L’actualité de demain : LE TEMPS DES PARTAGEUX, par François Leclerc

Billet invité.

« Il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres ! », disait-on non sans bon sens. Ce vieux slogan raillé pour sa démagogie par ceux qui en possèdent une bonne dose a-t-il perdu une ride ? Plus que jamais, il semble d’actualité lorsque les sources les plus autorisées et peu suspectes de mauvaises fréquentations, comme l’OCDE, constatent que les inégalités de la distribution de la richesse continuent de s’accroitre en s’accélérant. Dans les 30 pays membres de l’organisation, elles se sont davantage accrues de 2008 à la fin de 2010 que pendant les douze années précédentes, selon un rapport publié en mai dernier.

Le capitalisme financier est une machine à produire de la dette pour le plus grand bénéfice de ceux qu’en visant juste on appelait « les possédants », au détriment de ceux dont la ressource est de tendre la main. Il peut se résumer par une constatation élémentaire : certains doivent gagner leur vie, d’autres se contentent de faire travailler leur argent.

Le paradoxe en a été abondamment relevé : la crise que connait ce système, issue de ses propres profondeurs et contradictions, n’a fait qu’amplifier un phénomène déjà bien accentué ces trente dernières années. Ne serait-ce que parce qu’elle a donné lieu à un transfert massif des dettes de la sphère privée vers la sphère publique (qui n’est pas terminé). L’élévation du niveau de vie moyen a longtemps masqué un accroissement des inégalités sociales, phénomène mondial particulièrement visible dans des pays émergents qui n’ont été de ce point de vue que la caricature du cas général. Puis, le transfert des revenus du bas vers le haut s’est brutalement accentué, afin de financer le sauvetage d’un chef-d’œuvre en péril, un patrimoine comme « les possédants » en sont si friands quand il reflète leur gloire passée (à moins qu’il ne constitue leur chère cassette).

On a beaucoup parlé ces dernières années de déséquilibre pour ne voir que celui du commerce international, qui a résulté de l’émergence de pays auparavant qualifiés de sous-développés. Tel un effet collatéral d’une mondialisation dont il faudra bien également reconnaître qu’elle est à bout de souffle en raison de sa conception. Mais l’on a occulté le déséquilibre qui a été créé par un excès d’épargne, auquel a inévitablement correspondu un excès d’endettement. En s’accentuant encore, celui-ci fait perdurer la crise au lieu de la résoudre, ce qui supposerait de procéder à une redistribution de la richesse et, tant qu’à faire, à l’élargissement de sa définition pour ne plus la restreindre à une comptabilisation monétaire.

Faute de procéder à une telle redistribution, il ne reste comme choix que soit tenter de relancer la dangereuse machine à produire de la dette, soit considérer que l’inégalité sociale approfondie est structurelle et qu’il faut désormais s’en accommoder. Mais la taille atteinte par la sphère financière, comparée à celle de l’économie réelle, suppose pour remplir la première de ces deux options d’accomplir des acrobaties et de prendre à nouveau des risques incalculables. La régulation financière est aujourd’hui freinée au nom de la relance de l’économie et de la croissance, demain, elle le sera au nom de la préservation de la paix sociale…

Le monde était divisé entre pays riches et pauvres, chaque pays l’est désormais tout autant, et le tour est joué. Les riches ont leur pauvres, c’est à dire leurs œuvres, renouant avec la tradition ancestrale de l’aumône et de la charité pour ne pas affronter celle du partage. La santé florissante de l’industrie du luxe est un symbole parfait de la décadence d’un autre chef d’œuvre en grand péril : le monde que nous vivons.

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