La paille grecque et la poutre allemande, par Cédric Chevalier

Billet invité

Dans la crise grecque et européenne de la dette publique, le retour du phénomène politique est saisissant. Non pas qu’il ait jamais déserté la réalité, comme le souligne avec raison Frédéric Lordon (1), mais bien qu’il fasse un retour fracassant dans la conscience des élites dirigeantes, horrifiées par le référendum de Tsipras.

Dans cette veine qui réaffirme le primat du politique, après l’argument de la « dette de guerre » (2) puis de la « dette environnementale » (3) de l’Allemagne vis-à-vis de l’Europe, voici un argument moral et économique non négligeable de Thomas Piketty en faveur d’un traitement juste de la Grèce, portant cette fois bien sur l’argument miroir de la « dette publique allemande » (4).

Piketty gagne ici encore une fois ses galons d’économiste politique. Analysons le génie de son intervention dans Die Zeit, important hebdomadaire politique allemand :

– Il s’exprime dans la presse allemande et se confronte directement aux conservateurs allemands, à Merkel et à ceux qui se posent en « moralisateurs du remboursement de la dette », soit à ceux qui vont décider de la position européenne vis-à-vis de la Grèce. C’est exactement la bonne enceinte et les bons interlocuteurs pour ce positionnement alternatif.

– Il part du point de vue de « l’adversaire » pour y trouver les moyens de sa victoire rhétorique, ce qui est un élément fondamental de la persuasion. Il va chercher ces moyens dans un parallèle implicite avec un élément fondamental de la psyché allemande : le gigantesque sentiment culturel de culpabilité des Allemands face aux deux guerres mondiales et à l’Holocauste.

– Comment ? En ramenant rhétoriquement les lecteurs allemands à ces périodes les plus sombres de leur histoire (et de l’histoire européenne) et à une forme subtile de culpabilité-qui-empêche-de-donner-des-leçons, mais cette fois sur le champ de la dette publique.

– Il affirme simplement une évidence qui rend compte de l’ignorance historique des dirigeants actuels : que l’Allemagne n’a jamais remboursé entièrement ses dettes publiques, surtout pas celles des deux guerres mondiales : elle est donc illégitime pour « faire la leçon » à la Grèce.

– Il inflige enfin un coup de grâce argumentatif, dont l’intérêt réside dans sa rationalité économique confondante : l’Allemagne devrait une partie importante de sa gloire économique présente à cet effacement de sa dette publique après les deux guerres mondiales. (5)

Bref, en très condensé, il s’agit à mon sens probablement du propos le plus influent à même de bousculer cet autre fondamental de la psyché allemande, qui retarde aujourd’hui l’adoption d’une restructuration de la dette grecque (et des autres Etats membres) : le complexe idéologique germanique d’ »Évitement à tout prix de l’inflation honnie – d’indépendance sacrée de la banque centrale – de perfection budgétaire et gestion irréprochable des finances, c’est-à-dire ordo-libérale, y compris et surtout de la dette publique ».

L’économiste Thomas Piketty, dans la grave crise européenne que nous vivons, dont l’enjeu est la démocratie et le bien-être des populations membres, fait donc ici œuvre salutaire d’engagement politique, en rappelant un acquis fondamental de l’éthique élémentaire de réciprocité. Cette fameuse éthique de réciprocité qui devrait être un fondement incontestable de l’Union européenne, construite aussi par ses pères fondateurs – on a tendance à l’oublier – pour la Paix du continent. On pourrait également rappeler aux Allemands, et à tous ceux qui condamneraient la Grèce par dogmatisme économique, le principe d’altruisme rationnel cher à Jacques Attali, pour qui il est une « forme intelligente d’égoïsme » puisque dans la plupart des cas, la prospérité et le bonheur des autres est un garant de ma propre prospérité et de mon propre bonheur. Pour conclure dans cette dimension éthique, qu’elle soit morale ou rationnelle, je m’inspirerai d’un économiste politique oublié, un certain Jésus, qui soulignait il y a 2000 ans l’évidence de l’auto-lucidité dans une parabole :

« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? Ou comment peux-tu dire à ton frère : Laisse-moi ôter une paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère. » (6)

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(1) http://blog.mondediplo.net/2015-07-07-Le-crepuscule-d-une-epoque

(2) http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/02/17/l-allemagne-a-t-elle-une-dette-de-guerre-envers-la-grece_1644633_3214.html

(3) (http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/07/06/une-dette-allemande_4672279_3232.html#IWStX1PHI8ypi7Ul.99)

(4) http://www.slate.fr/story/103989/piketty-allemagne-jamais-rembourse-dettes

(5) NB : On peut noter un bémol peut-être pour le traité de Versailles dont la charge des dettes est considérée par les historiens comme un des éléments majeurs qui ont conduit justement l’Allemagne à la seconde guerre mondiale. On notera que cet argument aurait pu être utilisé aussi ici par Piketty pour défendre l’intérêt de restructurer la dette de la Grèce. Ceci même si ce pays est moins « dangereux » en terme de puissance que l’Allemagne : au nom de l’évitement d’une troisième conflagration mondiale partant de l’Europe, si d’aventure une autre nation européenne puissante se trouvait dans la même situation catastrophique que la Grèce. Mais l’argument principal de la réciprocité dans le long terme de Piketty demeure puisque l’Allemagne a bénéficié du « Plan Young », qui a réduit, échelonné, modulé et contrôlé le paiement des réparations de guerre exigées en 1929 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_Young). On pourrait également citer enfin les effets avantageux pour l’Allemagne du « Plan Marshall » signé en 1948 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_Marshall).

(6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Parabole_de_la_paille_et_de_la_poutre

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