DE L’INUTILITÉ, par Vincent Knobil

Billet invité

L’autre jour, au détour d’une conversation avec un entrepreneur (il faut bien s’occuper en attendant le retour de la croissance et l’inversion de la courbe du chômage), je lâchais que la majorité des biens et services que produisent nos sociétés sont « au mieux inutiles, au pire nuisibles ».

À ma grande surprise, mon interlocuteur s’étrangla.

Il m’avait pourtant semblé énoncer une évidence d’une affligeante banalité. Les produits nuisibles sont légion : flingues, Round’up, prothèses PIP, bagnoles, lasagnes au minerai de cheval… Quant aux produits inutiles, ils ne datent pas d’hier : citons la tourniquette pour faire la vinaigrette, le ratatine-ordure, le coupe-friture, l’éventre-tomate ou l’écorche-poulet (oublions les biens de première nécessité truffés de substances toxiques).

Leur production étant délocalisée sous des cieux plus cléments, les avec-emploi de chez nous travaillent généralement pour des sociétés de services qui servent de diverses manières directes et indirectes les fabricants de ces produits ainsi que d’autres sociétés de services, en optimisant leur fiscalité par exemple, ou en assurant leur promotion à coups de pub, de com, de marketing viral, et autres formes de pollution mentale, auditive et visuelle. De sorte que si l’on éliminait le produit inutile ou nuisible de l’équation, tout l’édifice inutile ou nuisible s’effondrerait.

Or, mon interlocuteur, qui travaille certainement très dur à faire prospérer sa boîte, se vit en créateur : de boîtes, de richesse, et dans sa grande mansuétude, d’emplois. Telle est, à ses yeux, son utilité. Certes, que l’on soit créateur ou employé par l’un d’eux, ce n’est pas très agréable de penser que l’on bosse pour gorger de saloperies les décharges ou les temps de cerveau disponible du monde entier. Alors quand bien même on aurait le loisir d’y réfléchir, on évite de le faire, la vie étant déjà assez pénible comme ça.

Je précise que je ne jette la pierre à personne. Avant l’éclatement de la première bulle Internet, cette époque magique où la valorisation boursière de Netscape, qui ne vendait rien, était supérieure à celle de General Motors, j’ai travaillé pour une grosse « Web agency » qui elle-même appartenait à un grand groupe qui fabriquait des tas de trucs inutiles et très nuisibles. Dans ce rôle, j’ai contribué à créer de gros sites web parfaitement inutiles pour d’autres grands groupes du même acabit, et notamment pour un géant de l’agroalimentaire dont je n’oublierai jamais ce jeune « chef de produit béverage » [sic] nous présentant son dernier bébé, un thé glacé parfumé à je ne sais plus trop quoi. Il en avait littéralement la larme à l’œil, et moi aussi, intérieurement, j’avais envie de pleurer.

Aujourd’hui, je suis traducteur (utile, mais pour des clients qui font de l’inutile, voire du nuisible) et artiste (ridiculement inutile, quoique…).

Oui, quoique. Parce que justement, au lieu de prendre la mouche, mon entrepreneur aurait pu me rétorquer que l’inutile, c’est le propre de l’homme, une manifestation de son affranchissement des strates inférieures de la pyramide de Maslow, mais aussi et surtout le succulent fruit de son imagination fertile et débordante, de son génie même, duquel ont jailli au fil des siècles de fulgurantes œuvres d’art et découvertes scientifiques qui n’avaient aucune finalité pratique, et qui font pourtant la gloire et la fierté de notre espèce !

Je n’aurais pu que m’incliner.

Mais je lui aurais tout de même fait remarquer (dès lors que notre conversation n’eut pas été interrompue par le retour de la croissance, l’inversion de la courbe du chômage et l’arrivée de scintillantes nuées de magnifiques licornes-papillons fleurant bon le thé glacé parfum kumquat) que la société de consommation n’est qu’une gigantesque bulle artificielle (une de plus, composée d’une myriade de mini-bulles ; une mousse), ou s’il préférait, qu’une gigantesque pyramid scheme, une arnaque de type vente pyramidale, qui aspire la richesse vers le haut en plumant les derniers arrivés, ces dindons de la farce, bâtie sur la surexploitation de la nature (à laquelle nous appartenons, malgré ce que prétendent certains esprits aussi tristes que tordus), et que dans ce contexte, l’inutilité, quelles que soient ses lettres de noblesse, était hélas, trois fois hélas, tout à fait nuisible.

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