François Jullien, Il n’y a pas d’identité culturelle, Paris : l’Herne, 2016, par Madeleine Théodore

Billet invité.

A l’heure de la mondialisation et des conflits entre diverses appartenances, François Julien se demande s’il faut défendre la notion d’identité culturelle. Si sa réponse est négative, il nous propose des pistes afin de construire du commun, celui-ci disparaissant de manière particulièrement cruelle dans notre société.

Au départ, il redéfinit certaines notions trop banales à nos yeux pour qu’elles se chargent encore de sens, celles d’universel, d’uniforme et de commun.

Il nous suggère que l’universel étant surtout posé comme de droit, de nécessité, les droits de l’homme sont également sans doute d’une nécessité de principe.

Quant à l’uniforme, c’est l’envers et la perversion de l’universel, produisant le standard et le stéréotype sur le mode de l’un, banalisant notre monde à l’extrême.

Enfin, contrairement au semblable, à l’uniforme, le commun est ce qui se partage et se décide. Il s’agit donc pour l’auteur d’établir un lien entre la culture et le commun afin de les reconstruire.

À la racine du questionnement de l’auteur se pose celui portant sur l’universel, revendiqué par notre civilisation occidentale comme un mode à penser valable pour tous les êtres humains. Or il n’en est rien : l’universel comme origine de notre représentation est singulier et s’est déployé sur trois plans.

Le premier est philosophique et a surgi en Grèce, au moment où des philosophes comme Socrate ont réfléchi à la notion du beau ou du bien général. Il s’est appliqué à la science qui s’est distinguée de l’opinion commune par ses propositions accédant à l’universalité. L’Europe a vécu cette exigence comme un trauma, la littérature reprenant à son compte cette notion d’individuel évacuée.

Sur un deuxième plan, l’universel a été propagé par Rome qui a créé la notion de citoyenneté à l’intérieur comme à l’extérieur de ses murs.

Un troisième plan de cet universel est apparu avec le christianisme, des figures comme celle de Saint Paul détruisant à travers lui tout clivage entre les êtres humains.

L’existence de ces trois plans indique un manque de cohésion de cet universel et l’auteur se demande si sa revendication n’a pas pour but de la masquer. Il convient de repenser l’universel en sachant que certains de ses aspects contemporains sont invalidés, celui de la totalisation ou l’existence de notions apparaissant à tort d’emblée universelles, comme celle de substance. L’universel n’est donc pas donné, il est à rechercher et la question est bien de savoir comment produire du commun à partir d’une énorme diversité.

La réponse de l’auteur passe par l’écart, qu’il oppose définitivement à la différence. Celle-ci, procédant par classification, distinction, comparaison, laisse l’autre de côté alors que l’écart se définit comme dérangement et exploration, laissant en tension les deux termes afin qu’ils puissent engendrer des ressources.

Il n’y a pas d’identité culturelle. Celle-ci n’a pas à l’origine un genre commun, le propre du culturel étant d’être pluriel en même temps que singulier. Quant à leur évolution, traiter les cultures sous l’aspect de leur différence conduit à isoler et fixer chacune d’elles en son identité. Or, la transformation est un principe du culturel. De plus, il y a un coût quant à la pensée et à l’Histoire à se tromper de concept. Ainsi, l’Europe n’est ni chrétienne ni laïque, elle s’est développée à l’écart des deux.

Il s’agit de défendre les ressources d’une culture, menacées par l’universel et le commun renversé en son contraire, le communautarisme. Il faut résister contre son appauvrissement, surtout en termes de langues, car « le commun culturel partagé se fissure jusqu’à se briser », le défaut d’intégration se retournant en intégrisme.

Le propre d’une ressource est sa capacité de promotion, celle du sujet étant la pierre de base de la démocratie.

Il s’agit donc de repenser le rapport du sujet à sa culture, non par identification mais par l’exercice responsable des ressources grâce auxquelles il se promeut en sujet, comme la connaissance de la langue ou du raisonnement, les ressources se distinguant des valeurs et ne s’excluant pas entre elles.

C’est ainsi que des ressources chrétiennes sont importantes par la promotion de l’humain, du sujet, du dépassement de la loi, du renversement de la Raison, du déploiement de la conscience, du rapport à la vraie vie, dans sa tension avec le judaïsme.

L’auteur décrit l’acte de philosopher comme celui de s’écarter, le concept d’écart permettant de penser l’origine sans lui attribuer un statut mythique. L’écart, en tant que transformation, est historique et peut produire du commun, l’intégration n’est pas l’assimilation. La consistance d’une société tient à la fois à sa capacité d’écarts et de commun partagés, écarts entre âges, perspectives, fonctions, occupations, régions, environnements.

Quant à la fusion possible de l’Orient et de l’Occident, elle nous hante depuis longtemps mais en recourant à quel outil cet accouplement s’effectuerait-il ? Les règles d’usage du langage sont des règles dont on a toujours déjà reconnu implicitement la validité dès qu’on parle. Cependant, ces règles varient si on sort du cadre européen : en Chine, le propos zen s’attaque au protocole de la rationalité.

En conclusion, le sens du mot « dialogue » est à revoir : le préfixe « dia » nous mène vers l’écart et le cheminement, la racine « logos » nous renvoie au commun de l’intelligible. Le dialogue fait donc émerger progressivement un champ d’intelligence partagé où chacun peut commencer d’entendre l’autre. Dans quelle langue se fera ce dialogue ? Dans l’entre ouvert par la traduction. Il faut sortir le divers des pensées de leur exclusive initiale pour les faire contribuer à un commun de l’intelligence.

Exister, c’est résister à l’uniformisation, à l’identitaire, et inaugurer, en s’appuyant sur la puissance inventive de l’écart, un commun intensif. C’est ainsi que l’auteur, partant de la culture grecque et voyageant à travers la pensée chinoise, nous ramène à certains concepts de l’existentialisme et nous aide à redéfinir les bases d’un universalisme non exclusif.

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