LE TEMPS QU’IL FAIT LE 6 JANVIER 2017 : Comprendre Donald Trump – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 6 janvier 2017. Merci à Olivier de Taxis !

Bonjour, nous sommes le vendredi 6 janvier 2017 et on me reproche gentiment de vous dire « Bonne année ! » parce que tout le monde sait qu’elle ne va pas être terrible celle-ci. Les nuages sont nombreux qui s’amoncellent. Il n’y a pas vraiment de choix, si : il y a des choix entre la peste et le choléra ; tout ça n’est pas brillant alors. Mais j’espère quand même que l’année sera bonne pour vous tous et pour chacun en particulier. On fera chacun de notre côté ce qu’on peut faire pour qu’elle ne soit pas trop mauvaise.

Alors un de ces jours, un de ces vendredis, je vous parlerai de l’allocation universelle (du « revenu universel ») pour vous expliquer pourquoi je crois que c’est une très, très mauvaise idée. Vous le savez sans doute si vous me lisez avec un peu de régularité : mais je voudrais peut-être mettre véritablement les points sur les i. Expliquer pourquoi c’est une très mauvaise chose.

Aujourd’hui je voudrais vous parler d’autre chose. Je voudrais vous parler de M. Trump, de M. Donald Trump. Nous sommes le 6 janvier. Le 20 janvier c’est l’investiture de M. Donald Trump comme Président des Etats-Unis : la République fédérale des Etats-Unis. Ça ne sert à rien de dire simplement que c’est un fou furieux ou bien qu’il a donné un coup de pied dans la fourmilière, etc. : il faut expliquer comment fonctionne le monsieur parce que… parce qu’il sera probablement Président des États-Unis, une des grandes puissances mondiales, peut-être plus la première, mais en tout cas la seconde, et les choses ne sont pas indifférentes. En plus, bon je l’ai déjà dit, j’ai de la famille aux États-Unis, j’ai des enfants américains, j’ai vécu là 12 ans. J’ai été bien accueilli dans ce pays vis-à-vis duquel je suis extrêmement critique. Je n’ai jamais caché mes critiques vis-à-vis des Etats-Unis : j’ai commencé en politique en m’opposant (pas très vieux) à la guerre du Viet-Nâm. J’en ai déjà parlé, de cela. Quand j’étais aux États-Unis j’ai fait de la politique bien que n’étant pas Américain : vous pouvez deviner à quel bout du spectre.

Trump va être président des États-Unis pour 4 ans (à moins qu’il ne lui arrive quelque chose) peut-être même pour 8 donc il faut essayer de comprendre comment ça marche.

Alors pour comprendre comment ça marche je vais utiliser une grille de lecture que vous connaissez si vous lisez le blog de Paul Jorion parce que j’accueille toujours ici très, très volontiers des papiers, des textes de Dominique Temple que je connais depuis bien des années : bien bien avant le blog : à l’époque où nous fréquentions tous les deux le MAUSS (le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales). Il y a là une grille de lecture que je vais résumer en quelques mots. Vous allez voir, ça marche très très bien quand on essaye d’expliquer M. Trump, ses adversaires supposés, ses amis et les gens qui dans nos pays européens raisonneraient comme M. Trump.

Alors voilà : la réciprocité. Il y a, dit Dominique Temple, et je résume et peut-être que je vais dire des choses qui ne sont pas exactement dans son texte mais enfin voilà, je prends ce cadre là : — Dans les sociétés humaines on peut imaginer des notions de réciprocité ou d’absence de réciprocité (que j’appellerai la non-réciprocité). La réciprocité, elle apparaît sous deux formes : c’est la réciprocité vis-à-vis vis-à-vis d’autres êtres humains, que nous considérons comme des êtres humains, et nous pouvons vis-à-vis d’eux utiliser, faire preuve de réciprocité négative. Qu’est ce que cela veut dire ? Eh bien, c’est de dire : « tu es un être humain mais si tu te conduis mal je te rendrai le mal pour le mal : Tit for tat. » Comment dit-on en français ? la loi du talion ! (la loi du talion : il y a une expression qui ne me revient pas, elle va me revenir dans un instant et je l’utiliserai). Ça c’est la réciprocité négative.

La réciprocité positive c’est de dire : « tu me fais ceci — et je ne répondrai peut-être pas immédiatement » : le bénéfice du doute, « tendre l’autre joue », voir s’il n’y a pas moyen d’amortir. D’amortir : parce que le problème avec la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent (eh bien voilà : nous y sommes !) : le problème avec œil pour œil, dent pour dent, c’est que ça peut lancer des vendettas qui se poursuivent au cours des siècles, au cours des millénaires. « Ah ! tu m’as fais ça, et bien voilà je te ferai ça ! », « Et puis maintenant c’est ton tour » et ainsi de suite, et on ne sait plus comment tout ça a démarré et la réciprocité négative de la loi du talion, de l’œil pour œil, dent pour dent, peut se poursuivre à l’infini.

Si on adopte le « tu tendras la joue », « tends la joue » et on trouve ça, bien entendu c’est le message du Christ, c’est le message de Saint Paul. Mais on trouve ça déjà avant, on trouve ça dans l’Apologie de Socrate. Vous pouvez voir ça : c’est dit par Socrate lors de son procès qui le condamnera à mort. Il dit : « Tendre l’autre joue ». « On pourrait espérer que les sociétés fonctionnent comme ça mais ce n’est pas demain la veille ! » dit-il avec ses mots à lui, en grec. Socrate est un pessimiste, Jésus Christ est beaucoup plus optimiste. Voilà : ça c’est la réciprocité positive.

Essayons d’amortir les choses : avec la réciprocité positive on peut sortir des spirales de la vendetta. Mais tout cela, réciprocité négative ou positive, a pour présupposé qu’on a affaire à des gens en face de soi qui sont des gens qui comme soi-même peuvent comprendre : ce sont des êtres doués de raison : « Si je t’applique la loi du talion, si je dis œil pour œil dent pour dent pendant un certain temps, j’espère que tu comprendras qu’il faut arrêter : parce que tu es un être humain doué de raison comme moi. »

Mais on peut aussi jouer un autre jeu, le jeu de la non-réciprocité : considérer que les interlocuteurs qu’on a devant soi ne sont pas des êtres humains, que ce sont par exemple des chiens et qu’il faut les exterminer. Voilà. Alors la question… la question se pose : comment fonctionne un monde, un monde global, dans lequel il y a des tenants de la réciprocité négative, d’autres de la réciprocité positive et encore des gens qui jouent le rôle de la non-réciprocité ?

Alors Monsieur Trump, il a une réponse très simple à cela, il dit la chose suivante : nous, les gens de la réciprocité positive, les chrétiens, nous avons joué trop longtemps le jeu de la réciprocité positive, devant des gens qui jouent le jeu de la non-réciprocité, qui ne nous considèrent pas comme des êtres humains : et ces gens-là ont décidé de nous exterminer. Et bien il n’y a qu’un seul… qu’une seule réponse possible : nous les exterminerons avant, voilà !

C’est très simplifié. Mais enfin bon je crois que voilà : c’est un peu comme ça qu’il réfléchit.

C’est pour ça, c’est ça qui permet de… d’expliquer par exemple la poutinophilie délirante de Monsieur Trump, de nier que les Russes soient intervenus de manière quelconque pour influencer les élections présidentielles aux États-Unis. Il dit :

« Les Russes et nous, nous sommes du même côté : nous sommes du côté des chrétiens et notre ennemi… Ne perdons pas notre temps à des querelles entre nous parce que nous avons en face de nous un danger beaucoup plus grand : celui des gens qui jouent le rôle de la non-réciprocité, qui ne nous considèrent pas comme des êtres humain et envers lesquels il n’y a qu’une seule méthode possible c’est celle qu’ils s’apprêtent à nous… qu’ils mettent déjà en œuvre, pour se débarrasser de nous. Il n’y a qu’une réponse possible c’est se débarrasser d’eux. Voilà. Alors nos alliés, ce sont les gens qui comme nous considèrent que l’ennemi principal il est là et qu’il faut l’exterminer, l’éradiquer d’une manière ou d’une autre. »

C’est un type d’analyse. Ce n’est évidemment pas tout à fait le jeu de la réciprocité positive de dire : « Maintenant on arrête parce qu’on a assez essayé… que ça n’a pas donné de bons résultats ». Non, tout ça doit se faire dans le long terme.

Alors que peut-on répondre à Monsieur Trump ?

On pourrait considérer que son analyse est excellente. Eh bien ce qu’il faut lui répondre, c’est la chose suivante : qui sont les gens que vous nommez en ce moment ministres dans votre gouvernement ? Ce sont en grand nombre des dirigeants d’entreprises, dirigeants de banque, etc. qui ne sont pas des grands partisans de la réciprocité négative ou positive. Vous avez vous-même parmi les gens qui sont vos amis et que vous avez nommé à des postes de ministre, vous avez de grands partisans de la non-réciprocité. Et cette non-réciprocité elle ne s’appelle pas l’islam : elle s’appelle l’ultra-libéralisme : mais c’est aussi un jeu du même genre où certains, certains qui se réclament de cela sont des gens du type malheur aux vaincus ! : « Faites la place ! Si vous ne comprenez pas comment on peut faire beaucoup d’argent et devenir très riche eh bien tant pis pour vous, on n’a pas besoin de vous, et vous pouvez aussi bien disparaître ! »

Voilà. Donc Monsieur Trump avant de faire de grandes analyses en terme de réciprocité ou de non-réciprocité, pensez à vos alliés, pensez que parmi vos alliés, il ne suffit pas de se dire chrétien, il faut encore avoir compris ce que disait Jésus-Christ et Saint Paul. Il faut mettre en application ce que disait également Socrate, c’est-à-dire de la réciprocité positive, de tendre l’autre joue, de comprendre que l’autre peut se tromper, d’aimer son voisin comme soi-même.

Il ne suffit pas de se dire chrétien pour être un partisan de cela, parce que nous savons que dans l’histoire de la chrétienté il y a des partisans farouches de la non-réciprocité : « Si tu n’es pas comme moi tu peux aussi bien disparaître ». Il ne suffit pas d’invoquer le nom du Christ ou de Saint Paul, il faut encore comprendre ce qu’ils ont dit. Alors est-ce que ce jeu de dire : « Voilà, tu me traites comme un chien et je vais te traiter comme un chien moi aussi » est-ce que c’est ça la solution ?

Ce n’est probablement pas ça la solution parce que dès qu’on essaye de rassembler alors des gens dans son camp, on va retrouver des gens qui sont les mêmes : le problème ce n’est pas celui d’une religion en général qui s’appellera l’islam ou la chrétienté ou la religion juive. Le problème c’est celui des intégristes. Et qu’est-ce que c’est les intégristes à l’intérieur de chacune des religions ? Ce sont ceux qui jouent le rôle de la non-réciprocité : ceux qui n’attribuent pas à l’autre le statut d’être humain qu’il faut respecter à ce titre-là. Et donc ce malheur qui peut ronger, cette maladie qui peut ronger chacune des religions : elle est là à l’intérieur de chacune.

Et parmi les partisans le plus enthousiastes de Monsieur Trump : la droite religieuse aux Etats-Unis, se trouvent en majorité des gens qui ne sont pas des chrétiens au sens de ce qu’ils auraient compris les Évangiles mais qu’ils sont au contraire des gens de la non-réciprocité.

Alors l’approche de Monsieur Trump n’est pas la bonne. Mais ceci dit il ne suffit pas de dire : « c’est un fou furieux », il faut essayer de comprendre comment il marche. Et c’est ce que je viens d’essayer de faire en quelques mots, comme on peut le faire dans une petite vidéo du vendredi. Mais le débat est lancé.

Enfin voilà je voulais vous parler de ça au début de l’année puisque dans 14 jours exactement ce sera l’investiture de Monsieur Trump et de ses analyses – comment dire – beaucoup trop rapides, qui manquent de profondeur. Son monsieur Peter Navarro, son conseiller économique, je l’ai déjà montré, c’est quelqu’un qui essaye d’expliquer l’économie en noir et blanc et sa simplification est là aussi excessive. Méfions-nous des simplifications excessives ! Et essayons de commencer une bonne année pleine de bonnes résolutions. Voilà. Allez. À bientôt.

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