JÉRÔME CAHUZAC OU LA SCHIZOPHRÉNIE STRUCTURELLE, par Un Belge

8 avril 2013 par Paul Jorion | Print JÉRÔME CAHUZAC OU LA SCHIZOPHRÉNIE STRUCTURELLE, par Un Belge

Billet invité.

Risquons une approche accélérée et élargie de l’Affaire Cahuzac : un zoom arrière, en quelque sorte…

1)  Jérôme Cahuzac n’est pas une brebis galeuse isolée. Il est juste l’un de ceux par qui le scandale arrive, dans un contexte extrêmement tendu. D’autres auraient pu tomber à sa place, d’autres tomberont (à gauche, à droite, au centre et aux extrêmes).

2) Le Parti Socialiste français n’est pas une structure plus corrompue que les autres partis avides de gouverner le pays. Si une simple étiquette politique suffisait à rendre impossibles les abus de pouvoir et autres conflits d’intérêts, cela se saurait depuis longtemps.

3) L’état de la classe politique française n’est ni pire ni meilleur que celui de la classe politique italienne, espagnole, anglaise, belge, etc. Ici comme ailleurs, tout esprit de clocher est malvenu. D’autres scandales peuvent éclater n’importe où, n’importe quand, d’autant que l’époque n’incite guère à couvrir son prochain.

4) Que le compte caché du ministre déchu ait été hébergé en Suisse, à Singapour, à Londres, au Luxembourg, à Jersey ou aux Îles Caïmans est un détail. Si un lieu est important dans cette histoire, ce n’est pas celui où l’argent a été déposé, mais celui où la transaction a été pour la première fois évoquée devant l’intéressé.

5) Invoquer ici « la morale » ou « l’absence de morale » est au mieux une plaisanterie, au pire une sombre hypocrisie. On s’épargne un temps précieux en admettant une fois pour toutes que n’importe qui est capable de n’importe quoi. Tout dépend du cadre dans lequel les individus sont amenés à agir, cadre récompensant le vice ou la vertu.

6) En l’occurrence, impossible d’avoir une vue d’ensemble de ce cadre en se limitant à un état des lieux de la sphère politique. Il faut prendre le recul pour embrasser d’un même regard, outre Jérôme Cahuzac lui-même, d’autres figures exemplaires comme Jérôme Kerviel, Bernard Madoff, Rupert Murdoch ou encore Lance Armstrong. C’est un mode de comportement qui est en cause, au delà de ses incarnations sous telle ou telle forme dans tel ou tel milieu.

7) Ce mode de comportement n’est d’ailleurs pas propre aux individus. A un niveau d’organisation supérieur (de manière fractale), il s’observe également dans les fonctionnements institutionnels au plus haut niveau, avec des conséquences d’une tout autre ampleur. Rapacité, dissimulation et démentis mensongers caractérisent ainsi les agissements des autorités internationales. En particulier, depuis 2007-2008, l’Union européenne et de la Zone euro fonctionnent résolument en « mode Cahuzac ».

8) Qu’y a-t-il en effet de commun entre l’Affaire Cahuzac, l’Affaire Bettencourt, l’Affaire Karachi, l’affaire Kerviel, l’Affaire Madoff, l’Affaire Murdoch, l’Affaire Armstrong, l’Affaire Enron, l’Affaire Lehman Brothers, le feuilleton Dexia, le « Sauvetage de la Grèce » ou le « Coup de Chypre » ? Ceci : toutes ont consisté en une série de transactions hors normes : les règles en vigueur ont été niées, contournées ou (ré)inventées séance tenante.

9) Cette façon de prendre des libertés croissantes avec les règlements existants n’est pas le fait de quelques aventuriers sans vergogne. Elle constitue une tendance de fond, à l’œuvre à tous les étages de l’espace social, économique et politique. Au niveau national ou international, par exemple, plus aucune autorité n’est assez légitime pour arbitrer tous les conflits ou valider toutes les transactions officiellement de son ressort. En témoignent les blocages de plus en plus fréquents lors de la constitution de gouvernements ou lors de grands sommets planétaires.

10) Désormais, ce sont des stratégies de court terme qui prévalent. Les partenaires mis en présence élaborent de manière « créative » des solutions à durée déterminée. Ils négocient de manière opportuniste leurs participations respectives, consignées dans un contrat qui tiendra lieu de projet « politique ». En réalité, il ne s’agit plus de politique mais de management.

11) Ce qui s’opère ainsi dans le monde politique n’est rien d’autre qu’une mutation déjà largement accomplie dans le monde de l’entreprise : la disparition du modèle d’organisation pyramidal et son remplacement par le modèle réticulaire : une multitude d’acteurs connectés par un réseau en perpétuelle évolution, où idéalement toutes les connexions sont possibles, où toutes les transactions sont négociables.

12) Selon cette logique, pourquoi un homme politique se priverait-il de tisser des liens en dehors de sa sphère d’activité ? S’agissant de Jérôme Cahuzac (comme de Gerhard Schröder ou de Nicolas Sarkozy), pourquoi un lien contracté avec son propre gouvernement serait-il incompatible avec d’autres, noués avec un conseiller financier off-shore, un groupe industriel étranger ou un milliardaire quelconque… (ou même avec sa propre épouse, dans un autre cas bien connu) ? Le modèle du réseau valorise la connexion tous azimuts, la pluriactivité, le carnet d’adresses, la créativité née des combinaisons les plus improbables : au nom de quoi subsisterait-il des liens honteux, sources de « corruption » ou de « conflits d’intérêts » ?

13) Sans doute, en dissimulant son argent dans un paradis fiscal, Jérôme Cahuzac soustrait à son pays, la France, l’impôt censé alimenter le budget national. Mais dans le monde du réseau, le mot « national » est dénué de pertinence. La perception de l’impôt n’a plus beaucoup de sens dès lors que la France est une « partie contractante » parmi d’autres, avec laquelle on n’est lié par rien d’autre qu’un contrat ou une feuille de route. Dans la logique du réseau, l’« attachement » d’un homme à son pays (ou à sa famille) le prive d’opportunités et entrave inutilement sa carrière.

14) De même, il est absurde de demander à quiconque d’être entier. Rien ne s’oppose, dans la logique du réseau, à ce qu’un ministre du budget en charge de la lutte contre la fraude fiscale soit lui-même un fraudeur. La notion de contradiction n’est tout simplement plus pertinente. Si schizophrénie il y a, c’est une schizophrénie structurelle, consubstantielle à la nouvelle organisation du monde.

15) L’unique résistance sérieuse à ce modèle vient évidemment des populations, tout particulièrement des populations précarisées qui n’ont pas la possibilité de vivre pleinement sur le mode du réseau. Ne pouvant se comporter comme des entités pleinement réactives, elles demeurent bon gré mal gré « attachées » à un seul territoire, avec des exigences élevées quant à la gestion et à la protection de ce territoire par leurs dirigeants. Lorsque ceux-ci sont démocratiquement élus, il leur faut périodiquement déployer d’authentiques talents de chanteurs de charme pour accorder leurs discours aux représentations collectives de leurs administrés. Eux-mêmes les considèrent bien sûr comme archaïques… et doivent parfois recourir au mensonge face aux raideurs ou aux enfantillages des peuples, qui « ne vivent pas dans le monde réel ».

L’affaire Cahuzac n’est donc pas un simple scandale politico-financier. Elle est l’un des très nombreux épiphénomènes qui révèlent le passage tourmenté de l’ordre ancien à l’ordre nouveau : du monde des liaisons stables et restreintes à celui des connexions fluctuantes et multiples. Du monde de la politique au monde du management. Du règne du contrat social à celui de la transaction.

Dans chacun de ces mondes, les notions de Justice, de Droit ou de Devoir recouvrent des choses très différentes. Comme on l’a vu, il n’est pas sûr que le concept de « corruption » soit utile, ou même compréhensible, dans l’univers du Réseau Global. Celui de « démocratie » pourrait bien, lui aussi, disparaître.

Il y a vingt ans, dans un petit livre visionnaire intitulé précisément La Fin de la démocratie, Jean-Marie Guéhenno écrivait :

Notre rejet instinctif de la corruption est tout ce qui reste d’un autre monde, en voie de disparition, où s’affirmait l’indépendance de la sphère politique. (…) La corruption n’est qu’un mot archaïque par lequel les nostalgiques d’un autre temps désignent avec aigreur l’inévitable valorisation de la puissance relationnelle. La transaction est consacrée comme seule vérité de notre âge, et toute demande solvable est une demande légitime. Comment ne ferions-nous pas du veau d’or la vérité suprême ?

La multiplication des scandales d’argent dans les grandes démocraties n’est donc pas une anomalie, mais la conséquence logique du triomphe de la seule universalité qui nous reste, celle de l’argent, mesure de la réussite individuelle comme de celle des sociétés, étalon commun qui permet d’établir une communication immédiate avec nos « semblables », semblables par la révérence qu’ils partagent pour le veau d’or, enfin offert à l’admiration, sinon à l’appropriation de tous.

N’en déplaise aux donneurs de leçons, Jérôme Cahuzac n’est donc pas une crapule mais simplement un homme du XXIe siècle, qui nous renvoie l’image du monde que nous contribuons à créer. A travers lui, ce sont nos propres façons de concevoir le vivre ensemble qui se trouvent interrogées.

Alors même que nous nous éprouvons comme des sujets souverains, que la technologie nous permet de naviguer librement de connexions en déconnexions, au gré de transactions instantanées, licites ou illicites, nous sommes nous-mêmes affectés par la même schizophrénie structurelle que Jérôme Cahuzac.

Dans ce contexte, quel sens concret donner encore à la notion de « bien commun » ? Quel « intérêt général » servir ? A quelle aventure humaine, dépassant le cadre de nos ambitions personnelles, lier loyalement son destin ?

 

2 commentaires

  1. [...] Risquons une approche accélérée et élargie de l’Affaire Cahuzac : un zoom arrière, en quelque sorte…1) Jérôme Cahuzac n’est pas une brebis galeuse isolée. Il est juste l’un de ceux par qui le scandale arrive, dans un contexte extrêmement tendu. D’autres auraient pu tomber à sa place, d’autres tomberont (à gauche, à droite, au centre et aux extrêmes).2) Le Parti Socialiste français n’est pas une structure plus corrompue que les autres partis avides de gouverner le pays. Si une simple étiquette politique suffisait à rendre impossibles les abus de pouvoir et autres conflits d’intérêts, cela se saurait depuis longtemps.  [...]

  2. [...] (…/…)L’affaire Cahuzac n’est donc pas un simple scandale politico-financier. Elle est l’un des très nombreux épiphénomènes qui révèlent le passage tourmenté de l’ordre ancien à l’ordre nouveau : du monde des liaisons stables et restreintes à celui des connexions fluctuantes et multiples. Du monde de la politique au monde du management. Du règne du contrat social à celui de la transaction.Dans chacun de ces mondes, les notions de Justice, de Droit ou de Devoir recouvrent des choses très différentes. Comme on l’a vu, il n’est pas sûr que le concept de « corruption » soit utile, ou même compréhensible, dans l’univers du Réseau Global. Celui de « démocratie » pourrait bien, lui aussi, disparaître.(…/…)  [...]

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