Réflexions pour un mouvement néodémocratique (XVII) – De quoi l’avenir devrait-il être fait ?, par Francis Arness

23 juillet 2013 par Paul Jorion | Print Réflexions pour un mouvement néodémocratique (XVII) – De quoi l’avenir devrait-il être fait ?, par Francis Arness

Billet invité.

Esquissons les mesures assurant d’abord la stabilisation de la situation économique, puis le grand tournant. Partons des propositions développées par Paul Jorion dans Misère de la pensée économique [1] ainsi que dans l’ensemble des contributions au blog (particulièrement dans le cadre du projet d’Encyclopédie au XXIème siècle [2]).

Pour stabiliser la situation économique et éviter tout effondrement à court ou moyen terme, il faut :

1. Au niveau européen : régler le problème de l’euro, mutualiser les dettes à l’échelle européenne après avoir organisé un défaut généralisé. Cela ouvrira à une restructuration qui conduira à une refonte de l’architecture de la monnaie unique et à sa transformation en un espace financier, bancaire et fiscal unique (euro numérique, comme le propose Pierre Sarton du Jonchay [3]), avec tout ce que cela comporte d’« euthanasie du rentier ».

2. Au niveau mondial : encadrer strictement les banques par leur nationalisation dans la perspective d’une finance remise au service de la communauté, ce qui implique en particulier la ré-interdiction de la spéculation, mais aussi la création d’une chambre de compensation multilatérale planétaire fondée sur le bancor en étayant ce système sur le réel par la monnaie numérique [4].

3. Au niveau local et plus général, créer des espaces économiques autonomes par rapport aux Etats-Unis – et cela vaut en premier lieu pour l’Europe [5].

4. Dans ce cadre, en Europe (et ailleurs), refonder le partage des richesses.

5. La mise en place d’une chambre de compensation multilatérale planétaire fondée sur le bancor, signifiant automatiquement la fin de la libre circulation des capitaux et la disparition des paradis fiscaux.

Par ces mesures de stabilisation, le grand tournant aura été amorcé. Celui-ci implique :

– une politique écologique générale contre le réchauffement climatique par une politique de grands travaux de remise en état de la planète dans une perspective de survie de l’espèce humaine à sa surface ;

– une politique de gratuité généralisée (suivant l’exemple du logiciel libre), opérant une « dé-marchandisation » généralisée de l’économie ;

– une redéfinition du rapport entre revenus et travail, tirant les conséquences du replacement de l’homme par la machine (robots pour le travail manuel, logiciels pour le travail intellectuel) réduisant inéluctablement l’emploi tel que nous le concevons actuellement ;

– une redéfinition de la propriété pour la rendre compatible avec la survie de l’espèce dans ses dimensions écologique et économique (qui par exemple abolit l’abusus comme le propose Paul Jorion [6]) ;

– une homogénéisation de la répartition du patrimoine (coefficient de Gini inférieur à 0,2) pour empêcher les goulots d’étranglement économique que sont l’insuffisance du pouvoir d’achat dans la majorité de la population et la déstabilisation du mécanisme de formation des prix par la concentration des capitaux dans une frange minime de la population ;

– une redéfinition des conditions de production économique dans le sens d’une véritable démocratie, impliquant en particulier une démilitarisation de l’organisation du travail au sein des entreprises ;

– une redéfinition du droit social dans le sens d’une véritable protection : pour cela, nous pouvons nous appuyer, comme l’a montré Alain Supiot, sur l’esprit de la déclaration de Philadelphie, qui, après la seconde guerre mondiale, a considéré que la paix durable n’est possible que s’il y avait justice sociale, et que des règles financières et monétaires internationales justes permettent d’assurer la stabilité du monde et des économies [7].

– des indicateurs économiques intégrant dans le calcul des coûts, la destruction de ressources non-renouvelables (externalités négatives) ;

– une prise en compte, au fondement du niveau système, des contraintes écologiques non seulement présentes mais aussi à venir ;

– une redéfinition du développement scientifique et technique en abolissant sa subordination actuelle aux exigences du consumérisme.

Au niveau politique et institutionnel, nous devrons mettre en place la néodémocratie, avec prioritairement :

– des pratiques obligeant le pouvoir à rendre des comptes aux citoyens ;

– la démocratie directe à tous les étages où le nombre n’y constitue pas une contrindication ;

– ainsi que la création d’une chambre de parlement prenant en compte le long terme et la question écologique (parlement du futur de Pierre Rosanvallon [8], parlement des choses de Bruno Latour [9], etc.) et ayant le dernier mot lors du vote des lois.

Tout ceci implique aussi une constitution pour l’économie mondiale (Paul Jorion [10]).

Plus généralement, dans l’ensemble de ses pratiques et décisions, la politique néodémocratique promeut et défend sans concession l’autonomie, l’inventivité, le dire-vrai et les autres conditions fondatrices de la démocratie véritable évoqués plus avant. Cela doit être le cas dans le domaine économique.

La part nécessaire de démocratie directe s’appuiera sur la créativité et l’invention collectives se déployant sur Internet dans son versant démocratique : la neutralité du net, ainsi que sa libération de la surveillance totalitaires qui y règne en maître aujourd’hui, seront dès lors des batailles politiques majeures. Cette part de démocratie directe sera aussi articulée à la démocratie représentative et à la démocratie indirecte (incarnée exemplairement par le parlement de futur ou des choses).

Ayant développé cette esquisse de politique générale, concluons cet essai en citant Camus dont la pensée vaut aujourd’hui plus que jamais [11] : quand le pouvoir, « au nom de la puissance (…), devient cette mécanique meurtrière et démesurée, une nouvelle révolte devient sacrée au nom de la mesure de la vie. Nous sommes à cette extrémité. Au bout de ces ténèbres, une lumière pourtant est inévitable que nous devinons déjà et dont nous avons seulement à lutter pour qu’elle soit. (…) Nous tous, parmi les ruines, préparons une renaissance. Mais peu le savent » [12]. Pourtant, pour en avoir conscience, il nous faudrait simplement voir que « les grandes idées, on l’a dit, viennent dans le monde sur des pattes de colombe. Peut-être alors, si nous prêtions l’oreille, entendrions-nous, au milieu du vacarme des empires et des nations, comme un faible bruit d’ailes, le doux remue-ménage de la vie et de l’espoir. Les uns diront que cet espoir est porté par un peuple, d’autres par un homme. Je crois qu’il est au contraire suscité, ranimé, entretenu, par des millions de solitaires dont les actions et les œuvres, chaque jour, nient les frontières et les plus grossières apparences de l’histoire, pour faire resplendir fugitivement la vérité toujours menacée que chacun, sur ses souffrances et sur ses joies, élève pour tous » [13].

 

1 Paul Jorion, Misère de la pensée économique, Fayard 2012.

2 L’Encyclopédie au XXIème siècle.

3 Voir Pierre Sarton du Jonchay, par exemple.

4 Sur le bancor, voir Paul Jorion, Le capitalisme à l’agonie, Fayard, 2011 et Pierre Sarton du Jonchay, Pierre Sarton du Jonchay.

5 Malgré l’intérêt de la réflexion sur la démondialisation (Jacques Sapir, La Démondialisation, Paris, Le Seuil, 2011), nous n’utilisons pas une telle notion. Nous gagnons en effet à chercher des solutions en amont, ce que n’est pas le protectionnisme, qui est plutôt une solution solutions en aval.

6 Misère de la pensée économique, op. cit.

7 Alain Supiot, L’esprit de la Philadelphie, Seuil, 2010. Après la deuxième guerre mondiale, au niveau de la monnaie, la non mise en place du bancor de Keynes a tout de même été une occasion historique manquée.

8 Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, op. cit.

9 Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 1999.

10 Paul Jorion, L’économie a besoin d’une authentique constitution

11 En même temps qu’elle pose des questions fondamentales, il faut tout de même spécifier que la pensée de Camus est tout à fait insuffisante, voire problématique, en ce qui concerne la question coloniale. De plus, elle est souvent trop massive, particulièrement en ce qui concerne l’histoire de la pensée, de la littérature et de l’art, ou dans sa foi en une nature humaine « universelle » (alors qu’il s’agit de parler de condition humaine).

12 L’homme révolté, op. cit.

13 Discours de Suède, op. cit.

 

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