Santa Crisis

L’avantage d’un blog, c’est sa visibilité, qui permet à l’ensemble des gens sur la planète qui se sentent des affinités avec vous de vous contacter. C’est ce qu’a fait il y a quelques mois, l’artiste conceptuelle, Little Shiva qui m’a dit : « Qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble ? ». Je lui ai répondu que je rêvais d’une figure allégorique de la crise, qu’on puisse placer ici ou là et qu’on appellerait « Santa Crisis » pour le rapprocher d’un modèle connu.

Quelques idées échangées plus tard, le voici : notre joyeux compère !

Faites-le voir : c’est à cela qu’il sert, signalez simplement où il fut conçu, à savoir ici et .

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Chercheuses d’or de 1933

Mardi, lors de l’enregistrement de l’émission dirigée par Jacques Attali, qui sera diffusée sur France Culture en juillet, un entracte a lieu au bout de la première demi-heure, signalé par une chanson. Le technicien est venu nous demander si nous savions ce que nous venions d’entendre. Je lui ai répondu qu’il s’agissait de « We’re in the Money », extrait de la comédie musicale « Gold Diggers of 1933 » : Chercheuses d’or de 1933 (1). Attali était au courant de ma grande érudition en matière de choses sans importance et c’est pourquoi vous m’entendrez disserter sur ce film à sa demande, en deuxième partie de l’émission. Vous m’entendrez rappeler en particulier la réputation « un-American », autrement dit « anti-américaine », qu’acquit ce film durant les années du McCarthysme en raison de son regard sans concession sur la misère qui caractérisa l’Amérique durant ces années.

L’introduction de Joan Blondell est un peu longuette mais soyez patient, vous comprendrez bientôt pourquoi le film fit grincer des dents en Amérique (c’est Etta Moten Barnett qui chante ensuite).

Remember My Forgotten Men

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(1) Mise en scène de Mervyn LeRoy et chorégraphie de Busby Berkeley (1933). C’est Ginger Rogers qui chante (oui !) « We’re in the Money ».

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« Plus d’argent ! »

« Ah ! comme je la vois, comme elle se dresse là, nettement, la cité de justice et de bonheur !… Tous y travaillent, d’un travail personnel, obligatoire et libre. La nation n’est qu’une société de coopération immense, les outils deviennent la propriété de tous, les produits sont centralisés dans de vastes entrepôts généraux. On a effectué tant de labeur utile, on a droit à tant de consommation sociale. C’est l’heure d’ouvrage qui est la commune mesure, un objet ne vaut que ce qu’il a coûté d’heures, il n’y a plus qu’un échange, entre tous les producteurs, à l’aide des bons de travail, et cela sous la direction de la communauté, sans qu’aucun autre prélèvement soit fait que l’impôt unique pour élever les enfants et nourrir les vieillards, renouveler l’outillage, défrayer les services publics gratuits… Plus d’argent, et dès lors plus de spéculation, plus de vol, plus de trafics abominables, plus de ces crimes que la cupidité exaspère, les filles épousées pour leur dot, les vieux parents étranglés pour leur héritage, les passants assassinés pour leur bourse!… Plus de classes hostiles, de patrons et d’ouvriers, de prolétaires et de bourgeois et, dès lors, plus de lois restrictives ni de tribunaux, de force armée gardant l’inique accaparement des uns contre la faim enragée des autres!… Plus d’oisifs d’aucune sorte, et dès lors plus de propriétaires nourris par le loyer, de rentiers entretenus comme des filles par la chance, plus de luxe enfin ni de misère!… Ah! n’est-ce pas l’idéale équité, la souveraine sagesse, pas de privilégiés, pas de misérables, chacun faisant son bonheur par son effort, la moyenne du bonheur humain !

[…]

Ah! cité active et joyeuse, cité idéale de saine exploitation humaine, où n’existe plus le vieux préjugé contre le travail manuel, où l’on voit un grand poète menuisier, un serrurier grand savant! Ah! cité bienheureuse, cité triomphale vers qui les hommes marchent depuis tant de siècles, cité dont les murs blancs resplendissent, là-bas… Là-bas, dans le bonheur, dans l’aveuglant soleil… »

Ses yeux pâlirent, les derniers mots s’exhalèrent, indistincts, en un petit souffle; et sa tête retomba, gardant le sourire extasié de ses lèvres. Il était mort. »

Émile Zola, L’argent, 1891, Folio classique, Paris, Gallimard : 490-491.

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Les limitations de la méthode Coué

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Certains d’entre vous ont cru que le banquier interrogé par moi dans L’autorégulation des marchés : le retour !, c’était moi. C’est curieux : je n’aurais jamais suggéré que la sortie de crise puisse résulter de l’autorégulation des marchés ! En septembre de l’année dernière dans Le Débat j’ai au contraire affirmé (1) que la crise actuelle avait réfuté une fois pour toutes l’hypothèse qui veut que les marchés sont autorégulés. Mais surtout, je n’aurais jamais suggéré, comme l’a fait mon interlocuteur, que l’attentisme criminel des autorités dans la solution de la crise est motivé par la peur. J’ai toujours mentionné un ensemble d’autres causes : la perplexité des dirigeants, le peu d’aide que leur offre dans leurs décisions la théorie économique, la croyance précisément dans l’autorégulation des marchés – encore que celle-ci a été sérieusement ébranlée par deux événements : la défection très spectaculaire d’Alan Greenspan en octobre dernier, faisant son mea culpa, ainsi que le test raté de l’existence de l’autorégulation qu’avait constitué quelques semaines auparavant l’abandon à son triste sort de Lehman Brothers par Hank Paulson, et ses conséquences calamiteuses, enfin, la confiance absurde mise par ceux qui utilisent des modèles financiers dans leur capacité à prédire l’avenir, carence dont les agences de notation et les monolines, furent les principales victimes.

La peur est mauvaise conseillère dit-on à juste titre. Elle convainc aussi sa victime que la première chose à faire consiste à en sortir : il faut penser « positif » et c’est à cela qu’on s’active depuis que l’écroulement total fut évité de justesse en octobre dernier : partout en haut-lieu on aperçoit des « jeunes pousses » et on s’extasie bruyamment à leur spectacle. Les mathématiques permettent d’ailleurs à première vue des miracles d’enthousiasme. Ainsi l’indice Dow Jones de la bourse de New York, qui a perdu 53% entre son plus haut du 9 octobre 2007 et son plus bas du 5 mars de cette année est remonté – à l’heure où j’écris – de près de 27%, suggérant qu’il a refait un peu plus de la moitié de sa baisse. Las ! Les pourcentages à la hausse et à la baisse ne se comparent pas aussi aisément et la chute par rapport à octobre 2007 est toujours de 40 %.

À quand le retour de la déprime : à très bientôt ! Au risque de passer pour un vieux disque rayé : le cœur de la crise est l’immobilier américain et tant qu’il ne se sera pas refait une santé, rien n’ira mieux. Or de ce côté-là, les choses sont loin de s’arranger : le montant des crédits immobiliers résidentiels américains accusant trois mois de retard a grimpé de 26 % entre le dernier trimestre 2008 et le premier trimestre 2009, chiffre très proche des 25 % de hausse des défauts sur l’ensemble des crédits aux Etats-Unis. Le nombre de banques américaines sur la liste rouge de la FDIC (la Federal Deposit Insurance Corporation), l’organisme fédéral américain garantissant les dépôts bancaires, est lui passé du dernier trimestre 2008 au premier 2009, de 252 à 305, soit ici un bond de 21 %. Pis, la taille des banques à risque grimpe elle aussi : d’une taille moyenne de 631 millions de dollars en capital au quatrième trimestre 2008, on est passé à une taille moyenne de 721 millions de dollars, un gain – si l’on peut dire – de 12,5 %. Pas étonnant, dans ces conditions là si, malgré le cri des victoire des banques américaines justifié par un gain affiché de 7,6 milliards de dollars au cours du 1er trimestre 2009, leurs réserves par rapport aux prêts en retard de paiement sont tombées de 74,8 % à 66,5 %, soit une baisse de 11 % (ah ! ces fichus calculs sur pourcentages – toujours aussi déprimants !)

La méthode Coué a un excellent palmarès mais les chiffres représenteront toujours pour elle un adversaire de taille.

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(1) L’après-capitalisme s’invente aujourd’hui, Le Débat , No 151, septembre : 75-84.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Eloge de la dissidence

J’avais dit que je lancerais aujourd’hui l’appel mensuel à vos contributions et j’ai traîné les pieds toute la journée. Je ne sais plus. La formule « presslib’ » me paraissait une bonne idée : pourquoi ne pas essayer de mettre au point un mode de rémunération propre aux auteurs de blogs ? L’activité exige un temps considérable et il serait trop beau que tout quiconque ait quelque chose à dire sur l’internet qui intéresse les autres soit nécessairement « financièrement indépendant » (= riche) ou veuille promouvoir dans les marges les pommades qui vous débarrassent des boutons.

Mais le cas des chanteurs est là comme contrexemple : le piratage généralisé de leur œuvre, rendu possible par l’internet, n’a pas débouché sur une généralisation de la « donation » mais simplement sur la nécessité pour eux de tirer la quasi-totalité de leurs revenus de leurs tournées. Ils n’en sont pas morts. Du moins pas tous.

Moi, habitant aux US, et mon « public » étant essentiellement francophone, la notion de « tournée », n’avait rien d’évident et j’ai voulu insister sur la formule « presslib’ ». Mais les circonstances ont changé, alors pourquoi ne pas laisser tomber la donation et tenter la tournée de concerts puisque chaque appel ressuscite sa contestation par une multitude d’écoles : de ceux qui considèrent que ce qui peut être gratuit doit l’être par nécessité, à ceux qui critiqueront tout « objectif de donation », aussi modeste soit-il, sur la base – véridique ! – qu’il existe sur cette terre des masses en nombre infini qui gagnent encore moins.

Allez, je m’exécute. Seule concession à ma lassitude, l’interdiction des commentaires : je ne me sens pas le courage ce soir de justifier la dissidence une fois encore. Personne n’emploie les empêcheurs de tourner en rond, c’est pas plus compliqué.

Juin 2009. Objectif : zéro €.
Résultats à ce jour (27 mai) : 171 €.

PS : Je trouve ceci après avoir bouclé mon billet et je ne résiste pas à la tentation de l’ajouter ici et de faire ma petite pub personnelle par la même occasion. C’est dans le numéro de la Revue du MAUSS qui vient de paraître, consacré à « L’Université en crise », à la page 400 :

Ce qui est vrai pour ma spécialité, l’est certainement aussi pour d’autres, pour la sociologie économique, par exemple. Il suffirait de trois ou quatre professeurs brillants, originaux, pédagogues, indépendants et transdisciplinaires, des gens avec beaucoup de talent, de vertu et de grandes capacités (exactement le contraire de ce qui est recruté depuis quinze ans) pour provoquer à nouveau une affluence dans n’importe quelle fac, et remplir des amphis. Il n’y en a jamais eu plus de 3 ou 4, mais il n’en faut pas moins. À l’EHESS, il n’en reste plus que trois, il y en avait au moins 30 il y a dix ans.

Trois ou quatre profs comme Paul Jorion et c’est bon.

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L’autorégulation des marchés : le retour !

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Aux États–Unis, j’étais au cœur du système financier – du moins jusqu’en octobre 2007 – et j’avais donc un accès direct à l’information sur ce que l’on pensait dans le milieu. J’ai travaillé dans une banque française mais c’était il y a bien longtemps : en 1990-1991. C’est ce qui m’oblige, quand je parle du secteur bancaire en France, de travailler à l’intuition – une situation qui est très loin d’être idéale.

J’ai récemment eu la chance de parler à un banquier français qui a accepté de parler « off the record », hors-micro, et sous le sceau de la confidentialité.

Moi : J’ai le sentiment que si la situation a l’air meilleure dans le secteur bancaire français, c’est à cause d’une certaine tradition de dissimulation en France. Est-ce que je me trompe ?

Lui : Vous ne vous trompez pas.

Cela veut donc dire que les mauvais résultats vont continuer d’apparaître. A-t-on pris la pleine mesure des dégâts ?

Non : il y a encore en France, beaucoup de très mauvais résultats à venir. Et ce n’est pas seulement la France : c’est vrai pour l’Europe en général.

Peut-on dire – comme on l’entend répéter ces jours-ci – que la situation s’améliore dans le domaine financier ou est-elle encore en train de s’aggraver ?

La situation s’aggrave encore.

Pour quelle raison ?

Parce qu’aucune des mesures qui auraient pu être prises pour endiguer la crise n’a été prise. La crise s’est répandue comme une pandémie : il y a eu des phases de développement. À chacune de ces phases, des mesures auraient pu être prises. Aucune ne l’a été.

Comment est-ce possible ?

La peur ! On finira – vous verrez – par adopter partout la formule des « bad bank », des banques de mauvais aloi, où l’on isole du reste de l’économie les produits financiers toxiques. C’est la seule solution raisonnable. Et elle est connue depuis le début de la crise : on l’a envisagée un moment, puis l’on s’en est détourné. La raison, c’est tout simplement la peur : la peur devant les chiffres gigantesques qui étaient apparus.

Les suggestions sur ce qu’il conviendrait de faire ne manquent pas parmi des gens qui sont en-dehors du circuit traditionnel – venant même de certains Prix Nobel d’économie. Pourquoi les éléments de solutions proposés par ces gens-là sont-ils ignorés ?

Parce qu’il existe un cadre traditionnel pour résoudre ces problèmes : celui du milieu financier et de ses superviseurs – c’est-à-dire l’État – et l’on persiste à vouloir résoudre les difficultés au sein de ce cadre traditionnel. Or, comme vous le savez, c’est le monde financier qui est à l’origine des difficultés actuelles mais c’est de lui que l’on exige de les résoudre. Le monde politique ne remet pas en question que ce soit là le cadre au sein duquel il faille opérer.

Que va-t-il se passer ?

Il y aura de nouvelles phases dans la pandémie et on s’abstiendra à nouveau de prendre les mesures qui devraient être prises. Encore une fois, par peur.

On ne fera jamais appel à ceux qui proposent au moins des bouts de solution ?

Si, le moment viendra.

Qu’attend-on ?

Que la situation soit encore beaucoup plus grave.

Et à quel moment s’adressera-t-on à eux ?

Paradoxalement, c’est le marché qui en décidera : quand la situation sera si grave qu’il faille absolument sortir du cadre de référence habituel, les marchés l’imposeront alors.

Moi (un peu désarçonné, il faut bien le dire) : La solution viendra donc de l’autorégulation des marchés !

Si vous voulez.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : Le pire est-il encore évitable ?, par François Leclerc

Billet invité.

LE PIRE EST-IL ENCORE EVITABLE ?

Depuis quelque temps, je me cantonne dans l’actualité, j’évite d’imaginer l’avenir et d’en parler. Non pas à cause des incertitudes persistantes qui demeurent, ou de l’étrangeté de cette situation totalement imprévue et inédite dans laquelle nous sommes, mais parce que je ne vois, quand je m’y mets, que les plus sombres des perspectives advenir. Le mal est combattu par le mal, la débâcle de la finance par de nouvelles folies, ce qui dérange est écarté, comment pourrait-il en sortir du bien ?

J’ai acquis le sentiment, au fil de mes lectures et réflexions, que le prix qu’il faudra payer pour résorber des pertes que l’on ne sait même pas chiffrer n’est pas à portée, même avec le concours des Etats. Les investisseurs privés ne se manifestant que garantis par les Etats, ce qui renvoie au cas précédent. J’ai d’abord cru que les financiers ne voulaient pas assumer les pertes et se défaussaient, ce qui n’était pas à mes yeux étonnant outre mesure, mais je saisis maintenant que c’est tout autant en raison de cette impasse que l’on tente de masquer les pertes. Ce qui est bien davantage surprenant. Pour gagner tout simplement du temps, faute de mieux. Quant aux financements déjà engagés ou à venir, au titre du sauvetage des banques ou de la relance, ils recréent une bulle financière, différente de la précédente en ceci qu’elle est cette fois publique. Et l’on sait déjà que cette bulle ne sera pas extensible à l’envi, car elle s’appuie sur la monétisation des dettes ou sur l’émission obligataire, solutions ayant chacune leurs limitations. Depuis que le mauvais chemin a été choisi, nous avançons dans un cul-de-sac, à tâtons.

Le mot est trop fort ? parlons-en. Les banques centrales ne vont pas pouvoir augmenter sans limites la taille de leur bilan – ligne de plus grande pente qu’elles suivent les unes après les autres – sans devoir rechercher le moment venu auprès des Etats, des points d’appui financiers que ceux-ci seront bien en peine de leur accorder. Il n’y aura plus d’artifices disponibles, le montant prévisible de leurs émissions obligataires dépassant selon toute probabilité ce que le marché est prêt à supporter. Au mieux, les taux obtenus généreront un service de la dette insupportable pour leurs budgets : les Etats s’endettent auprès des investisseurs privés pour réunir les moyens de sauver ceux-ci de leur propre déroute. Nous vivons dans un monde bien étrange. Ce n’est pas raisonnable de leur part, mais l’ont-ils jamais été ?

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L’actualité de la crise : L’impasse de l’hypothétique relance, par François Leclerc

Billet invité.

L’IMPASSE DE L’HYPOTHETIQUE RELANCE

Le lassant petit jeu des devinettes à propos de la date de la reprise se poursuit, non sans une certaine impudeur intellectuelle. Bizarrement, mais l’est-ce vraiment ? sans qu’une simple question ne soit posée : qu’est-ce qui va pouvoir la déclencher ? Comme s’il y avait de la magie en l’air, une fois abandonné le refuge ésotérique des mathématiques financières (et de leurs illusions). Comment, en effet, décrire cette présumée réalité ? Les économistes ne devraient-ils pas reprendre à leur compte cette interrogation des philosophes ?

Jean-Claude Trichet, président de la BCE, n’est pas quant à lui un homme pétri de doutes, en tout cas publiquement, c’est pourquoi il vient encore de nous asséner une de ses ineffables certitudes, à peine tempérée : « Nous verrons probablement que la chute est de plus en plus faible, mais les chiffres resteront négatifs et cela pourrait durer toute l’année en cours. Les chiffres positifs vont apparaître dans le courant de l’année prochaine » a-t-il hier déclaré à Rome, à propos de la chute du PIB dans les pays industrialisés. Il s’exprimait à l’issue de la 61éme session plénière du « Groupe des 30″, qui rassemble banquiers centraux et personnalités du monde de la finance, et se réunit deux fois par ans. Que les amateurs de la Conférence de Bilderberg et de ses mystères ne se précipitent pas, Paul Krugman fait partie de cet organisme, qui aurait sinon été un autre candidat parfait au rôle d’État-major clandestin de l’économie mondiale.

Pour revenir à Jean-Claude Trichet, son optimisme de façade lui sert en réalité à justifier qu’il est « hors de question », selon ses propres termes, de modifier le rôle et la mission de la BCE, c’est à dire « assurer la stabilité des prix, qui est un élément crucial de la confiance ». Ce qui signifie qu’il se refuse, sans le dire, à sauter le pas franchi par la Fed, qui a inclus formellement dans ses missions la préservation de la croissance et de l’emploi. Compromettant à ses yeux l’orthodoxie dont il se ravit d’être le dernier garant et rempart, cette indépendance vis à vis des Etats des banquiers centraux, présenté comme le nec le plus ultra de la meilleure gouvernance économique et financière possible.

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Comment la vérité et la réalité furent inventées : 4e de couverture

Certains des commentaires à mon billet Aristote et nous font apparaître un personnage bien étrange – qui ne laisse apparemment pas indifférent – mais sans rapport aucun avec le philosophe du même nom dont je parle dans Comment la vérité et la réalité furent inventées, mon ouvrage à paraître. En espérant que ce qui suit permette de clarifier un peu les choses : le projet de quatrième de couverture.

Quelles notions nous sont-elles plus évidentes que la vérité et la réalité ? La vérité évoque les choses qui sont vraies tandis que la réalité nous parle de ce qui tout simplement existe.

Et pourtant, ces notions sont absentes de la culture Extrême-orientale classique, et elles sont récentes dans la nôtre. Leur histoire est bien documentée, ayant donné lieu à de nombreuses querelles. La vérité telle que nous l’entendons est née en Grèce antique et fit ses débuts comme argument polémique. Ce sont Platon et Aristote qui la firent émerger dans la bataille qu’ils menèrent conjointement contre les sophistes. La réalité (objective) est elle fille de la vérité aristotélicienne mais résulte sous sa forme moderne d’un coup de force pythagoricien opéré à la Renaissance par les jeunes Turcs de l’astronomie moderne naissante, lassés des interférences de l’Église dans la construction du savoir.

L’émergence de la vérité et de la réalité n’aurait pas été possible sans une particularité de la langue : la possibilité de rassembler deux idées, non seulement pour établir une certaine identité entre elles, mais aussi pour suggérer un rapport antisymétrique entre elles, comme l’inclusion de l’une dans l’autre ou le fait que l’une soit la cause de l’autre. Ce que produit une langue privée de cette relation antisymétrique, s’observe dans ces faits de « mentalité primitive » qui étonnèrent longtemps les anthropologues, comme quand les Nuer affirment que « les jumeaux sont des oiseaux ».

Le coup de force pythagoricien de la Renaissance supposait une assimilation de deux univers : le monde tel qu’il est en soi (par-delà les illusions « phénoménales ») et celui des objets mathématiques dont nous avons fait la méthode privilégiée de nos théories scientifiques visant à le représenter. Il en résulta une confusion dont la physique contemporaine est aujourd’hui la victime : la modélisation mathématique du monde suggère en retour de lui attribuer des propriétés qui ne sont rien d’autre que les particularités des nombres livrés à eux-mêmes. Les anomalies créées par ces artefacts font que les modèles en engendrent désormais d’autres sans retenue, chacun s’éloignant davantage du monde en soi dont il s’agissait pourtant de rendre compte le mieux possible.

L’œuvre d’Aristote constitua un sommet dans la pensée. L’enthousiasme brouillon des savants nous fit nous en écarter. Les rendements décroissants de leurs théories nous obligent aujourd’hui à débarrasser l’entreprise de construction de la connaissance du mysticisme mathématique dont ils avaient fait leur principale arme de guerre dans le combat qu’ils menèrent victorieusement contre l’Église. Un exemple de la tâche à entreprendre est offert par une analyse, à la lumière de l’analytique aristotélicienne, de la démonstration par Kurt Gödel de son théorème d’incomplétude de l’arithmétique : les a priori mystiques en sont soulignés ainsi que le caractère hétéroclite des types de preuve mobilisés, dont certains seraient considérés par Aristote comme tout juste passables dans le contexte de la conversation courante.

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Aristote et nous

Nous mettons la dernière main, l’équipe de Gallimard et moi, à Comment la vérité et la réalité furent inventées et comme on m’a très justement fait remarquer que mon chapitre consacré à Aristote manquait d’une conclusion, j’en ai profité pour appuyer encore davantage mon hommage à celui qui fut aussi le maître d’Alexandre (ce qui débouche sur la question : se désaltérer à la source de la meilleure philosophie rend-il mégalomane ?)

Quand le nouvel esprit scientifique émergera à la Renaissance, le savoir neuf demeurera contraint de deux manières : par une exigence forte, celle de ne contredire en aucune façon l’enseignement de l’Église et par une seconde exigence, moins radicale sans doute et justifiée par le gant de velours du bon sens plutôt que par le gant de fer de la foi : bâtir sur les fondations posées autrefois par Aristote.

Quiconque n’a pas lu le chapitre qui s’achève pourrait légitimement se poser la question : « Pourquoi Aristote ? Comment l’œuvre d’un seul philosophe a-t-elle pu faire contrepoids, comme son pendant, à un savoir pourtant aussi infaillible par définition que celui du Dogme ? » La réponse, nous la connaissons maintenant : le Stagirite a construit, comme une œuvre solitaire, non pas la science sans doute – qui est nécessairement une tâche en constant développement sur son versant empirique – mais ce qui constituerait son cadre conceptuel tout entier au sein de la culture occidentale.

La méthode de la raison scientifique nous a été offerte par l’analytique aristotélicienne et celui de l’argumentation raisonnable dans la vie quotidienne, par sa dialectique. Il faudrait alors combler petit à petit par l’enquête l’espace réservé à la connaissance empirique en décrivant de manière exhaustive ce qui est. Avec les moyens du bord tels que le monde antique les déterminait dans son contexte historique, Aristote en avait posé les jalons lui-même et quand sa théorie physique du mouvement se trouva ébranlée au Moyen Âge par les coups de boutoir de Nicolas Oresme, elle fut remplacée sans à-coup – au chagrin sans doute de quelques-uns mais sans que l’édifice entier ait à en pâtir gravement – parce que son apport essentiel n’était pas de l’ordre du contenu singulier mais de celui de la forme : relatif seulement aux concepts qui doivent être convoqués et à la manière de prouver de manière irréfutable.

Bien sûr, ce cadre aurait pu être autre qu’il ne fut et les Chinois inventèrent la boussole, le gouvernail d’étambot et la poudre sans l’aide d’un Aristote mais notre civilisation technicienne est à ce point redevable au cadre épistémologique qu’il établit, engendrant à la volée la vérité et la réalité (objective) comme sa progéniture, que nous n’éprouverons pas le besoin, pour les siècles à venir, de sortir du cadre que le Stagirite définit. Ma modeste pierre à l’édifice constitue, on l’aura compris, un tribut de plus – si la chose était nécessaire – à l’œuvre d’un homme en adéquation parfaite avec le monde tel qu’il nous est offert.

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L’actualité de la crise : Sous le sceau du secret bancaire, par François Leclerc

Billet invité.

SOUS LE SCEAU DU SECRET BANCAIRE

Angel Gurria, le secrétaire général de l’OCDE, n’a pas mâché ses mots hier à Lisbonne : « Les problèmes ont commencé dans les banques, il y a deux ans déjà, et nous n’en voyons toujours pas la fin. Les banques ne prêtent toujours pas normalement (…) Il y a quelques signes de reprise, mais je ne parlerais pas d’une normalisation », faisant allusion pour la contredire à l’affirmation tenue par Barack Obama d’« un certain retour à la normale » sur les marchés financiers.

Si l’on s’en tient à ces tous derniers jours, la chronique des banques en péril se poursuit sans surprise. Le Daily Telegraph rapportait hier que le FMI, suite à une mission d’une semaine en Grande-Bretagne, avait conclu qu’en dépit des mesures de soutien déjà prises en faveurs des banques (RBS et LBG, notamment), d’autres injections de fonds publics allaient être nécessaires, ne faisant que confirmer les observations du gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mervyn King, rendues publiques il y a une semaine. On n’en saura pas davantage dans l’immédiat, le FSA (l’autorité de régulation britannique) ayant refusé de satisfaire la demande de l’agence de presse Bloomberg News, qui demandait la communication des résultats des stress tests des banques effectués par ses soins en début d’année. La publication des résultats pourrait « créer de l’incertitude sur les marchés financiers, soit par rapport à des institutions en particulier, soit globalement », a répondu à l’agence le Trésor britannique. « Une telle instabilité pourrait nécessiter de nouvelles actions des autorités », a-t-il conclu. C’est pourtant ce que la Banque d’Angleterre et le FMI considèrent de toute façon comme nécessaire.

Aux USA, la fermeture en Floride par les autorités de BankUnited FSB (12,8 milliards de dollars d’actifs) sanctionne la plus importante faillite bancaire de l’année. Aux Pays-Bas, la banque ABN Amro, nationalisée en octobre 2008, a selon le quotidien Het Financieele Dagblad demandé une nouvelle aide financière au gouvernement. La commission de Bruxelles a par ailleurs donné son accord à des injections de fonds publiques au Danemark, afin de sauver Fiona Bank, et au Portugal, pour un montant de 4 milliards d’euros au total en faveur du système bancaire. Sous l’égide du FMI, les grandes banques ouest-européennes, actionnaires des banques de l’Est, se sont engagées à ne pas se désengager de leurs filiales en Hongrie (c’est déjà en partie fait), ainsi qu’à les recapitaliser si nécessaire.

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Donation : objectif

Parmi les bons conseils à propos de la formule « presslib’ » ® , la suggestion de fixer un objectif pour les dons du mois. C’est une excellente idée et cela donne de la transparence. La structure du blog rend la chose malaisée mais on se débrouillera. J’ai commencé par créer une page appelée « Donation : objectif » (voir ci-dessus), où il est écrit ceci (à l’heure où j’écris):

Avec 2.000 € je peux me débrouiller – qui ne pourrait ? – la somme est un peu arbitraire et, franchement, a été déterminée en fonction des dons qui furent effectivement versés au cours des deux derniers mois (« La liberté est l’amour de la nécessité », Kant).

Alors voici : pour mai,

Objectif : 2.000 €
Somme (brute) reçue à ce jour (22 mai) : 2.243 € (Victoire !)

Comme cette page n’est pas très visible, il y aura chaque mois cinq jours d’appel de fonds, débutant le 27 du mois. Durant cette période, les résultats de l’appel seront affichés sous forme de billet se trouvant en permanence en position très visible (parmi les trois les plus récents).

Je modifierai la formule si nécessaire. On verra ! et merci d’avance !

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Un programme bien chargé

Mon absence a donc été remarquée. La raison en était simple : il faut parfois que je m’occupe des livres que j’écris et de ceux que l’on s’apprête à publier, ainsi que des (rares) articles que je rédige, et encore des invitations à parler que j’accepte avec plaisir depuis que je suis rentré en Europe. Un bref point pour le reste de l’année.

Livres :

* L’argent, Fayard, septembre
* Comment la vérité et la réalité furent inventées, Gallimard, octobre
* La crise du capitalisme américain (réédition avec une nouvelle préface de Vers la crise du capitalisme américain ?), Éditions du Croquant, octobre

Articles :

* Revenir sur la crise, Le Débat, septembre
* Actualité de Marx, Actualité du Manifeste, La Revue du MAUSS, 2d semestre
* L’effondrement, et après ? , Entropia, novembre
* Catastrophes, La crise vue par un anthropologue, Terrain, 2d semestre

Participation à des colloques, etc.

* Parier sur l’incertitude, Bruxelles, septembre
* L’économie, une science qui nous gouverne ? Université d’Eté de l’Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie, Arc et Senans, septembre
* L’argent, Entretiens d’Auxerre, novembre
* Rencontres avec des hommes remarquables (sic), Paris, 2d semestre

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L’actualité de la crise : La crise se poursuit, l’après-crise se dessine, par François Leclerc

Billet invité.

LA CRISE SE POURSUIT, L’APRES CRISE SE DESSINE

Le renouvellement prévisible des métaphores utilisées pour évoquer la crise et ses perspectives est en bonne voie. Peter Orszag, le directeur du budget à la Maison Blanche, a bien commencé en déclarant le 17 mai dernier sur CNN : « la chute libre de l’économie semble s’être arrêtée », mais il est hélas immédiatement retombé dans un poncif, ajoutant : « Il y a des lueurs d’espoir… ». Le lendemain, éludant une question lui demandant s’il pensait que nous avions touché le fond, pour rester dans les poncifs, Tim Geithner, secrétaire au Trésor, a préféré sauter à la phase suivante, affirmant en innovant que « la reprise ne sera pas stable et régulière. Elle sera cahotante (…) et fragile pendant un temps ». Au chapitre de la franchise, il a même déclaré : « Pour nombre d’Américains, ça n’ira pas mieux avant longtemps ». Barack Obama, à l’occasion de la première réunion de son conseil pour la reprise économique, a déclaré avec prudence: « Nous sommes contents de voir des progrès, de voir un certain retour à la normale par certains aspects sur les marchés financiers. »

A en croire la Fed, le reste ne va pas très fort aux Etats-Unis. L’économie américaine ne devrait pas être conforme à ses objectifs de croissance, de chômage et d’inflation avant cinq ou six ans. Le taux de chômage, qui est actuellement de 8,9%, pourrait atteindre 9,6% en 2009 et toujours 8,5% en 2011, l’objectif de la Fed étant compris entre 4,8 et 5,0%. Le PIB devrait chuter en 2009 plus que prévu, soit de 2,0%, avant de croître de 2 à 3,0% en 2010 et de 3,5 à 4,8% en 2011. Ces nouvelles prévisions plus pessimistes que les précédentes datant de février dernier.

Nous ne sommes pas encore sur la branche horizontale du « L », mais nous nous en approchons, Paul Krugman n’en écarte pas la possibilité, Joseph Stiglitz également. Il est frappant de remarquer, toutefois, que les analyses font sauf exception défaut pour expliquer cette période de stabilisation qui nous attend, puisque c’est ce qui nous est au mieux promis.

Dans un article syndiqué intitulé « le printemps des zombies », Joseph Stiglitz en donne les raisons : « Les banques zombies – ces morts-vivants – ‘parient sur leur résurrection’, en reprenant les mots immortels d’un économiste, Edward Kane. Tandis qu’elles répètent la débâcle des caisses d’épargne et de prêts américaines (Savings & Loans) des années 1980, les banques utilisent de mauvais modèles de comptabilité. (Elles étaient par exemple autorisées à conserver des actifs non performants dans leur bilan sans les échéances). Pis encore, elles peuvent emprunter à bon marché à la Réserve fédérale, même sans réelles garanties, tout en prenant sur les marchés des positions risquées. »

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : La crise se poursuit, l’après-crise se dessine, par François Leclerc

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Espace Collaboratif vers une Constitution pour l’Economie (ECCE)

LANCEMENT

Le délabrement du système économique exacerbe sa propension à produire de l’inégalité ; les espérances, modestes, de milliards de vies sont piétinées, l’écœurement vient. Les experts n’ont rien vu venir, les capitaines d’opérettes donnent des ordres pour encore croire à leur casquette. La tempête vient, c’est aussi le moment où les femmes sortent et, coudes soudés, s’adossent à la digue pour la faire tenir. Des forces se lèvent, certaines chercheront à rétablir l’égalité en pendant les coupables par les pieds, et d’autres nous taperont sur l’épaule : « Voici le temps de s’y mettre ensemble ». Mille chantiers peuvent s’ouvrir, une « constitution pour l’économie » est un chantier parmi d’autres et il y en aura tant que peu importe à quoi chacun s’attelle, mais il importe que chaque chantier produise de l’égalité. Cherchons comment au travers d’un Espace Collaboratif vers une Constitution pour l’Economie – nous pouvons engendrer, égalité et fraternité.

JLM

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Les Andrews Sisters

Je vous ai parlé d’elles à propos des Boswell Sisters, expliquant qu’elles furent leurs imitatrices avant de devenir vedettes à part entière, éclipsant d’ailleurs leurs modèles dans la mémoire collective bien que n’ayant cependant pas, et de loin, le charme de celles-ci.

Aucune d’elle n’étant paralysée des jambes comme l’une des Boswell Sisters, elles avaient bien sûr un avantage certain sur leurs inspiratrices et pouvaient improviser un petit pas de danse plus ou moins convaincant. Un très grand nombre de leurs succès furent des duos avec le chanteur américain le plus populaire de leurs années de gloire : Bing Crosby.

J’ai cherché sans succès l’un de leurs airs où elles usent de leurs talents pour convaincre le public de contribuer à l’effort de guerre (1941-1945) en achetant des « War Bonds ». L’Amérique étant aujourd’hui plus que morose, un retour en force des artistes boute-en-train de leur genre est à prévoir.

Les Andrews Sisters : Boogie Woogie Bugle Boy of Company B

Bing Crosby et les Andrews Sisters : You Don’t Have to Know the Language

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La biosphère va-t-elle être privatisée dans l’indifférence générale ? par Jean-Paul Vignal

Billet invité.

LA BIOSPHERE VA-T-ELLE ETRE PRIVATISEE DANS L’INDIFFERENCE GENERALE ?

On parle beaucoup de biodiversité depuis quelques temps ; le gouvernement français y est même allé de sa contribution, en devançant les sages de l’Académie Française pour publier une définition SGDG de la chose au journal officiel de la République Française du 12 avril dernier ; la biodiversité c’est, dixit le JO, la « Diversité des organismes vivants, qui s’apprécie en considérant la diversité des espèces, celle des gènes au sein de chaque espèce, ainsi que l’organisation et la répartition des écosystèmes ». Dont acte.

A peu près au même moment, le centre d’analyse stratégique, qui dépend du Premier Ministre, a publié un rapport préparé par Bernard Chevassus-au-Louis, Jean-Michel Salles, Sabine Bielsa, Dominique Richard, Gilles Martin et Jean-Luc Pujol qui s’intitule tout tranquillement : « Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes ». On change de registre, il ne s’agit plus de reconnaître que la vie, bien qu’elle s’écrive avec un alphabet restreint, est avant tout diversité, et que cette diversité est à la fois cause et condition de son extraordinaire résilience, mais de voir comment concilier les impératifs d’un univers économique de plus en plus envahissant avec les contraintes de la biosphère qui le supporte.

Sous des dehors patelins d’orthodoxie aux honorables couleurs scientifiques, on risque en fait ainsi de définitivement légitimer la marchandisation de la biosphère. Rien de moins. Ce n’est pas bien grave pour la vie elle-même. Quelques krachs boursiers et une augmentation de la température ambiante et des taux de gaz à effets de serre ne vont pas la tuer. Ils la changeront, c’est tout. Même l’utilisation de l’arsenal nucléaire ne suffirait sans doute pas à la détruire, sauf à faire exploser la planète. Et encore, qui sait ce qui pourrait se passer sur les morceaux restants. Mais c’est sans doute plus grave pour l’homme, car il est fort probable qu’il aurait du mal à survivre en tant que tel, tant physiologiquement, que psychologiquement, dans un monde transformé en décharge et baignant dans la chaleur moite d’une atmosphère polluée par toutes sortes d’émissions gazeuses plus ou moins olfactives.

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Radicaliser Marx dans l’analyse

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

« Les deux postures ci-dessus [Daniel Cohen et Paul Jorion] manquent leur but et ne peuvent prétendre être les prémisses d’une reconstruction de la « science économique ». Car ou bien elles se contentent de redire ce que tout économiste conséquent sait (par exemple, toute évolution de l’économie est à replacer dans le cadre des rapports sociaux dominants) et qu’il a tiré des penseurs fondamentaux du capitalisme, ou bien elles accumulent les contresens et les contradictions. Dans ce dernier cas, il ne faut pas y voir un défaut de perspicacité de la part de leurs auteurs, mais plutôt un reste de la force de l’idéologie économique qui a déferlé sur le monde depuis trois décennies et qui empêche encore, malgré la brutalité de la crise, d’oser se réclamer des penseurs critiques du capitalisme (Marx) ou critiques de l’incapacité radicale du marché à s’autoréguler (Keynes). » Jean-Marie Harribey, La cacophonie économique.

J’ai mis en évidence – dans une série d’articles publiés dans La Revue du MAUSS il y a près de vingt ans (1) – que Marx avait été incapable de voir que la structure sociale est inscrite dans la structure des prix et qu’elle se reproduit telle quelle grâce à celle-ci. J’ai dit qu’il fallait radicaliser Marx avec l’aide d’Aristote – qui avait lui vu que le prix se constitue toujours comme résultante du rapport de force entre acheteur et vendeur.

Karl Marx, hégélien maladroit, capable de voir la thèse et l’antithèse mais aveugle à la synthèse, penseur au style exceptionnellement obscur, se situait dans la perspective du « Plus radical que moi, tu meurs ! ». Aussi l’idée qu’il faille radicaliser Marx est difficile à admettre par ceux qui considèrent qu’il constitue – comme il l’a proclamé lui-même – le nec plus ultra en matière de critique.

Qu’on m’entende bien : ce que Marx a écrit sur l’économie domine de beaucoup en qualité ce qui fut écrit par la suite et sa théorie de l’intérêt en particulier, comme partage du surplus, constitue – bien que conçue antérieurement – un progrès sensible par rapport à celle en termes de préférence pour la liquidité, que Keynes introduisit. L’œuvre de Marx ne constitue pas pour autant un horizon critique indépassable.

Il faut radicaliser Marx dans l’analyse, non seulement en mettant en évidence les rapports de force – c’est-à-dire le politique – à l’intérieur de la formation des prix et la confirmation de ces rapports de force du fait de ceux-ci, mais aussi en distinguant clairement au sein de la « bourgeoisie », les capitalistes (qui perçoivent l’intérêt – comme Marx l’avait pourtant compris dans ses notes devenues par les soins d’Engels le troisième volume du Capital) des entrepreneurs (qui s’approprient eux le profit) au sein d’une structure tripartite dont le troisième élément est constitué des salariés, le prolétariat de Marx : ceux que l’on convie à la table une fois celle-ci desservie. La concentration des richesses est inscrite dans cette structure comme sa dynamique et seule sa compréhension complète peut déboucher sur des propositions de réforme ayant quelques chances de réussite.

La critique des analyses de Marx et de Keynes (Marx à l’usage des banquiers) a été produite durement par les péripéties historiques de leurs applications. Keynes a servi d’alibi à toutes les politiques antisociales des cinquante dernières années. Marx, en proposant la dictature du prolétariat comme remède (le degré zéro de la réflexion politique), a engendré un monstre liberticide qui assura qu’on ignorerait pour cent ans ce qu’il y avait pourtant à retenir dans son œuvre. Si la liberté absolue accordée au plus fort de faire comme il l’entend était bien la thèse, la suppression de la liberté pour tous n’était elle encore que l’antithèse. La synthèse viendra mais comme résolution authentique de toutes les contradictions.

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(1) * Déterminants sociaux de la formation des prix de marché, L’exemple de la pêche artisanale, La Revue du MAUSS, n.s., 9, 1990 : 71-106; n.s., 10: 49-64.

* Le prix comme proportion chez Aristote, La Revue du MAUSS, n.s., 15-16, 1992 : 100-110.

* L’économique comme science de l’interaction humaine vue sous l’angle du prix. Vers une physique sociale, in Pour une autre économie, Revue Semestrielle du MAUSS, 1994 :161-181.

* Statut, rareté et risque, Recherches Sociologiques, vol XXVI, 3, 1995 : 61-76.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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