, à mesure que l’on se rapproche dangereusement de revenus qui n’assurent plus que la subsistance et rien d’autre, le partage d’un surplus devenu minimal exige une concertation de plus en plus explicite entre les parties concernées, concertation accompagnée de mesures conservatoires de redistribution, telles celles observées dans les faits : à savoir la constitution d’une caisse commune, le tirage au sort journalier des pêcheurs autorisés à sortir en mer, les ventes privilégiées à certaines conserveries en fonction de l’ordre des retours au port, etc.

Pourquoi dès lors ne pas postuler une hypothèse inverse de celle prônée par la science économique, à savoir que la concertation dans la « taxation » ne constitue pas un cas aberrant, simple infraction aux règles, mais constitue au contraire un cas de lisibilité en surface d’un mécanisme qui demeure sinon caché ? Autrement dit, une traduction de l’implicite en explicite rendue nécessaire par des circonstances difficiles ? C’est cette hypothèse qui me conduit à attacher une réelle importance à ces situations habituellement négligées par les analystes, et c’est pourquoi je vais dans un premier temps rassembler brièvement un ensemble de constatations empiriques avant de les examiner dans la perspective supposée par mon hypothèse.

La « taxation », c’est-à-dire le contingentement de la pêche par bateau, est bien connue de tous les pêcheurs qui s’adonnèrent en Bretagne, du début du siècle au milieu des années soixante, à la pêche à la sardine au filet droit (maillant) ou à la bolinche (filet tournant). Pourquoi plus particulièrement pour la pêche de ce poisson ? Parce qu’il est essentiellement un poisson de conserverie lié pour sa vente à un calibre très particulier, celui de l’immuable « boîte à sardines » (« taille usine », « moule »). Mais également parce que la sardine à l’huile est un produit dont le marché est international, soumis à forte concurrence (sardine portugaise, espagnole, marocaine, tunisienne) et dont le prix est donc susceptible de connaître des fluctuations de grande amplitude.

Le Croisic 1920-40

Lorsque ni le mareyeur ni le conserveur n’étaient preneurs du poisson, il fallait jeter la sardine qui avait été pêchée. C’est alors qu’était évoquée l’éventualité de recours les jours suivants au contingentement de la pêche par bateau (« taxation ») : « Il fallait souvent tout rejeter à l’eau : il y avait mévente. Il y avait mévente souvent deux jours par semaine. Un jour, c’était vers 1935, on a pris un camion pour aller vendre soixante milles de sardines à Angers. On en a vendu trois milles. Celles qui restaient, on les a renversées sur la route. On a eu une amende. C’étaient les goélands qui les mangeaient, ils se régalaient. »

Voici le mécanisme du contingentement tel qu’il se pratiqua dans les années 1920 : « Si un jour il y avait mévente, on se réunissait, les patrons, l’usinier (conserveur) et les marchands, et on se taxait pour le lendemain. Le marchand disait combien il pourrait prendre le lendemain, il disait ses ordres. Parfois il se trompait – ses ordres étaient décommandés. Il disait aussi le prix qu’il pourrait payer, parfois le jour dit il payait davantage. On disait alors : « On pêchera tant de paniers demain » ; on taxait par exemple à 50 kilos par bonhomme, ou 150 kilos, ce qui faisait quatre milles ou treize milles sardines pour le bateau [à raison de quatre hommes d’équipage et d’environ quatre kilos pour un cent de sardines]. Il y en avait un alors qui était chargé de vérifier le nombre de paniers qu’on débarquait. Certains trichaient, ils disaient en douce au marchand le jour d’avant : « Je t’en mettrai 250 par panier » [au lieu de 200]. Les autres le savaient pas, et le marchand leur payait ce qu’ils avaient vraiment livré ».

Dans les années qui suivirent, on s’organisa mieux encore pour répartir équitablement entre tous les effets de la mévente : « Vers 1935-37, on faisait une caisse noire pour ceux qui avaient dû tout rejeter à l’eau. On donnait vingt francs par semaine, par bateau. Avec ça, on s’arrangeait pour payer les frais(cotisations sociales) des malchanceux. »

Lorient 1950-60

Ici aussi la nécessité du contingentement se faisait sentir quand il arrivait plusieurs jours de suite que la sardine restât invendue : « Ça arrivait qu’on doive jeter du poisson à la côte : il n’y a jamais eu d’initiative personnelle [pour vendre]. Il n’y avait pas d’hypermarché [pour la « vente directe »] ».

Alors la décision de se concerter était prise en commun : « Quand il fallait taxer, on se réunissait tous les soirs par port, entre syndicats représentant les patrons (tous les patrons pouvaient venir si ils voulaient), et la COFICA [banque] qui représentait les usiniers. La « taxe », c’était la quantité autorisée par bonhomme d’équipage. C’était un système sur lequel on [les patrons-pêcheurs] s’était mis d’accord… pour le bien-être, comme le prix-plancher [aujourd’hui] ».

Sans vouloir idéaliser les relations existant dans la profession à partir de ces exemples, il faut convenir qu’elles mettent en évidence de manière très claire comment les intérêts des pêcheurs et de leurs clients, mareyeurs et conserveurs, peuvent être à la fois antagonistes et cependant solidaires, et ceci dès que les difficultés rencontrées par l’ensemble des parties semblent mettre en cause l’avenir même de l’industrie. Antagonistes, dans la mesure où chacun entend défendre sa survie en tant qu’agent économique mais ne dispose comme marge de manœuvre pour négocier que celle définie par le rapport de force préexistant entre les parties. Solidaires, dans la mesure où les vendeurs ont à cœur de prévenir l’entière éradication des acheteurs, et les acheteurs celle des vendeurs.

Le rapport de force préexistant contribue à maintenir proportionnellement constants les termes de la répartition du surplus entre les parties prenantes : aux matelots, l’équivalent d’un salaire, aux mareyeurs, aux conserveurs, et dans une moindre mesure aux patrons-armateurs, leur profit d’entrepreneur ayant réuni entre ses mains un ensemble de facteurs de production. Le rapport de force est cependant tel qu’aux époques difficiles qui conduisaient au contingentement, c’était sans doute le matelot se trouvant au bas de l’échelle sur laquelle s’étagent les parties en présence, qui voyait sa rétribution réduite à la baisse jusqu’à atteindre le niveau incompressible du salaire de subsistance. Il est alors tentant de lire la situation d’ensemble comme une illustration quasi parfaite du mécanisme décrit autrefois par Adam Smith.

Je n’entends pas suggérer que les circonstances qui obligèrent les pêcheurs et les conserveurs à ce type de concertations furent en aucune manière positives. Il n’est pas évident non plus que la situation de crise n’ait pas contribué en elle-même à modifier le rapport de force entre les parties. Il est possible par exemple que le partenaire qui se trouvait au départ (avant même que n’interviennent les difficultés) dans un rapport de force défavorable (le pêcheur, et bien davantage encore le matelot que le patron) ait vu ce rapport se dégrader encore davantage en sa défaveur, mais j’entends souligner le caractère hautement improbable de l’interprétation selon laquelle le prix obtenu pour le poisson se serait déterminé en fonction d’un rapport de force entre vendeurs et acheteurs uniquement dans de telles situations de crise, ou bien que la bonne volonté des parties antagonistes à œuvrer chacune à sa façon pour la survie (ou la consolidation) de l’industrie aurait été absente des négociations qui contribuaient à fixer les prix en dehors des situations difficiles conduisant au contingentement (malgré la piètre opinion qu’elles expriment occasionnellement à propos l’une de l’autre dans les conversations).

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26 réflexions au sujet de « Le temps qu’il fait, le 3 avril 2009 »

  1. donc nous ne devons pas DESespérer en voyant une amélioration peut être provoquée par des normes comptables revues ?

    vouliez vous dire « espérer » ?

  2. Bonsoir !

    @ Mr JORION :
    pourriez vous me communiquez une adresse postale , ou adresser les chèques ?
    Nous sommes plusieurs à vouloir participer !
    Merci par avance .

    Bonne soirée !

  3. Un cas pratique:
    Les chirurgiens libéraux Français (ceux qui sont autorisés a fixer leurs prix, appelés « en secteur2 » ) sont en ebulition.
    Deux projets de loi vont être adoptés de façon imminente, permettant
    – d obliger ceux ci a travailler pour 70 % de leur activité au tarif imposé par l assurance maladie (tarif derisoire rendant le dépassement de prix par le chirurgien necessaire et très important : 400% au moins !)
    – de majorer pour les 30 % d activité qui reste, le niveau de prix, auquel le chirurgien liberal peut rémunérer son acte (50% d un prix dérisoire = prix toujours dérisoire)
    – d autoriser l établissement de santé avec lequel le chirurgien a une relation contractuelle, à rompre unilatéralement le contrat sans le versement des indemnités normalement prévues par le contrat, ce qui supprime tout moyen de pression du chirurgien récalcitrant a travailler pour rien.
    – d autoriser l installation en secteur libéral de médecins hors CEE, ce qui va augmenter la concurence et faire baisser les prix.

    Une campagne de presse orchestrée par le journal Le Point dresse un portrait peu flatteur des médecins, en montant en épingle des cas particuliers (alcooliques, psychopathes…).
    De nombreux établissements croulent sous une dette provoquee par des montages en LBO, et seront probablement rachetés (par qui ?)
    Des assurances mutuelles (qui payaient le complement de prix demandé par le chirurgien) se regroupent en ce moment en de « grandes entitées ».

    Les chirurgiens libéraux Français sont furieux (certains dans les tres grandes villes, vont voir leur revenus divisés par 3)
    Ils croient qu une campagne médiatique pourrait les aider a contrer la campagne de dénigrement et a expliquer aux Français ce qu ils vont perdre (un, sinon le meilleur système au monde, permettant un très haut niveau de qualité, pour tous), au profit de groupes privés financiarisés, tapis dans l ombre qui attendent leur heure, après la déflation des prix, pour faire ensuite monter ceux ci avec des profits maxi, et des esclaves-chirurgiens prenant tous les risques, dont le travail sera mal payé).

    Nous avons ici un cas d école du processus utilisé par ceux qui ne perdent jamais, pour s’ approprier un pan entier de l industrie d un pays. Les parlementaires majoritaires, dans leur infinie lacheté ont abandonné leurs électeurs, sachant très bien qu ils ne font que transmettre le flambeau a ceux qui vont les suivre dans la pseudo-alternance (les faux nez de l opposition) pour finir le travail.

    En résumé voilà comment ils procèdent :

    – rendre bancal un secteur qui marchait bien (dans le public, ils utilisent le sous-investissement ou les syndicats noyautés par les extrémistes complices) (dans le cas présenté : prix de base maintenus très bas, pour obliger la pratique de dépassements apparemment exorbitants)
    – prendre a témoin l opinion par la mise en scène de dysfonctionnements marginaux (presse, télé réalité…)
    -restructuration sur fonds publics
    – entreprise clé en main, propre, vendue au franc symbolique aux top promoteurs qui ne perdent jamais.

    Pour les chirurgiens libéraux, les carottes sont quasi cuites (vote debut Mai), il ne se rendent pas encore vraiment compte de ce qui leur arrive.
    Et ils ne comprennent pas encore la dynamique et la puissance qui est a l oeuvre.
    Seuls les jeunes chirurgiens (les internes et chefs de clinique) comprennent tout ce qu on leur vole, et ils sont très mobilisés.

    Les parlementaires et sénateurs doivent bien reflechir a ce qu ils vont faire de la jeunesse de ce pays, elle pourrait leur demander des comptes, car elle sait tout.

    Pour les autres corps de métier, il est peut etre encore temps de résister.

    La réaction

  4. @ Marc Tirel

    Merci d’avoir pris la peine de créer cela. J’ai regardé la vidéo et j’ai compris comment cela fonctionne. Ceci dit, je n’ai absolument pas compris à quoi ça sert. Je devine que la réponse est dans l’existence ou non d’un sponsor.

  5. Je suis très heureux d’avoir découvert votre blog et d’avoirentendu votre voix.
    Y a-t-il une toute petite chance que les banques centrales « pensent » à la monnaie fondante, qu’en pensez-vous?

  6. @ Tigue

    Merci de nous rappeler par votre message ce qu’implique la « brutalisation » du capitalisme financier à tous les niveaux de la société et dans ses ressorts les plus fondamentaux, tel que l’éducation, la sécurité ou la santé. J’emploie le terme de « brutalisation » car il s’agit bien de cela depuis deux jours, au-delà de la satisfaction personnelle d’être capable d’ironiser dans quelque catacombe –ce blog en est une- sur le grand bluff, le grossier tour de passe-passe ou l’évident hold-up. Evidence qui saute bien sûr aux yeux des douze apôtres que nous sommes.
    Il vient de se passer explicitement ce que j’avais pressenti il y a quelque mois, avec beaucoup d’autres ici : le contribuable a changé de maître et de manière tout à fait officielle. Désormais le rôle de l’état se bornera à lui rappeler qu’il paie ses impôts pour que la finance et ses structures de fonctionnement tournent, que ces dernières soient visibles ou non.
    Toutes les cures d’amaigrissement sont maintenant permises sans retenue pour le bien public, puisque, demain encore plus qu’hier, il n’y aura pas d’alternative. C’est par ce biais que le grand nivellement des peuples se fera, celui dont rêvent tous les mondialistes, les purs et durs comme les autres, ceux qui bêlent.
    « Virage du capitalisme financier » dit justement l’autre. Il est certain que certains virages débouchent sur des territoires qui sont autant d’adieux définitifs.
    Nous avons d’ailleurs été prévenus : « Personne ne s’opposera au nouvel ordre mondial ». Il est de bon ton chez les intellectuels de réclamer une psychanalyse collective pour nos sociétés, et je crois bien que le diagnostic est erroné. Elles ont surtout besoin à tous les étages de bons coprologues.
    Je note la constance pragmatique qui règne en ces lieux pour considérer certains grands constipés devant leur destinée historique. Cela ne me dérange pas, puisqu’il y a en effet des circonstances où aucun coup, aucun personnage, si frelaté soit-il, ne peut être écarté à priori. Le sens civique a aussi ses fosses communes, faites pour enterrer ce qui doit l’être au moment opportun.
    Oui, Braves Gens, ouvrez les yeux, car il s’agit bien d’une guerre ! Et toutes les stratégies, toutes les alliances, tous les coups vont être permis, je dis bien tous, et sans vergogne !
    « Ce monde va être très compliqué à gérer, il est fort à craindre que la tentation soit grande de rendre de moins en moins compte de sa gestion » (FL du 30 mars). C’est à nous tous, dépouillés de la substance même qui constituait nos paisibles démocraties sociales, d’être les grains de sable qui fassent mentir cette nouvelle règle bientôt chantée en chœur dans les nouveaux temples.
    Il importe maintenant et à tout prix de compliquer les choses.

  7. Dow Jones News WASHINGTON — Top White House economic adviser Lawrence Summers received about $5.2 million over the past year in compensation from hedge fund D.E. Shaw, and also received hundreds of thousands of dollars in speaking fees from major financial institutions.

    Dieu ! que je suis peu surpris !

  8. Bonsoir Mr jorion,

    Pourquoi ne pas faire comme Wikipedia qui a défini en toute transparence le budget dont ils avaient besoin et indiqué par un barregraphe l’accumulation des dons qu’ils recevaient. Cela permettrait a chacun de avoir ou vous en êtes et vous n’auriez pas besoin de demander de contribution puisse que chacun pourrait le constater de visu sur votre site.
    De plus contribuer pour la continuation d’un blog n’est pas identique à contribuer pour la création d’un mouvement visant à changer l’économie, cette perspective de mouvement est elle en création ?

    Connaissez vous Auroville :
    http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/arte-reportage/Videos-de-A-a-Z/a-z/1947172.html
    http://www.arte.tv/fr/Videos-sur-ARTE-TV/2151166,CmC=1960738.html
    http://www.auroville.org/
    Ces idées vieilles de 40 ans sur la base d’une meilleure gestion des ressources rejoignent t’elle vos convictions ?

  9. pour info
    Un article du « Monde » :

    Du culte de la dette au retour de l’épargne
    au retour de l’épargne La spéculation est grisante, et ses séismes dévastateurs

    Après Guizot et son célèbre appel  » Enrichissez-vous par le travail et l’épargne « , culte de l’épargne vertueuse, résultat de longs efforts et de constantes économies, on vit s’installer peu à peu le culte de la dette.
    Pour l’entreprise, la théorie de la dette est simple : si on attend l’accumulation d’économies pour dépenser et investir, on perd un temps considérable qui permet à des concurrents de vous dépasser. Et dans les affaires, l’endettement devint un mode de gestion reconnu très efficace. D’ailleurs, les chefs d’entreprise prudents, qui conservaient une forte trésorerie pour traverser éventuellement les périodes difficiles, étaient considérés par les  » néogestionnaires  » comme des  » entrepreneurs rétro « .

    Le snobisme de la dette descendit jusqu’aux particuliers qui n’envisageaient plus d’acheter un appartement, une voiture et même un réfrigérateur autrement que par endettement. Cette méthode facile était encouragée à la fois par l’inflation, qui a permis longtemps de rembourser ces dettes en monnaie de singe, et par les taux d’intérêt très bas qui apparaissaient comme providentiels et dont personne n’a réalisé la perversité à terme.

    Et, joyeusement, les publicités pouvaient afficher :  » Achetez de suite et payez plus tard « , ou  » Dépensez plus « , ou  » Consommez plus « , ou même en 1981  » Travaillez moins et dépensez plus « , ce qui permit à un banquier humoriste d’ajouter : « … et empruntez la différence « .

    Lorsque, en 1982-1983, notre pays a subi trois dévaluations du franc par rapport au deutschemark, j’ai tenté d’expliquer au président François Mitterrand que ces dévaluations n’étaient qu’un transfert de l’argent des épargnants vers les endettés. Les tenants de ces dévaluations essayèrent de démontrer que les épargnants représentaient le passé, et les endettés l’avenir, et que le choix entre les deux catégories était facile.

    Et puis nous sommes entrés dans la banalisation de la dette. De la dette normale, de la dette usuelle, de la dette intelligente, de la dette prospective, de la dette admise par tous et même par les plus hautes autorités. Les entrepreneurs prudents s’entendirent recommander de mieux utiliser leurs fonds pour une croissance accélérée. Et un curieux théorème apparut :  » Les économies freinent la croissance.  »

    De l’endettement raisonnable à l’endettement risqué, la glissade était inévitable et les meilleurs esprits qui, naguère, trouvaient des technologies nouvelles, s’ingénièrent (car c’était souvent des ingénieurs) à découvrir des mécanismes financiers basés sur la dette, le risque et le jeu. Ils devinrent des artistes de la trajectoire tordue.

    Ce fut l’Auri sacra fames !, de Virgile, que nous traduisons de façon populaire par  » cette sacrée soif de l’argent  » en transformant, qu’on pardonne notre alchimie, la faim en soif et l’or en argent.

    Les résultats furent étincelants. Des fortunes himalayennes se bâtirent en peu de temps, ridiculisant les investissements en laboratoires ou en usines pour produits stupidement manufacturés. Le monde des affaires, qui était déjà passé de l’industrie au commerce, passa du commerce à la finance. Et personne ne s’étonna que nos meilleurs ingénieurs abandonnent la recherche et l’industrie pour la City où ils faisaient rapidement fortune.

    Le jeu de l’argent est grisant. Mais les séismes y sont dévastateurs. La dette est basée sur la confiance, confiance surtout dans le remboursement. On se souvient qu’il y a bien longtemps j’avais demandé de remplacer dans le dictionnaire le mot  » financement  » par le mot composé  » financement-remboursement « , indéfectiblement soudé. On avait souri.

    L’effondrement de la dette, après son feu d’artifice, a montré son incroyable fragilité. Et subrepticement, l’économie de l’épargne ressort de la naphtaline. Aujourd’hui, l’épargnant qui dispose de liquidité est le roi par rapport à l’endetté qui ne peut rembourser et vend ses actions à vil prix pour tenter d’honorer ses engagements audacieux. Beaucoup de situations de particuliers, d’entreprises, et même de quelques Etats, sont aujourd’hui tragiques.

    Dans le même temps, des intellectuels, tenants de cette civilisation postindustrielle qui méprisait la production, bonne pour la Chine, se font plus modestes et reconnaissent qu’il serait bon de garder en Europe, et bien sûr en France, des usines de fabrication de produits manufacturés. Ils découvrent que les services sont souvent des services aux entreprises elles-mêmes, et que la spéculation ne peut se faire qu’autour d’un produit ou d’un service. Sinon, c’est de la mousse sans noyau, balayée par les premiers vents boursiers.

    Rappellerais-je ici l’apologue des deux diamantaires : l’un découvre dans ses tiroirs un superbe diamant oublié. L’autre le lui achète instantanément. Pris de regrets, il le rachète lui-même un peu plus cher. Et un va-et-vient d’achat-vente s’établit avec augmentation corrélative des prix à chaque transaction. Jusqu’au refus de l’un des partenaires. L’autre s’exclama :  » Et pourtant, nous gagnions bien notre petite vie tous les deux ! « , démontrant que le produit lui-même n’était qu’un prétexte à une spéculation qu’on pouvait croire indéfinie.

    Or, si l’industrie manufacturière crée des richesses pour tous, la spéculation est un jeu à somme nulle : les gagnants et les perdants s’équilibrent, tout comme Fourastié avait démontré que la redistribution ne créait pas, elle non plus, des richesses mais les déplaçait simplement. C’est le défaut grave et souvent peu connu de cette spéculation, devenue depuis peu un jeu mondial au grand dam des petits épargnants, toujours lésés in fine après quelques gains apparents.

    Ne voyons-nous pas aujourd’hui apparaître un changement fondamental de la civilisation de la dette vers une civilisation de l’épargne. Le Prix Nobel d’économie Robert Solow incite, lui-même, à  » l’épargne, l’investissement et l’innovation « , ces trois objectifs permanents des chefs d’entreprise durablement performante.

    C’est d’une double réhabilitation qu’il s’agit, celle de l’épargne et celle de l’industrie, révolution que nous espérons durable, à moins que la spéculation, aujourd’hui contrôlée sévèrement, ne reprenne discrètement ses égarements du passé.

    Yvon Gattaz

    Membre de l’Institut, président

    de l’Association des moyennes entreprises patrimoniales (ASMEP)

  10. Je ne suis pas sûr que le phénomène que vous décrivez transgresse les postulats classiques de la formation des prix, tels qu’ils ont été exposés. Sauf par la sémantique : « concertation » (même houleuse) remplace le terme consacré de « confrontation » (chargée de violence), mais dans les deux cas l’objectif est bien de parvenir à une « entente », un accord matérialisé par l’équilibre du marché à la satisfaction des parties. Le « marché » ne s’anime pas tout seul, dans une sphère non humaine.
    A l’échelle microéconomique du port, les acteurs veulent consciemment éviter qu’un prix inacceptable n’entraîne la disparition des uns ou des autres, ce qui signifierait la fin du business pour tous. La modération relève d’un intérêt bien compris, si bien que l’exemple de vos pêcheurs aurait plutôt tendance à conforter l’approche marginaliste (telle que je l’ai comprise…), où le fonctionnement du marché serait observé à la loupe, c’est-à-dire à l’échelle de ceux qui l’animent.
    Mais il est indéniable que l’esprit de la « concertation », dans la fixation des prix, est devenu non seulement « illégitime », mais hors-la-loi. Ce qui est légal aujourd’hui, voire impératif, c’est la « confrontation » brutale. Jusqu’à l’absurde. Car dans le marché globalisé actuel, la formation des prix est dominée par d’énormes disparités dans les conditions de production, qui privent de sens le culte de la « libre-concurrence », ridiculisent la théorie de la division internationale du travail et font abstraction des aspirations de l’espèce.
    La « loi du marché » ne manque pas de bon sens ; mais son élévation à un ordre transcendantal défie les lois de la raison. L’intégrisme, encore…

  11. Pour Daniel Dresse

    Je l’ai déjà posté, mais il me semble bon de le rappeler. Sur l’emprise de la finance sur le pouvoir et ses choix politiques dans la France avant guerre et qui a de nombreuse situations en commun avec aujourd’hui, le livre incontournable est : LACROIX-RIZ (Annie), Le choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2006.

    Les modifications apportées de manière souvent forte, ou détournée, à nos système socio-politiques, fonctionnement à la fin comme une privatisation du produit de l’impôt. L’état n’étant plus le représentant du peuple mais une structure bureaucratique investie par des groupes d’intérêt dont le rôle est minimiser l’impôt des ces gens « indispensables tellement ils sont méritants, et tellement méritants qu’ils considèrent comme démagogique d’écouter voire même seulement de s’occuper du peuple » dont les cimetières sont pleins, et d’aiguiller la contribution des autres vers les mêmes, tout en se préparant à occuper ensuite les postes rémunérateurs des sociétés qu’ils ont arrosé.

    A titre d’exemples : John Major est recyclé au conseil d’administration de Carlyle ; Blair comme conseillé spécial d’une banque US dont je vous laisse le soin de découvrir le nom, et qu’il cumule avec un poste de fonctionnaire international pour la résolution de ce qu’il est convenu d’appeler le conflit israélo-palestinien, où il a montré récemment son efficacité ; plus près de nous : un frère de Nicolas, Olivier qui a des intérêts dans les bio technologies médicales via Bio aliance pharma, est également chez Carlyle, tandis qu’un autre frère Guillaume est patron du groupe de prévoyance Malakoff Médéric (La tribune du 3 mars 2009, p. 21) qui est devenue la caisse obligatoire de nombres de salariés des professions libérales. Frank Wisner II patron d’AIG est le beau-père par alliance de NS. Etc., etc.

    Cette politique peut être rapproché de la dette éternelle imposée à des générations de paysans indiens par des usuriers. Ou à la Ferme générale d’ancien régime (alors on comprend mieux les attaques contre la Révolution française qui sont contemporaines de cette offensive néo-conservatrice).

  12. A Visiteur du matin

    Et à cette liste qui serait sans doute beaucoup plus importante s’il fallait la compléter, il faut rappeler la trahison de VGE (et des dirigeants suivants qui ont confirmé celle ci) qui a modifié les Statuts de la Banque de France en introduisant l’article 25 dans la loi du 3 janvier 1973, article qui précise « Le trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France », ce qui signifie que le trésor public ne pouvait plus, à partir de ce moment, présenter les garanties que lui, l’État ou les collectivités publiques auraient émis, à l’escompte de la Banque de France.
    Ce qui a eu pour effet une dette de plus de 1300 milliards d’euros alors que nous avons payé, depuis cette date, plus de 1300 milliards d’euros d’intérêt aux détenteurs privés de la dette (à raison actuellement de 120 millions par jour…).
    http://www.fauxmonnayeurs.org

  13. Je suis toujours très intéressé par les écrits sur ce blog mais je ne comprends pas en quoi la stratégie de Sarkozy, qui ne sont que des vœux pieux pour amuser la galerie et designer des coupables:  » réguler le capitalisme », « contrôler les rémunérations des patrons », moraliser!!! »  » lute contre les paradis fiscaux »!!etc..est différente par rapport à la stratégie d’obama, qui cherche à sortir de la crise sans sortir du capitalisme bien sur.
    OBAMA et son administration , semblent vouloir sortir de la crise par une relance budgataire massive, sans bien-sur s’attaquer aux causes de cette crise, quitte à ce que les coupables s’en sortent, et Sarkozy qui attends que la relance se fasse par d’autres et s’agite en désignant des coupables tout en sachant qu’il n’en féra rien.
    Mr Jorion semble donner raison à SARKOZY c’est très curieux.

  14. Bonsoir,

    Lundi 28 janvier 2008

    Les aiguilles tournent contre
    les chiffres pleuvent par-dessus
    les instants chassent devant les instants

    Les moments effacent les minutes
    et les épisodes passent sans nombre
    sans suite sans mémoire et sans titre

    L’intrigue se perd et s’annule dans la répétition
    psychiquement creusée par pelletées successives de vide
    gagné au prix au prix au prix de l’ennui

    L’ennui dans la dépense de millions de miettes amassées
    puis d’un revers dispersées
    dilapidées pour trois cent mille millions six mille neuf cent soixante dix neuf mille et un milliard
    fois rien
    aspiré
    dans les conduits mécaniquement multipliés
    d’obsessionnelles compétitivités
    dans le vide
    surencombré de faux témoignages
    et intentions les meilleures
    au service et pour le plus grand bien
    de tous et de chacun
    amen

  15. Le primtemps, éternel et insolent
    Sautille, frétille, s’ esbaudit
    Insouciant au zonzon des nano-mouches
    Et au bling bling clinquant de leurs ailes synchrones
    Elles passeront…

  16. juste pour vous signaler que là
    http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/grain/fiche.php?diffusion_id=72358
    il est question du changement de règle comptable
    (c’est une émission de France-Culture, Grain à moudre, 2 avril 2009
    peut-être Clown Blanc, en fin connaisseur de France -Culture vous l’a-t-il déjà signalé…
    on y apprend que le « mark to market » n’est pas si récent…., un peu précipité par l’affaire Enron….)

  17. @ Visiteur du matin et aussi A-J Holbecq

    Sur la connivence entre les financiers-rentiers et les politiques, les travaux d’Annie Lacroix raisonne avec d’autres permettant de donner une cohérence aux évènements de ce siècle passé. Un des leitmotivs du G20 est le nouvel ordre mondial (New World Order). N’est-ce pas finalement un des organes important de débat et de mise en place de ce mondialisme dont nous parle un auteur censuré sur le Blog. Un nouvel ordre mondial au service de cette finance que le G20 serait prétendu réguler ? Un monde de peuples et de nations devenu un simple marché complètement homogène au service des rentiers, de ce groupe de banquiers centraux, banquiers privés, prêteur, spéculateurs, et politiques compromis.
    Cet auteur propose comme idée que la crise financière et la crise économique induite serait le contexte idéale pour accélérer les projets, déjà anciens, de création de grandes régions économiques, à l’image de la CEE. Une pour l’Amérique du nord (Mexique, Etats-Unis et Canada), une en Asie, une autre au moyen orient, etc. Avec chacune sa monnaie et sa banque centrale dominant se qui resterait des États nations. Un monde Global-local, Glocal, aseptisé avec une consommation homogène de produits et de service standardisés. Un enfer !
    Si cette idée existe alors cela expliquerait l’hystérie des banquiers-politiques à vouloir trouver des solutions par le marché et pour le marché, démontrant la toute puissance et utilité des banques centrales clef de voute de leurs projet ultime. Un État et une dictature financière mondiale…
    Heureusement la réalité de l’effondrement de leur système leur échappe et plus ils veulent en reprendre le contrôle plus ils le détruisent. Ils ne sont plus capables de comprendre ce qui se passe, trop attachés à leurs pouvoirs et leurs richesses. Le système de réserve fractionnaire est leur univers, les banques leur planète, les banques centrales leurs États, et les profits leur oxygène. C’est un problème de référentiel.

  18. Il y a au moins 2 utilités :

    1) Financer la qualité de votre travail (ainsi que des autres auteurs du blog) de façon plus ludique et plus fluide qu’avec paypal. Ceci implique de trouver un sponsor qui bien entendu respecte une liberté totale.

    2) Une utilité pédagogique et participative pour tous vos lecteurs. Ceux-ci sont amenés à vous remercier en vous donnant des « Jorions » et donc ce sont eux qui vous finance tout en se remerciant eux-même

    Inconvénient à ce jour : cela nécessite l’utilisation de « twitter ». Mais ces systèmes de monnaies virtuelles seront bientôt disponibles sur de nombreux supports et sites (sous la forme de widgets)
    Aussi point important: j’ai choisi de créer le Jorion en « regular » monnaie (avec un crédit initial de 100 pour tous les joueurs) mais il existe aussi l’option possible de créer une monnaie « Crédit Mutuel ». Cf ici pour expérimenter : http://currencies.twollars.com/

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