DES FOURMIS ET DES HOMMES, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Bunuel

Un Chien andalou, Buñuel/Dalí, 1929

Avertissement : ce texte est une manière d’apologue animalier qui verse de propos délibéré dans l’anthropomorphisme.

Sur la côte Est des États-Unis, près de Fort Sumter, par exemple, en Caroline du Sud, dans cette contrée placide où les hommes ont assez de savoir-vivre pour ne s’entretuer que parce que la loi les y autorise, il arrive fréquemment aux promeneurs de croiser la route de Protomognathus americanus, vulgairement appelé fourmi esclavagiste. L’unique occupation de Protomognathus consiste à razzier les fourmilières voisines de la sienne afin d’y dégoter les pupes (équivalent chez les diptères des nymphes des lépidoptères) les plus prometteuses. Cette hyperspécialisation lui vaut d’être considéré par certains entomologistes évolutionnistes comme une espèce condamnée. À peine écloses, les captives n’ont pas le temps de s’étonner du changement de décor et de regretter la compagnie des leurs. Leurs ravisseuses les mettent aussitôt à la tâche, tâche multiforme qui comprend le service de la reine, l’entretien de sa pouponnière et la sustentation de toute la colonie, car si les raids forment des pillardes habiles, ils les rendent inaptes à toute autre activité, même élémentaire.

Les fourmis servent généralement de point de comparaison pour décrire les sociétés humaines complexes dont les hiérarchies et le rapport au travail semblent immuables. À tort. La nature est plus diverse que les leçons qu’on en retient pour identifier ces invariants ethniques qui nous dispensent de pénétrer plus avant « en terre estrange », comme on disait au Moyen Âge, d’ajouter une rallonge à la table commune, comme on dit dans nos fraternités modernes. Périodiquement, nos fourmis négrières doivent faire face à des révoltes. Celles-ci sont d’autant plus meurtrières qu’il n’y a pas de marronnage. La fourmi captive n’attend pas le moment favorable pour fuir, elle le crée par le meurtre. Il suffit qu’elle tranche la tête d’un contremaître et commence à jeter hors du nid les œufs dont elle a la charge pour que toutes ses congénères, alertées et ameutées par des signaux chimiques, lui emboîtent le pas. Jusqu’à 70 % des fourmis esclavagistes peuvent périr au cours d’un épisode insurrectionnel. Elles ne sont pas équipées en mandibules pour les combats rapprochés. 30 % de survivantes, c’est peu. C’est pourtant bien assez pour que l’espèce embraye sur de nouvelles déprédations qui lui permettront de reconstituer ses forces. Ce taux de pertes de 70 %, atteint dans les pires hécatombes, n’a jamais été dépassé, de mémoire d’observateur. Les rebelles manifestent leur volonté d’affaiblir durablement la colonie par l’expulsion des œufs mais l’annihilation de l’adversaire leur paraît hors de portée ou inconcevable. Cette guerre sans fin a pour seul résultat positif de maintenir les effectifs des fourmilières concernées à des niveaux de viabilité tolérables par l’écosystème.

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Les insectes étaient là bien avant nous (-400 millions d’années) et l’intérêt que présentent leurs comportements sociaux pour notre édification n’est pas réductible à leur taille. On avance parfois comme explication de l’inaboutissement du projet révolutionnaire français le fait que toutes les têtes qui devaient l’être n’ont pas été coupées et que toutes les prébendes, sinécures et autres commendes n’ont pas été supprimées. À voir comment certains diplomates, hauts fonctionnaires ou capitaines d’industrie produisent avec orgueil leur particule, quand leurs ancêtres soit par peur, soit par républicanisme sincère, l’avaient oblitérée sous la Ière République, on peut se dire, en effet, qu’il est inexact d’affirmer qu’une aristocratie en a remplacé une autre. En vérité, la nouvelle aristocratie s’est mêlée à la précédente, jamais extirpée, toujours enviée, toujours singée.

Dans l’histoire des sociétés humaines, cette persistance de l’espèce esclavagiste, à travers ses ravalements et extensions successifs, n’a pas eu d’effet, comme dans le cas de nos fourmis, sur la démographie des esclaves, qui se pressent toujours plus nombreux sur les marchés, sans même que les négriers aient besoin d’aller les chercher, et y exhibent leurs attributs en se mordant les uns les autres. Il est sans doute impossible d’anéantir en l’homme toute velléité d’abuser de sa supériorité héritée ou acquise dans quelque domaine que ce soit, et il se trouvera toujours des esclaves pour briguer la fonction de kapo et entamer depuis ce marchepied une irrésistible ascension vers la condition tant prisée d’esclavagiste. Il est cependant possible, pour une communauté humaine (division politique) qui ferait le choix de sortir de la dialectique du maître et de l’esclave et qui ne serait pas assez naïve pour croire que les communautés voisines, demeurées dans l’ancien système, la laisseraient faire sans piper mot, d’organiser sa révolte de telle sorte qu’elle augmente, sans dommages majeurs pour elle-même, le taux de mortalité réel et symbolique chez les esclavagistes et leurs clients. Elle dispose pour ce faire de deux instruments : la solidarité chimique et l’embargo économique et social.

La solidarité chimique mobilise le cœur et l’esprit. Elle se définit comme un amour conditionnel du prochain (l’Église a tellement manié l’inconditionnalité que l’ignominie la plus indurée s’est vue garantir une place au paradis) fondé sur la reconnaissance d’un bien commun limité et fragile, la biosphère (= vivant + non-vivant), et de la nécessité de le gérer (économie des interactions locales et globales) collectivement pour contenir les déséquilibres provoqués par nos activités. La solidarité chimique vise, au-delà des partenaires unis par le souci du bien commun, les opprimés des autres communautés qui ne caressent pas le projet d’imiter leurs oppresseurs, ainsi que ceux des oppresseurs qui se réforment à la suite d’une prise de conscience véritable. Il faut pouvoir compter sur des alliés, dans les communautés hostiles, qui déjouent les mesures de rétorsion ourdies par les sociopathes placés à leur tête.

L’embargo économique et social est une façon de prendre les pillards et les non-partageux au piège de leur splendid isolation. Sa vigueur potentielle tient à l’irréductible et réelle disproportion entre la masse du peuple et la poignée d’accapareurs qui vit à ses dépens et que des séides à la fidélité douteuse (clients, domestiques, soldats, policiers) étoffent à peine. La vieille dichotomie révolutionnaire peuple/accapareurs n’a pas pris une ride ; elle connaît même un regain de jeunesse en ces temps où la pauvreté recule moins vite que n’avance l’aspirateur de richesses. Pourvu qu’une communauté ou un ensemble de communautés le veuille massivement, il serait aisé de tendre un cordon sanitaire autour des tenants du chacun pour sa gueule, de l’État zéro et de la libre concurrence sans égalité des chances. On leur attribuerait un territoire viable, ni trop grand ni trop petit, doté de toutes les ressources utiles mais en faibles quantités, vierge de toute infrastructure publique (chouette ! pas de fonctionnaires parasites), et on les y transporterait avec leurs millions – libre à eux de les utiliser comme torche-culs ou monnaies locales – et des provisions pour quelques semaines. L’esprit d’entreprise, si ingénieux, ferait le reste, bien entendu. On constituerait ce territoire en zone franche politique et économique, on le cernerait d’un mur infranchissable, sauf en un seul point, un sas gardé dévolu à l’exfiltration des repentis vers le monde réel, car si l’économie concurrentielle est impitoyable à l’égard des faibles et des perdants, qui ont rarement une seconde chance, l’économie solidaire est accueillante à tous les bras qui se proposent de servir le bien commun en faisant leur propre bonheur.

Imaginons un instant que cette robinsonnade pour riches ait pris corps. De deux choses l’une, ou bien dans leur vase clos les gentlemen, livrés à eux-mêmes, tomberont le masque de la respectabilité et vivront à fond selon leurs principes, c’est-à-dire s’entre-dévoreront, ou bien ils découvriront après moult tâtonnements décourageants les vertus de l’alliance conjoncturelle, puis de l’entraide, et, après avoir établi un régime d’échanges pacifiés, demanderont à réintégrer le concert des nations d’au-delà du mur pour l’enrichir de nouveaux apports. À nous de voir…

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