Alexandre Kojève (1902 – 1968)

La semaine prochaine, nous mettons la dernière main au texte de « Comment la vérité et la réalité furent inventées », à paraître chez Gallimard en septembre.

Ce que j’essaie d’y exprimer, c’est ce qu’Aristote dirait aujourd’hui. Donc, sans lui, le livre n’aurait jamais même existé.

Mais, comme vous le verrez, d’autres auteurs ont considérablement ouvert ma voie : Lucien Lévy-Bruhl (1857 – 1939) sur la question de la « mentalité primitive », George Berkeley (1685 – 1753) à propos de la naissance du calcul différentiel, Ludwig Wittgenstein (1889 – 1951) sur les fondements des mathématiques et le mysticisme de Kurt Gödel, et surtout, Alexandre Kojève, pour tout ce qui touche à l’immense tâche de modélisation entreprise dans la culture occidentale à partir de Platon. Si je n’avais pas pu bâtir à partir de son « Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne » (trois volumes : 1968 – 1975), ma tâche aurait été pratiquement impossible.

Kojève est enterré au cimetière d’Evere, à Bruxelles. C’est au diable vauvert, mais dès que j’aurai la voiture, j’irai y faire un petit tour, c’est sûr.

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19 réflexions au sujet de « Alexandre Kojève (1902 – 1968) »

  1. Quelques notes biographiques sur Kojève, relevées, avec surprise, au hasard du feuilletage distrait d’un (très mauvais) ouvrage sur la DST. Il s’avère que, officieusement, par définition, la DST l’a considéré comme un possible agent russe dès 1949. Un rapport écrit cette année-là le dit « susceptible de déployer une activité occulte ». Se doutent-ils seulement qu’il aurait été bien pire encore s’il avait déployé une pensée occulte ? Mais non, rien que de très limpide. Rien de concluant n’en sortira en fait jamais. « L’Esprit fait ce qu’il a voulu, et veut ce qu’il fait. » Il était après tout fonctionnaire international chargé du commerce et donc, à ce titre, amené à rencontrer souvent ses homologues russes lors de conférences internationales, et parfois à Moscou même. D’ailleurs cette DST est bien mal informée puisqu’elle croit qu’étant jeune immigré à Paris, dans les années 30, il subvient à ses besoins en vendant seulement des bijoux de famille, alors qu’il est bien connu – il n’a jamais dû s’en cacher – , que, neveu de Kandinsky, ce sont, à plusieurs reprises, des tableaux de son oncle qu’il se sert. (Une salle entière est dédiée aux dessins et aux esquisses du « legs Kojève » à l’exposition Kandinsky qui se tient en ce moment à Beaubourg.) On relève toutefois quelques anecdotes cocasses.

    Dans les fiches de la police, on trouve d’abord consigné un épisode saugrenu. Alors qu’il s’est réfugié à Marseille – où il va rester durant toute la guerre -, en 1943, Kojève apprend que des troupes allemandes, stationnées dans le Cantal, comptent des supplétifs russes. Il se rend sans attendre à leur rencontre et les exhorte à se soulever contre les nazis. Aucun détail supplémentaire n’est donné, on est donc réduit à imaginer la scène : la harangue en russe, monté sur une caisse de savon ?, l’intervention de la police, puisqu’il a bien fallu que le fait vienne à leur connaissance, peut-être même la nuit au poste du « timbré »…

    Il semble aussi, on ne sera pas vraiment étonné, qu’en 1945 (ou peut-être en 1940), il se soit présenté à l’ambassade russe à Paris et y ait rédigé un courrier à l’attention de Staline auquel aurait été joints bien évidemment ses cours sur Hegel. « Et que Staline les lise ! », aurait-il déclaré alors. On se doute que Staline n’en a rien fait mais on constatera aussi que Kojève ne négligeait pas d’intervenir à tous les niveaux : les hommes de troupes d’un côté, le « souverain du monde qui se sait la personne absolue » de l’autre. Pas avec beaucoup de succès, il est vrai.

    Une autre histoire bien plaisante, rapportée cette fois par sa compagne Nina Ivanovna. Quand on lui demande si des « Soviétiques » auraient cherché à récupérer des papiers après le décès de Kojève, elle se souvient seulement que Lacan s’est présenté à leur demeure de Vanves alors qu’il y avait bien longtemps qu’ils ne se fréquentaient plus. Cette intrusion a dû lui sembler très suspecte puisque je l’ai vu mentionnée aussi dans une biographie de Kojève signée Dominique Auffret, qui ne pouvait tenir le fait que de cette même source. Celui-ci toutefois allait plus loin puisque cherchant vainement un manuscrit de Kojève dont il n’avait retrouvé que le plan, censé porter sur une synthèse, forcément, entre Hegel et Freud, vaste sujet !, et ne le trouvant pas, il en concluait que ce ne pouvait être que Lacan lui-même qui avait fait subrepticement main basse dessus. Mais c’est probablement en fait Nina Ivanovna qui avait insufflé une telle pensée : on a vu que lorsqu’on lui demande :v« Vol de papier ? », elle répond sans hésiter « Lacan ! ».

    Des extraits d’une biographie de Henri Amouroux sur Raymond Barre (!) pour finir. Celui-ci déclare qu’un homme a particulièrement influencé sa formation intellectuelle : « J’ai eu pendant deux ans le privilège de travailler au ministère de l’Economie nationale auprès d’Alexandre Kojève… L’acuité intellectuelle de l’homme et le côté sarcastique de son esprit m’avaient particulièrement séduit. » Mais se sera-t-il montré par la suite à la hauteur d’un tel enseignement ? Ce n’est pas bien sûr. A propos de Barre, on ne peut en tout cas pas dire que Kojève aura lancé un nouvel Alexandre dans le monde.

    Maurice Couve de Murville, qui fut un temps premier ministre, se disait quant à lui très agacé par ce philosophe capable de « démontrer tout et son contraire ». Mais peut-être, ce disant, ignorait-il que ce sont les sophistes, et non les philosophes, et encore moins les sages, qui pratiquent ce genre d’exercice ? Ou peut-être lui a-t-il manqué quelque subtilité dialectique pour apercevoir que Kojève en fait démontrait le Tout grâce à son contraire, lequel en tant que moment dépassé du Tout ne peut précisément plus être dit le contraire d’un Tout qui ne serait d’ailleurs pas du tout un Tout si justement il ne contenait pas aussi son contraire. Là encore, on craint le terrible malentendu.

    Amouroux donne aussi quelques détails sur les fonctions occupées par Kojève : « En 1945, directeur des Relations extérieures au ministère de l’Economie nationale, Robert Marjolin offre à Kojève un poste de chargé de mission. Il ne s’agit que d’un intérim de trois mois… mais ces trois mois dureront vingt-trois ans, et Kojève, sans jamais changer de fonction, aura une influence considérable, hors de proportion avec sa position administrative. Ne sera-t-il pas l’un des quatre principaux acteurs de la mise au point de l’accord général sur les tarifs et le commerce (GATT) ? Un accord hautement stratégique, puisque qu’il fixera les règles des échanges commerciaux, comme les conditions permettant la création d’un marché commun ou d’une zone de libre-échange. » L’idée d’une « Economie (étroitement) nationale », devait certainement faire sourire Kojève. Doit-on se réjouir pour autant qu’il ait abandonné tant la harangue du chaland sur la place que la communication de ses écrits par valise diplomatique aux plus hautes instances pour se consacrer à la figure de l’Esprit que l’on voit s’écrouler maintenant ? On le sait bien, seule l’Histoire finalement le dira !

  2. J’en témoigne ! Moi qui ai été amené sur la tombe de Wittgenstein à Cambridge, à l’âge de 8 ou 10 ans, il le fera !

    PS: Mais pourquoi diable un philosophe d’origine russe, naturalisé français, s’est-il fait enterrer en Belgique ???

  3. A propos des relations de Barre avec Kojève, on trouve un entretien du premier dans « Alexandre Kojève. La philosophie, l’Etat, la fin de l’Histoire » de Dominique Auffret (p. 587 sqq dans l’édition du Livre de Poche, Biblio Essais).
    Merci à Paul Jorion d’avoir rendu hommage à cet étonnant génie (Kojève, pas Barre, pourtant bien loin d’être un imbécile).
    Autre penseur capital que Paul devrait au moins consulter : Raymond Ruyer, décédé en 1987 et complètement oublié sauf pour un ouvrage qui n’est pas son meilleur, « La Gnose de Princeton ». Le seul « Paradoxes de la conscience et limites de la conscience », 1966, peut vous changer la vie (intellectuelle). Dans la même veine ruyérienne je signale « Le Paradoxe et le système » d’Yves BAREL. Quelques pages de Ruyer balayent une bonne partie de la philosophie occidentale, notamment française, de la seconde moitié du XXe siècle, destinées à « réfuter le sujet », sans s’aviser qu’elles se réfutent elles-mêmes… Des parathèses qui se prennent pour une synthèse, selon la distinction opérée par Kojève !

  4. Ce n’est pas souvent qu’on parle de Kojève (en dehors de mon site bien sûr), encore moins souvent qu’on parle de sa merveilleuse histoire raisonnée de la philosophie païenne qui est à l’origine de la théorie des discours de Lacan (avec aussi « L’ordre du discours » de Foucault).

    On peut en lire de larges extraits dans cette page intitulée de façon un peu réductrice « Le dogmatisme scientifique » :
    http://jeanzin.fr/ecorevo/philo/pretapen/kojeve.htm

    Il y a un problème d’affichage, il faut se mettre en « iso-8859-1 » (occidental). ou essayer à l’ancienne adresse :
    http://jeanzin.free.fr/ecorevo/philo/pretapen/kojeve.htm

    Il y a un autre livre de Kojève trop méconnu, c’est « Esquisse d’une phénoménologie du droit » (surtout la première partie) écrit en partie à Gramat dans le Lot en 1943, où il réfute Carl Schmitt et fonde la nécessité de l’arbitre impartial et d’une équité qui réduit les inégalités plutôt qu’une égalité formelle qui les renforce.
    http://jeanzin.fr/ecorevo/philo/pretapen/droits.htm#Kojeve

    Sinon Lacan continuait de fréquenter, certes épisodiquement, Kojève (son seul maître assurait-il). Il parle ainsi de leur rencontre en 1960 je crois où Lacan l’interroge sur le banquet de Platon. Kojève est mort en 1968 à Bruxelles lors qu’une réunion européenne sur le marché commun (il a eu une crise cardiaque après avoir dit que le marché commun n’existait pas encore), ce qui explique qu’il soit enterré en Belgique.

  5. @ Armel J.

    Pour sa contribution à la naissance de la Commission européenne, machinerie bureaucratique sensée préfigurer l’émergence d’un « Etat universel et rationnel », Kojève méritait bien d’être accueilli par Bruxelles pour l’éternité.

  6. … plus rares sont ceux qui choisissent de vivre à Bruxelles. Je me demande si ce n’est pas d’eux qu’il faut plutôt s’inquiéter 😉

  7. Pourquoi Kojeve est-il enterré à Bruxelles? Réponse (référence Wikipedia): « Toute la seconde carrière de Kojève consista, jusqu’à sa mort survenue à Bruxelles lors d’une réunion du Marché commun, à conseiller les gouvernements français sur les dossiers les plus importants. Il jouera un rôle non négligeable en 1950 dans les suites du plan Schuman concernant le programme de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Il occupera une position de premier plan dans toutes les négociations internationales, à la CNUCED ou au GATT. Il abandonne ainsi une carrière universitaire vacillante et tout en poursuivant sa réflexion philosophique, il change d’orientation professionnelle. C’est lors de l’une des réunions internationales qu’il meurt en juin 1968 à Bruxelles, d’une crise cardiaque. Il est inhumé non loin du siège de l’OTAN. »

    Le cimetière de la Ville de Bruxelles situé à Evere (pas si loin que cela du centre) est certainement un des plus beaux de la Région. De magnifiques cénotaphes y voisinent avec des tombes modestes cachées dans un végetation assez luxuriante. Je recommande à Paul une visite un après-midi ensoleillé du mois de mai: c’est charmant de voir les lapereaux nouveaux-nés s’ébattre sur les pelouses du cimetière. La vie, la mort: indissociables…

  8. Point besoin de voiture pour se rendre au cimetière d’Evere : il est déservi par le tram 55 (33 en soirée). J’ajoute qu’il contient un monument aux aviateurs, puisque, jusqu’à l’immédiat après-guerre, l’aérodrome militaire se trouvait à proximité. Le cimetière contient de nombreuses tombes d’aviateurs belges, anglais et allemands.

  9. Monsieur Jorion,
    L’on vient de me faire parvenir par le site « boursorama » une information ou intox.En effet,2000 millards de dollars auraient été injecter par erreur par la FED aux banques américaines…ce qui expliquerait la hausse des financières!
    source:www.youtube.com/v/PXIvBeAvsb8§am

  10. OK, je vais regarder ce Kojève…

    C’est quand même ahurissant qu’on tourne autour des mêmes (Gödel, Wittgenstein, etc.) et donc d’une certaine époque et société… a-t-on aujourd’hui des « penseurs » de ce calibre ?

  11. « a-t-on aujourd’hui des “penseurs” de ce calibre ? » mais certainement monsieur VSB. Tout continue ! je vous conseille la lecture de monsieur Jean-Pierre Voyer. Il n’y a rien de tel pour faire le ménage dans les têtes embuées depuis 1800 par ECONOMIE. Comme pour les poêtes d’autrefois la société libérale libertaire ne supporte les philosophes que morts. N’importe qui de pas trop finaud peut y accéder comme autrefois de nombreux et anonymes ouvriers pouvaient découvrir in vivo la pensée de Marx. Monsieur Jorion n’est pas maladroit non plus et a reconnu que le trajet de monsieur Voyer était parallèle au sien… pour le moins à mon avis.

    Je vous offre ici une sélection de ses dernière découvertes théoriques. Vous n’aurez plus aucune excuses de vous lamenter….

    http://pagesperso-orange.fr/leuven/index_lectures.htm

  12. Il y a quelques années on a beaucoup parlé de Fukuyama qui annonçait « la fin de l’Histoire » suite à la chute du mur de Berlin.
    Il s’est évidemment lourdement trompé puisqu’après la chute du communisme le capitalisme est à son tour une voie d’autodestruction.

    Kojève, avant l’heure, au XX ème siècle, a théorisé lui aussi la fin de l’Histoire en bon émule qu’il était de la pensée hégélienne.
    Avant Fukuyama il tenait la société libérale et démocratique comme indépassable, c’est à dire universalisable.

    C’est le penseur précurseur de la mondialisation dont il voyait l’aboutissement par la création d’un Etat universel qui irait de pair avec une société homogène. Si Kojève fut un acteur de premier plan pour instaurer un marché commun en Europe c’est bien qu’il y voyait une étape pour réaliser cet Etat mondial nécessaire pour faire advenir la forme achevée et indépassable de l’humanité. Il faut bien constater que mondialisation sous les auspices de l’intégration économique et politique — ce qu’est en modèle réduit le projet de marché commun –nous y sommes, du moins pour ce qui est du versant économique. Je note aussi une convergence entre le projet mondial de Kojève et les vues d’un certain Jacques Attali.

    Question : Kojève s’est-il trompé ?

    De toute évidence il a vu juste quant au processus de la mondialisation, mais celle-ci va-t-elle aboutir à ce qu’il prévoyait ?
    Et si oui, est-ce bien souhaitable ? Supposer résolus les conflits sous l’égide d’une forme politico-économique indépassable, est-ce bien raisonnable ? Les productions culturelles, individuelles et singulières de l’humanité, peuvent-elles se résorber dans un « toutisme » dans le sens où se serait ce « tout » — l’humanité achevée via la « société politique mondiale »– qui serait la condition nécessaire et suffisante de leur émergence ?

    Kojève en assignant une forme prédéterminée au tout de l’humanité – il parle d’ailleurs d’homme intégral — ne fige-t-il pas dans un état particulier la dynamique du rapport entre l’un et le multiple . En effet, si l’on considère que l’un constitue le multiple tout aussi bien que le multiple constitue l’un, l’un et l’autre ne cessent de se transformer et ce processus ne peut avoir de fin.

    Je n’ai pas la prétention avec les quelques lignes qui précèdent de me faire l’exégète de la pensée de Kojève.
    Le diable se trouve certainement dans les détails. Une lecture approfondie méritera le détour, comme nous y invite Paul.
    J’ai seulement essayé de me faire l’interprète de ce qui est dit le plus communément à propos de cet auteur, ceci pour contribuer au débat.
    Merci à Jean Zin pour les conseils de lecture. Je serai curieux, entre autres, de savoir ce que Kojève peut dire de Schmidtt.

  13. On peut choisir de vivre à Bruxelles à cause du climat.
    Parce que le climat n’est pas tout dans la vie!

  14. à Kabouli
    retour (même si pas tout lu , désolée …. )

    je préfère ça:

    «… Essayons d’abord de préciser la distinction entre sujet, ou signification d’une part, et forme d’autre part.
    Supposons qu’une personne rencontrer dans la rue, me salue en soulevant son chapeau. Ce que je vois d’un point de vue formel n’est autre que la modification de certains détails au sein d’une configuration participant au type général de couleurs, lignes et volumes qui constitue mon univers visuel. Quand j’identifie (et je le fais spontanément) cette configuration comme un objet (un monsieur) et la modification de détail comme un événement (soulever son chapeau), j’ai déjà franchi le seuil de la perception purement formelle pour pénétrer dans une première sphère de signification (ou sujet). La signification ainsi perçue est de nature élémentaire, et facile à comprendre ; nous l’appellerons : signification de fait (« factuelle »)…
    Les objets et événements ainsi identifiés vont naturellement produire en moi une certaine réaction. D’après la manière dont la personne accomplit son geste, je puis me rendre compte si elle est de bonne ou de mauvaise humeur, si ses sentiments à mon égard sont indifférents, amicaux ou hostiles. Ces nuances psychologiques vont conférer à ses gestes une signification d’un autre ordre, que nous appellerons : expressive…
    La signification de fait et la signification expressive peuvent toutes deux rentrer dans une même classe : celles des significations primaires ou naturelles.

    Toutefois, quand je prends conscience que soulever son chapeau équivaut à saluer, j’accède à un domaine tout différent d’interprétation. Cette forme de salut est propre au monde occidental ; c’est une survivance de la chevalerie médiévale : Les hommes d’armes avaient coutume d’ôter leur casque pour témoigner de leurs intentions pacifiques, et de leur confiance dans les intentions pacifiques d’autrui…
    C’est pourquoi, lorsque j’interprète le fait de soulever son chapeau comme une salutation polie, je reconnais en lui une signification secondaire ou conventionnelle ; elle diffère de la signification première ou naturelle en ce qu’elle relève de l’entendement, non de la perception sensible, et qu’elle a été délibérément communiquée à l’acte pratique chargée de la transmettre.

    En dernier lieu : outre qu’il constitue un événement naturel dans l’espace et le temps, outre qu’il exprime naturellement certaine humeur ou certains sentiments, outre qu’il transmet un salut de convention, ce geste peut révéler à un observateur avisé tout ce qui concourt à camper une « personnalité ». Cette personnalité est conditionnée par l’appartenance de cet homme au XXe siècle, par son arrière fond national, social ou culturel, par l’histoire de sa vie passée, par son entourage actuel, mais elle est en même temps individualisée par une manière d’envisager les choses et de réagir au monde qui lui est propre, et que l’on pourrait, si elle eût formé un système rationnel, nommer une « philosophie ». Dans les limites d’un acte isolé (une salutation polie) tous ces facteurs ne se manifeste pas de façon exhaustive, mais n’en sont pas moins présents au titre de symptômes. Certes, en se fondant sur un acte pris isolément, on ne saurait construire le portrait moral de cet homme ; on ne le pourrait qu’en coordonnant un grand nombre d’observations analogues, puis en les interprétant en fonction des informations générales dont on disposerait sur la période où il vécut, sur sa nationalité, sa classe sociale, ses antécédents intellectuels, etc. Néanmoins, toutes les propriétés que ce portrait mental dégagerait de façon explicites sont implicitement immanentes à chacun de ces actes pris isolément, en sorte que, corrélativement, chaque acte pris isolément peut-être interpréter à la lumière de ces propriétés …»
    Préface d’Erwin Panofsky, extrait

    et parce qu’aussi surtout , surtout …
    le châpeau de Magritte, le porte-châpeau de Duchamps

  15. Mais, dira-t-on, cette vie quotidienne qui, d’après moi est la seule réelle, comment se fait-il que son importance soit si complètement et si immédiatement dépréciée par des gens qui n’ont, après tout, aucun intérêt à le faire ; et dont beaucoup sans doute sont même loin d’être ennemis d’un renouveau quelconque du mouvement révolutionnaire ?

    Je pense que c’est parce que la vie quotidienne est organisée dans les limites d’une pauvreté scandaleuse. Et surtout parce que cette pauvreté de la vie quotidienne n’a rien d’accidentel : c’est une pauvreté qui lui est imposée à tout instant par la contrainte et par la violence d’une société divisée en classes ; une pauvreté organisée historiquement selon les nécessités de l’histoire de l’exploitation.

    L’usage de la vie quotidienne, au sens d’une consommation du temps vécu, est commandé par le règne de la rareté : rareté du temps libre ; et rareté des emplois possibles de ce temps libre.

    De même que l’histoire accélérée de notre époque est l’histoire de l’accumulation, de l’industrialisation, le retard de la vie quotidienne, sa tendance à l’immobilisme, sont les produits des lois et des intérêts qui ont conduit cette industrialisation. La vie quotidienne présente effectivement, jusqu’à présent, une résistance à l’historique. Ceci juge d’abord l’historique, en tant que l’héritage et le projet d’une société d’exploitation

    http://209.85.229.132/search?q=cache:N1CGEfrorBcJ:cf.geocities.com/contrefeu/perspectives.htm+internationale+situationniste+et+les+sociologues&cd=2&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

  16. ce précédent message est une réponse à Cecile. Le « fait de soulever » son chapeau est ici bien plus en évidence que chez Panofsky. Combien faudra-t-il attendre de siècles à l’allure ou avancent les sociologues pour connaître enfin la signification du fait de…. séquestrer son patron ou de bombarder des tours du Kommerce mondial …

  17. Présence , récemment découverte, de Kojeve en philosophie des sciences sur le déterminisme en physique, cité par Michel Bitbol sur la question du déterminisme en mécanique quantique.
    Cette présence a du m’échapper dans  » Comment la réalité et la vérité furent inventées » mais Kojeve prouve un éclectisme étonnant et génial, qui me donne envie de me procurer (si il est trouvable) son ouvrage.

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