LOGIQUE D’UN BRETTON WOODS II, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

De la contradiction du départ…

Dans « Back to which Bretton Woods? Liquidity and clearing as alternative principles for reforming international finance », Massimo Amato et Luca Fantacci de l’Université Bocconi de Milan, expliquent clairement l’impasse conceptuelle dans laquelle Étatsuniens et Britanniques se sont enfermés à Bretton Woods. Les propositions de White s’opposaient à celles de Keynes car ils cherchaient un même instrument qui fût à la fois de réserve internationale et de paiement international. L’instrument de réserve devait conserver sa valeur dans la durée ; il imposait que les emprunteurs nets subissent un intérêt débiteur. L’instrument de paiement devait au contraire circuler le plus rapidement possible afin que les déséquilibres de balance des paiements ne s’accumulent pas par le jeu-même des réserves et des intérêts créditeurs. Les objectifs abstraitement convergents dans le nouvel ordre monétaire idéal de White et Keynes s’opposaient dans la réalité et la technique : l’accumulation de réserves en dollars par les États-Unis ne pouvait pas être remis en cause en tant que créance des États-Unis sur le monde ni en tant que rente par la perception d’un intérêt réglé par les débiteurs.

Ni White, ni Keynes n’avait de solution théorique d’équilibre entre le besoin de réserve international et le prix de la liquidité de ces réserves. La notion-même de liquidité internationale était empirique comme elle le reste dans l’actuel système de règlement. La liquidité reflète l’équilibre des échanges réels ; échanges qu’on recherche intenses et denses mais sans certitude de la réalité de l’équilibre entre des intérêts nationaux objectivement différents. L’accumulation possible de réserves en 1944 comme aujourd’hui est présumée une situation d’équilibre même si elle nourrit le doute quant à la solvabilité des zones monétaires débitrices nettes vis-à-vis de leurs non-résidents. La Chine massivement créancière de la zone dollar aujourd’hui n’est pas sûre de la valeur à terme de son pouvoir d’achat international ; elle a remplacé les États-Unis dans le rôle de créancier du monde par la zone dollar. Les réserves accumulées par les États-Unis dans leur propre monnaie pour financer la guerre des alliés sont devenues les réserves des Chinois pour financer le bien-être à terme des Chinois comptabilisé en dollar.

…Au paradoxe de 2012

La crise d’aujourd’hui est celle de la liquidité empirique des échanges internationaux qui n’est pas une liquidité économique. La masse monétaire mondiale croît hors d’un calcul rationnel de la proportionnalité des dettes internationales aux capacités réelles de production de biens et services réels. L’impasse conceptuelle de White et Keynes s’est résolue empiriquement par une politique monétaire mondiale dans une monnaie qui n’est pas véritablement mondiale. Les réserves sont comptabilisées, accumulées et émises en dollar mais au prix d’une dette publique et extérieure des États-Unis disproportionnée à la production réelle de ce pays. Le prix de la liquidité des règlements internationaux est l’insolvabilité niée des débiteurs systémiques en dollar que sont l’économie des États-Unis, l’État impérial chinois et le système bancaire international emprunteur de liquidités en dollar.

C’est la négation systémique de la liquidité par le prix du dollar en yuan que le Gouverneur de la Banque Populaire de Chine, Zhou Xiaochuan, critique. Si l’instrument de réserve international se confond avec une monnaie nationale, alors le besoin de réserves internationales de la Chine n’a pas de limite rationnelle puisque la demande d’endettement international des États-Unis n’est pas limitée par la réalité économique du monde. Le prix de la liquidité internationale ne peut pas être l’intérêt que les débiteurs nets paient aux créanciers nets. Ce prix de la liquidité internationale ne peut être que la variation du prix des monnaies les unes par rapport aux autres. Variation qui devrait actuellement dévaluer le dollar sans que les réserves de change issues des exportations chinoises ne soient dépréciées.

Leçon chinoise de réalisme

En proposant de muter le Droit de Tirage Spécial (DTS) du FMI en étalon monétaire international, Zhou Xiaochuan constate implicitement que les échanges internationaux ne peuvent pas se rééquilibrer si le dollar n’est pas dévalué par rapport au prix unitaire des réserves chinoises. La Chine réclame que le pouvoir d’achat de ses réserves de change soit garanti par le monde entier et pas seulement par les États-Unis dont l’économie est étouffée par un dollar sur-évalué. La logique économique indique qu’un rééquilibrage mondial restaurant la stabilité monétaire internationale est impossible sans une monnaie internationale qui rende négociables les parités de change selon la compétitivité relative des économies nationales ; et selon la capacité réelle des économies nationales et régionales à rembourser leurs dettes internationales.

La demande de la Chine d’un instrument de règlement véritablement international est réaliste et rationnelle autant que le refus des États-Unis est un enfermement idéologique dans la mythologie financière nominaliste. En revanche, la proposition chinoise de transformation du DTS en monnaie de réserve est inaboutie du point de vue d’un équilibrage durable des échanges internationaux. Si la monétisation internationale du DTS se fait uniquement sur la base d’un panier élargi de matières premières et de monnaies, il y aura bien possibilité de déprécier en DTS la parité des monnaies débitrices nettes de l’économie mondiale. Mais il n’y aura pas de loi transparente de proportionnalité de l’émission internationale de DTS à la croissance réelle de l’économie mondiale. Une simple redistribution des droits de vote au sein du FMI n’est nullement une garantie de la rationalité de la nouvelle politique mondiale de liquidité. La menace inflationniste ou déflationniste ne serait pas réduite.

Logique keynésienne de la compensation

Il est impossible de ne pas aller jusqu’au bout de la logique keynésienne de compensation. Ce ne sont pas seulement les crédits en DTS qui doivent être compensés mais également les primes de crédit en DTS et les primes de change sur les différents marchés nationaux de négociation des biens et services réels. L’économie keynésienne n’est pas seulement dirigée par un État de droit à la fois national et international mais fondée sur une mesure objective de la réalité indépendante des anticipations financières qui ont causé la réalité critique du présent. Autrement dit, bien que Keynes ne l’ait pas explicitement théorisé et expliqué, toute monnaie nationale ou internationale doit être émise par un marché où les anticipations financières sont régies par des autorités publiques identifiables et responsables et où les anticipations financières sont vérifiables à l’échéance par une livraison visible de bien et de service.

Dans le marché mondial de l’économie politique qui ne serait plus l’actuelle économie internationale de marché sans état et sans régulation, une prime de crédit est la garantie impérative de la livraison d’un objet réel sous-jacent au prix international financé par le crédit. Une prime de crédit en DTS doit impérativement compenser le non-remboursement partiel possible d’un emprunt en DTS. Toute réserve en DTS doit être garantie à hauteur du prix nominal du crédit à quoi elle est adossée ; tout crédit en DTS doit être adossé à un achat à terme d’un actif financier réel, matière première, titre de propriété ou monnaie nationale à pouvoir libératoire dans un système juridique donné. Tout crédit en DTS doit donc s’adosser à un crédit en monnaie nationale garanti par la prime de crédit de l’emprunteur et la prime de change de la monnaie d’emprunt.

Indexation de la finance sur le réel par le marché

Zhou Xiaochuan esquisse les conditions d’indexation des monnaies sur le réel en demandant la cotation directe d’actifs financiers en DTS. Il faut que derrière les monnaies entrant dans la définition du DTS, le prix des actifs réels en DTS soit comparable au prix des mêmes actifs dans les monnaies nationales. Le rapport de force politique entre les principaux actionnaires du DTS doit être compensé par la comparaison objective des prix entre les monnaies. Ce que le banquier central chinois ne propose pas, c’est le marché des monnaies et des actifs financiers qui doit exprimer l’équilibre politique et économique international du prix de la liquidité en DTS. De ce marché doivent émerger des prix inter-subjectifs des actifs réels en monnaie nationale ou en DTS ; doivent émerger des prix objectifs du crédit des acheteurs et vendeurs à terme en monnaie nationale ou en DST ; doivent enfin émerger les prix d’équilibre entre la liquidité des transactions en monnaies nationales et la liquidité des transactions en DTS.

Le traçage public international en temps réel des flux de capitaux internationaux en DTS institue l’étalonnage équitable des monnaies par le prix de la liquidité internationale en DTS. L’émission de DTS adossée à la chambre de compensation keynésienne crée une masse monétaire indexée sur la cotation des monnaies nationales et régionales, sur la cotation de tout emprunteur en DTS, principalement les États, les banques et les sociétés multinationales, et sur la cotation des principaux actifs réels internationaux. La loi de compensation du DTS repose sur la négociation comptant et à terme des actifs internationaux garantis par les actionnaires étatiques de la chambre de compensation. Les actifs négociables sont impérativement déposés dans un système juridique national. Les prix comptant et à terme en DTS sont calculés par compensation de l’offre et de la demande et par compensation des primes de garantie des offres et des demandes.

Réhabiliter le vrai prix du temps

Le DTS issu de la compensation se définit comme prix international garanti, juste et liquide de la masse des crédits offerts par tout épargnant international. La réalité, la justesse et la liquidité de l’offre sont limitées par la demande de crédit effectivement satisfaite dans une mesure réaliste de la solvabilité à terme. La compensation en DTS assure que tout emprunt finance des investissements dont le prix nominal à terme est garanti par un investisseur international assuré par un État de droit. Il n’est de plus-value dans la compensation en DTS qu’après livraison effective de tout acheteur, règlement effectif de tout vendeur, remboursement effectif de tout prêteur et protection effective des droits de tout emprunteur. La clé de l’équilibre mondial de la liquidité en DTS est la protection par le droit international de tout emprunteur engagé à produire réellement les biens et services vendus à terme en contrepartie d’un règlement à terme en monnaie. La monnaie n’est plus détachable de la réalité économique ni par conséquent du droit humain à une croissance durable et vraie.

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32 réflexions au sujet de « LOGIQUE D’UN BRETTON WOODS II, par Pierre Sarton du Jonchay »

  1. Est-ce que le « bruit naturel » ne vient pas pervertir ce bel échafaudage qui supposent la présence de N certitudes emboitées ?

    Même si les humains sont parfait, que faire d’une catastrophe naturelle qui va imposer que les liquidités de trésorerie soient réaffectées vers des besoins urgents, faisant fi des « termes » auxquelles cette trésorerie était destinée, et rompant donc la belle ordonnance de choses se résolvant dans le temps, « sine die ».

    Qui peut estimer la taille des « trous » qui ne manquent pas de se créer ainsi ?
    Il serait plus rassurant de savoir que le système survit aux bruits par des mécanismes « rassurants », dans mon point de vue.

    Ce qui n’empêche pas de vouloir déjà changer l’actuelle pétaudière en quelque chose de plus regardable, de façon à ce que lesdits mécanismes « rassurants » soient plus aisés à imaginer et implémenter : il vaut mieux partir d’une rolls que d’une 2CV (quoique…)

    1. Bonjour Timotia,
      Si nous tirons les conséquences de la physique quantique, nous savons que les phénomènes naturels sont des bruits que l’intelligence humaine transforme en signal par l’instrumentation théorique projetée dans le phénomène d’interférence entre l’observable et l’observateur. La liquidité financière est comme la localité de la particule dans l’atome : un choix théorique de l’observateur mathématiquement exprimé par une fonction de mesure statistique.

      Le système monétaire actuel est dénué de « mécanisme rassurant » par désétatisation de la relativité des points de vue. Pour ne pas avoir à rendre des comptes des points de vue adoptés, les politiques se défaussent sur la théorie newtonienne des phénomènes strictement objectifs exclusivement mus par eux-mêmes. Si les États redeviennent responsables de la liquidité de leur monnaie qui soit la liquidité de la responsabilité politique, alors il en résulte un étalon international de crédit pour mesurer le prix de chaque zone monétaire ; les parités de change deviennent lisibles quelle que soit la nationalité du point de vue. Il n’y a plus de trous noirs car tout besoin véritablement humain produit un signal lisible par au moins un observateur disposant de la liquidité pour matérialiser le prix et la satisfaction possible du besoin.

      Il est temps de passer à la relativité générale pour éclairer le trou noir de la finance sans crédit. Votre intuition des mécanismes « rassurants » est « parfaite » pour emboiter nos certitudes dans le réellement possible.

      1. Oui ben je suis pas d’accord.

        Ça reviendrait à définitivement enfoncer les pays « peu » producteurs.

        Pour ça que le bancor de Keynes ne m’a jamais complètement séduit ! Sauf s’il était une vraie monnaie commune mondiale.

        Tel qu’il le proposait à Bretton Woods, le bancor était un moindre mal par rapport au dollar (basé sur l’or) comme référence. Et le système politique (pré-guerre froide) empêchait toute autre solution.

        Donc (voila à nouveau que j’endosse ma robe de prophète) la future monnaie mondiale sera le yuan (ou renminbi si vous préférez).
        Ou alors la roupie, si les Indiens ne traînent pas en chemin.

      2. Comme Bricmont et Sokal, je n’ai jamais trop aimé les métaphores empruntant au jargon de la physique théorique. Pour moi la métaphore, pour avoir une utilité doit être (beaucoup) plus simple que ce que l’on désire expliquer, tout en gardant les caractéristiques principales. Je ne pense pas que vous puissiez supposer que la plupart des lecteurs de ce blog comprenne correctement la physique quantique, même si Paul Jorion est intéressé par le sujet.

  2. Les analogies entre la finance et la physique me laissent un peu perplexe et sont légion. On parle d’entropie , de Newton, de quantique, etc… Il ne faut pas oublier qu’en physique ou chimie si les mesures donnent tort à la théorie on change la théorie, en économie on s’obstine souvent dans les dogmes. C’est une belle différence.
    Puisque vous aimez ça, voici une autre analogie. La production des richesses, comme la production d’une substance chimique a un double coût, d’abord pour la produire, ensuite pour la concentrer. Concentrer la richesse entre quelques mains coûte, en lois, en avocats, police, armées, pots de vin, detresse humaine, …..

    1. la concentration apparait via l’entropie.
      La dilution fait augmenter l’entropie (tendance « naturelle » ou « thermodynamique » dans les conditions à préciser (micro-canonique, canonique ou grand-canonique pour les fanas))
      La concentration est une négu-entropie, caractéristique du vivant par exemple. Cela ne viole pas la physique : seul un sous-système voit son entropie diminuer, l’énergie étant tirée du reste (le prolétariat ? Le carbone enfoui ? ).

      Otium et philia n’ont pas une place nette en terme d’entropie : tant mieux !

  3. Rétrospectivement , tarir le flot habituel de commentaires , est plutôt bon signe .

    Qu’aviez vous répondu à chacune des questions qui restent à résoudre ?

    Grégory va-t-il avoir le temps d’introduire Xiaochuan dans sa saga ?

  4. Est ce que la kyrielle d’indices qui rythment quotidiennement au moins les cours de la bourse , ont une place dans le nouveau modèle de compensation/DTS que vous défendez ?

  5. @Mathieu,
    De la continuité physique de l’être par l’existence de l’humain
    Mon allusion à la physique quantique et à la relativité générale n’est pas seulement métaphorique mais recherche une certaine interprétation de la réalité à laquelle nous sommes confrontés. Nous (notre civilisation) n’avons pas tiré toutes les conséquences dans notre appréhension du monde de la relativité générale qui temporalise notre espace et de la théorie quantique qui numérise la relation entre la réalité et l’abstraction produite par notre intelligence. La finance s’est emparée de ce déphasage cognitif pour spéculer sur le temps et la réalité humains par la mathématisation d’une connaissance hypothétiquement inhumaine du monde.

    Tout ce Blog montre et commente l’épuisement du réel à quoi nous conduit le jeu financier de la spéculation scientifique détachée de toute conscience. La réduction numérique du temps de la vie humaine et l’évacuation du sujet connaissant dans la formation des modèles et des techniques financières aboutit à supprimer les sociétés politiques à l’origine de la loi monétaire et à supprimer la décision du crédit à l’origine de l’émission des signes monétaires. Comme nous ne pouvons plus puiser dans les ressources naturelles la compensation de nos erreurs de théorisation, nous (les élites politiques, financières et scientifiques) excluons de l’existence tous les humains qui n’entrent pas dans la modélisation économique de notre réalité.

    La relativité n’est plus générale mais absolue. La probabilité quantique n’est plus calculatoire mais décisive. Le sachant politique et financier réoccupe le centre du monde et décide ce qui est bien et ce qui est mal à la place de l’humain qui cherche à connaître le centre sans être sûr de ce qu’il sait. Le risque de la vie doit disparaître pour conforter les certitudes doctrinales des riches. La monnaie n’informe plus l’anticipation de l’avenir mais solidifie les positions du passé dans la matière morte. Il faut désormais que certains prennent la position du chat vivant de Schrodinger pour échapper à la position du chat mort. Il faut particulariser la lumière pour qu’elle ne soit plus une onde générale à tout point de vue.

    Timiota manifeste dans ses commentaires qu’il y a bien une information de la physique par la vie plurielle de l’intelligence humaine qui produit les théories d’interprétation du réel.

    1. Eh bien justement c’est parce qu’on a trop recours à des théories qu’on ne pense plus, pour s’en remettre au savoir technique. Quand l’économie tient lieu de politique intérieure et extérieure et quand l’argument technique remplace l’argument éthique on a fait disparaître toute humanité.

      Au lieu du chat de Schrödinger, parlons du chat de J.B. Say… il avait un gros matou tout noir, balthazar.. il y a un gros chat noir également dans « Le Maitre et Marguerite », de Boulgakov :

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Ma%C3%AEtre_et_Marguerite

      1. @Tigue

        Le Maitre et Marguerite est très drôle, les carnets d’un jeune médecin également, mais je l’ai lu il y a 10 ans… aucun souvenir, sauf du début.

        Je suis dans le cinéma en ce moment… films noirs, westerns, thrillers, etc.

    2. Ce chat là, indépendant de l’ état quantique de la particule, n existe pas, c’ est une image de chat dont on discute si il griffe ou pas, si cette image est morte ou pas morte.
      Mais il est vrai qu’ il ne faut pas s’ enfermer dans un enclos conceptuel en niant notre être et par là faisant advenir ce qui prend notre place : le non être de Parmenide ?

      1. Parmenide a mis en garde le philosophe contre de nombreuses fausses routes : celle des Pythagoriciens qui confondent leurs images avec ce qu’ elles représentent ( l equivalent actuel : les matheux qui font advenir a l ‘ être les CDS) , celle des nihilistes (ceux qui nient leur être) et celle de ceux qui mélangent être et non être , même et non-même en un tout unique (l’ Un de Heraclite).

        Mais Heraclite avait compris la nature du Logos, comme outil de l’ être pour changer le réel :

        « L’expérience du logos est aussi pouvoir sur les mots, non pas en tant qu’eux-mêmes, mais quant à leur effet sur notre interlocuteur, en raison même de la contrainte que le verbe, qui se déploie dans l’espace intersubjectif, exerce sur la pensée. L’expérience du logos est plus précisément la maîtrise d’une science émergente qui est la « logique ». L’existence d’une logique (qui dépend de la conscience d’une logique inhérente aux phrases que nous proférons) est rendue possible par l’homologie structurale qui unifie le discours que nous tenons et la pensée de ce discours. Elle est dès lors contrainte exercée par le logos sur la pensée, contrainte dont l’efficacité résulte de la cohérence interne du logos. Notons un fait important : la pensée magique peut être prise aussi comme une volonté de maîtriser le monde par le verbe, par la parole efficiente. Mais la mentalité magique ne fait pas la distinction, éminemment logique, entre le morphème, le sens, le phénomène et l’être. Elle assimile le morphème au sens et confond dans le même mouvement de pensée le concept (pris comme être) et le phénomène (étant). Dès lors le magicien prétend contrôler les phénomènes par la seule force de la parole.

        Le pouvoir du logicien (ou du philosophe) provient au contraire de ce qu’il comprend l’homologie structurale entre les mécanismes de la pensée et la structure du logos. Entre le logos et la raison se dessine une similitude qui aboutit à leur identification réciproque. Dès lors une structure purement logique pourra être représentée au moyen de graphèmes mis en rapports de subordination, d’implication, d’identité ou de non-identité et illustrant des mots et notions quelconques mis dans ces mêmes rapports. L’universalité s’introduit véritablement dans le champ du logos sous les traits de la logique formelle. Et la compréhension de cette dernière conférera au sage le pouvoir de convaincre… »

        On comprend par quelle porte, les CDS des pythagoriciens surgissent du non-être de Parmenide.

      2. Anatomie de « la porte » par ou surgissent les CDS de leur néant :

        « La notion de performativité a été développée par le philosophe John Langshaw Austin dans son ouvrage Quand dire c’est faire (1962). Elle caractérise certaines expressions qui font littéralement ce qu’elles énoncent. Il ne s’agit pas d’expressions telles que « je parle », qui n’est qu’une description, mais d’expressions qui modifient le monde. Le titre original du livre d’Austin, How to do Things with Words (Comment faire des choses avec des mots), est à cet égard plus explicite : une expression est performative lorsqu’elle ne se borne pas à décrire un fait mais qu’elle « fait » elle-même quelque chose. »

        Parmenide recommande de ne pas prendre certains chemins. Pour acquérir ce savoir, il franchit avec audace, une porte, et il dit dans son Poème qu’ il peut revenir en n’ importe quel point d’ une vérité bellement circulaire ( l ‘ être ), quand Heraclite lui, s’ enfermerait (enclos conceptuel) en confondant l être et le non être , une chose et son contraire ( car ces choses sont des formes de l’ Un pour lui).

        La porte qui ouvre (mais qui enferme aussi) sur l’ être, c est le Logos qui s’ ouvre et se deplie-déplique-explique devant lui.

        Ce qui enferme-empêche Parmenide et Heraclite d’ avancer c’ est leur logique bivalente qui ne peut exprimer ce qui se rapporte à l’ être autrement que par des tautologies ou d’ apparents non -sens comme ci après :  » Tu ne peux pas descendre deux fois dans les mêmes fleuves, car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi. (Burnet, traduit par Reymond) ».

        On a attribué à Aristote la formalisation de la logique bivalente ( tiers exclu).
        Dans les seconds analytiques il écrit :
        « Nous estimons connaître (epistasthai) chaque chose, absolument parlant (et non, à la manière des Sophistes, c’est-à-dire de manière accidentelle), lorsque nous estimons que nous connaissons la cause (tèn aitian) par laquelle la chose (to pragma) est, que nous savons que cette cause est celle de la chose, et qu’il n’est pas possible que la chose soit autre qu’elle n’est. …/…

        S’il existe en outre une autre manière de connaître (tou epistasthai), nous poserons la question plus tard ; nous parlons pour l’heure de connaissance par voie de démonstration (di’apodeixeos eidenai). Par démonstration j’entends le syllogisme scientifique (sullogismon epistèmonikon), et j’appelle scientifique un syllogisme dont la possession même constitue pour nous la science »

        Aristote concevait donc d’ autres manières que connaître qu’ avec le syllogisme scientifique (logique bivalente).
        Dans la physique d’ aristote , il existe 4 causes : matière (ce de quoi est faite la chose), forme (quel est le modèle qu’ elle imite), motrice (qu’ est ce qui a initié son mouvement), fin (ce en vue de quoi la chose est faite). Le temps n’ intervient pas dans la notion de cause ( la cause finale peut être antérieure ou postérieure à la chose).

        Si on observe un CDS à la lumière polarisée par les 4 causes, on voit bien autre chose que ce que les pythagoriciens nous projettent de leur Non être purement formel

        Heraclite n’ aimait pas Pythagore.

        « 129. Pythagore, fils de Mnésarque, plus que tout homme s’est appliqué a l’étude, et recueillant ces écrits il s’est fait sa sagesse, polymathie, méchant art. »

         « Aussi faut-il suivre le (logos) commun ; mais quoiqu’il soit commun à tous, la plupart vivent comme s’ils avaient une intelligence à eux »

        Il nous faudrait une logique tetravalente qui cantonerait les formes dans leur monde avec leur propres tables de vérité et empêcherait une proposition vraie pour la forme de devenir vraie pour la cause motrice (l effet). Vraie dans un point de vue , fausse dans un autre.
        Une telle proposition « ne serait pas » , n aurait pas, cet être absolu qu’ elle a (en vrai ou en faux, c’ est égal puisque cela existe en tant qu’ Un pour Heraclite) dans le système bivalent.

        Ainsi pourrions nous « laisser passer  » dans le logos que ce qui le plique-plie-explique logiquement (au sens de René Thom pour plis et fronces)

      3. @ Tigue
        « L’expérience du logos est aussi pouvoir sur les mots, non pas en tant qu’eux-mêmes, mais quant à leur effet sur notre interlocuteur, en raison même de la contrainte que le verbe, qui se déploie dans l’espace intersubjectif, exerce sur la pensée. »

        Je rapproche de (je cite Thom de mémoire): « le verbe, ce noeud de la phrase nucléaire, instant causatif par excellence… » (Apologie du logos). Le ton général de l’article sur Héraclite auquel vous renvoyez me semble d’ailleurs très thomien (désolé mais c’est quasiment mon unique référence).

        Est-ce que nous parlons parce que nous pensons ou, au contraire, est-ce que nous pensons parce que nous parlons? En utilisant (entre autres) l’analogie, licite pour Thom, « sujet-verbe-objet » et « ectoderme-mésoderme-endoderme », cela donne (si j’ai bien compris…): « Ce mécanisme [la gamétogénèse] est a priori si complexe, qu’on ne pourra que s’étonner -dans un futur pas tellement lointain- de l’étonnant dogmatisme avec lequel on a repoussé toute action du soma sur le germen -tout mécanisme « lamarckien ». » Esquisse d’une sémiophysique p.127.
        « L’optique où nous nous plaçons est donc résolument lamarckienne; on admettra, grosso modo, que la fonction crée l’organe ou plus exactement que la formation de l’organe résulte d’un conflit [encore Héraclite!] entre un champ primitif à vocation (ou signification) fonctionnelle et une matière organique qui lui résiste et lui impose des chemins de réalisation (chréodes) génétiquement déterminés. » Stabilité structurelle et morphogénèse p. 204.
        Si maintenant on fait fonctionner la triple analogie linguistique-biologie-sociologie, analogie licite pour Thom, cela donne, pour moi, une véritable raison de s’opposer aux tenants du TINA et donc d’espérer.

      4. @ Tigue
        Je relis vos commentaires.
        « Parmenide a mis en garde le philosophe contre de nombreuses fausses routes : celle des Pythagoriciens qui confondent leurs images avec ce qu’ elles représentent ( l equivalent actuel : les matheux qui font advenir a l ‘ être les CDS) , »
        Tout à fait d’accord. Pour moi la raison profonde de la situation actuelle.
        « Si on observe un CDS à la lumière polarisée par les 4 causes, on voit bien autre chose que ce que les pythagoriciens nous projettent de leur Non être purement formel. »
        Que cela est bien dit! Pour moi au coeur du problème: la pauvreté de la causalité post galiléenne (cartésienne?) par rapport à la causalité aristotélicienne.

        « La porte qui ouvre (mais qui enferme aussi) sur l’ être, c est le Logos qui s’ ouvre et se deplie-déplique-explique devant lui. »
        Formulation très thomienne. Dans Apologie du logos Thom explore le spectre continu (il insiste sur « continu ») qui jalonne l’ambiguïté du terme qui va de la déduction formelle, mathématique à la déduction verbale, langagière, non formalisée du « bon sens ».

        « Ce qui enferme-empêche Parmenide et Heraclite d’ avancer c’ est leur logique bivalente. »
        « Il nous faudrait une logique tetravalente qui cantonerait les formes dans leur monde avec leur propres tables de vérité et empêcherait une proposition vraie pour la forme de devenir vraie pour la cause motrice (l’effet). Vraie dans un point de vue , fausse dans un autre. »

        D’accord avec votre première assertion. Pas avec la deuxième. Les logiciens formels ont travaillé dans cette direction en explorant les logiques modales, intuitionnisme en tête. Et la sémantique qui va avec les modèles de Kripke (que j’associe aux modèles d’Everett en mécanique quantique). A ma connaissance sans effet sur ce qui nous intéresse: la coupure être/représentation de l’être persiste.

        L’approche de Thom est différente. Pour lui « Ce qui limite le vrai n’est pas le faux mais l’insignifiant ». D’où ses modèles géométriques, continuistes de la signification (Apologie du logos pp. 569 et suivantes). Pour savoir s’il abolit la coupure en question il faut le lire et comprendre ce qu’il dit. J’essaye…
        Une raison d’espérer: « C’est sans doute sur le plan philosophique que nos modèles présentent l’apport immédiat le plus intéressant. Ils offrent le premier modèle rigoureusement moniste de l’être vivant, ils dissolvent l’antinomie de l’âme et du corps en une entité géométrique unique. »
        Extrait de la conclusion de Stabilité structurelle et morphogénèse)
        j

    3. « La relativité n’est plus générale mais absolue ». Bel oxymore!

      A la suite de Galilée on a pris l’habitude de distinguer entre la « réalité objective/absolue » de la physique et la « réalité intersubjective/relative » des humains: c’est la fameuse coupure galiléenne. Sciences « dures » et sciences « molles ». Dualisme.

      « La finance s’est emparée de ce déphasage cognitif » en prenant le parti de la « réalité objective », du scientisme. Avec le résultat que l’on constate. Et la nomenklatura nous assène: TINA.

      Une question est de savoir si l’analogie entre physique fondamentale et économie/finance est ou non fondée. Une réponse sensée ne peut être donnée que dans le cadre d’une théorie de l’analogie. Aristote en a fait une. Tombée aux oubliettes avec la coupure galiléenne à partir de laquelle a prévalu la recherche des causes, le réductionnisme.

      On ne peut faire de théorie de l’analogie dans le cadre d’une métaphysique dualiste: ce qui est d’un côté de la coupure ne peut être comparé à ce qui est de l’autre côté. Une métaphysique moniste est une nécessité comme cadre d’élaboration d’une telle théorie. Les inconvénients d’une métaphysique moniste sont connus (platonisme, panthéisme,…) et Aristote est sans doute parmi les philosophes non contemporains celui qui allie le mieux monisme et matérialisme.

      « Tout ce Blog montre et commente l’épuisement du réel à quoi nous conduit le jeu financier de la spéculation scientifique détachée de toute conscience. » Plus que l’agonie du capitalisme je crois que nous vivons l’agonie du scientisme hérité de la coupure galiléenne. Un véritable changement de paradigme au sens de Thomas Kuhn.

      Le mathématicien et philosophe français René Thom nous montre la voie d’un nouveau paradigme: « C’est sans doute au plan philosophique que nos modèles présentent l’apport immédiat le plus intéressant. Ils offrent le premier modèle rigoureusement moniste de l’être vivant, ils dissolvent l’antinomie de l’âme et du corps en une entité géométrique unique. De même sur le plan de la dynamique biologique, ils absorbent causalité et finalité en une pure continuité topologique, aperçue en des sens différents.
      […] On a taxé Anaximandre et Héraclite de confusionnisme primitif […]. Bien à tort selon nous car ils avaient eu cette intuition profondément juste: les situations dynamiques régissant l’évolution des phénomènes naturels sont fondamentalement les mêmes que celles qui régissent l’évolution de l’homme et des sociétés. » (Stabilité structurelle et morphogénèse pp. 326 et 327).

      On ne peut affirmer plus clairement qu’il y a des analogies entre la physique d’une part et l’homme et les sociétés d’autre part. Autrement dit que la coupure galiléenne n’a été qu’une parenthèse ouvrante qui va (est en train de?) se refermer. Pour moi un message d’espoir et la justification de mon prosélytisme pro-thomien sur ce blog.

      1. @ PSDJ
        Merci de m’avoir indiqué l’émission de France culture. J’avoue ne pas avoir été très intéressé. J’attribue cela au fait que je suis déjà (ou tente d’être) dans le nouveau paradigme thomien, paradigme bien différent de celui dans lequel évolue l’épistémologue invitée dans l’émission.

        Pêle-mêle quelques différences majeures.
        1) La logique thomienne n’est pas la logique classique: « J’exprime ma conviction qu’il y a un immense fossé entre la pensée « naturelle », le bon sens, et cette logique mathématisée artificielle qui a pris naissance avec Boole et qui s’est imposée par la suite comme parangon de la rigueur avec le formalisme et l’axiomatique hilbertienne ».
        2) L’analogie est considérée comme non scientifique par les tenants de l’ancien paradigme car assimilée à une pensée magique. Thom donne des critères de scientificité de l’analogie. Et les utilise. Exemple type: l’analogie « sujet-verbe-objet » et « ectoderme-mésoderme-endoderme ».
        3) Pour Thom « la physique s’est fascinée sur le problème de l’unification des causes, c’est à dire le problème de l’unification des forces fondamentales ». Pour lui « c’est au contraire le problème inverse de la scission et de la relative indépendance des facteurs causatifs qu’il importerait d’élucider ».
        4) Thom propose une nouvelle théorie générale des modèles et s’intéresse, bien entendu, en priorité aux théories « régionales » issues de cette théorie générale.

      2. Vos remarques sur l’ enfermement logique empêchant de saisir le sens
        me rappellent les remarques du philosophe mathématicien Ludwig Wittgenstein
        sur un livre écrit de cette façon par Frazer pour ex-pliquer les rites primitifs, et qui manque son but ex-plicatoire

             »   Pour expliquer la persistance de la magie, Frazer remarque qu’un sortilège destiné à faire venir la pluie peut toujours être considéré, tôt ou tard, comme efficace puisqu’il se mettra bien à pleuvoir un jour. Il explique ainsi que les « sauvages » restaient dupes de la magie. Mais Wittgenstein rappelle que les « sauvages » font appel au sorcier quand vient la saison des pluies. S’ils pensaient que le sorcier avait réellement un pouvoir, ils feraient appel à ses services pendant la saison sèche. De même, c’est le matin, lorsque le soleil va se lever que les hommes célèbrent les rites de l’aurore, et non la nuit.  »

        Si Frazer avait recherché les 4 causes selon aristote , il n’ aurait peut etre pas privilégié une des causes pour tout expliquer, mais pour eclairer selon un certain point de vue

      3. @ PSDJ
        Heureux que vous vous intéressiez à l’oeuvre de René Thom. Hélas j’avoue ne pas comprendre précisément votre question! Je pense néanmoins que vous trouverez la réponse dans « Apologie du logos », Hachette. Il s’agit en effet d’un recueil d’articles plus accessibles que Stabilité structurelle et morphogénèse. Voici un extrait de la quatrième de couverture: « Apologie du logos retourne l’anathème lancé par Heidegger – « la science ne pense pas »- en injonction: « la science ne cherche qu’à transformer le monde, alors qu’il s’agit de l’interpréter ». Ce parti pris de l’intelligibilité des choses conduit à une recherche du sens dans les domaines les plus divers: de la danse aux régulations biologiques, du prolongement analytique à la tectonique des plaques et aux révolutions politiques, de l’ontologie aporétique à la critique de la méthode expérimentale. »

        J’en profite pour vous dire que j’ai réécouté une seconde fois l’interview de Marion Vorms. Sans changer d’opinion. Concernant l’aspect épistémologique des théories physiques, il y a un article que j’ai trouvé passionnant (je suis loin d’avoir tout compris!): « Philosophie transcendantale et objectivité physique » de Jean Petitot, dispo en pdf sur le net.

        Extrait:
        « Paraphrasant des affirmations de Jean-Marie Souriau à propos de la
        quantification géométrique, on peut dire que : « philosophiquement [la
        géométrisation] c’est ramener la physique à des symétries géométriques pour
        faire de la physique a priori (c’est-à-dire  » rationnelle « ) ».
        Autrement dit, comme l’affirme encore Souriau : il n’y a rien de plus dans
        les théories physiques que les groupes de symétrie si ce n ‘est la construction
        mathématique qui permet précisément de montrer qu’il n’y a rien de plus ».
        Cela est une parfaite définition de la réduction à l’a priori : il n’y a rien de
        plus si ce n’est les mathématiques permettant de montrer qu’il n’y a rien de
        plus. Ce principe est devenu le principe de découverte majeur des théories
        physiques contemporaines. S’il y a des structures physiques empiriques
        supplémentaires, c’est qu’il y a des symétries supplémentaires et que l’on n’a
        pas pris un groupe de symétrie approprié.
        Le rôle déterminant des symétries en physique confère à l’objectivité
        physique un statut très particulier, qui oppose cette objectivité à toute
        ontologie substantialiste d’étants singuliers et individués, existant de façon
        transcendante comme entités séparées. Cette vieille tradition métaphysique
        aristotélicienne est incompatible avec la physique moderne. L’objectivité
        physique est transcendantale au sens où c’est une objectivité « faible » qui
        inclut dans son concept d’objet les conditions d’accès et les conditions de
        possibilité de détermination de ses objets. Plus précisément : ce qui est
        accessible à la théorie, son contenu positif, y est défini négativement, c’est-à-
        dire par ce qui lui est inaccessible (à cause des symétries). Les symétries
        imposent une auto-limitation à ce que la théorie peut connaître et dire
        qu’elles sont constitutives, c’est dire que ce que la théorie peut connaître est
        déterminé par ce que la théorie ne peut pas connaître. Il s’agit là du principe de
        base qui disjoint l’objectivité physique de toute ontologie. »

        Je ne suis pas persuadé que René Thom aurait été d’accord avec ce point de vue…

        Pour finir je reviens sur l’interview de Marion Vorms à propos de son intervention sur les différentes formulations du principe fondamental de la mécanique (Newton, Lagrange, Hamilton). Elle affirme (et ce n’est pas la seule!) que d’un point de vue logico-mathématique les trois formulations sont équivalentes. René Thom (cf. Apologie du logos, p. 296 à 301) fait remarquer qu’il n’y a pas équivalence entre les formalismes lagrangien et hamiltonien lorsque le lagrangien n’est pas convexe et conclut (p. 301): « Tout cela fait que les problèmes d’extrémalité avec lagrangien non convexe conduisent à des situations largement indéterminées. Peut-être pourrait-on chercher dans cette direction une interprétation de l’indéterminisme quantique… »

      4. @BasicRabbit,
        Votre interprétation de René Thom me parle et me donne à voir la richesse de l’analyse thomienne. Cependant, je ne vois pas que René Thom prenne, comme il m’a semblé que Marion Vorms le faisait, une position philosophique sur le langage. En l’occurrence, je prends le langage comme la prise en charge du logos thomien ou aristotélicien par le sujet. Le langage à la différence du logos est différentié par la diversité des sujets, donc s’agissant du langage humain, par la liberté des finalités. Sans finalité, l’interprétation scientifique du monde n’a pas de sens ; le problème posé est donc de la possibilité d’une science du logos qui construise la discussion des finalités humaines de la science sans fermeture ni amalgame des sujets.

        Si nous sommes amenés à cette réflexion sur la différentiation des sciences morales et des sciences physiques, c’est que la délibération humaine des finalités fait partie des sciences morales mais pas des sciences physiques enfermées dans l’obligation d’objectivité. Le marché mondial de la liquidité est une proposition d’articulation négociable des sciences physiques aux sciences morales par la loi monétaire. La monnaie postule alors l’existence d’une objectivité subjective sans privilégier aucun sujet ; en formant donc l’égalité réelle des sujets humains devant une loi commune qui permette le sens sans le figer au bénéfice de certains sujets.

        Il me semble que cette proposition réhabilite pleinement et totalement Aristote dans un monde qui est redevenu multipolaire et ouvert comme le fut le monde méditerranéen à l’époque de la fondation de la philosophie des sciences et le monde occidental avant la fondation des premiers États-nations à la fin du Moyen-Age. Qu’en pensez-vous ?

      5. @ PSDJ
        1) Logos. « Les quelque 35 articles de « Apologie du logos » (AL) jalonnent le spectre continu de l’ambiguïté de ce terme.  » (p. 32)
        2) Langage. Thom a consacré au langage un chapitre de SSM, Stabilité Structurelle et Morphogénèse: De l’animal à l’homme: pensée et langage, et un chapitre de ES, Esquisse d’une Sémiophysique: Perspectives aristotéliciennes en théorie du langage. Ainsi que plusieurs articles réunis dans « Modèles mathématiques de la morphogénèse ».
        Thom a eu une période héraclitéenne dont SSM est issu suivie d’une période aristotélicienne (ES).
        3) Différentiation ou différenciation? C’est le rapprochement des deux, la différentiation des fonctions et la différenciation cellulaire, qui est à l’origine de l’oeuvre de Thom (SSM p.32), rapprochement fait par Thom devant un modèle en plâtre de gastrulation de grenouille faisant apparaître une fronce, fronce qui apparaît également dans la classification des singularités des applications différentiables.
        4) Coupure sciences physiques/sciences morales (humaines). A mon avis Jean Petitot, dans son article « Philosophie transcendantale et objectivité physique », explique très bien pourquoi l’objectivité physique est incompatible avec toute ontologie. Parce que les théories physiques post-galiléennes, de celle de Newton aux théories récentes en passant par la relativité générale d’Einstein et la mécanique quantique,  » ont ceci de commun que ce qu’elles peuvent connaître est déterminé par ce qu’elles ne peuvent pas connaître. »
        Je soupçonne les théories précitées d’un autre enfermement: celui résultant du fait que ces modèles physiques sont construits à partir d’une même théorie (trop restrictive) des modèles.

        Thom propose de repenser et la théorie des modèles et la façon de considérer la physique. SSM est sous-titré: « Essai d’une théorie générale des modèles » et ES est sous-titré: « Physique aristotélicienne et théorie des catastrophes ».
        Il n’y a pas chez Thom de coupure entre sciences physiques (inanimées et animées) et sciences humaines, de la même façon qu’il n’y a pas pour lui de coupure entre le langage mathématique et le langage usuel (AL p.32).

        5) ///Sans finalité, l’interprétation scientifique du monde n’a pas de sens ; ///
        Le principe de moindre action de Maupertuis (minimisation de l’action lagrangienne) est un principe finaliste dont découlent les formulations lagrangienne et hamiltonienne de la mécanique newtonienne. Thom remarque que les physiciens admettent donc (et exploitent) la finalité et s’étonne que les biologistes contemporains la refusent. Il défend l’idée que la « matière animée » est régie par un principe finaliste analogue, un principe de minimisation de la complexité topologique. Pour Thom « la détermination des moyens nécessaires à la réalisation d’une fin est strictement identique à la recherche des causes pouvant produire un effet donné. » On ne sera donc pas surpris que Thom soit lamarckien: parallèlement à la pression adaptative externe, darwinienne, Thom défend l’existence d’une pression adaptative interne, « une possibilité d’action du soma sur le germen, un mécanisme lamarckien » (ES p.127, cf. également SSM p. 204)). « Seule une métaphysique réaliste peut redonner du sens au monde.  » (ES p. 225)

        Mes compétences en finance sont quasi-nulles. Je ne peux qu’espérer que ces quelques lignes vous aideront à aborder la lecture de l’oeuvre Thom et que vous y découvrirez de quoi apporter de l’eau à votre moulin.

        PS: Jean Petitot est l’un des meilleurs connaisseurs de l’oeuvre de Thom dont il a été intellectuellement très proche. Il se revendique aronien, popperien et hayekien, et fait donc partie du camp d’en face. Thom est adepte d’une philosophie naturelle, s’est explicitement prononcé contre le progrès technologique (article « de l’innovation » paru dans l’EU) et me semble tout à fait Blog-de-Paul-Jorion-compatible.
        Cette différence de positions est pour moi un mystère. Si vous avez le temps de le parcourir j’aimerais votre avis sur « Vers des lumières hayekiennes » (dispo en PDF sur le net) dont les conclusions me semblent dangereuses.

      6. @ PSDJ (suite)
        J’ai relu votre billet en tentant de comprendre.
        1) Intersubjectivité et objectivité
        ///Si nous sommes amenés à cette réflexion sur la différentiation des sciences morales et des sciences physiques, c’est que la délibération humaine des finalités fait partie des sciences morales mais pas des sciences physiques enfermées dans l’obligation d’objectivité.///
        J’ai du mal avec la distinction objectivité/intersubjectivité, surtout quand il s’agit de finance, domaine éminemment anthropique. Pour moi il n’y a pas en ce domaine d’objectivité absolue mais seulement relative à l’intersubjectivité d’un groupe social. L’intersubjectivité nécessite un langage commun ce qui est facile (arbitraire du signe) mais il faut également s’assurer que les membres du groupe attribuent une même signification aux mots de ce langage, ce qui l’est beaucoup moins. Les expressions « masse monétaire », « flux monétaire » appellent pour moi
        (je ne dois pas être la premier!) à faire une analogie mécanique que je détaille ci-dessous.
        Lorsque le groupe social est formé d’observateurs munis d’instruments de mesure (mètre, chronomètre), chacun par rapport à un repère qui lui est lié, et observent le mouvement d’un même corps mobile (il faut déjà que le groupe s’assure qu’il s’agit du même!) ils constatent des mouvements différents. Ils doivent, pour comparer leurs résultats, se donner des formules de changement de repère et le groupe d’observateurs devient groupe de Galilée ou de Lorentz. Une fois ce travail préliminaire effectué, le groupe recherche alors les entités dites objectives (pour moi intersubjectives) c’est à dire invariantes par rapport à ce groupe (masse, force, accélération, etc., en relativité galiléenne) et se posent la question de savoir s’il y a des lois universelles qui relient ces entités. Si on conjecture une loi, selon quelle méthodologie le groupe va-t-il accepter ou refuser cette loi à l’aide des outils qu’il a à sa disposition? Si le groupe a validé plusieurs lois (par exemple principe fondamental de Newton et loi d’attraction universelle du même Newton) y a-t-il égalité entre la masse inertielle et la masse gravitationnelle? Voilà ce à quoi je pense lorsque que je lis « intersubjecivité », « masse monétaire » dans vos billets.
        Du même lorsque je lis « flux monétaires », « vitesse de circulation de la monnaie », je fais l’analogie avec la mécanique des fluides. A ma connaissance il y a deux façons de voir la mécanique des fluides (Marion Vorms a été pour moi peu claire lorsqu’elle a abordé le sujet). Celle de Lagrange qui suit les particules dans leur mouvement (un observateur financier suivra une pièce de 1 euro dans son mouvement) et celle d’Euler qui observe les particules de fluide qui défilent à un point donné (ou les pièces qui se succèdent dans la caisse d’un commerçant). Il y a équivalence entre les deux points de vue, la correspondance se faisant par la formule dite de dérivation particulaire, formule qui montre d’ailleurs que ces deux vitesses sont différentes en régime non stationnaire (le cas général me semble-t-il en finance!).
        Au vu de ce qui précède vous savez donc à quoi je pense lorsqu’on parle de la loi (de Say je crois) PxQ=MxV!

        Il ressort de ce qui précède que le noeud du problème se situe au niveau du langage, précisément ce dont Thom se préoccupe et ce jusqu’au niveau philosophique, voire métaphysique.

        Pour en revenir à la finance je vois que ce qui vous préoccupe est l’étude des mécanismes de compensation entre monnaies nationales. René Thom a classifié les singularités des fonctions différentiables par ordre croissant de complexité, leur donnant des noms évoquant des figures géométriques. Les 7 premières sont: le pli, la fronce, la queue d’aronde, le papillon, et les trois ombilics hyperbolique, elliptique et parabolique. En associant à ces catastrophes (le terme n’est pas de lui) des verbes et des substantifs il relie topologie et sémantique (et donne une vigoureuse impulsion à la linguistique). Cette association est:
        1) Pli: bord, bout, fin, finir, début, commencer;
        2) Fronce: faille, capturer, casser, rompre, engendrer, unir;
        3) Queue d’aronde: fente, coin, déchirer, fendre, coudre;
        4) Papillon: la poche, l’écaille, s’écailler, s’exfolier, remplir une poche, donner, recevoir, vider une poche;
        5) Ombilic hyperbolique: le crêt (de la vague), la voûte, briser (la vague), s’effondrer, recouvrir;
        6) Ombilic elliptique: l’aiguille, le poil, la pique, piquer, pénétrer, boucher (un trou), anéantir;
        7) Ombilic parabolique: le jet (d’eau), le champignon, la bouche, briser (pour un jet), éjecter, lancer, percer, couper, pincer, prendre, lier, ouvrir/fermer (la bouche).
        Dans cette hiérarchie de complexité le problème qui vous occupe semble au niveau de complexité « papillon ». Voir « Topologie et signification », MMM, en particulier p. 213 ou Thom détaille les mécanisme de l’échange (émetteur, destinataire, messager, message).
        Pour Thom la catastrophe de fronce est à la base de l’embryologie animale.
        Bon courage donc!

      7. @BasicRabbit,
        Vos analogies entre la physique et la finance me paraissent tout à fait pertinentes sur le plan conceptuel. La raison fondamentale en est que la finalité de la finance est de produire des anticipations objectives des réalités physiques du futur. L’objectivité financière est donc une intersubjectivité plus pure que l’objectivité des sciences dures confrontées à l’extériorité sensible du sujet qui théorise. Le risque que vous évoquez dans les sciences dures que les concepts renvoient à des réalités non exactement identiques pour tout sujet est encore plus purement subjectif en finance puisque la réalité sous-jacente à l’objet n’est pas physiquement probable s’agissant d’une anticipation du futur. La spéculation financière a ceci de plus sur la spéculation scientifique qu’il n’est pas possible de lui opposer un principe de réalité « objective ». La seule règle de vérité d’une activité financière est une convention d’intersubjectivité dont la preuve d’application est toujours discutable. Le risque de crédit concerne en finance les objets et les sujets alors qu’il ne concerne que les sujets dans les sciences dures.

  6. Loin d’avoir tout compris, mais article passionnant…!
    ? Dollar et Euro ‘sur évalués’ et Yuan ‘sous évalué’…?
    Quelle est la ‘masse’ de Yuan en circulation, comparée à l’Euro et/ou au Dollar ?
    Les dirigeants chinois font-ils aussi du ‘QE’ ?

    « Réhabiliter le vrai prix du temps »
    ça me rappelle cet article :
    http://www.monde-diplomatique.fr/2012/02/LAZZARATO/47416

  7. Je pense que les mathématiques sont à l’economiste, ce que le latin était pour les medecins de Molière : Un truc pour cacher leur ignorance. Mais quand même, les economistes seraient plus humbles si de temps en temps ils allaient faire un tour du côté des vrais matheux ou des ingénieurs. Ils auraient appris que les systèmes asservis sont d’autant plus instables que les temps morts sont courts, ce qui jette une lueur differente sur le trading à haute fréquence. Que les equations differentielles ne marchent, en général bien, que dans des problèmes plus ou moins stables ( derivables dit-on) et non pas sur le chaos, on a la logique floue por ça, mais aussi avec ses limites, etc, etc… Les anciens grecs classaient les savoirs entre ce qui étaient de l’ordre de nécessaire, la physique ( quand je lâche mon crayon, en general , il tombe par terre et je n’ai pas le choix), et ceux qui étaient de l’ordre du contingent ( les choses sont comme ça mais ça peut aussi être autrement ), et nul doute pour moi, que l’économie fait partie des savoirs contingents.

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