BITCOINS & ANTICYTHERE, par Jacques Seignan

Billet invité

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Image tirée de Pour La Science, N° 389

Imaginons qu’un Grec, ou un touriste, vivant ou séjournant dans l’île d’Anticythère (ainsi nommée car elle est située en face de Cythère) possède des bitcoins, unités de compte d’une monnaie cryptographique stockée dans un porte-monnaie virtuel, nécessitant donc ordinateur et réseau Internet… Les bitcoins sont normalement employés comme un système de paiement mais ils sont échangeables contre des dollars ou d’autres devises ; ils sont indéniablement un instrument de spéculation. En conséquence, la question : « Y-a-t-il des bitcoins à Anticythère ? » a un sens mais a-t-elle un intérêt, par-delà le plaisir d’un télescopage dadaïste ?

Une manière de parler de choses qui nous échappent est celle des mythes, des contes ou des fables. Métaphores, corrélations, mises en parallèle…

Parlons d’abord de la Machine d’Anticythère, qui explique le titre de cette sotie. En 1901, au large de cette île, des pêcheurs d’éponges ont découvert l’épave d’un bateau du Ier siècle av. J.-C. ; il contenait des œuvres d’art et un petit bloc calcifié où apparaissaient des engrenages, la Machine d’Anticythère (1). Alors commença une aventure intellectuelle qui dura plus d’un siècle et permit de comprendre ce qu’était vraiment cet objet. Finalement on découvrit l’incroyable complexité d’une sorte d’ordinateur fabriqué dans l’Antiquité, bien longtemps avant la Pascaline ou la machine analytique de Charles Babbage. Ce petit boitier en bois (34x18x9 cm) qui contenait un mécanisme de très haute précision en bronze – trente roues dentées, des trains d’engrenages épicycloïdaux etc. –, actionné par une manivelle, était une calculatrice de mouvements célestes et d’éclipses lunaires ; il a été reconstitué virtuellement sur ordinateur puis matériellement. Sans entrer dans plus de détails, il faut savoir que la précision atteinte dans la détermination du cycle lunaire est équivalente à une valeur donnée avec neuf décimales ! Il faut avoir contemplé une fois cette merveilleuse machine derrière une vitrine (2) pour éprouver de l’admiration et un vertige. Cet objet étonnant est une capsule temporelle réapparue par hasard parmi nous, comme pour nous offrir un témoignage et un avertissement. Le témoignage est celui de la grandeur de la civilisation grecque et hellénistique, ses réalisations dans tous les domaines, y compris celui inattendu des mécanismes basés sur des modélisations mathématiques et astronomiques. Nul n’aurait imaginé un tel mécanisme à une époque aussi ancienne ; une hypothèse quant à son origine évoque Archimède, (287-212 av. J.-C.). Il y eut sûrement d’autres exemplaires (un est mentionné par Cicéron) mais tous ont disparus. L’avertissement, bien peu original mais très concret, apporté par ce vestige est celui de la fin de civilisations aussi sophistiquées que celle de l’Empire gréco-romain (désigné ainsi par Paul Veyne). Notre monde est bien trop arrogant pour écouter ce message.

Une leçon à tirer de cette recherche archéologique est qu’une équipe internationale de savants (T. Freeth, M. Edmunds et al.) a été capable de résoudre les énigmes de la machine d’Anticythère par la ténacité, l’intuition et l’intelligence et avec l’aide du meilleur de nos technologies (imagerie par tomodensitométrie, modélisation 3D, etc.). Elle a fini par en maîtriser la complexité et la reconstituer.

Considérons maintenant le système Bitcoin. C’est une autre machine, celle-ci virtuelle – une boite noire, sans manivelle certes, mais accessible par un écran et un clavier. Un article paru dans Pour La Science (3) en donne une vision elle aussi vertigineuse par les perspectives présentées. Le Bitcoin est délocalisé ; des algorithmes fonctionnant sur des ordinateurs éparpillés dans le monde entier, en communication instantanée à l’échelle humaine, gèrent la création (appelé ‘mining’, c’est-à-dire en français : ‘extraction’), l’échange, le stockage des bitcoins (y compris dans une petite île grecque probablement reliée à la Toile ). Une information à noter : « La puissance globale consacrée aujourd’hui (le 26 octobre 2013) à l’extraction de bitcoins est de 36,080 pétaflops (1 pétaflops = 10^15 opérations en virgule flottante par seconde). C’est plus de 1000 fois la puissance du plus puissant ordinateur du monde (le Tianhe-2 détenu par la Chine), qui ne fait que 33 pétaflops, et c’est largement plus que la puissance cumulée des 500 ordinateurs les plus puissants ». Que dire de plus ?

Des brillants informaticiens (et geeks) comprennent son fonctionnement, mais en maîtrisent-ils pour autant tous les développements ? On peut en douter, sinon comment expliquer qu’il y ait déjà eu des hackers et de gros problèmes récents, y compris des vols (4)? Dans un autre domaine, un mathématicien Médaillé Fields a honnêtement reconnu qu’il n’était pas capable de tout comprendre dans sa discipline tant son développement est foisonnant, hors de portée d’un individu, fût-il génial. Il semble que finalement Satoshi Nakamoto (pseudonyme d’une personne ou d’un groupe) soit le vrai bénéficiaire de cette création – je ne voudrais pas être mauvaise langue en évoquant M. Charles Ponzi, quoique…

Nous sommes forcés de déposer tous nos revenus dans des banques privées, – le plus souvent systémiques et hors tout réel contrôle –, qui en échange nous délivrent l’équivalent de reconnaissances de dettes (et s’en vont au casino jouer avec). Va-t-on en outre nous obliger à utiliser, au nom de la toute-puissante Modernité, ces systèmes de monnaies sans jamais être sûr de pouvoir les comprendre vraiment (y compris par l’intermédiation de spécialistes comme pour le calculateur d’Anticythère) et surtout en maîtriser à 100% les fonctionnements ? Faudra-t-il toujours reproduire ad nauseam des Fukushimas ?

Une morale : les sociétés humaines sécrètent de la complexité pour leur fonctionnement, comme les escargots de la bave pour se déplacer ou les abeilles de la cire pour s’abriter, et elle est source de progrès matériels et de plaisirs intellectuels mais « une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites » (5). Comme la langue d’Esope, la complexité (générée par les humains s’entend !) est la pire ou la meilleur des choses ; la maîtriser est absolument vital pour que nous n’en soyons pas les esclaves et qu’elle reste à notre service (6).

Mise en pratique sociale : continuer à fabriquer de belles machines pour étudier le ciel (7) ; interdire les bitcoins (8)!
Mise en pratique individuelle : installé(e) dans une chaise-longue sur le rivage d’Anticythère, préférez boire un ouzo en écoutant du rebétiko, le regard perdu dans le bleu de la mer, plutôt que de rester les yeux rivés sur un écran pour « extraire » des bitcoins.

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1 – La Machine d’Anticythère, Pour La Science, n° 389, mars 2010, pp 66-71
et http://www.antikythera-mechanism.gr/fr

2 – Une vidéo sur la machine :

3 – Bitcoin, la cryptomonnaie, par J.-P. Delahaye, Pour La Science, N° 434, décembre 2013, pp
et ceci

http://bitcoinwatch.com/

4 – Faillite de MtGox : 850,000 bitcoins dérobés, soit environ 500 millions de dollars ; 500,000 clients concernés. (Le Monde, 2 mars 2014)

5 – formule d’Alphonse Allais et/ou Pierre Dac

6 – Il faut bien reconnaître que tous les contes écrits sur à sujet – Le Golem de Prague ; Frankenstein ; The Matrix…–, malgré leurs happy ends, ne sont guère rassurants quant au contrôle effectif des créatures par leurs créateurs …

7 – Le satellite-télescope Gaia a été envoyé le 19 décembre 2013 pour se positionner à 1,5 million de kilomètres, entre Terre et Soleil

8 – on peut aussi les proscrire de façon indirecte et intelligente : aucune garantie légale pour les échanges commerciaux ou la convertibilité ; information objective des citoyens mais la faillite MtGox pourrait bien ouvrir leurs yeux !

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