LA GLOIRE DE LA SCIENCE EST DANS LA RUE, par Géry Coomans

Billet invité. Vous avez peut-être vu passer ce texte comme commentaire aux alentours de midi. Certains ont dit : « Je le recopie pour pouvoir le lire à mon aise ». C’est ce que j’ai fait moi-même. Le plus simple alors était d’en faire un « billet invité ».

Il ne faut sans doute ni idéaliser, ni dénigrer les « experts » en général. Dans beaucoup de cas, ils interviennent seulement en mission commandée, et cela suffira à « moduler » ce qu’ils diront. Ce qui plaira plus ou moins – voir ces analystes du risque licenciés lorsque (et parce que) ils font leur métier. Mais le cas des économistes est tout de même un peu particulier. Joan Robinson (1903-1983), qui travailla avec Keynes, disait que les économistes singent les physiciens, et que les autres sciences sociales singent les économistes. Paul Jorion (Le Monde 5/4/2011) note, lui, que les « le problème essentiel de la science économique est qu’elle s’est laissée enfermer dans le cadre de la psychologie naissante de la fin du XIXe siècle, psychologie volontariste où les individus sont maîtres de leurs décisions et à même d’être parfaitement rationnels … ». Je crois que cela est … partiellement vrai.
Je me rappelle le début des années 1980, après l’élection de Thatcher et Reagan, lorsque le néo-libéralisme prétendait jeter le keynésianisme de la reconstruction aux orties. Comme assistant d’économie en fac, à cette même époque, j’ai été horrifié d’entendre des étudiants considérer que Keynes, c’était un truc gauchiste, et qu’en tout cas ce n’était pas « scientifique ». Et combien de fois n’entendis-je pas ces étudiants décrier, comme par réflexe, tout ce qui procédait de l’Etat, ou alors nier contre l’évidence que l’Etat ait jamais joué un rôle quelque part. La critique de gauche – sinon celle des marxistes – de l’économie des économistes, jusque-là, en faisait une « idéologie » procédant par déni des intérêts qu’au fond elle défendait. A ce titre, elle aurait été surtout une « apologétique » – par exemple en définissant le salaire comme une variable « objective » plutôt que comme le résultat d’une négociation conflictuelle. Il demeure patent que votre position de négociation est meilleure si vous invoquez une « objectivité » plutôt que d’admettre qu’il s’agit d’une négociation ouverte. Mais en même temps, l’explication par l’idéologie semblait, elle aussi, n’expliquer qu’une partie des choses : le problème, avec l’idéologie, est qu’il fallait aussi expliquer que de « point de vue idéologique » en « point de vue idéologique », on était menacé de devenir …. stupide. Pourrait-on gérer au mieux si l’on ne fonctionnait plus qu’avec des catégories opérant un déni de réalité, ou des catégories unilatérales ? Il ne faut certainement jamais se départir de ce soupçon. Mais il ne faut pas s’en tenir là.

Revenons à l’énoncé de Joan Robinson, qui me semble toucher au point fondamental qui fait que la « science économique » d’aujourd’hui est quasiment devenue un objet de risée. Allons-y (gaiement) avec quelques raccourcis. Il s’agit surtout de considérer l’histoire des idées non pas pour ce qu’elles disent, mais pour ce qu’elles révèlent malgré elles (exercice périlleux entre tous).


1°) Pendant des millénaires, les humains ont cherché à construire, du monde, un récit avec des mythes et des religions. On pouvait faire de la divination (l’avenir à prédire ou à conjurer), célébrer les héros (le refuge de la liberté), ou invoquer la volonté divine, ou alors, comme en Extrême-Orient, un cosmos ordonné en soi, même privé de Grand Architecte. Mais c’est la religion (ou la cosmogonie orientale) qui était la plus stable parce qu’elle impliquait à la fois une causalité (dire qu’un dieu l’avait voulu ainsi suffisait pleinement pour fournir un effet complet de cause à effet) et un ordre caché sous le surface des choses.


2°) Il se dit que ce sont les grecs qui décidèrent que le monde devait être intelligible. Mais on peut faire valoir, par exemple, que la théorie de la métempsycose ( certes reprise par Pythagore et Platon, mais à la fois plus ancienne et demeurée « banale » en Orient) suppose elle-aussi un ordre intelligible (le même se reproduit dans le même, comme dans une fractale). Autre exemple, l’astrologie babylonienne comporte des aspects quasi-scientifiques (Jean Bottéro). Et de même pour la connaissance des plantes dans la Pensée sauvage décrite par Lévi-Strauss. Et encore de même pour toutes sortes de savoirs « archaïques », qui n’ont été (ou ne sont) dévalorisées qu’au motif que la science moderne prétend devoir faire table rase de ces vieilleries – puisqu’il faut d’abord en construire la théorie ontologique.


3°) Toujours est-il qu’au XVIIe naît la science classique, avec Galilée (la nature est écrite en langage mathématique) et Newton (producteur du premier algorithme efficace, avant de s’en retourner … à l’alchimie d’où il ne nous a pas rapporté d’autre algorithme). Dans les cieux, on avait cette fois une loi qui tournait aussi bien sans dieu (ou qui tournait aussi, si l’on voulait, avec dieu si c’était le dieu lui-même qui parlait le langage mathématique). Et on se rappelle que bientôt, à Napoléon qui demandait : « Et Dieu dans tout ça ? » (en gros), Laplace allait répondre : « Sire, Dieu est une hypothèse dont nous avons cru pouvoir nous passer ».  Le changement majeur était que, désormais, les choses contenaient elles-mêmes leurs systèmes de causalité, elles répondaient à des lois déterministes, on allait découvrir leur code mathématique et la science triomphante prononçait que, tôt ou tard, nous allions tout connaître et tout maîtriser. Sous la surface des choses, l’ordre régnait – sans besoin de dieu (ou alors avec un dieu s’occupant de choses au-delà de la réalité … des choses). Et la mathématique allait donner forme à (donc formaliser) cet ordre qui ne nous paraissait informe qu’en vertu de notre ignorance. Le hasard ? C’était, diront Kant et puis Voltaire, « le nom que nous donnons à notre ignorance ».


4°) C’est vers la fin du XIXe que la « science économique » va épouser ce modèle-là, ce modèle d’un monde en ordre dont il fallait dévoiler les lois, harmonie cachée sous la surface des choses qu’il s’agit de dévoiler – non pas de déranger. (Même si d’autres ancêtres de l’économie, Mandeville, Smith, Turgot, etc. avaient antérieurement placé des jalons dans ce sens-là). Les noms clés sont ici Walras, créateur du modèle mathématique d’équilibre général, et Pareto, définissant l’optimum (étant cet état où l’on ne peut plus améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre). Leur mérite propre est d’avoir donné un caractère formalisé à leurs « découvertes » – dont on sait aujourd’hui, comme on le sait pour toute « découverte », qu’elle n’est pas le réel lui-même mais une certaine construction du réel.


5°) Il me semble évident, a posteriori (mais les historiens aussi adorent « prévoir le passé »), qu’en plus de leur mérite propre qui a consisté à produire une sorte d’algorithme magique, toutes les configurations sociales et politiques de cette époque-là allaient trouver un tas de bonnes raisons de consacrer cette approche. L’essentiel était là : nous formalisions l’ordre caché sous les choses – antique requête – et, ce faisant, nous, pauvres humains, trouvions le sens caché, le graal – plutôt que le sens fragile et inquiétant de la contingence, de la finitude et de cette liberté dont nous avons tant de mal à faire l’apprentissage. Bien sûr, les « élites » conquérantes – c’est après tout l’âge d’or du capitalisme – allaient adopter ce qui établissait l’unité du monde (l’âge de l’impérialisme) et tout à la fois leur propre grandeur. Et bien sûr, comme la science procédait par singularisation et décomposition des moments (deuxième règle de Descartes), les élites n’allaient pas ne pas avaliser que l’ordre était un ordre organisant des particules élémentaires, à savoir des individus. La « psychologie volontariste » et individualiste, en sacralisant l’individu en le décontextualisant, et en consacrant l’individu comme acteur souverain de l’ordre caché du monde, n’était pas moins fille de l’époque – je veux dire de cette société et à la fois de cette science optimiste – que ne l’était la « science économique ». Pour cela, cette « science économique » n’est pas tant la fille de la psychologie volontariste – dont parle PJ – qu’elle n’est sa cousine, née de la même époque. (L’individualisme a évidemment une histoire beaucoup plus longue, qui remonte aux grecs, et certainement au monothéisme qui nous faisait tous égaux devant un dieu unique, au trafic d’indulgences qui, à la Renaissance, firent sauter le Vatican pour avoir promis la salut individuel au ciel contre monnaie sonnante et trébuchante sur terre, à la Révolution française qui sacralisa les droits de chacun, etc.)


6°) Las, la science, en sa partie la plus pointue, voyait le bel édifice de la connaissable infinie et du déterminisme se fissurer au moment même où la science économique trouvait dans un tas d’incitants extérieurs à lui-même les raisons d’investir le schème immaculé de la science classique. Les choses avaient commencé avec la thermodynamique statistique de Maxwell et Boltzmann : il fallait, pour gérer l’ordre sacré des particules, introduire les probabilités : dangereux, dangereux (Mioara Mugur-Schachter dit aujourd’hui que les probabilités naturelles n’existent pas, qu’elles sont un artefact). Darwin allait introduire le hasard au cœur du dispositif – même si, évidemment, les libéraux allaient high-jacker le darwinisme pour justifier la sélection du plus fort comme forme naturelle de l’ordre immuable. Puis vint Poincaré et le problème insoluble des trois corps. Puis le tsunami des quanta, et alors même que le capitalisme entrait dans sa première grande crise, les incertitudes de Heisenberg, les doutes de Wittgenstein, le chat ni mort ni vivant de Schrödinger, les incomplétudes de Gödel. Vint tout ce qui ne nous permet plus, à notre époque, de considérer une théorie scientifique comme autre chose qu’une hypothèse, et une hypothèse comme autre chose qu’une tentative de capter, au mieux, un seul petit aspect d’un réel dont nous savons qu’il constitue, au mieux, une forme d’artefact, un réel voilé tolérant nos fantaisies lorsqu’il n’en est pas le produit.


7°) Faut-il alors désespérer de cette « science économique » qui fonctionne sur les présupposés du XIXe ? Qui même a crû se moderniser en intégrant les probabilités, puis la théorie des jeux – tout en gardant un demi-siècle de retard sur la science pointue faite désormais de perplexités croissantes. Ne verrons-nous pas bientôt, la science économique vouloir se sauver en formalisant le chaos et l’indécidabilité – cela même qui fait la perplexité de la science pointue ? On l’a bien vue flamboyante pour multiplier les hypothèses n’ayant aucune sorte de rapport avec le monde empirique aux seules fins de sauver son formalisme – c’est-à-dire la formalisabilité de son édifice abstrait. Il est tout de même fascinant d’observer qu’au moment même où le capitalisme connaissait sa première « très grande crise », soit dans l’entre-deux-guerres (en faisant donc abstraction de la Grande Dépression du troisième quart du XIXe), est apparu du sein même de la « science économique » un Keynes, qui participait pleinement, lui, de la révolution cognitive qui était en cours. Son Traité sur les Probabilités (1921) est d’une modernité époustouflante : une probabilité dépend d’abord du niveau de connaissance que l’on peut avoir du phénomène dont on étudie les occurrences. Nous voilà en plein constructivisme. En 1926, il sort un opuscule, La fin du laissez-faire, qui revient tout simplement à énoncer, contre tous les tenants de l’harmonie de l’étant qu’une intervention quelconque ne pourrait que perturber, que le monde sera ce que nous en ferons. Il y est question du hasard de Darwin et de ruptures cognitives dont la modernité pourrait se mesurer à la force des oppositions qui lui furent alors signifiées. Dans les années 1930, en préface à l’édition française de la Théorie, il dit une chose qui serait inconcevable pour les facultés d’économie de nos jours : je vais, dit-il, formaliser ma théorie pour accroître son crédit auprès de la corporation des économistes, mais ma théorie n’a pas besoin de cela. Je remercie le lecteur de remarquer qu’en racontant cela je n’ai exposé aucune des théories de Keynes. J’ai simplement voulu souligner qu’il s’inscrivait dans une modernité constructiviste totale, et qu’il récusait que le savoir doive nécessairement épouser le langage du formalisme. En cela, il est à l’opposé des techniques modernes de construction de l’opposabilité que la science économique contemporaine nous ressert jusqu’à satiété : le marché efficace comme forme moderne de l’harmonie immanente du monde, la rationalité des agents comme évacuation de l’incertitude et de la contingence, et le positivisme comme forme unique de connaissance légitime.


8°) A l’heure où cette « science académique » entre, enfin, en crise majeure de crédibilité, que pouvons-nous faire ? Paul Jorion dit regretter que la science économique ne se soit pas « plutôt développée comme une sociologie ». Je marquerais mon accord avec ce souhait si j’étais même moyennement sûr que la sociologie ait jamais pu échapper à des positivismes non moins stériles que ceux dans lesquels l’économie se complaisait – et ceux au nom desquels la sociologie académique, non moins que l’économie académique, organise, gentiment ou méchamment, la cooptation des conformes par les conformes. J’ai moi-même vu passer, comme économiste du travail et expert indépendant à la Commission Européenne, des « œuvres » de sociologues dont j’avais tout simplement honte, honte, honte. Un seul exemple : dans un rapport sur le vieillissement au travail, un sociologue directeur de recherches, dument rémunéré avec son équipe 200.000€, affirmait que le maximum de productivité au travail était atteint à l’âge de 45 ans. Point. Parlait-il de l’époque fordiste, où l’abondance de main-d’œuvre jeune permettait effectivement de jeter les travailleurs vieillissants ? Non pas. Il parlait d’aujourd’hui. Simplement, cette sociologie-là est non moins idiote que la science économique qui triomphait jusqu’en 2008. Et prenons un risque : la sociologie, réputée critique, de ceux qui s’attachent aux logiques de la reproduction sociale n’a-t-elle pas parue, par moment, comme obnubilée par la reproduction d’un ordre immuable des choses, dans un schème qui mène du même au même ? Et ne voit-on pas une certaine sociologie, se présentant comme étant enfin débarrassée du discours analytique et critique, se vautrer dans le calcul des corrélations et l’analyse multifactorielle du « social capital » : ce « social capital » serait « élevé » dans les pays nordiques au vu du nombre de clubs, associations, etc., dont on est membre – ça se compte, et donc ça fait un chiffre à mouliner dans l’ordinateur – alors que le même « social capital » serait « bas » dans les pays méditerranéens, où les convivialités fonctionnent sur un mode informel, sans donc livrer de chiffre à mouliner. Après tout, le problème est-il très différent de celui que m’expose un ami professeur de géologie : il déplore, lui, qu’une majorité de ses étudiants thésards soient obnubilés par le mesurage – nous avons désormais de si merveilleux outils pour mesurer – sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’est la chose qu’ils mesurent.


9°) Donc, je ne crois pas qu’un peu plus ou beaucoup plus de sociologie suffise à réhabiliter la « science économique » – dont les tenants traitent au demeurant la sociologie de « blabla sociologique ». Je crois que pour sortir tant la sociologie de l’ornière positiviste qui la guette que la « science économique » de la déconsidération que la crise lui a très heureusement infligée, il faut d’abord et avant tout sortir du positivisme sacralisant le peu qui est mesurable, et qui n’est constitué que par les artefacts avec lesquelles nous avons construit une certaine mesurabilité. Il me paraît que la science pointue, plus elle va, nous offre une richesse en questionnements épistémologiques telle que les sciences sociales devraient d’urgence s’en inspirer. Ce qu’elles commencent à faire au demeurant : le questionnement épistémologique progresse dans toutes les sciences humaines, en psychologie comme en sociologie. La pensée de la complexité, suivant Morin ou Le Moigne ou beaucoup d’autres, illustre cela, aboutissant à ce que l’approche scientifique ne doive déjà plus descendre du haut des chaires académiques, mais, d’abord, se mêler in concreto d’assister les interventions de terrain, bref d’enrichir la praxis commune. La gloire de la science est dans la rue.
Pour ce qui est de la « science économique », je serais déjà heureux qu’on se rappelle qu’il s’agissait au départ non pas de science, mais d’ « économie politique ». Cela me ravit, après les années de plomb, de la voir renaître avec Stiglitz, Krugman, Sen et Paul Jorion et beaucoup d’autres. Vive le constructivisme : il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire.

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93 réflexions au sujet de « LA GLOIRE DE LA SCIENCE EST DANS LA RUE, par Géry Coomans »

  1. La science économique est de plus incapable d’envisager ce qui n’est pas quantifiable, c’est-à-dire les passions et les besoins humains. Ainsi l’économie est à la fois la science la plus avancée mathématiquement et la plus arriérée humainement. Hayek l’avait dit : »Personne ne peut être un grand économiste qui soit seulement un économiste. » Il ajoutait même qu' »un économiste qui n’est qu’économiste devient nuisible et peut constituer un véritable danger ».
    Edgar Morin, La tête bien faite, p.16, Seuil, 1999

    Autre chose, plus en prise avec le réél. Il n’est pas économiste mais philosophe des religions, c’est ici :

    http://www.youtube.com/watch?v=s4M4uBdrI_s&feature=player_embedded

    Plaisir à l’entendre

    1. Une citation de Keynes pour équilibrer…
      « Les économistes sont présentement au volant de notre société, alors qu’ils devraient être sur la banquette arrière. »

    2. @mike

      Mauvaise pioche. Citer Hayek, le pape de l’anti-constructivisme politique, celui qui ne fut jamais avec quelques autres que le travestisseur idéologique, le pseudo philosophe-économiste de – et en ! -service pour déconstruire les fondations humanistes et politiques d’une grande part de l’economie libérale classique, la tête de pont doctrinale de l’armée des gribouilles de la pseudo-science économètrique la plus empreinte d’individualisme ontologique, c’est un peu fort de café, non ?
      Même si le constructivisme politique dénoncé par Hayek est fondamentalement scientiste contrairement au constructivisme épistémologique dont il pourrait presque se réclamer, ses théories sur « l’ordre spontané » sont évidemment marquées du sceau du déterminisme social darwinien le plus noir, comme de la négation du fait politique la plus radicale, ouvrant la porte aux « éconnauds-maîtres » des « pulsions mesurables » de l’homo aeconomicus le plus dêpolitisé qu’on puisse concevoir.
      Et comme par hasrad, si Hayek s’attaque au scientisme inhérent à ce qu’il dénonce sous ce terme de constructivisme politique, pour mieux s’en prendre évidemment aux dérives scientistes qui seraient à la base des théories matérialistes marxistes ou collectivistes et donc au concept de classes, il pioche allègrement dans d’autres dérives éminemment scientistes pour conforter les fondements rationalistes de sa propre théorie « philosophico-économique », en l’occurrence la théorie marginaliste de la valeur. Il va même chercher les prémisses de cette théorie « révolutionnaire » au sein même de l’école de pensée scientiste française du XVIIIè/XIXè, qu’il dénonce par ailleurs comme les initiateurs de la dérive du constructivisme politique scientiste et de l’antilibéralisme :

      La Source de l’orgueil scientiste :L’École polytechnique.

      (…)On ne peut pas nier que dans tout ceci, en raison de leur enthousiasme pour les sciences pures, ils utilisaient des expressions trompeuses qui étaient mal comprises par Saint-Simon et Comte. Cabanis, en particulier, répétait que la physique devait être la base des sciences morales. Mais, pour lui aussi, cela ne voulait rien dire de plus que le fait qu’il faille prendre en compte les bases physiologiques des activités mentales. Et il acceptait toujours la division en trois parties séparées des « sciences de l’homme » : la physiologie, l’analyse des idées et la morale. Mais, pour autant que l’on parle des problèmes de société, alors que les travaux de Cabanis restaient principalement de caractère programmatique, Destutt de Tracy fit de très importantes contributions. Nous n’avons qu’a en signaler une : son analyse de la valeur et son lien avec l’utilité, où, en partant des fondations posées par Condillac, il réussit à obtenir ce qui manquait à l’économie politique anglaise classique, et ce qui aurait pu la sauver de l’impasse dans laquelle elle allait – une théorie correcte de la valeur. On peut dire que Destutt de Tracy (et Louis Say, qui continua ses travaux) avait anticipé de plus d’un demi-siècle ce qui allait devenir l’une des avancées les plus importantes en théorie sociale, la théorie subjectiviste (ou de l’utilité marginale) de la valeur.

      1. Primo c’est Morin qui cite.

        Secundo le sens de la citation m’importe, à savoir que la pointure, le cursus ou autre pedigree d’Hayek m’intéressent assez peu. J’ai d’ailleurs assez de peine à croire à l’Histoire où, j’en ai la triste impression, à mon âge avancé, beaucoup, souvent bien aidés par un entourage très soucieux de l’image du cher disparu, se sont « arrangés » pour ce besoin dérisoire qui est de « laisser une trace ». Et toutes les diffractions afférentes. Pensons aussi à cette phrase pas si humoristique que cela : beaucoup d’historiens ont le même pouvoir que Dieu : ils peuvent changer le passé.

        En clair l’Histoire m’intéresse plutôt comme support romanesque.

        Mais surtout, cette intervention fut motivée au premier chef par le link vers Cornel West.

        Le présent m’intéresse bien plus tout ça.

        Sauf votre respect.

      2. @Mike

        Et bien Mike, que vous ayez cité Morin citant Hayek ne change rien à l’affaire et donc à la remarque que je vous faisais. Quant au fait que cette citation n’aurait été qu’une formule de transition entre le sujet du billet et votre lien, sans intérêt particulier au demeurant, vers Cornel West, au-delà du lien très incertain entre l’interview de West et les mots de Morin, je pense que vous auriez pu tout aussi bien vous contenter du « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » de Rabelais. C’eût été aussi bateau que ce pauvre assemblage Morin/Hayek et moins sujet à controverse…
        Quant à votre posture toute pétrie de relativisme historique, je constate qu’elle vous arrange bien en l’occurrence.

      3. Quant à votre posture toute pétrie de relativisme historique,

        C’est plus que ça hélas Vigneron…. Hormis pour ce qui concernes les sciences dures.

        Je suis attristé de me retrouver à ergoter mais j’ai le temps, alors…

        Je constate donc que le sens de ce court extrait ne vous parle pas. Bon… pas à moi de juger…

        Le lien avec Cornel West n’était certes pas, comme spécifié, en relation forte avec le sujet. Quoique… on y parle une fois de plus de promesses économiques non suivies d’effet.
        Que vous le trouviez sans intérêt particulier reste votre droit le plus strict. Vous pensez bien que ce n’est pas mon avis.

      1. Ce schéma démontre clairement pourquoi la demande ne peut jamais égaler, et de loin, l’offre dans le capitalisme, parce qu’à tous les niveaux, on épargne, et que réinvestir l’ensemble des gains est une utopie. Or cette « utopie » est la condition de fonctionnement du système.

        Je trouve dommage que Marx n’ait pas écrit grand chose sur cette équation, comme toujours. Marx a en fait tout raté. Voulant tout dévoilé il a tout embrouillé et remplacé ce qui était clair, par une simple mauvaise augure, un mauvais présage indéfinissable du genre « baisse tendancielle du taux de profit » permettant d’alimenter les discours pendant 150 ans.

        Il a été même incapable de parler correctement du prix, cf chapitre 1 du capital. Peu importe ce qui est « incorporé » dans la marchandise comme travail social, ce qui détermine le prix est le rapport offre demande. Il n’y a donc rien d’incorporé comme valeur dans la marchandise, etc. Il a été incapable de voir l’étendue de la force du rapport offre demande, du rapport de force entre acheteur et vendeur. En fait Marx est déjà justement, celui qui a exclu la sociologie de l’économie et s’en est trouvé réduit construire sa notion de valeur sur de la sociologie incorporée à l’objet, malgré tout mais comme réification et à cette étape seulement.

        Marx c’est aussi le règne de l’historien sur l’économie.

        Comme toute religion il lui fallait des mystères et cela a bien fonctionné ! Regardez le nombre de fidèles, ils n’ont rien compris ce qui les a incité à croire.

        La meilleure façon de s’intoxiquer est de se forcer à croire à quelque chose d’incompréhensible, et de laisser le chef du parti garder le temple.

        Ensuite plus personne n’ose rien dire, n’ose apporter la clarté puisqu’on a une si belle confusion, alors on ne comprend pas (et pour cause) et l’on a peur de le dire. On a peur de dire que Marx a écrit n’importe quoi chapitre 1 et pourtant, c’est vrai. Et cela n’a aidé personne en dehors de ceux qui voulaient contrôler les foules, et diriger une révolution vers leurs buts propres. Le savoir-pouvoir Marxiste !

        Raymond Aaron également je n’en parle même pas, tout ceux qui ignorent Say, peuvent se permettre de tirer des plans sur la comète et peuvent donc gloser à longueur de siècles, il n’empêche, le capitalisme ne fonctionne pas à cause de cette invalidité de la loi des débouchés. Point final, la messe est dite ! Et c’est la clarté française, qui triomphe si l’on veut bien la lire.

        1) Marx est un fiasco, la preuve ! Tout le monde passe outre tout le temps, le libéralisme a pu se développer, ce mensonge incarné ! Si Marx avait détruit le libéralisme cela se le saurait, et on n’en serait pas là. Au contraire il a prédit la fin, on est habitué à la finitude donc aucun souci.

        2) Dans la pratique on a eu le goulag… faute d’avoir mis en exergue l’importance de la démocratie, nous avons eu quoi ? la dictature du prolétariat, la révolution permanente… Eh bien cela donne Staline, Mao, etc.

        Finalement Marx est le nom d’un immense gâchis, dont il est responsable et pas seulement ses exégètes. Il a dénoncé les rapports d’exploitation, mais l’on s’en accommode. Il n’a pas dénoncé la faille logique immanente au système, la loi des débouchés. D’une faille logique, l’on ne peut s’accommoder sauf à se situer du côté des aliénés …

        Il faudrait s’interroger sur la popularité de Marx, y compris chez les universitaires…

        Comme Père fondateur des rapports de classes, d’une sociologie moderne, description des rapports de forces entres classes, aliénation, plus value, etc. Pourtant la loi des débouchés, en 3 lignes en dit bien davantage. Elle pointe le dysfonctionnement de façon irrémédiable. On n’a pas pu prouver l’inexistence de Dieu, en revanche Say a prouvé l’invalidité du modèle capitaliste, de façon définitive, à la manière d’un théorème.

        Mais ce qui s’énonce clairement est trop simple pour les esprits non mathématiques, qui méprisent au fond ce qui est trop facile à comprendre. C’est si simple ? Quel dommage, il va falloir se taire… zut. Mais une hache aussi, est très simple. Et pourtant, elle coupe.

      2. Dans le cadre logique définit par Say, ce que vous défendez marche. Dans ce cadre. Si vous introduisez un truc comme la fin du pétrole ou même sa rareté, sa loi meurt. L’hypothèse d’une nature infinie est implicite dans votre discours. Si elle est finie, Malthus revient avec tout ce qui n’est pas renouvelable.

      3. @DidierF :

        Enfin non, Malthus, etc prédisent la fin, mais pas pour aujourd’hui. Et surtout par des mécanismes hypothétiques, ou différés dans le temps, tandis que la Loi des débouchés (du manque de débouchés) explique pourquoi aujourd’hui, cela ne peut pas fonctionner…. sauf à endetter tout le monde. La dette étant la seule façon acceptable de « donner », de suppléer à l’insuffisance immanente de la demande en créant des consommateurs hors-cadre.

        Je crains qu’il y ait un malentendu.

      4. Je reconnais qu’il y a malentendu. À ce titre, je vous présente mes excuses. Je crains même être incapable de vraiment comprendre ce qui se passe.

        Je suis resté accroché à l’idée de cette demande qui ne peut pas égaler l’offre et en ai retenu que l’offre est toujours très supérieure à la demande selon la loi de Say. C’est ce que je vois dans le chômage, la surproduction, la lutte pour les marchés, le souci d’exporter, etc…. Cela m’a bloqué l’esprit sur cette interprétation de votre déclaration.

        Je pense que vous vouliez dire que par cette loi, la demande sera toujours très supérieure à l’offre car les réinvestissement nécessaires ne sont pas faits. Ma critique « Il quantifie » tient encore.

        Cette loi ramène le système entier à des lois quantitatives. Monsieur Coomans me semble trouver cela critiquable. Il me semble rejoindre Paul Jorion sur ce point. Je les rejoins. La loi que vous défendez relève du déterminisme de la physique du XIX et avant. Elle est une transposition de cette idée de la physique en économie. Ce truc rend les relations humaines parfaitement inutiles, la société devient superflue, la morale, l’éthique et toutes ces choses non quantifiables en deviennent inutiles pour faire de l’économie. Mes convictions personnelles me font donc rejeter cette loi.

        Vous dites ensuite que les gouvernants actuels ne la respectent pas. Quand je vois les gémissements pour vendre la production à des gens de plus en plus pauvres ou la panique des possédants pour trouver des investissements qu’ils jugent rentables (15 % par an est devenu un minimum. Accessoirement, cela pourrait motiver la hausse des taux d’intérêts des obligations souveraines), je me dis que la loi de Say est connue, appliquée et respectée. Ces gens savent qu’il faut remettre en circulation leur argent. Je dois ajouter que je ne me sens pas trop sûr de moi sur cette idée. Je ne fais que décrire une impression.

        Encore un point, si j’ai compris votre critique de l’utopie actuelle, vous donnez raison à Marx. Selon ma compréhension de cette loi, ne pas réinvestir son épargne provoque une baisse de la circulation de la monnaie et donc une baisse des profits. Vous expliquez involontairement que les taux de profit vont baisser de façon tendancielle.

        Une autre conséquence de cette loi, toujours dans la limite de ma compréhension, est que les keynésiens ont raison. On peut relancer une économie avec des injections d’argent dans le système. Les fameux QE deviennent même acceptables au niveau des financiers.

        Une autre conséquence est que cette loi rend l’inflation intolérable car elle détruit les réinvestissements possibles.

        Cette loi est rigoureusement au coeur du système financier actuel. Je pense qu’elle est respectée. Le souci de réinvestir dans des opérations rentables est incessant au niveau des possédants. Comme c’est une loi quantitative, elle n’est concernée par les humains que dans la mesure où nous nous conformons au cadre de cette loi. Nous cessons littéralement d’exister si nous sortons de son cadre.

        Le pétrole se forme au mieux (et c’est rapide) en un million d’années. Il est pompé de la terre depuis qu’un certain colonel Drake a creusé un puits à Titusville. Cela date, à tout casser, de deux cents ans. Notre consommation de pétrole est appelée à augmenter. En première approximation, cela rend le pétrole non renouvelable. La fin du pétrole est en vue.

        Ce point particulier (je ne parle pas de réchauffement climatique, de pollutions diverses, d’épuisement des sols agricoles et j’en oublie certainement) est totalement et radicalement étranger à la loi de Say et son cadre théorique. La fin du pétrole en devient un phénomène hypothétique (c’est mon souvenir de votre expression) et même irrationnel.

  2. En ayant lu 2 paragraphes, mon point de vue c’est (ça à l’air mathématique) :

    Le présent, c’est la fonction (ici c’est toi), la dérivée ton passé, et l’intégrale ton futur.

    1. La dérivée est le présent. L’intégrale est l’histoire. La fonction est l’avenir.
      Dans le cas des fonctions continues, il est possible de résoudre le problème de ce qui se passe à un moment donné (dérivée) pour en tirer une solution (la fonction, pas toujours unique), donc l’avenir et l’intégrale est l’accumulation des effets du passé. C’est de la mathématique.

  3. Le tableau historique que vous dressez de la science économique n’est pas tout a fait juste.

    J’aurais aimé vous lire sur le découplage entre l’étude de terrain chère aux sociologues,(je pense à Drukheim, à Mauss ou à Lévi-strauss) et la théorisation absconse de nos économistes contemporains, complètement à l’ouest (…il faut dire que Nash était fou), dont les travaux ont une utilité sociale et une capacité à éclairer le réel proche de l’asymptote zéro.

    J’aurais aussi aimé vous entendre sur la tare congénitale de l’économie et du politique, car le moment où l’économie s’est érigée en « sciences » (avec la prétention d’être autonome et isolée des autres sciences) au 19ème siècle, correspond aussi le moment où elle a divorcée du politique pour ne verser que dans l’abstraction et l’idéologie la plus sectaire. L’économie du 17ème siècle disons classique était attachée à solutionner divers problèmes de l’Etat (Smith, Ricardo, Stuart Mill). Les marginalistes eux, et plus encore l’école autrichienne (Von mises et Hayek) ont rejeté le politique et l’état en dehors du jeu, comme étant un élément étranger au monde de l’économie qu’ils imaginaient et donc forcément perturbateur et contre-nature.

    Ce détour historique doit nous rappeler que Keynes n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, il était aussi l’élève d’Alfred Marshall qui était le digne successeur du courant classique de l’économie qui s’intéressait un tant soit peu à rester dans le concret et à garder les pieds sur terre. De ce point de vue, il n’a pas été le Copernic ou l’ Einstein de l’économie que l’on auréole aujourd’hui avec un certain angélisme.

    Je dis cela parce qu’il me semble que Keynes, a été unique dans l’histoire de l’économie à plus d’un titre… parce qu’il a surtout été trahi par la plupart de ses continuateurs ou de ses zélotes. A part J.Robinson et N.Kaldor, dont le travail n’a jamais été vraiment compris, je ne considère pas P.Krugman ou J.Stiglitz comme des post-keynésiens. Leurs analyses s’inspirent beaucoup plus de la synthèse de Samuelson, entachée de marginalisme et surtout parce qu’ils sont plus ou moins d’accord avec l’hypothèse monétariste (en tout cas, ils utilisent les mêmes outils conceptuels pour expliquer le fonctionnement économique et ça c’est très gênant).
    Pourquoi dis-je cela ? parce que tout simplement il me semble que vous avez omis de dire que le monétarisme est aussi l’enfant incestueux du keynésianisme et qu’il est en grande partie responsable des crises systémiques actuelles du système économique et financier.

    Il convient donc d’expliquer ce que Friedman a fait, avec les instruments de politique économique imaginés par Keynes. Le monétarisme imaginé par Friedman est le résultat de la critique du système keynésien. Il est devenu, à la suite du keynésianisme très interventionnistes des années 50, une idéologie politique ou praxis de la domination basée sur le pouvoir de la manipulation monétaire (l’inflation), une idéologie de la manipulation des valeurs au bénéfice de quelques rentiers ou créanciers(tuer l’inflation plutôt que le chômage, contrôler la masse monétaire), une idéologie de la domination par la dette et l’intérêt qu’on manipule à sa convenance, ou pour faire plus simple, en quoi le monétarisme est devenu un instrument économique de domination politique, renouant en cela avec la forme classique de l’économie politique, et terriblement keynésien dans sa praxis.

    Comme quoi, les génies ne font pas que des génies, ils peuvent aussi enfanter des monstres.

    1. le monétarisme est aussi l’enfant incestueux du keynésianisme et qu’il est en grande partie responsable des crises systémiques actuelles du système économique et financier.

      dit Kezaco.

      Je ne voudrais pas rentrer dans un débat d’économistes sur ce point. Mais les raisons pour lesquelles j’interviens ne sont pas des raisons d’économistes, mais des raisons de citoyen.
      Je ne tiens pas Jésus pour responsable de l’Inquisition, ni Darwin pour responsable des choses idiotes que Spencer lui a fait dire. Je crois plutôt qu’à tout moment chacun de nous « reconstruit » plus ou moins ce qui l’arrange dans le présent. J’appelle cela la prévalence des effets de contemporanéité sur les effets de rémanence  » (PECSER), qui constitue pour moi l’article premier du constructivisme. Nous avons pour cela un cerveau génialement sélectif (le cerveau humain, disait François Jacob, est un moteur à réaction greffé sur une charrette à bras). Et les économistes ont un cerveau au moins aussi fertile que … n’importe qui d’autre.

      Donc, mon humble avis est que le monétarisme n’est rien d’autre que
      1°) un dispositif d’accompagnement d’une conjoncture politique/historique;
      2°) issu d’un milieu académique ayant développé des stratégies très sophistiquées pour se construire des airs d’opposabilité scientifique (jusqu’à susciter un « Prix Nobel d’Economie » qui en fait n’existe pas, puisqu’il s’agit d’un « Prix d’Economie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel », au grand dam des descendants de Nobel qui se sont fait rouler dans la farine et ne sont toujours pas parvenus, malgré leurs efforts, à sortir le nom de l’ancêtre de cette galère);
      3°) en usant et en abusant de « formes scientifiques naïves » (pré-quantiques »);
      4°) en se rangeant fermement du côté des rentiers qui sont au coeur de l’âge de la financiarisation (voir par exemple PJ Le capitalisme à l’agonie)
      4°) en établissant une censure des carrières académiques de manière triomphante depuis trente ans;
      5°) jusqu’à la crise actuelle qui a entamé la phase de déconsidération, et d’autant plus que le capitalisme financier a tourné maffieux (Le « moral hazard », ou « aléa moral » étant, lui, devenu un sujet de thèses très savantes, alors que chacun sait très bien ce qu’est un un « conflit de compétences ») .

      Je voudrais ajouter que l’économie monétaire a des aspects très compliqués, mais peut être résumée de manière simple (ce que la fausse science n’aime pas que l’on fasse).
      La monnaie (celle que nous utilisons tous les jours) signifie à chacun une discipline de prix de revient, d’où découle une certaine astreinte au travail, une obligation d’allouer son épargne de manière non quelconque, etc.. Comme contrainte disciplinaire, la monnaie est redoutablement efficace (beaucoup plus que le ne seraient des flics, ce qui n’interdit pas d’ajouter des flics là où il faut). Dès lors, contrôler la monnaie revient, dans une économie monétarisée, à resserrer la discipline sociale.
      La crise de l’entre-deux-guerres s’est approfondie aussi longtemps que les rentiers ont pu résister, je veux dire garder la main. Quand les débiteurs ont été, progressivement, étranglés, il a fallu qu’ils lâchent du lest. Prendre acte, de temps en temps, que la créance n’allait décidément pas être remboursée (même quand on l’a refilée à l’Etat), et ensuite ne plus pouvoir s’opposer à l’inflation qui revalorise le présent en dévalorisant les créances passées. Il en ira sans doute de même cette fois-ci, quand la « société citoyenne » (nous tous) n’acceptera plus que l’on serre davantage la corde.
      Vous verrez, la gloire de la « science économique » finira dans la rue. Simple retour au principe de réalité.

      Pour terminer (sorry, je suis toujours trop long), merci de ne pas dire du mal de Stiglitz. Il a fait (comme Keynes avouant formaliser pour complaire à la corporation des économistes) une démonstration très savante pour démontrer l’existence d’ « assymétries d’information », ce qui démolissait purement et simplement l’hypothèse qui est au coeur de la « science économique ». En langue naturelle, cela revient à dire que, voudrait-il être très rationnel, l’homo economicus trouvera toujours quelqu’un de plus (ou de moins) rationnel que lui parce qu’il seront inégalement informés. En clair, on n’est plus dans la rationalité abstraite impartie à tous, mais dans la contingence et le bricolage de chacun – bref dans un système de complexité épouvantable, où il n’y a plus d’harmonie-sacrée-cachée-sous-la- table-ne-touchez-à-rien, mais une foire d’empoigne, faite de conflits (« le conflit, ce banni récalcitrant », disait François Perroux) et de contingence. La « science économique » se meurt. Ne lui portons pas assistance. Tenons-nous en à l’économie politique. On reconnaît celle-ci très simplement: c’est celle qui fait des livres qui se vendent, parce qu’ils intéressent les citoyens. Les livres de « science économique » sont ceux que des professeurs pas gênés ne parviennent à vendre qu’à leurs étudiants, bien forcés d’acheter. Dans pas beaucoup de siècles, on regardera cette « science économique » avec la même perplexité que celle que nous avons face aux infinis débats de la scolastique médiévale. On se demandera: « mais de quoi bon dieu de bon dieu parlent-ils? »

      1. Je ne voudrais pas vous froisser, mais le monétarisme, ce n’est pas l’économie monétaire, c’est un courant de pensée bien particulier qui a eu son heure de gloire dans les années Reagan et Tatcher, et qui a établi un certain nombre de principes économiques (indépendance de la banque centrale, lutte contre l’inflation, abandon des politiques de relance, etc…) qui ont eu des répercutions jusqu’à la crise financière de 2008, dont on peut dire qu’elle est la conséquence de l’inconséquence de Milton Friedman …voir à ce sujet la thèse de Naomi Klein.

      2. @kézaco

        Pardon, mais l’irruption du monétarisme à la Friedman dans le monde réel, c’est la nomination de Paul Volcker à la FED. Et ça c’est l’oeuvre de Carter, un an et demi avant l’accession de Reagan au pouvoir.

      3. @vigneron
        Si vous faites attention, vous lirez que je dis que le monétarisme à la Friedman a connu ses heures de gloire avec Tatcher et Reagan, je n’ai pas dit que le monétarisme avait été inventé à cette époque.
        C’est oublié qu’avant cela, Friedman a proné le néo-libéralisme en amérique du sud (il a conseillé Péron) où il s’est fait le chantre du consensus dit « de Washington ».
        tout cela pour dire que le monétarisme vient de loin, puisque Friedman a fréquenté les think tanks de Hayek et Von Mises dès l’après guerre. Cela signifie qu’historiquement, le néo-libéralisme est née dès les années 30, en conséquence et en réaction aux politiques interventionnistes de Roosevelt nées de la grande dépression.

      4. @kézaco

        Je répète que ce que vous appelez « heure de gloire » du monétarisme – en l’occurrence via la politique de taux de la Fed ultra récessive, qui mena ceux-ci jusqu’à 20% en 1982, et qui fut évidemment appliquée ensuite par la bundesbank puis la banque de France (tournant de la rigueur 83, Fabius remplace Mauroy…) – empiète largement sur le mandat Carter. Bref, qu’il n’y eut pas besoin de l’intrusion des reaganomics ultra-lib pour le voir triompher, momentanément d’ailleurs…
        Ne faisons pas non plus d’amalgame hâtif entre les multiples écoles, monétaires et autres, de la galaxie néolibérale gravitant dans et autours du petit univers du Mont Pèlerin, même si toutes défendaient de fait les intérêts bien compris de la même classe. Friedman avec son monétarisme, s’il fut crucial dans le mouvement contre-révolutionnaire néo-lib pour abattre les dernièrs dogmes keynésiens et en être la personnalité médiatique « tête de gondole », iétait finalement assez atypique et « modéré » par rapport aux « grands maîtres » Von Mises ou Hayek. Un pragmatique á l’américaine doublé d’un activiste efficace comparé aux théoriciens purs et durs de l’école autrichienne.
        Quant à dire que l’école néolibérale s’est cristallisée contre le planisme qui s’imposait dans les années trente derrière Keynes et Roosevelt, en partie seulement, car si le colloque Lippmann (acte de naissance de la refondation du libéralisme qui donnera l’ordolibéralisme et ce que nous nommons maintenant néolibéralisme) date bien de 38, la fondation de la Société du Mont Pèlerin, cellule souche de tous les thinh-tanks néolib, date de 47. Et ne pas oublier la place très significative qu’y prirent les néolibéraux francais « historiques, qu’il s’agisse de Rueff, Allais ou de Jouvenel…

  4. C’est marrant, Gery Coomans, je suis exactement au passage du « Nous n’avons jamais été moderne » de Bruno Latour qui taquine des questions très proches.

    Je donne ici son tableau de la page 55 :

    Point d’ancrage %%%% Possibilité Critique

    Transcendance de la nature %%% Nous ne pouvons rien contre les lois naturelles

    Immanence de la nature %%%%% Possibilités illimitées

    Immanence de la société %%%%% Nous sommes totalement libre

    Transcendance de la société %%%% Nous ne pouvons rien contre les lois de la société

    Puis page 64
    « En faisant appel tantôt à la nature, tantôt à la société, tantôt à Dieu, et en opposant constamment la transcendance de chacun de ces trois termes à leur immanence, le ressort de nos indignations se trouvait bien remonté (…) Enlever aux intellectuels organiques et critiques les six fondements de leurs dénonciations, c’est apparemment leur ôter toute raison de vivre »

    Puis il poursuit par une grande réhabilitation des choses (moi j’entends dans les choses : « la technique ») et reprend au vol l’ouvrage de Boltanski et Thévenot à ce sujet (Mmm pas glop ? Furet arrive aussi à la rescousse…), et plaide pour un dépassement du désenchantement postmodernes par la pensée des être hybrides (pensée émue pour « les pieds dans le plat » qui s’y est collé à sa façon) .

    page 69 : « Est non moderne [ouf, c’est la bonne réponse, il ne faut plus être « moderne » en poursuivant la critique de la critique, dans un jeu de tourniquet…] celui qui considère à la fois la Constitution des modernes [qui permet les tours de passe-passe liés à la figure 3 ci-dessus] et les peuplements d’hybrides quelle dénie [Ladite constitution suivant Latour (p.49) contient deux trois articles du genre « bien que nous ne construisons pas la société, elle est comme si nous la construisions » etc. avec le symétrique la nature, et l’obligation de séparer les travaux qui vont de l’un d’avec ceux qui vont de l’autre ou de l’autre à l’un] .

    Mes liens perso avec ceci : Richard Sennett (si vous êtes sociologue du travail, vous devez connaître :La culture du nouveau capitalisme) ; dans « La conscience de l’oeil », il fait de l’hybride sans le dire : il relie pas mal l’organisation des villes/maisons et les discours ouvert/fermé, immanent/transcendant.

    Stiegler Bernard, les hybrides que je lui voit seraient le résultat de la co-individuation des techniques et des humains, sur tous les plans (cognitif, …).

    Merci de ce beau texte, et du retour sur Keynes, qui sut prendre les chiffres avec assez de hauteur pour mieux faire comprendre en quoi la société doit se sublimer, et en filigrane comment elle se désublime dans l’invasion du chiffrage. L’exemple le plus vieux que je connaisse, et sur lequel un avis d’anthropologue et de linguiste aristotélicien (ah, qui ?) ne serait pas malvenu, est l’esclavage pour dette déjà fort présent du temps de la Haute Egypte.
    D’après Marco Liverani, c’est une des raisons pour lesquelles des gens « rebelles » se mirent en Palestine en mode agro-pastoral à l’abri de ces « esclavage à mémoire », lors des reflux de l’empire d’Egypte, les égyptiens les appelaient les « abiru », ce qui est peut être la racine d’Hébreu.
    En Grèce, on sait que ce sont Thémistocle et Solon qui « restructurerons » la dette athénienne de leur(s) époque(s), qui menaçait la cité de paralysie du fait des dettes entre ses propres membres… (si j’ai bien compris)…

  5. Bnsoir à tous

    « La religon n’explique pas Dieu, elle le complique » Albert Caraco.
    L’économiste a la même fonction avec l’économie.

  6. Après tout, le problème est-il très différent de celui que m’expose un ami professeur de géologie : il déplore, lui, qu’une majorité de ses étudiants thésards soient obnubilés par le mesurage – nous avons désormais de si merveilleux outils pour mesurer – sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’est la chose qu’ils mesurent.

    ce fétichisme des nombres et de la quantification envahi tous les aspects de la vie.

    « nous » croyons que TOUT est paramétrable ; le sens, l’amour, la sensibilité, …… tout ce qui n’est pas quantifiable doit l’être ou sinon il disparait du discour.

    1. Ce qui n’est pas quantifiable cesse littéralement d’exister. Ce qui n’entre pas dans la théorie n’existe pas. Alors on peut toujours causer. Nous sommes inaudibles.

    2. Le vrai géologue est avant tout observateur pour ensuite être intuitif efficacement, en phase avec le possible.
      Il n’est point besoin de chiffres pour cela.

    3. écodouble,

      À l’expérience, un rapport chiffré écrase toujours un rapport géologique sans chiffres. Le client prend toujours le premier.

      Nous sommes aussi dans un monde où les connaissances n’ont plus de sens, ni de relations entre elles. Accumuler des connaissances est considéré comme des études, acquérir des algorithmes est supposé permettre d’affronter toutes les situations, disposer de la carte du génome humain a été confondu avec la possibilité de créer de nouveaux médicaments et de résoudre des problèmes comme le vieillissement, alors que ces gens croient qu’accumuler des mesures les rendra plus intelligents fait d’eux des gens de notre temps, de notre époque.

      Michea décrit très bien ce phénomène dans l’enseignement de l’ignorance. Le postmodernisme affirme et défend que ce genre de savoir est la réalité. Selon un auteur que vous connaissez, la réalité et la vérité ont été inventés. Alors si un type dit « mesurez ça et vous saurez tout », il est cru. Le sens là dedans contient une dimension invisible à la science.

  7. J’avais l’impression de lire une dissertation brillante sur « Là-bas » de Huysmans en parcourant ce texte.
    N’hésitez pas à poster de nouveau.

  8. Je m’abstiens de poster de peur de dire des bêtises…

    Ce qui peut donner l’impression que la sociologie est dans une ornière, c’est peut être qu’elle n’arrive plus à progresser. Il n’a jamais été dit que toute science avait un champ infini devant elle où des générations innombrables d’étudiants trouveraient à brouter jusqu’à la fin des temps ! C’est pour cela que j’ai arrêté ma thèse en fait, je n’y croyais plus… Il n’est écrit nulle part que la matière ne vienne pas à manquer, en psychosociologie, anthropologie, sociologie, etc.

    N’oublions pas que Bourdieu a terminé par « La misère du monde », livre d’entretiens et non pas ouvrage classique développant une recherche. Cela est sans doute significatif…

    Le rêve de toute une branche de la sociologie a été de participer pour une part, de rendre plus clair le combat dans lequel certains groupes sont engagés (Touraine) , donc de s’impliquer, comme Boudieu l’a fait également en 95; d’autre part critique vis à vis de sa position d’accaparement de la parole, de vouloir restituer cette parole a l’objet d’étude, aux gens, bref sortir de la dichotomie chercheur-objet.

    1. Je note « la dichotomie chercheur-objet ». En sociologie, les objets sont des êtres humains. Chaque progrès de la sociologie dans l’étude des humains objets élimine totalement de la vision du chercheur tout ce qui en sort. L’objet-humain se vide de toute substance. Il s’éloigne des humains et ne correspond plus à rien. Il reste un discours magnifique, efficace, rationnel et serré. Il reste un algorithme prétendant décrire les humains.

      En sociologie, je propose donc d’utiliser l’expression « dichotomie chercheur – sujet ». Les humains redeviennent des sujets. Ils ont une histoire. Ils peuvent surprendre. Ils existent. Leur vie a un sens et il n’est pas celui du chercheur. Naturellement, le sujet n’est pas objet de science.

    2. Mon idée éloigne radicalement la sociologie de la physique. Si la seconde est la référence pour la notion de science, alors la nature scientifique de la première devient franchement discutable. Un choix se présente : science ou humanité.

      Par conviction personnelle, je prends humanité.

    3. /////Ce qui peut donner l’impression que la sociologie est dans une ornière, c’est peut être qu’elle n’arrive plus à progresser. /////

      Et peut etre aussi , parce que (selon Bourdieu) , elle n’est accessible qu’a ceux dont elle dévoile les outils : les dominants .

    1. Ce texte est brillant.

      En ce qui concerne les sciences « dures », je suis quand même bien content que les lois de l’aérodynamique ne soient pas définies dans la rue.

      1. Vous avez tout compris, comme d’habitude.

        « Vint tout ce qui ne nous permet plus, à notre époque, de considérer une théorie scientifique comme autre chose qu’une hypothèse, et une hypothèse comme autre chose qu’une tentative de capter, au mieux, un seul petit aspect d’un réel dont nous savons qu’il constitue, au mieux, une forme d’artefact, un réel voilé tolérant nos fantaisies lorsqu’il n’en est pas le produit. »

    2. Au contraire, il est terrible et empreints de raccourcis hallucinants. Un exemple suffit à discréditer la sociologie.

      1. Il ne discrédite pas la sociologie, mais une certaine sociologie. Et l’auteur a cité un exemple, mais nous en avons tous connu, assez pour comprendre qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé mais d’une tendance dangereuse de la discipline (qui comme chaque discipline du savoir possède sa tendance propre à la cristallisation dans le dogmatisme).
        Please Lisztfr, ne jouez pas les vierges effarouchées comme ces économistes à qui l’on dit certaines vérités sur le dévoiement de leur discipline. Vous valez mieux que le corporatisme mesquin. Et c’est en prenant conscience de ces travers qu’on les évite, pas en faisant l’autruche.

      2. @Moi:

        MIME sehr schüchtern und zögernd, endlich in furchtsamer Ergebung sich fassend.

        Lang schon mied ich
        mein Heimatland,
        lang schon schied ich
        aus der Mutter Schoß:

      3. @Lisztfr : C’est pourquoi j’ai écrit: « Vous valez mieux que le corporatisme mesquin. » 😉

  9. La science éco, c’est le balabla de propagande du capitalisme.
    Ce qui interesse le capitalisme c’est la science financiere…Le reste c’est pour les gogos…
    Les politiques qui vont faire passer le suppositoire par exemple…
    Faut bien qu’ils argumentent…Mentent, mentent….
    Faut bien comprendre que le capitalisme n’a rien à voir avec Social et Humain.
    Alors l’économie? Laquelle? Celle du pissenlit qui fleurit dans notre pelouse? De quoi parle-t-on?
    De quelle économie? Soviétique, Féodale, Romaine, Babylonienne?
    De la stratégie économique de l’escargot qui bouffe nos salades?
    L’économie du foutage de gueule du G20?

  10. « et que le monde soit ce que nous voulons en faire…. »
    Reste simplement à mieux comprendre comment passer de je à nous et/ou de nous à je..
    echelle ? référentiel ? …neo-constructivisme peut-être.
    Et les surrénales dans tout çà ?

    1. Comment passer de je à nous et de nous à je ?
      Comment déjà passer de je à tu et de tu à je ?
      Comment passer à je ?
      Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ?

      1. Je suis toi et tu es moi.

        Ce paradigme est malheureusement trop simple pour être compris, dans nos logiques et pensées analytiques de différenciations et de  » découpe de la réalité et de la vérité en petits morceaux » pour essayer au moins d’en saisir quelques débris.
        Et pourtant c’est le paradigme qui sauverait le monde.

      2. quelqu’un,

        « Je et Tu » est le titre d’un livre et sa thèse. Je ne la qualifierais pas de simple. Vous en donnez plusieurs raisons. Dans notre logique, que je résume à la méthode cartésienne (relisez son « Discours de la Méthode »), ce paradigme n’entre pas. Il lui est totalement étranger.

        Mais vous avez raison, il contient en germe une façon de faire une société. Il contient aussi une nouvelle définition de ce qu’est un individu. Il exige de nous un renoncement radical à notre égoïsme. Je le vois aussi être en accord radical avec l’idée du don (Mauss). Ce paradigme permet de donner, recevoir et rendre. Par ce biais, il modifie radicalement toute l’économie.

        Elle en deviendrait humaine.

        D’autres conséquences peuvent être tirées de ce paradigme. J’espère avoir bien compris ce que vous vouliez dire. Merci de le connaître.

      3. à Didier F: vous m’avez très bien compris – je vous comprend très bien.
        Je retiendrai Mauss…merci

  11. Ce texte me fait penser à une promenade dans un jardin d’idées Anglais, comme dans le parc de Versailles quant on quitte les tracés perspectifs de Le Notre pour aller butiner vers Trianon.

  12. Kezaco
    « le politique et l’Etat sont en dehors du jeu »
    Curieusement les autrichiens ont produit une connaissance de l’Etat et de son fonctionnment qui est unique et d’une certaine façon rejoint Marx. De fait l’Etat est au centre de leur réflexion , mais ils en tirent des conséquences paradoxales.Allez voir:
    http://www.lacrisedesannees2010.com/article-lettre-aux-libertariens-71051998.html
    C’est un papier qui produit quelques remous dans diverses écoles de pensée.

    1. Merci pour le lien , il est effectivement très instructif.

      Il ne me sert à rien de vous dire que je ne partage pas du tout la vision libertarienne de l’état, assimilé en gros, à une coalition d’intérêt particulier, à la constitution spontané car nécessaire à la production et la reproduction des classes sociales. Mais alors pourquoi a-t-on besoin des classes sociales, qu’est-ce qui justifie leur existence ? et depuis quand l’état est-il spontané ?

      Car il y a toujours en creux une vision très naturaliste de l’économie, comme une émanation naturelle et spontanée de l’ordre marchand. Or il n’en est rien.
      L’ordre marchand, les systèmes de production et d’échange, n’existeraient pas sans les droits et les garanties sur ces droits. Or seul l’état de droit, a permis que se développe le capitalisme de marché.
      Il n’est donc pas étonnant que la révolution industrielle soit bien la fille de la révolution des droits des citoyens du 17ème et du 18ème siècle. Cette concordance n’est pas fortuite.

      Donc je dis que la théorisation de l’économie de marché, ne peux exclure la théorie du droit, car ce serait oublier que sans les lois marchandes, le marché ne fonctionnerait tout simplement pas.

      Le droit de propriété privé, le droit du commerce, la liberté d’échange, le droit commercial sont nécessairement des présupposés à l’espace marchand, pas des conséquences. Du coup, toutes les constructions intellectuelles censées prouver ou supposer le caractère naturel de l’économie ainsi que le caractère « magique » de la main invisible, qui spontanément permet de faire converger les intérêts individuels divergents vers un optimum économique et social (dixit Pareto) ne peuvent se défaire d’un vice de construction. L’état y est certes absent, mais en creux seulement.

      L’aporie de la démarche « naturalisante » de l’économie de marché, qui serait un ordre naturel spontané et non pas une construction humaine, trouve sa plus grande critique dans le paradoxe de l’équilibre walrasien, qui a besoin, in fine, d’un arbitre extérieur, sorte de commissaire-priseur qui doit centraliser toute l’information disponible, toutes les offres et toutes les demandes pour parvenir à établir le prix d’équilibre de marché. Ce commissaire-priseur dont on ne parle pratiquement jamais a une dimension d’arbitre, il possède dès lors un pouvoir exorbitant, celui d’arbitrer les échanges et d’en fixer le prix, c’est à dire la valeur marchande, et c’est exactement là où l’on redécouvre dans l’ombre un acteur que l’on avait évacuer de la scène, et qui ressemble fort à la puissance publique ou à l’intérêt générale, les deux ne se recoupant pas forcément.

      Or l’on sait par l’exemple des marchés financiers, qui se rapprochent le plus de l’idéal d’un marché parfait, que ces équilibres ne sont pas stables (voir les travaux de Mandelbrot à ce sujet), qu’ils sont sans cesse remis en question, sujet à manipulation, etc… Car le marché pure et parfait n’existe pas, c’est une représentation de l’esprit qui cache l’essentiel…les acteurs qui sont animés par l’esprit « animal » cher à Keynes. L’esprit de lucre, la cupidité, voilà ce qui fait tourner les marchés, ce n’est en rien un lieu d’équilibre entre des acteurs qui ont un poids relatifs insignifiants, c’est un lieu de confrontation entre des ambitions de domination, entre des mastodontes aux pouvoirs d’achats colossaux, c’est un champ de bataille où la compétition devient prédation (fusion acquisition) pour le contrôle, pour la puissance de l’accumulation, pour toujours plus d’argent.
      Cette réalité là, les théories contemporaines du marché ne l’expliquent pas.

      La théorisation du marché est un archétype bon à ranger au musée. Elle a travesti l’esprit de lucre en une poursuite juste de l’intérêt, digne récompense de « la prise de risque » de l’entrepreneur; elle a rendu normal ce qui ne l’est pas, rendu socialement acceptable les inégalités de faits ou de naissance qu’elle ne remet jamais en cause car ce sont là de simples différences de productivité individuelle; elle a fait miroiter l’espoir de devenir riche par la seule force de son travail, ce qui est loin d’être la règle mais plutôt l’exception; elle a effacé les rapports sociaux antagonistes, les rapports de forces entre les travailleurs et les capitalistes parce que le travailleur doit bien vivre de son travail et que le capitaliste a besoin de bras pour profiter, ils ont donc un intérêt commun; elle a transformé un champ de bataille, le marché, en un tournoi de jeu; elle a valorisé l’individu au détriment de l’intérêt de tous et corrompu la liberté individuelle (le laisser-faire…tout et n’importe quoi) au détriment de l’équilibre social et de la juste répartition des richesses.

      Ma vision des choses est assez loin de celle des libertariens, vous en conviendrez. Elle repose sur l’idée que le(s) marché(s) est(sont) un système d’organisation des échanges certes décentralisé mais ordonné et construit par l’homme pour servir ses intérêts de domination et de pouvoir. En un sens je rejoins une des conclusions des libertariens, mais en inversant les termes : ce n’est pas la domination qui émerge spontanément sous la forme moderne de l’état dans le jeu naturel du marché, parce que les hommes seraient par nature mauvais(encore un vieille rengaine du 17ème siècle…), c’est parce que le marché est par nature et construction subordonné au politique dès le départ qu’il est un instrument de domination au service de l’état.

      Il existe bien sûr plusieurs manières de réintroduire l’état dans la réflexion économique. La vision libertarienne a la sienne, il en existe d’autres. Je pense notamment aux courants institutionnels à la suite d’Arrow notamment.

      Toutefois, aucune théorisation de l’état en économie n’est véritablement satisfaisante. Souvent l’état est réduit à un acteur différents des individus, dont le mobile qui est celui de représenter l’intérêt général est sujet à de longues discussions : l’état a t-il le droit d’intervenir dans la sphère économique ? comment l’état peut-il incarné l’intérêt général, n’est-il pas lui-même une coalition d’intérêts particuliers qui viendrait par son poids politique déséquilibrer les équilibres naturels des marchés ? Tantôt il est réintroduit sous la forme d’un arbitre : l’état doit intervenir pour corriger les déséquilibres du marché (version keynésienne), l’état doit suppléer aux déficiences de marché lorsque les conditions de son efficacité ne sont plus réunies, etc….

      Le problème dans toutes ces théories, c’est qu’elles ont besoin de réintroduire l’état au moment même où elles croyaient l’avoir exclu. Ce qui démontre combien la science économique est mauvaise fille. Car l’état, sa puissance est effectivement au cœur sinon du système, tout du moins au cœur du problème. Si les marchés étaient aussi efficients, pourquoi ont-ils fait appel aux états pour sauver les banques ? Qui joue le rôle du prêteur en dernier ressort ?
      A chaque fois, on a cherché à rejeter l’état hors du jeu, alors qu’il est un maillon essentiel sinon le plus central du jeu. N’oublions pas que l’économie politique est née de la volonté de l’état de croître, d’assurer sa puissance et sa richesse, de financer ses conquêtes, etc…

      Les vrais institutionnalistes comme Galbraith ont cherchés à rendre compte de la vrai nature de l’économie, et cette nature est éminemment politique. Car à côté de la puissance militaire qui écrase et détruit au sens premier du terme se trouve une autre puissance qui « tue » également, elle s’appelle l’économie, et ses armes sont l’aliénation/consentement et la pauvreté/richesse, autrement dit la séduction et l’argent.

      Cela explique aussi pourquoi il est si difficile de parler d’économie sans être systématiquement accusé de faire du prosélytisme politique, de droite ou de gauche, choisissez votre camp… C’est parce que l’essence même de l’économie est une question politique. Ce n’est pas la peine de relire Aristote pour s’en rappeler (un petit clin d’œil à Paul au passage ;).

      Au plaisir de vous lire.

      1. « Car le marché pur et parfait n’existe pas, c’est une représentation de l’esprit qui cache l’essentiel »

        Comme vous, qui cachez la loi de Say, et préférez parler de tout un tas d’économistes, auxquels nous devons d’en être finalement où nous sommes aujourd’hui, qui n’ont pas su prédire ni éviter l’apocalypse qui se prépare.

        Le politique est essentiel à condition déjà de comprendre que le système ne fonctionnera jamais. Sinon on pourrait essayer de continuer.

      2. @Kezaco :
        Bonne analyse . Je dirais , puisque vous citez Mandelbrot , que la structure parfaite de gestion des groupes (entre autre les problèmes économiques) , n’auraient pas du quitter leur modèle initial morcelé … Mais que cette hypothèse ne peut co-incider avec le gain de productivité qui necessite des groupes de grandes tailles .
        Il doit etre possible de démontrer que la gestion des mégas groupes est impossible mathématiquement ………. sans simplifier a outrance la modélisation de gestion et lui interdire une complexité stabilisante .
        ////. L’esprit de lucre, la cupidité, voilà ce qui fait tourner les marchés, ce n’est en rien un lieu d’équilibre entre des acteurs qui ont un poids relatifs insignifiants,///
        Ces caracteres sont une constante …mais , selon moi , dans un groupe restreint originel(ou l’affect relationnel peut jouer) , ils sont contraints par les proximités , modérés et meme vertueux car structurants , hierarchisants du groupe . Ils ne deviennent pervers qu’en changeant de structure , qu’en hypertrophiant le groupe .
        Je suis de plus en plus persuadé que le problème est structurel et non idéologique .

  13. La crise c’est la feuille de route du consensus de Washington. Elle avance. Impossible de dresser le même constat selon le côté des inégalités croissantes duquel l’on se trouve. Un rapport de force est inévitable.

    La sociologie à vocation normative, comme la psychologie, est une croyance. Comment voulez-vous avancer avec cela? C’est insuffisant… Il y a bien d’un côté l’histoire, et de l’autre, la vaticination. Toute tentative de modélisation de l’être humain, seul ou en groupe, est vouée à la caducité. Nous ne nous connaissons pas. Nous sommes imprévisibles.

    Enfin l’économie est obsédée par une légitimité scientifique qu’elle n’obtiendra jamais; elle n’est qu’une religion moderne, son sceptre et sa couronne sont l’emploi et l’argent, ses pouvoirs spirituels et temporels.

    Le jour où les gens se préoccuperont davantage de leur liberté et de leur érudition que de leur rang et leur pouvoir d’achat, la domination du dogme économique prendra fin.
    Hélas, ce n’est pas pour demain!
    Et hélas, l’annulation du dogme de l’infaillibilité économique par nos hiérarques est un fantasme!

  14. Ce que l’on appelle « science économique » aujourd’hui n’est pas aussi nul que cela, ça se tient à peu près, simplement l’objectif de cette « science », son critère de jugement majeur, est la vitesse à laquelle on peut détruire le monde. Est ce une fatalité ? Possible ..

  15. J’aimerais que l’on se penche sur cette notion dont on fait grand cas, l’individualisme.

    1) A en juger aux déboires des « inculpés de Tarnac », j’ai l’impression que l’individu n’est pas tant autorisé que ça à jouer de son individualité, et, à considérer les modes de consommation, il me semble que le mimétisme prime sur l’individualisme.

    2) Il me semble que l’individualisme résulte avant tout d’une volonté de contrôle social des individus. Question : serait-il impossible de vivre sans identité, sans adresse, sans numéro où vous joindre, etc ?

    3) Il semble que l’économie ait laissé tomber ce qui relève du collectivisme. Je ne connais guère que Elinor Ostrom, jamais citée sur ce blog, pour avoir travaillé sur « la théorie de l’action collective et des biens publics« . Citation de Wikipédia :

    Elle est principalement connue pour ses travaux portant sur la gestion collective des biens communs. À partir des travaux de Garrett Hardin, les économistes se sont interrogés sur la tragédie des biens communs, c’est-à-dire sur le fait que la rationalité économique doit a priori pousser des individus qui se partagent un bien en commun à le surexploiter. Quand un individu accroît son utilisation du bien commun, il en retire en effet seul l’utilité. Par contre, le coût de l’usure de ce bien que suscite cette utilisation est partagé par tous.

    L’usure, mais aussi les dégradations…

    1. Elinor Ostrom sera en France fin juin, elle donnera des conférences à Paris et à Montpellier en particulier (je fais partie du « comité d’orientation-organisation » de sa tournée).

    2. @ l’amphibien

      Vous commencez à verser vers la décroissance ?
      Même si cette dame n’évoque pas la chose, ce qu’elle prône est inclue dans ce concept très économiquement incorrect.

      Dans une économie écologique, la remise en état du bien commun pourrait faire travailler, sans délocalisation possible, des dizaines de millions de personnes, sans grosse consommation d’énergie.

      Bon ! c’est vrai, pour Fukushima, il y a un problème !
      Mais les fervents organisateurs du capitalisme actuels pourraient en être chargés personnellement, pour se racheter une conduite.

  16. Il ne faudrait pas non plus donner l’impression que les sciences humaines sont à la traine des science dures pour élaborer des paradigmes. La physique a certes produit au XXème siècle des ruptures épistémologiques décisives, comme rappelé au paragraphe 6. Cependant, les sciences humaines n’ont pas été en reste : structuralisme ou déconstruction par exemple ne doivent certainement pas tout aux sciences dures. Les apports de la philosophie dans les sciences humaines sont essentiels.

    D’autre part, d’aucuns adressent à la biologie des critiques assez proches de celles qui sont faites à l’économie. On voit là que la physique a pu élaborer un cadre de pensée à la fois mathématique et non déterministe parce que son objet d’étude est plus simple. La question de la possibilité d’existence d’une économie ou même d’une biologie théorique reste ouverte.

    Ceci dit, une partie des phénomènes courants du monde matériel peuvent parfaitement être interprétés en se limitant à la physique du XIXème siècle. Le fait que la science économique faillisse complètement avec ses outils issus de cette physique devrait suffire à montrer l’irréductibilité de ses dimensions sociales et politiques.

  17. « il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire ».

    Sans doute la pensée intime de tout dictateur … et on en revient à ce qui’est, et sera toujours, la Vérité dite aujourd’hui scientifique, à savoir la vérité qui sert les puissants dans leur volonté d’acquérir de plus en plus de pouvoirs et de richesses.

    La gloire de la science est avant tout dans la morale, dans la mise en avant de ce qui est bien pour l’ensemble des hommes, de ce qui, in fine, réduit la souffrance sous toutes ses formes.

    1. “il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire”.

      Sans doute la pensée intime de tout dictateur …

      Chantal, ça, ça me font bondir. On ne peut pas dire cela. La liberté d’inventer notre monde nous appartient à tous, même si nous avons un mal énorme à faire l’apprentissage de notre liberté. Cela fait des millénaires que nos peurs animales nous font inventer des en-soi qui nous domineraient, des lois d’harmonie à dévoiler, des paradis à atteindre, des « marchés efficaces », des lendemains qui chantent si nous nous en remettons aux thaumaturges divers. Le grand mérite de notre siècle c’est d’avoir montré, au coeur du meilleur et du moins fragile de ce nous pouvons savoir du monde, la science, que nous avons la vue basse: nous croyons voir des choses, la chose, toute la chose, alors que nous n’en voyons qu’un des aspects. Nous avons pris la plus formidable des leçons d’humilité: ce que nous voyons (des quanta comme de l’amour) n’est jamais … que ce que nous voyons, c’est notre construction. Donc, il n’y a pas de Vérité que qui ce soit puisse s’approprier, même et surtout quand certains se donne l’air d’enfin nous la dévoiler.
      C’est désespéré ton truc. Prends un peu de chocolat.

      1. Désespéré mon truc ? J’ai pourtant pris mon chocolat.

        Oui, la vérité est une construction permanente, une construction d’un esprit humain faite d’émotions, de raisonnements, de confrontations, de préférences, d’intuitions.

        Oui, qu’on laisse donc à l’homme la liberté de construire chaque jour sa vérité et de la partager pour la faire évoluer comme on le fait sur le présent blog ! Oui, vous avez mille fois raisons bien entendu.

        Il reste que le dictateur, le pouvoir, s’empare, achète, met en avant la vérité scientifique qui lui convient pour que le monde soit ce qu’il veut. Comme l’a fait entre autres, Pinochet lorsqu’il a acheté les productions intellectuelles des économistes de l’école de Chicago adorateurs de l’économiste Friedman, pour transformer de fonds en comble le Chili dans l’intérêt d’une poignée de possédants au prix de la souffrance de millions de pauvres gens.

        A l’heure actuelle, la prétendue vérité concoctée dans les universités avec l’argent du secteur privé est le fruit d’une relation de pouvoir, plus que jamais, que ce soit en économie, en sociologie, en psychologie, en physique, en chimie. Et oui, il faudrait que cela change …Je vais reprendre un bout de chocolat.

        La gloire de la science, c’est de chercher à réduire la souffrance, à ne pas permettre que des gens souffrent sous le poids de prétendues vérités pour satisfaire les intérêts d’un dictateur ou d’une oligarchie.

      2. A Chantal.
        Votre argument laisse peu de place à la vie des idées.
        Le propre d’un dictateur – par exemple, chef de rayon au supermarché du coin –
        c’est de s’emparer d’une idée et de la corrompre à son avantage.
        Si on devait refuser une bonne pensée parce que Hitler ou ses émules en a fait son profit,
        il en resterait peu.
        C’est la question éternelle de l’outil: planter un clou ou se faire mal aux doigts.
        Doit-on désespérer du marteau?
        La confusion est grosse d’erreurs ; on a pu lire ici « faillite de la démocratie »,
        par exemple.

        Et je pense, par ailleurs et indépendemment, qu’un impôt progressif est un impératif moral.

    2. Si il y a une morale en science, c’est dans le fait de se rappeler et de savoir quand on fait (de la science), et quand on en fait pas, et de ne pas dire que l’on en fait quand on en fait pas.
      Sinon la science, en tant que pratique, est bien évidemment immorale, ou amorale si vous préférez.
      Et puis il faut faire une différence entre science en tant que « connaissance pour la connaissance », et techno science interagissant directement avec l’environnement au sens large ( infrastructure, nature, médicaments, culture etc)

    3. Chantal, vous avez interprété à l’envers, sans doute par négligence de la proposition précédente qui dit tout : « Vive le constructivisme » ! Loin d’être argument pour la dictature, la conclusion de M. Coomans est au contraire ce qui la mine radicalement.

    4. « Sans doute la pensée intime de tout dictateur … »

      C’est le contraire. Les dictatures cherchent toujours à imposer leur vérité au nom de l’objectivité de celle-ci. Si un dictateur était franc du collier et disait aux gens qu’il cherche à faire le monde à son image, il ne ferait pas long feu. Il va plutôt essayer de faire croire aux gens que le monde est déjà à son image, qu’il n’en peut rien, que c’est comme ça et qu’il n’y a rien à faire contre ça.

      En gros, le démocrate pense « mettons ensemble nos vérités, confrontons-les, pour construire un monde commun ». Alors que le dictateur dit « ma vérité est LA vérité, c’est-à-dire une essence, donc soumettez-vous à elle ».

    1. Mon idée de la question.

      Voir que la science est efficace chaque fois que l’on passe dans une rue.
      Observer que la réalité et les discours collent, qu’il n’y a pas de contradiction.
      Si la science marche sur le terrain, alors elle est glorieuse.

      1. Je vois un peu ce que vous voulez dire, mais selon moi la gloire doit être réservée à ce qui est sacré.
        Or ni la science ni la rue ne peuvent l’être, ni même les deux ensembles.

      2. quelqu’un,

        D’accord avec vous. Mais j’ai noté que monsieur Coomans se présente comme un constructiviste. Ma compréhension de cette approche de la connaissance est que la réalité n’est accessible que par échec. L’image donnée par Watzlawick est celle d’un navire qui avance avec une carte des récifs. Le fait qu’il continue ne prouve pas que la carte est bonne. Les seuls moments où la réalité est validée, c’est quand le navire percute un récif. Cela se généralise à tout.
        La rue est un endroit riche en récifs de toutes sortes. Si la science permet de s’y déplacer alors elle a réussi quelque chose d’énorme. Elle a créussi à aller au-delà de ce qui est habituellement connaissable. C’est aussi une forme de gloire. Elle est accordée à tout ce qui est exceptionnel.
        Pour votre lien citant Jean Marie Pelt, je vous remercie. J’ose penser que nous nous surestimons avec le nucléaire, mais aussi avec l’électronique (imaginer que le net nous donne tous les savoirs), l’énergie (croire que nous trouverons toujours une solution à nos besoins en énergie), la maladie (croire que nous pourrons toujours soigner toutes les maladies), la nourriture (fabriquer des semences ne pouvant pas se reproduire), les OGM (croire que c’est la solution aux problèmes de nourriture et autres), l’économie (croire que la croissance résout tous les problèmes économiques), la physique (croire que l’univers est un ordinateur), la raison (croire qu’elle permet de toujours séparer le vrai du faux), l’individualisme (croire que je me fais moi-même), la finance (croire que le prix contient toutes les informations utiles), l’auto organisation de la société (croire que les individus isolés ont une vue assez ample pour voir aussi ce qui les dépasse comme le réchauffement climatique ou la puissance des multinationales). Nous nous prenons pour des dieux. Pire, nous nous croyons parfaitement capables de toujours nous en sortir en décidant chacun dans son coin de ce qui est bien ou mal. Nous nous voyons comme des dieux.
        Je n’en suis pas un.

  18. Eviter de répéter tous les discours entendus, réfléchir par soi-même. Seule une pensée fomentée en son for intérieur est vraie. Le discours ambiant est faux, tout est trompeur, le problème n’est pas où le situent les autres, il est là ou vous le situez. Le savoir est à qui se donne la peine de le formuler lui-même. C’est du genre, vous le saviez déjà. Ce que vous saviez déjà, c’est vrai. Et vous l’avez toujours su.

    Et encore :

    mente concipio :

    http://tinyurl.com/44hpanf

    Toute l’épistémologie nécessaire expliquée en 1 page.

    Mente concipio, et « Le grand livre de la nature est écrit en lettres mathématiques ». Et l’économie va se casser la figure à cause des mathématiques, non pas à cause de sa philosophie qui somme toute, convenait à tout le monde.

    Je lutte contre un certains chaos…. le chaos des idées, du ressassement aussi. Je veux qu’on avance !

    1. J’ai un peu envie de pinailler: Seule une pensée fomentée en son for intérieur « pourrait être considérée par soi valablement comme » vraie. Le discours ambiant « devrait être considéré par soi comme » faux, tout est trompeur, le problème n’est pas,…
      Dit comme ça, ça m’irait. Sinon, ça ressemble un peu au chaos, tout est relatif, la vérité est un leurre, inutile d’en parler.
      Pour ce qui me concerne, j’accepte de dire que ce que je sais déjà, je l’ai toujours su. Oui, sauf qu’il y a aussi l’oubli entre deux savoirs. Autrement dit, je ne sais même pas tout ce que je sais déjà. Pas négligeable l’oubli, non, non. Ceux qui ont une très bonne mémoire sont trop confiants, ils ne savent pas assez qu »ils oublient aussi.

    2. Moi aussi j’ai envie de pinailler.

      J’ai lu le lien de Listztfr. Galilée a fait une hypothèse énorme. « Le grand livre de la nature est écrit en lettres mathématiques ». C’est toute la problématique de la modélisation qui est posée là. Un objet est conçu hors de la nature. Puis on regarde si cela colle. C’est un résumé de la méthode scientifique.

      Un de ses problèmes est que l’interrogatoire est écrit à l’avance. Tout ce qui en sort en devient invisible. Cet invisible peut être assez important pour provoquer une catastrophe. La finance est une belle illustration de cette idée. Sa mathématique est superbe, mais basée entre autre sur la courbe de Gauss qui ne « marche » que quand rien ne se passe. L’ironie de la chose est que les inquisiteurs auraient eu (selon mes souvenirs) un questionnaire avec les réponses possibles. Il y a là une démarche dont l’analogie avec la méthode scientifique me frappe.

      Il me semble que les mathématiques sont appliquées à la nature. Vu que les deux sont cohérentes dans leur domaine, l’une (les mathématiques) permet aux observations ponctuelles faites sur l’autre (la nature) d’entrer dans une vision cohérente du monde (le modèle mathématique). Avec un modèle en tête, il est possible de fonctionner dans la nature.

      Ce modèle permet ensuite de passer à l’acte. Il devient ensuite possible de faire des progrès en s’appuyant sur le modèle pour créer d’autres modèles ou pour effectuer des gains en espèces ou produits.

      Des surprises sont toujours possibles. Fukushima en est une.

  19. Est-ce que la science économique existe ?

    Pour moi qui y suis parfaitement étranger, j’entends la glose, les journalistes, je vois les actes politiques, l’insignifiance des actes juridiques, l’absence totale d’égalité entre le riche et le pauvre – selon le bon principe que qui doit 50 millions à sa banque la tient, alors que qui doit 50 k€ à sa banque est tenu par elle.

    Je vois aussi du trading hyper-rapide, des modèles prévisionnels pour gagner de l’argent sur l’argent en indifférence générale de toute théorie, si ce ne sont les les limites légales que la juridiction peut faire respecter (c’est à dire loin dans l’illégalité). Ce ne sont pas des théoriciens qiu théorisent, mais des bandits qui profitent. Et si les politiques se sont fait l’otage de ces bandits, y a-t-il seulement un rôle ou une responsabilité attribuable aux théories économiques ?

    Les pratiques condamnables, les outils financiers au service des profiteurs ont-ils quelque chose à voir avec la science économique – indépendamment de sa pertinence ou pas ?

    Les sciences dures n’intéressent notre quotidien que lorsqu’elles s’incarnent dans des applications que nous utilisons. Si la radio-activité n’avait amené les bombes et les centrales, elle resterait une discipline de la physique anodine, sauf pour ceux qui cherchent à comprendre la matière intime. Et si le travers était , pour toutes les sciences, plus dans leur densification vers notre concret que dans leur valeur intrinsèque, éthérée et passablement inutile ?

    1. Si la radio-activité n’avait amené les bombes et les centrales, elle resterait une discipline de la physique anodine, sauf pour ceux qui cherchent à comprendre la matière intime.

      Je partage votre point de vue.

      J’ajoute simplement que ceux qui cherchaient à comprendre la matière intime, sont « tombés », tout à fait par hasard, sur la radio-activité…
      La relation avec les bombes et les centrales est venue plus tard.

      Et l’amusant est que ceux-là mêmes qui cherchaient à « comprendre la matière intime » n’ont, à ce jour du moins, encore rien compris.
      Sans doute, comme le suggère le physicien B. D’Espagnat dans « A la recherche du réel » (si j’ai bonne mémoire), parce qu’il n’y a rien à « comprendre »…Ou mieux: parce qu’il y aura toujours autre chose à comprendre (heureusement, d’ailleurs).

  20. « Un économiste, c’est quelqu’un qui ne sait pas de quoi il parle, et qui vous fait sentir que c’est de votre faute. »
    John Kenneth Galbraith cité par Jacque Attali (le 29/8/2007)



  21. Fin d’après-midi de printemps. Les magnolias sont éclatants. Et je tombe sur cette page de Borgès, que nous devrions dédier aux créateurs de blog. La voici :

    Le commencement

    Deux Grecs parlent entre eux : Socrate peut-être, et Parménide.
    Mieux vaut ne jamais savoir leur nom : l’histoire ainsi sera plus mystérieuse et plus sereine.
    Le sujet de leur dialogue est abstrait. Ils évoquent des mythes auxquels ni l’un ni l’autre ne croient.
    Les arguments qu’ils proposent peuvent être souvent captieux et ne les mènent à rien.
    Ils n’engagent pas de polémiques. Ils ne cherchent ni à persuader ni à être persuadés, ils ne songent ni à gagner ni à perdre.
    Ils ne sont d’accord que sur une seule chose : ils savent que la discussion est le seul chemin possible pour parvenir à une vérité.
    Affranchis du mythe et de la métaphore, ils pensent ou essaient de penser.
    Jamais nous ne saurons leur nom.
    Cette conversation entre deux inconnus quelque part en Grèce est le fait capital de notre Histoire.
    Ils ont oublié la prière et la magie.

    Borgès, Atlas (1984)
    Oeuvres complètes, Pléade, t. II, page 881.

    1. Très juste quoique la phrase « Ils n’engagent pas de polémiques. Ils ne cherchent ni à persuader ni à être persuadés, ils ne songent ni à gagner ni à perdre. » aurait gagné à être écrite ainsi: « Ils engagent des polémiques. Ils cherchent à persuader et à être persuadés, ils songent à gagner. » La suite n’en serait que plus compréhensible: « Ils ne sont d’accord que sur une seule chose.. »

  22. Nous aimerions que ce qui se nomme science économique fonctionne avec la même trranquillité discrète quie les lois de la physique : les physiciens ne sont pas toujours en train de se lamenter de la faiblesse des connaissances de la population pour expliquer l’incapacité de leur science à faire fonctionner correctement la nature.

    Or avec les économistes, c’est de cela qu’il s’agit : pour que leur fichue science ait une chance de fonctionner, il faut qu’ils nous gavent jusqu’à plus soif de pédagogie afin que soyent bien formatés nos esprits.

    Autrement dit, comme leur science n’est pas conforme aux comportements des acteurs, ils aimeraient bien façonner les comportements des acteurs de façons qu’ils soient conforment aux lois qu’ils ont découvertes (euh non : formulées !!)

    L’économie doit être, comme l’intervention de l’Etat dans la vulgate des libéraux, réduite au stricte minimum, c’est-à-dire mise au service de l’harmonie entre les humains. Et moins on en entend parler, et mieux c’est !

    Une civilisation qui place l’économie au coeur de la vie comme c’est le cas chez nous est une civilisation en voie de perdition, si ce n’est d’extinction, par dessèchement ! Nous avons remplacé Dieu par une calculette.

    Pathétiques et symptomatiques sont les flashes consacrés à longueur de journée à la bourse sur France inter et France infos, avec des journalistes qui officient comme leurs confrères des courses hyppiques ! Sans parler des bannières publicitaires qui hantent les sites de radio france : les auditeurs sont invités depuis des mois à découvrir les techniques pour apprendre à devenir trader sur le Forex ! Jolie blonde à l’appui pour illustrer la pub !

    Pincez moi, dites moi que ce n’est qu’un mauvais rêve … 🙂

  23. Il est bien regrettable que cet article passionnant s’achève de manière presque cocasse : d’abord un éloge de Morin, inlassable producteur de platitudes boursouflées. Et comment, dans un papier dénonçant brillamment ce constructivisme qu’est (en réalité) le positivisme, s’écrier : « vive le constructivisme : il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire. » (j’ai d’abord cru à une formulation ironique, mais j’en doute). Et cela, alors même que l’auteur raille, cette fois très justement, ces étudiants (et ces professeurs !) qui mesurent, mesurent, « sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’EST la chose qu’ils mesurent. » (c’est moi qui souligne). L’oubli de l’être en somme. La position de Géry Coomans serait assez heideggerienne (ontologique), mais il ne semble pas en avoir conscience. Rappelons-donc le sage conseil du grand Kojève : un discours doit pouvoir rendre compte de ce qu’il affirme, il doit lui-même passer l’épreuve qu’il oppose à tous les autres discours.

    1. @Paulo

      ce constructivisme qu’est (en réalité) le positivisme,

      Toute votre critique repose sur cette affirmation. Avouez que « est » + « (en réalité) », c’est un peu court comme démonstration, non ?

    2. @Paulo : « un papier dénonçant brillamment ce constructivisme qu’est (en réalité) le positivisme » : il me semble qu’il faut comprendre ce papier en sens inverse : c’est une dénonciation du positivisme qui voit de l’ontologie là où il n’y a en fait que des constructions. Il ne conduit pas pour autant à un « oubli de l’être », mais invite au contraire à le chercher au-delà des constructions.

      Je ne vois pas non plus pourquoi vous critiquez, comme Chantal ci-dessus, que le monde est ce que nous voulons en faire. C’est pourtant la question fondamentale de notre époque, celle qui s’oppose à TINA et aux dictatures car celles-ci ont besoin d’une ontologie préconçue pour se justifier.

      1. @Crapaud :
        ////c’est une dénonciation du positivisme qui voit de l’ontologie là où il n’y a en fait que des constructions////
        C’est là , une affirmation contre affirmation .
        ///Il ne conduit pas pour autant à un « oubli de l’être », mais invite au contraire à le chercher au-delà des constructions.///
        Di diou! , c’est y pas un peu facile de critiquer l’ outil pour le remplacer par une « croyance » ou a une hypothétique méta-physique .
        /// Je ne vois pas non plus pourquoi vous critiquez, comme Chantal ci-dessus, que le monde est ce que nous voulons en faire////
        Meme si on a qqs libertés dans le déterminisme , ……Il est probable que le déterminisme sociétal soit aussi fort que le léderminisme individuel .

        (On me taxe de positiviste …donc je le défend , rien de perso )

      2. Entre le TINA et le Tout est possible doit se trouver le point de jonction à votre remarque et à celle de paulo … 😉

  24. [ Avertissement : commentaire digressif ]

    Dans la foulée de Paulo, avec moins de références cependant, je reviens sur la chute du billet :

    « Vive le constructivisme : il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire. »

    ==> en la matière je prône l’agnosticisme !

    Et comme dans certains domaines où l’amoralité revendiquée permet souvent de s’affranchir des conséquences morales des pratiques qui y ont cours, se réclamer de l’agnosticisme implique selon moi de tenir compte néanmoins de l’hypothèse de ce qui pourrait exister [ dès lors qu’à ma connaissance l’absence d’essence relève du postulat, de l’assertion indémontrable ] mais que l’on ne pourrait connaître, temporairement ou ad vitam aeternam !

    Ce qui ne signifie pas s’y soumettre … Mais implique a minima de ne pas écarter la possibilité de l’ essence des choses !

    Autrement dit, ce qui autrefois était commandé par Dieu peut très bien être considéré désormais à la lumière de notre ignorance et donner lieu à des décisions prise au nom de celle-ci.

    Cette préconisation soulève la question du principe de précaution qui peut être problématisé en ces termes me semble-t-il …

    Et si la possibilité de l’essence des choses était le ferment de la créativité …

    A condition toutefois d’accompagner les considérations autour de cette notion d’essence d’une bonne dose d’humanisme … « christique » ! Une contrainte supplémentaire qui rend la tâche du vivre ensemble encore plus intéressante ! Puisqu’elle interdit de recourir à l’élimination de l’autre comme solution à ses propres difficultés de vivre !

    Il faut composer avec l’autre et donc avec soi pour parvenir à s’accomoder à cette pluralité d’autres !

    Aussi, je vois dans un humanisme christique non pas une cause d’affaiblissement de l’humanité, mais une voie pouvant conduire à l’émergence d’un « surhomme ».

    Non pas au sens d’homme supérieur à sa condition actuelle, mais d’humain « condamné », voué à développer ses capacités à l’humanisme [ à actualiser son infini potentiel ? ].

    Voici pour la fin [ infinie donc 😉 ]. Après vient la question des moyens …

  25. la religion premier pas vers la conscience mais toujours bien obscurantiste,( les Grecs anciens n’etaient dupes de leur dieux )

    la psychiatrie qui fait tout reposer sur l’individu -alors que cette science est censée faire mieux vivre dans une société donnée , (freud…)

    la sociologie qui élargit le champ aux sociétés -et non un groupe n’agit pas comme un individi isolé ..évident , (erhenberg)

    la philosophie morale et politique qui tend à se débarrasser des affects -attitude si anglosaxonne,(heiddegger,arendt )

    l’histoire et l’epistémologie arrivent toujours trop tard comme le medecin légiste ,(hegel)

    l’anthropologie/ethologie/ethnologie n’arrive toujuors pas à trouver les invariances -une protection inconsciente de sa propre civilisation -les objets votifs ,les rituels changent de forme mais sont toujours là .(levystrauss,cyrulnik)

    la philosophie humaniste qui n’a pas peur d’inclure l’humain est supérieure à toutes les précedentes disciplines car elle inclue l’irrationnel et n’ayant pas peur de se tromper évite l’ubris de l’économie , cette volonté de modéliser l’univers mathématiquement : le modele mathèmatique est une part de l’univers ! ne jamais confondre la partie avec le tout !

  26. ces étudiants (et ces professeurs !) qui mesurent, mesurent, « sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’EST la chose qu’ils mesurent. » (c’est moi qui souligne)

    souligne Paulo.

    Sur ce point, je vous remercie de la remarque. J’ai en effet été trop vite ( mais je vous avouerai que c’était la toute première fois que je bloggais, et j’ai vite compris que pour un post non moins que pour le reste il faut ne pas faire du « quick and dirty », mais plutôt tourner sept fois sa langue avant de parler). Bref, j’aurais plutôt dû écrire: .. qui mesurent, mesurent, mesurent « sans plus s’occuper de réfléchir à la nature et à la constitution de ce qu’ils mesurent ». C’est-à-dire en ne s’interrogeant pas sur l’artefactualité de ce qu’ils mesurent. C’est-à-dire, encore, en n’ayant pas d’autre rapport à ce qu’ils mesurent qu’un rapport positiviste naïf, celui en vertu duquel ils estiment que la mesure qu’ils opèrent est la forme supérieure de la connaissance, grâce à laquelle ils s’imaginent « dévoiler l’être » de la chose. Ce en quoi ils demeurent évidemment à l’intérieur de la matrice platonicienne ou pythagoricienne du savoir. Rappelons-nous que la science classique baignait dans le platonisme (mathesis universalis) et rappelons-nous le coup de colère de René Thom qui estimait que renoncer au déterminisme des en-soi était, pour un scientifique, une désertion – ce à quoi un certain Edgar Morin a répondu des choses pas boursouflées du tout (voir La Querelle du Déterminisme, 1990).
    N’étant pas physicien, je n’irai pas illustrer cela avec des exemples tirés de la révolution épistémologique que la physique quantique a opérée – il ne faut pas les singer, et les « sciences humaines » doivent faire leur propre révolution épistémologique, sur leur propre terrain, en se coltinant leurs propres noeuds. Donc, il faut comprendre que ce goût de la mesure pour tout et de tout est d’abord une paresse: on mesure ceci ou cela parce que cela « nous tombe sous la main », ou parce qu’il est facile, magiquement facile, de faire apparaître du « chiffre » et du « nombre ». L’enquête du sociologue (ou le sondage du sondeur) subsume, sous une suite de nombres, des « choses » infiniment complexes, parmi lesquelles il réifie ce que le sociologue avait « décidé de mesurer ». Le chiffre semble ainsi fonctionner comme une garde prétorienne de l’être – comme les anges, du moment qu’on discute de leur sexe, fournissent une réassurance de ce que dieu existe. Les chiffres comme alibi et comme preuve protectrice de l’en soi. (Cela s’applique non moins à La Distinction de Bourdieu, dont on sait qu’il eut d’autres mérites que celui-là).
    Bien sûr, les sociologues, en la matière, sont des enfants de choeur en comparaison des économistes, les vrais surdoués du nombre. Le prix subsume toute la complexité qui est sous le prix, c’est-à-dire la complexité de ce que le prix prend en compte non moins que de ce qu’il écarte – c’est la magie de la monnaie par rapport à l’économie du don et du contre-don. Et le prix prétend ensuite « être la mesure de l’être », et résumer à lui seul, par exemple la « compétitivité ». L’artefactualité de tout ça devrait nous être évidente, mais le rapport positiviste naïf tend à occulter cela. Ne résistons pas à effleurer l’autre exemple – dont PJ nous entretient régulièrement : le calcul du risque, sur base de probabilités reposant sur des séries du passé – enfin sur ce qu’on en sait, ou sur ce qu’on a décidé d’élire comme variable significative, la première qui nous tombe sous la main suffisant en général. Quelle que soit, au demeurant, la manière dont on construira le calcul probabiliste de risque, on sait que l’approche probabiliste est consubstantiellement incapable de prévoir le nouveau. Cela ne l’empêche pas de se propager à de nouveaux domaines, en présentant l’unique avantage que « cela fait scientifique ». En démographie, actuellement, il y a une mode de la projection « stochastique » – c’est mieux que de dire probabiliste – dont le mérite premier est de relancer la course aux subventions et aux colloques subventionnés.
    Cela pour en venir à votre:

    ce constructivisme qu’est (en réalité) le positivisme

    Là, je ne prends pas. Il me semble justement urgent de ne pas admettre ce genre de confusion, et de rendre plus solides les bases propres du constructivisme. Bien sûr le positivisme naïf « construit » sa petite cuisine, comme n’importe quelle autre approche. Cela en fait un construit, mais cela n’en fait un constructivisme. La spécificité du constructivisme est ailleurs:
    1°) le constructivisme consiste à savoir (et à ne jamais oublier) que ce que l’on sait n’est pas dissociable de l’hypothèse qui nous a amené à construire ce savoir, de la position singulière du savoir. Une hypothèse, en savoir constructiviste, n’est pas ce qui va disparaître une fois qu’une vérification de l’hypothèse serait faite – ce qui conduit habituellement à considérer le vérifié comme un en-soi établi et à l’engranger dans la boîte des « vérités établies ». Une hypothèse, en savoir constructiviste, demeure présente, et fait peser sa propre fragilité sur le savoir ainsi construit. Le constructivisme est ainsi, et très heureusement, condamné à ne pouvoir construire une hypothèse quelconque qu’en intégrant l’énoncé des conditions de l’hypothèse, dans une régression auto-critique à l’infini, sans borne assignable. Vous dirait-on même qu’on est parti de la « bonne hypothèse », que le problème est donc résolu, circulez, il n’y a rien à voir, alors levez-le doigt, et demandez si une autre hypothèse ne permettrait pas de trouver une autre solution. Et continuez comme cela à l’infini. Est bonne toute hypothèse qui permettra de faire apparaître quelque chose d’intelligible de « choses » dont on ne sait jamais de combien d’hypothèses elles sont passibles. On pourrait dire, je crois, que le constructivisme est au positivisme naîf ce que le scepticisme pyrrhonien est au scepticisme désabusé. Le scepticisme pyrrhonien ne déplore pas qu’il n’y ait pas, au bout de la route, ne fut-ce qu’un petit bout d’en-soi à engranger, il se fait un triomphe de demeurer disponible, une « pure disponibilité » (Voir M. Bitbol, De L’intérieur du Monde, Flammarion, 2010). Il est libéré du principe même de l’en-soi, ne connaissant l’en-soi, au mieux, que comme illusion cognitive. En cela, le constructivisme n’est pas une critique des savoirs producteurs d’en-soi, il est un autre savoir. Pour se dégager de la mêlée, il est certainement amené à ferrailler beaucoup, mais cela le retarde dans son développement propre.
    2°) En se (et en nous) libérant de l’en-soi – cet irrépressible besoin de sens et de graal de nos cervelles humaines -, il se pourrait que le constructivisme devienne le plus formidable facteur d’émancipation humaine (et sociale, et politique non moins). En posant que rien ne se sait, que rien ne se dit, que rien n’est, que ce ne soit notre oeuvre, singulière, contingente, et de préférence auto-critique, il ouvre un espace infini à ce que nous pouvons faire. Entre constructivistes, il ne peut plus y avoir d’argument d’autorité (imaginez la tête des banquiers possédés par leurs millions, et celle de Trichet qui nous relève le taux d’intérêt pour nous inculquer le sens de la rigueur « parce qu’il n’y a pas d’autre choix »).

    Le constructivisme est-il la tolérance même ? En un sens, oui, mais en même temps il d’une formidable exigence. Ce doit être cela l’apprentissage de notre liberté. Il ne voit plus le monde matériel comme ce qui nous permet de faire, mais comme la limite de ce que nous ne pouvons pas faire. Rêvons un instant .
    Deux constructivistes – et néanmoins ingénieurs (mais ils ont bien compris le cours d’épistémologie) – discutent de l’opportunité d’établir une centrale nucléaire dans cette petite ville de Fukushima, là-bas au nord. Ils savent déjà que le calcul des risque que leur a proposé le Grand Bureau (1 chance sur x que ça tourne mal niveau de gravité 5, 1 chance sur z que ça tourne gravité niveau 6, etc), c’est du vent. Ca fait chiffre, ça fait sérieux, mais c’est du vent. C’est magique, mais ce n’est pas sérieux, c’est du savoir positiviste naïf, le calcul probabiliste n’est tout simplement pas relevant. On ne peut pas réfléchir comme çà. Ensuite, que se disent nos deux constructivistes ? Comment doit-on réfléchir ? (Voir la page de Borgès, plus haut)
    Pour terminer, il y en tout cas un autre énoncé de mon post (celui tout en haut, le premier) que je voudrais modifier. J’écrivais (point 9) :
    « l’approche scientifique ne …. doit …. plus descendre du haut des chaires académiques, mais, d’abord, se mêler in concreto d’assister les interventions de terrain, bref d’enrichir la praxis commune. »
    Dire cela, comme ça, c’est encore laisser la part belle à l’expert descendant de son Olympe. Il fallait dire « enrichir la praxis commune et SURTOUT S’EN ENRICHIR ELLE-MÊME ». Autour de Jean-Louis Le Moigne, et de groupes divers de médiation sociale, il y a plein de pratiques comme cela : l’universitaire, sociomachin ou psychomachin ou même socio-psychomachin, est requis d’apporter son « regard extérieur » et sa capacité à verbaliser non pas en position condescendante, mais en position de participation (on a besoin que quelqu’un joue ce rôle) pour qu’émerge, ensemble, quelque chose qui marche mieux. Il est patent qu’après cela le chercheur ramènera, en sa chacunière et en son laboratoire, un matériau tout fumant de praxis et de complexité constructiviste – parce que les « problèmes réels » posent toujours des questions inattendues. Il n’aura plus guère de goût au positivisme dévoileur d’en-soi. C’est pour cela que la formule « la gloire de la science est dans la rue » est là.
    Un contre-exemple, pas si éloigné, est à trouver dans un très bel ouvrage, dont le titre seul est un manifeste constructiviste : « Ces émotions qui nous fabriquent » de Vinciane Despret (Les Empêcheurs de penser en rond, 1999). On y voit des chercheurs de « psychologie expérimentale » partir à la recherche du « siège des émotions » – vieux succédané de l’âme chez Platon . C’est tout à fait désopilant, une caricature de recherche d’un en-soi, au sens le plus littéral comme au sens figuré. Participent des cobayes humains bienveillants, tout disposés à faire plaisir au chercheur malgré ses dispositifs de neutralité. Seulement, on ne trouve pas l’organe en question pour produire nos émotions, puisque c’est évidemment l’inverse. C’est comme un polar dont le titre même désigne l’assassin.
    Pour rire, dernier contre-exemple, une séquence TV (je crois que c’est sur le blog que je l’ai vue) où PJ se fait moquer par un distingué économiste qui dit, en gros : « mais il y a plein de gens qui ont prévu la crise, il y en a tout le temps qui annoncent des crises ». Simplement PJ était, lui, dans la marmite quand ça sentait le brûlé. La praxis, il n’y a que ça. PJ-Walras : 1-0.

    Je dois encore remercier Paulo, et d’autres, pour leurs commentaires. Cela m’a forcé à énoncer certaines choses autour desquelles je tournais sans parvenir à les dire.

  27. Après une fausse manoeuvre, je reprends.
    Merci d’avoir pris la peine de vous expliquer. Je ne veux pas nous entraîner dans une discussion philosophique. Seulement deux remarques.

    que rien ne se sait, que rien ne se dit, que rien n’est, que ce ne soit notre œuvre, singulière, contingente

    Ca, ça ressemble fichtrement à une proclamation… idéaliste, à la limite d’un solipcisme à peine tempéré par un « nous » (notre oeuvre… singulière !).
    Mais passons. L’essentiel (si j’ose dire) est ailleurs : quel est au juste le statut de cette votre assertion que je cite ? Relève-t-elle aussi du constructivisme ? Est-ce une simple hypothèse
    qui

    fait peser sa propre fragilité sur le savoir ainsi construit

    (le savoir constructiviste, justement). Est-elle aussi « contingente » ?
    Avec Kojève (une bonne compagnie intellectuelle, je vous assure) pourchassons les assertions qui risquent de se réfuter elles-mêmes.

  28. « La gloire de la science est dans la rue ».

    ça me fait penser à la remarque faite par Charlie Chaplin à Albert Einstein:  » les gens m’applaudissent parce qu’ils me comprennent et vous applaudissent parce qu’ils ne vous comprennent pas ».

    Plus sérieusement(?)
    « Ce mécanisme [la gamétogénèse] est a priori si complexe, qu’on ne pourra que s’étonner -dans un avenir pas trop lointain- de l’étonnant dogmatisme avec lequel on a repoussé toute possibilité d’action du soma sur le germen, tout mécanisme lamarckien. » Renè Thom, Esquisse d’une sémiophysique.

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