LE RETOUR : CHRONIQUE COMIQUE DE L’ANNULATION, par Francis Arness

8 avril 2013 par Paul Jorion | Print LE RETOUR : CHRONIQUE COMIQUE DE L’ANNULATION, par Francis Arness

Billet invité.

            Lorsque son pas nerveux résonna dans le large couloir aux bustes ennuyés de l’Assemblée, le silence se fit. Il était de retour sur le lieu de son mensonge les yeux dans les yeux, les yeux dans les 1144 yeux des 577 députés qui étaient présents, ce jour-là, en face de lui. Certes, il y en avait bien alors aussi derrière lui, des yeux – comme maintenant, toutes les nuits, dans ses cauchemars sans fin -, ne serait-ce que ceux du Président de l’Assemblée. Ce jour-là, il n’avait pas réussi à tous les fixer, ces 1144 yeux, mais il avait malgré tout réussi à amadouer l’hydre, et surtout les regards honnêtes – certains, mais pas tous – qui le fixaient. Ce jour-là, il avait fait preuve d’une telle énergie, d’un tel aplomb, d’une telle certitude, que la bête aux innombrables têtes l’avait cru, car ce sont là des qualités qui impressionnent ce vaste et labyrinthique lieu peuplé de clairs miroirs, de statues assoupies, de tactiques recoins, et de cerveaux rendus atones par les phrases stéréotypées qu’ils mâchent en même temps que les bouches les déblatèrent.

La mâchoire serrée, le regard plein de morgue, le pas sûr, il s’avançait. Les députés présents, stupéfaits dans leurs costumes gris, n’en crurent pas leurs pupilles. L’un d’eux, qui l’avait connu avant,  courageusement, s’approcha :

– Tu ne peux pas venir ici après ce que tu as fait !

– Qu’ai-je fait ? – demanda-t-il presque candidement.

- Mais… tu as ouvert ce compte, tu as menti, et tu as avoué. Et même dans ton aveu, tu as parlé de 600.000 euros, alors qu’il s’agit visiblement de 15 millions.

– Et alors ?  N’y pensons plus – répondit-il – nous faisons de la politique, n’est-ce pas ? Nous nous occupons de questions sérieuses, nous voulons redresser le pays, remettre ses 120 millions d’yeux dans le sens de la marche, pour les mener vers la lumière. Et j’ai dit la vérité, finalement, à quelques zéros près.

Pris de vertige, l’autre ne sut que répondre.

– J’ai fait preuve du même courage que celui que vous m’avez toujours prêté. Non seulement, rien ne m’interdit de venir ici, mais surtout, il nous faut continuer ce que nous faisions avant ce ridicule incident.

Un autre député, dont la cravate rouge annonçait la couleur, s’avança :

– Maintenant, ça suffit, tu t’en vas !

– Et où dois-je aller ?

Son vis-à-vis était tétanisé, et un frisson lui parcourut l’échine.

– Tu vois, tu ne sais même pas.

Une ample rumeur voletait autour des trois hommes. Les autres députés présents dans le couloir s’étaient retranchés au fond de celui-ci, et leurs bouches bruissaient de mots informes, comme des éléments de langage spontanément éructés, tels que « honte… quelque chose… médias… dehors… armée… ».

Le député à la cravate rouge comprit que c’était sa folie, sa folie que l’on n’avait pas vue, pas pressentie, qui se révélait, là, sous les innombrables yeux des députés, et sous l’œil de la caméra qui venait d’arriver et, goulûment, enregistrait ce qui advenait, afin de le montrer à l’hydre médiatique.

– Vous n’avez jamais autant parlé de moi – reprit-il – et vous avez eu raison. Longtemps vous avez loué ma ténacité. Et bien j’irai jusqu’au bout !

– Mais – demanda le premier député en surmontant sa peur – jusqu’au bout de quoi ?

– Mais jusqu’au bout de – et il prononça ce mot avec délectation – l’an-nu-la-tion.

Tous étaient immobiles, comme hypnotisés.

– Car que faisons-nous, depuis tant d’années, chers collègues ?… enfin pas les va-nu-pieds qui nous contredisent ici même, mais tous ceux qui, sérieux, nombreux, participent à cette noble tâche… ? Nous an-nu-lons. Nous annulons les dépenses, les hôpitaux, les fonctionnaires, l’aide aux démunis, les sdf, nous annulons les règles pour les puissants. Par nos paroles, nous annulons les idéaux même que nous utilisons…

Sa voix était devenue stridente.

– Et pourquoi, je vous le demande, annulons-nous ? Pourquoi créons-nous grâce aux banques, pour certains d’entre nous, des comptes offshores dans des paradis annulateurs ? Eh bien pour que la provenance de l’argent soit effacée, et pour pouvoir, oui, multiplier les zéros. – Il fit une pause  et ricana de manière inquiétante – Pourquoi multiplions-nous les innombrables zéros de dette sur le budget des États?  Oui, nous multiplions en annulant, c’est drôle n’est-ce pas ?!  Bien sûr, tout le monde n’a pas les moyens d’avoir des zéros dans un paradis annulateur – ajouta-t-il avec mépris.

Il continua de rire, le visage rouge et la voix grandiloquente, aliénée.

– Ce jour, chers collègues, où je vous ai parlé, où je me suis adressé aux milliers d’yeux et de zéros de l’hydre qui, je le sais maintenant, m’a toujours poursuivi dans mes cauchemars… ce glorieux jour, donc, j’ai annulé vos doutes. Comme je l’ai toujours fait, dans les annuloréunions ou les commissannulations, sur les plateaux d’annulovision et de radiannulation, où, à quelques stupides exceptions près, avec les innombrables annulateurs qui composent les membres de la bête, nous effaçons gaiement, ensemble, le réel… ce réel que nous avons sans cesse à la bouche, pour nous aveugler…

Il gesticulait maintenant en faisant de grands moulinets.

– Oui, cette hydre, bien des petits hercules, ici et dehors, la combattent, mais sans pouvoir rien faire, sans pouvoir empêcher ses têtes de repousser ! Car nous allons les annuler eux aussi, enfin… et même si nous disons le contraire, même si nous annulons même nos annulations… c’est là notre force d’ailleurs… Oui, nous allons tous ensemble pousser jusqu’à son terme la grande logique, parce que nous sommes alliés aux forces économiques d’annulation… d’annulation des salariés et des usines, des gens, des villages, de l’espoir et de la joie, de la liberté et de l’avenir, de la démocratie et des services publics, des comptes en banque… enfin, ceux des autres – ricana-t-il encore -… oui, nous allons pousser à terme ce processus de globannulation, fondé sur les paradis et les Etats qui annulent tout, dont, ne l’oublions pas… c’est là un excellent résultat qui nous remplit d’optimisme… les êtres vivants, le système de vie de la planète elle-même… oui, ce qu’on appelle la crise, c’est ce vaste processus d’annulation, logiquement organisé par les quelques-uns… dont moi, oui, je ne suis pas n’importe qui… qui dirigent les choses… et, vous le savez, c’est ce vaste  processus d’annulation qui est passivement subi par tous ceux qui, leurrés, n’arrivent pas à voir l’annulation… car là est notre ruse :  comment voir quelque chose, alors que ce quelque chose c’est la disparition même ?

Il se mit à chuchoter, l’expression du visage toujours plus effrayante.

– Oui, je suis venu annuler tous ces stupides hercules qui veulent révéler l’annulation et changer les règles du jeu. Ca me sera facile : j’ai déjà annulé le gouvernement avec ce que j’ai avoué… je vous ai tous annulés, vous qui allez être dissouts… je me suis annulé moi-même, ce qui n’est pas la moindre de mes réussites… et je vais les annuler, eux aussi… – il se mit à parler de manière toujours plus démente -… ces salauds avec leurs yeux comme des zéros qui me poursuivent la nuit, dans le brouillard,  tandis que je cours après mes paroles qui disparaissent alors même que je vais les attraper… oui, tous ces journalistes, ces citoyens, ces politicaillons, ces intellectuels, ces écrivaillons, qui parlent… et honnêtement, sincèrement, pouah, même pas faussement comme bien d’entre vous chers collègues !… qui nous parlent  de démocratie, de règles, comme si l’honnêteté existait… cela m’écœure… Oui – éructa-t-il la bave aux lèvres – je vais tous les annuler, je vais tous vous annuler, je vais tout annuler !

Il traversa le couloir au pas de charge, sans que personne osât s’approcher de lui, et poussa les grandes portes, prêt à affronter l’hydre et les hercules afin d’accomplir sa délirante tâche. Croyant triompher bientôt, il frissonnait. Son visage entier était comme brûlé par la flamme de rage froide habitant ses gestes mécaniques, qui se dévoilait, là, sous nos yeux, et nous révélait enfin ce qu’il en est de ce qui nous arrive.

francisarness@gmail.com (commentaires bienvenus) Francis Arness sur twitter et facebook

 

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