LE TEMPS QU’IL FAIT LE 10 FÉVRIER 2017 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 10 février 2017. Merci à Marianne Oppitz !

Bonjour, nous sommes le vendredi 10 février 2017 et, hier soir, avant de m’endormir, j’ai eu une pensée, je me suis dit « Tiens c’est curieux, quand même, il y a 9 ans que je fais ces vidéos, 52 fois par an, une fois par semaine et, heureusement je n’ai jamais été empêché de le faire par le fait d’être malade. » Et bien entendu, ça n’a pas manqué, 2 heures plus tard je me réveillais et j’avais la fameuse « gastro de Vannes » : celle qui circule à Vannes. Les gens vous demandent si vous avez déjà eu la gastro, si vous l’avez en ce moment ou si vous allez l’avoir bientôt. Eh bien voilà, moi, c’était la nuit dernière et (rires) encore un peu ce matin. Mais tout ça illustre bien ce principe que j’ai décrit pour la première fois dans un article en 1999 qui est de tirer les conséquences de l’observation de Benjamin Libet qui avait constaté que l’apparition de la volonté de poser un acte, chez nous, l’intention de le faire – je ne veux pas dire, bien entendu, payer ses impôts la semaine prochaine – mais que dans la vie quotidienne, la volonté, le sentiment d’avoir l’intention de faire quelque chose, nous vient à la conscience après. Lui pensait que c’était une demi-seconde après, mais les expériences récentes montrent que cela peut aller jusqu’à 10 secondes. L’intention de faire quelque chose, nous vient jusqu’à 10 secondes après le fait que le corps a commencé à le faire. Et là, bien entendu, le corps savait déjà que j’étais malade. Moi, je n’étais absolument pas au courant. Et puis, voilà ! Ça n’a pas manqué : il avait quelques heures d’avance. Il avait senti des signes avant-coureurs qui dans ma conscience à moi, étaient tout à fait absents. Bon, ce n’est pas ça que je voulais vous dire.

Je voulais vous parler d’autre chose. Ce dont je voulais vous parler c’est de notre étonnement quand on regarde les livres d’histoire et plus spécialement les témoignages de gens qui se sont trouvés dans des tourmentes et qui ne l’ont pas vu venir. Voilà, c’est un peu la même chose : qui ne l’ont pas vu venir, qui tout à coup se trouvaient au sein d’une tourmente et qui ne savaient pas que c’était déjà là. Et ils étaient entourés de personnes du même genre, d’autres personnes qui ne se rendaient pas compte que quelque chose était en train de menacer et de se produire.

Alors, si nous posons la question à propos du passé, eh bien nous avons une explication extrêmement simple : l’information circulait extrêmement lentement : il fallait écrire une lettre, il fallait l’envoyer, il fallait que l’autre la lise puis qu’il réponde, etc. L’information passait de façon extrêmement lente et il était difficile de connecter les pointillés. Mais à notre époque, à notre époque, quand même, on a l’information de manière instantanée. Là, au milieu de la nuit, je regardais un peu l’internet et j’apprenais, en temps réel, qu’il faisait, que la température dépassait les 45°, à certains endroits, dans des villes australiennes. Et j’ai mis un petit… j’ai pris l’information que j’avais trouvé là et je l’ai mise… Et donc, je voyais, en temps réel, ce qui se passait en Australie et voilà : la frayeur qui commence à prendre les gens de voir des températures qu’on n’a pas vues. Je vous ai montré le téléphone d’un gars qui indique 47,5° et ce n’est pas du Fahrenheit, c’est du centigrade, c’est du Celsius !

Alors, maintenant, comment se fait-il que nous ne relions pas les pointillés ? Comment se fait-il que nous voyions des choses qui se passent aux États-Unis, que l’on voit des choses qui se passent en France, que nous voyons des choses qui se passent en Grèce et en Italie et que nous disions, à propos de chacun de ces pays : « Tiens ! Ils ont des problèmes très particuliers ! ». Comment se fait-il que nous ne relions pas ces événements ? Comment sommes-nous incapables de voir que Monsieur Trump est en train de nous montrer, voilà, en temps réel ce qui pourrait se passer en France si le Front National passait à la présidentielle et par la suite aux législatives et des choses comme ça ? Comment se fait-il qu’il n’y a pas un article qui nous parle – si, ceux de François Leclerc sur le blog de Paul Jorion ! – pour nous dire que ce qui se passe en Grèce et ce qui se passe en Italie, c’est la même chose. Et que dans les deux cas, il y a, là, un phénomène qui pourrait faire exploser la zone euro parce qu’il est de la même nature. Pourquoi est-ce que nous ne voyons pas ça ? Parce que, sans doute, nous sommes habitués à ces frontières nationales et que nous avons l’impression, justement, dans une perspective « souverainiste » que, voilà, les problèmes, comme le nuage de Tchernobyl, s’arrêtent aux frontières et qu’il n’y a pas de rapport entre ce qui se passe en France et aux États-Unis et qu’il n’y a pas de rapport entre ce qui se passe en Grèce et en Italie.

Il y a une autre explication possible, c’est celle-ci. Je crois que c’est dans le livre de Gérard Simon. J’ai lu plusieurs ouvrages qui parlent de Johannes Kepler[1] l’astronome, mais en particulier j’ai lu, j’en avais fait le compte rendu à l’époque, c’était en 1979, d’un très, très beau livre sur les début de l’astronomie moderne. Ça s’appelle Kepler astronome astrologue [2], c’est par Gérard Simon et je crois que c’est là que j’avais trouvé la chose suivante : c’est que pendant que Kepler est occupé à remplir les 700 pages de brouillons qui vont lui permettre de calculer exactement, pour la première fois, l’orbite de la planète Mars, il a dit quelque part que c’est quand même gênant tout ce tapage, en bas. Tout ce tapage, en bas, ce sont, voilà : c’est la guerre civile. C’est le fait que les protestants et les catholiques se massacrent au rez-de chaussée pendant que lui est là, à l’étage, en train de calculer l’orbite de la planète Mars. Et il dit : « Oh ! c’est quand même emmerdant, on ne peut pas se concentrer ! », etc. Et, voilà ! C’est comme ça que nous sommes. En réalité, c’est ça, nous avons cette capacité à nous « encapsuler », comme disent les Britanniques, à nous refermer sur nous-mêmes et à ne pas voir ce qui se passe autour de nous, à ne pas relier les points.

Moi, j’ai vu la manière dont on a reçu mon livre Le dernier qui s’en va éteint la lumière : « Ah oui ! C’est une idée intéressante, cette idée d’extinction possible de l’humanité ! ». Et la personne ou les personnes qui m’accueillaient avec sympathie mais avec scepticisme, ne feront pas le lien entre mon ouvrage et la température de 47,5° dans une ville australienne, en ce moment. Ils ne verront pas le rapport, cela ne va pas s’imposer à eux. Peut-être parce que justement, il y a des frontières, que c’est loin et comme c’est un autre pays, eh bien voilà ! Tout doit s’expliquer autrement à l’intérieur d’un pays.

On s’étonne et on se demande pourquoi les économistes, d’où vient la médiocrité de la « science » économique ? Eh bien, c’est la pensée « en silo », c’est parce que les gens qui font de la micro-économie ne savent pas ce que font les macro-économistes. Mais quand on regarde, quand on regarde ce qui s’est passé justement – ça c’est un des intérêts du livre de Oreskes et Conway[3] sur les marchands de doute, c’est que même dans la climatologie, il y a des gens qui connaissent un tout petit aspect particulier de la question et puis d’autres, un autre. Et ils attirent l’attention, eh bien, que les gens qui parlaient de l’atmosphère, ils ne savaient pas nécessairement ce que pensaient les chimistes sur ce qu’on pouvait voir là et les chimistes n’étaient même pas au courant qu’il y avait un phénomène particulier dans l’atmosphère. L’information entre les sous-disciplines ne circule pas et ça, c’est lié, malheureusement, à la reconnaissance à l’intérieur des disciplines.

Et il me revenait, l’autre jour, j’en parle dans le livre que j’avais écrit avec Geneviève Delbos, qui s’appelle La transmission des savoirs [4], c’est une réunion entre ostréiculteurs et scientifiques, cela se passe si j’ai bon souvenir, à la fin des années 70 ou au milieu des années 70. Les ostréiculteurs catastrophés parce qu’il y a des épidémies. Les huîtres meurent en pagaille et il y a une réunion avec les scientifiques et les ostréiculteurs disent : « Pourquoi ? Pourquoi, vous ne saviez pas ça ? » « Si, si, on savait ça ! » disent les scientifiques. « Et pourquoi vous n’en avez pas parlé ? » « Ah, mais on en a parlé » « Mais non, vous n’en avez pas parlé, on n’est pas au courant ! » etc. Alors, il y en a un qui se lève et qui dit : « Mais si, si. J’ai fait une communication qui a été publiée – P.J. : je ne sais plus – dans le Bulletin de l’académie des sciences ! ». Voilà ! Pourquoi ? Parce que, ce type il était préoccupé uniquement par, voilà, la reconnaissance de sa carrière. Et si c’était comme maintenant, eh bien, s’il ne faisait pas comme ça, il mourrait bientôt dans sa carrière scientifique.

Il y a un autre truc dont parle Oreskes et Conway qui est très intéressant, c’est cette confusion qui est liée au fait que la… que les scientifiques écrivent parfois des choses comme, quand ils ont découvert un effet de cause à effet entre A et B, ils écrivent « dans un intervalle de confiance de 95 % » ou « de 90 % ». Ce qui donne le sentiment au public qu’ils ne sont pas tout à fait sûrs de ce qu’ils sont en train de faire. Alors que – et là, je parle souvent de Pierre Bourdieu – mais je parlais de lui à propos des sondages, l’autre jour, c’est ce qu’il appelle l’« esprit de sérieux ». Cette histoire d’intervalle de confiance, 90 % – 95 %, les scientifiques vous expliquent bien que tout cela n’a aucun sens. Il faudrait imaginer que dans les phénomènes qu’on étudie, il y a des … que la distribution des phénomènes soit de type gaussien, de type normal, ce qui est très, très rarement le cas.

Mettre ce 90 % d’intervalle de confiance ou 95 %, ça fait partie de l’« esprit de sérieux ». Voilà, c’est montrer qu’on est quelqu’un de sérieux. Comme celui qui écrit ce papier sur les épidémies qui vont venir sur les huîtres, il l’écrit dans le Bulletin de l’académie des sciences : ça fait partie de l’esprit de sérieux. Ça veut dire qu’on connaît bien son métier, qu’on parle en termes, comme il faudrait le faire, en termes de distributions statistiques, même si ces distributions statistiques n’ont rien à voir avec le phénomène qu’on étudie, parce qu’en fait, lui, il suit un autre type de loi. Donc la distribution est différente ou il y a absence de loi, si c’est stochastique. Et voilà ! Le danger c’est qu’il y aura toujours un crétin quelque part disant « mais vous voyez, ils ne sont pas sûrs de ce qu’ils racontent puisqu’il y a leur histoire de 90 % et de 95 % ! ». Voilà !

Bon, c’est à peu près ce que je voulais dire. La crise est là, cette crise, il y a un effondrement généralisé et, je vais le dire en mettant les points sur les « i » : ce qui se passe en France et ce qui se passe aux États-Unis, c’est la même chose. Il n’y a pas de nuage de Tchernobyl qui s’arrête aux frontières. Tout est relié. Si la Grèce éternue dans le système de l’euro, l’Italie va s’enrhumer. Il faut le savoir, il faut le savoir. Bon, vous voyez peut-être, je vous donne déjà, quelquefois, sous forme de billets, des réflexions qui viendront dans mon prochain bouquin qui s’appelle Qui étions-nous ? C’est la suite, si vous voulez, pris sous un tout autre angle du Dernier qui s’en va éteint la lumière » et quand je pense à ce bouquin, je repense toujours à la même chose, que malheureusement son actualité va devenir de plus en plus visible et c’est la source d’une très grande tristesse. Bon, c’est une source de reconnaissance personnelle, mais c’est une source d’une très grande tristesse : c’est le même intérêt poli qui m’accueillait quand je faisais une conférence en 2006 et en 2007 à Los Angeles, sur la crise des subprimes, en disant : « Ah ! Oui, c’est très intéressant, oui, oui ». Très bien et puis on rentre chez soi et je ne suis pas sûr que le monsieur ou la dame en parlait à son époux en rentrant à la maison, ou, alors, sur le genre « Ah ! j’ai écouté quelque chose de très intéressant ! ». Alors la dame ou le monsieur demande « Ah ! Et ça parlait de quoi ? » « Alors, attends, je ne me souviens plus très bien… ». Voilà !

L’Australie, là, les 47,5° c’est un signe. C’est un signe et c’est un signe maudit : ça veut dire que la planète devient inhabitable. Alors, il y a toujours quelqu’un qui vous montrera que d’après… qu’en découpant des rondins il y a eu, un jour, en l’an 1282, où il faisait déjà très chaud en Australie. Mais, non ! Regardez ces courbes qui nous montrent la température qui monte inexorablement, à partir des années 70. C’est venu avec une autre plaie (rire), avec l’ultralibéralisme. Enfin, voilà, il faut y penser, il faut se secouer. Je lisais un article[5], hier soir, c’est un article qui nous dit que même si on abandonnait, aujourd’hui, tous les carburants fossiles et si on se réveillait demain matin avec uniquement du renouvelable, la température, à la fin du siècle, dépasserait quand même les 2° supplémentaires, ce qui est déjà énorme. Et on risque d’avoir beaucoup plus que ça. Voilà !

Eh bien, à la semaine prochaine. Allez, au revoir !

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[1]          https://fr.wikipedia.org/wiki/Johannes_Kepler

[2]          Gérard Simon, Kepler astronome astrologue, Gallimard 1979

[3]          Naomi Oreskes et Erik Conway, Les marchands de doute, Le Pommier 2014 (2010)

[4]          Geneviève Delbos et Paul Jorion, La transmission des savoirs, Maison des Sciences de l’Homme, 1984

[5]          Gabriele Porrometo, Trop tard, trop lentement : les énergies renouvelables seules ne contiendront pas le réchauffement climatique, Numérama, le 9 février 2017

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