Le coût social des inégalités ou Pour un bancor social, par Timiota

Billet invité.

Quel est le fluide mystérieux qui lie une société et qui induit un duo vertueux de respect et d’amélioration dans l’usage qui est fait des biens, publics ou privés ? Outre les mécanismes purement financiers qui font qu’on « ne prête qu’aux riches », l’inégalité s’auto-renforce dès que des différences de statut deviennent insurmontables à l’échelle des espoirs des uns ou du mépris des autres. En ce sens, ce fluide social partage certaines propriétés du prix, dont le niveau dépend du rapport des statuts dans la proposition aristotélicienne que Paul Jorion explique bien mieux que moi ici. Mais  on pourrait poursuivre : Au-delà d’un certain seuil, lorsqu’un cadre est créé où l’inégalité semble insoluble, on a un mécanisme analogue à celui du prix spéculatif, qui ne pense plus qu’une transaction analogue se reproduira : le fluide social est utilisé par son côté corrosif, et plus par son côté lubrifiant.

La théorie dont je rêve serait donc celle qui, tentant de définir rien moins qu’une « philia » du XXIe siècle, réunirait les préoccupations en bonne partie convergentes de mes auteurs favoris sur l’homme « habillé » , « habillé » de ses savoirs et de sa technique : Richard Sennett, Matthew Crawford, les Pinçon-Charlot, Bernard Stiegler, Alain Supiot, Christophe Darmengeat, Karl Polanyi…

A titre d’illustration, un article du Guardian pointe une étude sur les avions qui ont des classes premières et « Economy » bien tranchés, et… ça fait des dégâts sociaux. L’article ne le dit pas, mais une version graduelle, permettant à chacun de se projeter dans la catégorie adjacente, serait déjà un mieux. Une micro-leçon de sociologie, dans ce cadre très épuré du domaine aérien civil, où les codes et les comparaisons permettent une grande transparence et une étude réelle.

  • Allez, un petit moment pour l’imagination, avec pour moi cette idée qu’il faut un fluide social qui virtuellement, hors de toute transaction, se prête à de l’échange, et ne puisse être accumulé. Donc une organisation qui laisse place à un bancor social faisant cohabiter des classes qui peuvent se projeter l’une dans l’autre.

« Comment l’autre moitié vole, ce que les altercations en avion nous disent sur les inégalités » de Anne Perkins (The Guardian, 4 mai 2016)

Au moment de midi, Jeremy Corbyn a fait de son mieux [NdT  : au parlement] pour échapper aux chicanes usantes sur le racisme [NdT au Labour],  en défiant David Cameron sur l’inégalité. Si seulement, il avait eu moyen de brandir les recherches de Katherine DeCelles ! Decelles, sociologue à Princeton, vient de publier des études très parlantes qui illustrent le coût social exhaustif d’une inégalité de traitement en se focalisant sur un cas très particulier. Elle a regardé ce qui se passe quand ceux qui voyagent en classe économie dans un avion passent devant la section de première classe dans leur chemin vers leur siège, et elle a trouvé que cela encourage les mauvais  comportements [Vis-à-vis du personnel de cabine notamment, les PNC]. Et soit, qui n’a pas pour cela un petit pincement de sympathie ?

Mais ce n’était pas cela qui était la trouvaille intéressante. Une trouvaille bien moins prévisible est que quand les passagers en classe éco ont tangenté les luxueux sièges de première dans leur chemin vers l’arrière de la carlingue, les voyageurs de première classe adoptent eux aussi de plus mauvais comportements.  

L’étude a été conduite sur les cas d’altercation violente, et bien qu’elle ne précise pas quantitativement comment les proportions se situent entre nombre d’altercation et nombres de passagers de chaque classe, on en vient à penser que les passagers de première deviennent aussi prompts à l’altercation avec le personnel de cabine que ceux de classe éco dès lors que, — et c’est le point qui compte – tous deux sont rendus conscients sans échappatoire possible de leur différence de statut.

Lorsqu’un groupe est amené à se ressentir comme privé de privilège, il en conçoit de l’indignation. Et qui n’en concevrait pas ? Mais quand un groupe est encouragé à se sentir investi de considération, les gens que l’étude appelle « gens de la haute » sont aussi susceptibles de se conduire inconsidérément que n’importe quelle autre catégorie.

Si ce n’était qu’une question de marché [NdT :  hé oui, Aristote vous dis-je], la réaction à cette étude serait d’introduire une ségrégation accrue, et plus sévère. Pas si curieusement, figurez-vous, c’est ce qui est en train d’advenir. Il n’y a pas que des lignes low-cost sans première maintenant totalement familières, il y a aussi des vols de première uniquement, pour lesquels, la taille de votre bagage à main compte infiniment moins que la taille de note de frais à bord.

Et si vous ouvrez les yeux avec cela en tête, vous commencez à voir de la ségrégation partout [NdT : on pourra penser aussi au récent « Expulsions » de Saskia Sassen]. Les inégalités en Grande-Bretagne, en apparence, ont été moindres dans les 5 dernières années qu’elles ne l’étaient dans les années de boom du début la décennie précédent (2000 — 2009). Mais l’accès privilégié s’introduit insidieusement là où on avait autrefois des expériences partagées, et dans ce qui était autrefois considéré comme des biens publics.

A Londres, des places et des squares, qui étaient autrefois des espaces ouverts, sont, de plus en plus souvent, des propriétés privées avec gestion privée aussi. Même les parcs royaux du centre de Londres doivent générer un revenu en clôturant des belles surfaces pour des concerts ou des foires, d’accès payant. Le projet de jardin-pont-vanity qui traverse la Tamise, et qui semble désormais in-arrêtable, sera un espace privé, sans que cela ne l’empêche d’empocher tout récemment 60 millions de livres sterling d’argent public.

La communauté emmurée est en train de devenir une forme d’aisance. Les prétendues « maisons abordables », redirigées vers les appartements (résidence hôtelières ?)  ultra-haut de gamme, de façon à contourner des planifications, n’en ont pas moins gardé deux entrées bien distinctes, l’une pour les riches et l’autre, les pauvres. Au moins cela devrait éviter les altercations dans le hall de réception.

Les chercheurs de Princeton analysent les altercations à bord parce qu’ils s’intéressaient à savoir s’il était possible de définir un environnement physique qui bannisse par lui-même les mauvais comportements. Ils n’étaient pas initialement plus curieux que ça du « coût complet » de l’inégalité. Mais cela n’empêche nullement le résultat de leur investigation de brillamment révéler comment la perception de l’inégalité fait partie des sous-jacents cruciaux du bien-être social. Ils ont ainsi abouti au type de micro-vérité sur les sociétés inégales qui est aussi révélateur sur le 21 siècle que les vérités universelles de Jane Austen sur les hommes riches et le mariage, le sont sur le statut des femmes au 19ème siècle.

La relation entre inégalité, pauvreté, et bonheur a quitté la lumière des projecteurs dans les années d’austérité. Mais quand David Cameron s’est trouvé chercher à bien polir l’image des Conservateurs, il a promis d’introduire un indice de  bonne humeur au travail. Il a recommencé à en parler récemment. C’est sans doute parce qu’il  a voyagé récemment à l’arrière de l’avion, afin de considérer pleinement la vue depuis cet endroit.

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