Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines (I) Le tiers dans la réciprocité positive

Billet invité. Première partie d’un résumé par Madeleine Théodore du livre de Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris : L’Harmattan, 1995.

L’hypothèse du livre est la suivante : partout où le sens apparaît, la réciprocité en est le siège. Les auteurs partent d’un constat : l’être social peut aussi bien naître de la réciprocité positive que de la réciprocité négative. Dans l’Éthique à Nicomaque d’Aristote, celui-ci montre que la réciprocité parfaite, symétrique, est reconnue au sein de la Grèce antique comme la source des valeurs politiques les plus hautes : justice, amitié, grâce.

Plongée dans les affres du néolibéralisme, la société s’inquiète d’acquérir une connaissance objective des structures de réciprocité afin de maîtriser la genèse de la valeur.

Première partie. Étude maussienne : le tiers dans la réciprocité positive

Le don dans les sociétés positives, l’arc ou le gibier, même produits en excès de travail du chasseur, n’est jamais échangé mais toujours véritablement donné. Le don est au principe de la reconnaissance d’autrui. L’Histoire témoigne de l’évolution de l’échange à partir de prestations primitives où la communication entre les hommes serait à la fois échange de choses et communion entre les êtres jusqu’aux différentes communications spirituelle, affective, matérielle des Temps modernes.

L’échange et le don ont pu coexister et s’affronter dès l’origine, et l’échange l’emporter dans la société occidentale. Selon Mauss, les indigènes maori font référence à un autre moteur de prestations économiques que l’intérêt : le mana, valeur de la réciprocité et verbe qui circule, donne un sens à l’univers.

Le don est le contraire de l’échange

Trois prestations interdépendantes régissent le troc : donner, recevoir, rendre. La chose donnée devient le témoin du lien d’âmes s’instaurant entre les partenaires. Comme la chose fait partie de l’identité du moi, le donataire doit respecter l’intérêt du donateur. Dans son Essai sur le don (1924), Marcel Mauss (1872 – 1950) a perçu dans l’obligation de rendre la matrice du lien d’âme, du mana. Sa recherche s’est limitée à la seule réciprocité des dons, et c’est peut-être pour cela qu’elle n’a pu aboutir à une théorie de la réciprocité.

Les cadeaux sont un symbole de sentiments. Ce sont des signes, des expressions comprises, bref un langage, une symbolique. Le cadeau transporte avec lui une affectivité plus qu’il ne la suscite. Le partage des biens d’usage est exclu de la catégorie maussienne de l’échange-don.

Le don est réservé aux choses précieuses et équivaut à un accroissement de conscience d’être, d’autorité, de renommée pour son auteur. Donner n’est plus offrir de soi mais acquérir de soi, dans un cadre où matériel et spirituel sont unis par un lien systématique qui enchaîne le sort de l’un au sort de l’autre, un lien logique unissant le Don et le Nom. Par contre, acceptant de recevoir, l’homme perd de son prestige. On meurt de ne point donner : nul ne veut perdre son âme à recevoir seulement.

Le Nom du Don

La force veillant au retour du don est le nom d’être humain. La compétition dans la redistribution a pour but le prestige, la compétition dans l’accumulation, le profit. Le prestige ne dépend pas de l’accumulation mais de la prodigalité. Perdre le prestige, c’est perdre l’âme. Cependant, le prestige n’est pas la raison du don, mais l’imaginaire du don.

L’honneur ou le crédit

On pourrait appliquer au désir de prestige les formules qu’utilisent les économistes pour l’intérêt matériel. Cependant, donner au point de détruire, c’est mettre l’autre dans l’impossibilité de rendre. La contradiction est éclatante entre les catégories du prestige et du profit. Elles sont antagonistes. Mauss essaie de réconcilier les deux mais au final, le but de tout donner sans espoir de retour est l’échange avec les dieux.

Le Sacrifice

Des sociétés méprisant le commerce ou même l’ignorant utilisent la notion d’achat avec les esprits et les dieux. Ceux-ci s’irritent de n’être pas honorés des hommes. On les apaise en reconnaissant leur prestige.

Le don du nom

Les miroirs du nom ont une importance particulière dès le moment où ils peuvent se séparer du corps, car ils peuvent être aussitôt confiés à autrui ou même donnés. La renommée ne saurait s’acquérir par l’échange puisqu’elle ne s’aliène pas. Les objets porteurs d’être ou de nom vont être transmis héréditairement. À partir du moment où la renommée est cristallisée dans un objet, elle peut être distribuée. Le donataire des objets de prestige ne grandit dans la hiérarchie qu’à la condition de les redonner à son tour, au bout d’un certain temps. L’obligation pour le donataire est d’honorer les obligations que le titre représente : ainsi, le don crée la renommée, la renommée oblige au don. Cette capacité de la renommée fétichiste de mouvoir la circulation des richesses ouvre la voie à la monnaie.

La monnaie de la renommée

La monnaie acquiert sa propre célébrité et bientôt la transmet à l’homme au lieu de la recevoir de lui. La propriété la plus déroutante de cette monnaie est de ne pas représenter de valeur fixe mais d’augmenter de valeur à chacune des transactions dans lesquelles elle s’est engagée. Un exemple en est les cuivres blasonnés : chaque société d’un archipel possède ses valeurs de renommée et ses propres monnaies.

Celui qui reçoit un lingot le rendra à terme mais ce faisant il ne se délivre pas du lien, il en inverse seulement l’orientation. Le lingot d’airain est le symbole du mana, du lien d’âmes qui émerge de la relation exprimée dans l’acte du don. Si la chose est accompagnée d’un gage, la prestation s’inscrit dans une relation de don, sinon elle s’inscrit dans une relation de troc. La res a dû être avant tout ce qui fait plaisir à quelqu’un d’autre. Pour qu’il y ait échange et non plus don, il faut que le lingot représente l’objet et non plus le lien d’âmes.

Le Tiers et le Réciproque

Dans le langage maori, le hau est la valeur spirituelle conjointe à l’objet donné et le taonga est l’objet donné. Le hau ne s’aliène pas et forcera le donataire à rendre. Le sage maori précise qu’il n’existe aucun accord entre les partenaires sur la valeur de leurs dons. Dans aucune civilisation on ne confond don et achat. Pour éviter la mort que signifie recevoir sans pour autant annuler le don d’autrui, le donataire reproduit le don mais en l’adressant à un tiers. Le tiers permet d’abord de figurer un premier cycle d’une économie de réciprocité. La multiplication des donateurs généralise son effet, l’étend à une société toujours plus vaste. Le troisième personnage donnerait corps à l’esprit magique grâce auquel l’indigène s’explique le mouvement des choses. Il existe une crue des dons, chaque don pour être don devant être supérieur au don reçu. Même dans la magie noire, le principe vaut. La mort du maître devient la preuve que le disciple a su tirer parti de son propre don, qu’il a acquis un mana supérieur, que le maître a un successeur digne de lui. Avec la catégorie du prestige, les Maori rendent compte d’une valeur éthique.

Le Tiers et l’obligation de rendre

L’obligation qui devrait se traduire par une symétrie bilatérale fait intervenir, selon les indigènes, un tiers. Le respect de l’intervalle, pour rendre, est juste l’art de vivre en société. L’important n’est pas de remplacer une chose par une autre mais de situer les donateurs face à face. Les Maori s’expriment ainsi : « Nos fêtes sont le mouvement de l’aiguille qui sert à lier les parties de la toiture de paille, pour ne faire qu’un seul toit, qu’une seule parole ».

Le fruit de la réciprocité des dons est la production d’une seule parole. Le lien est l’obligation de donner, celle de recevoir et enfin celle de rendre. C’est elle qui est première parce qu’elle unit l’un à l’autre donner et recevoir. L’équilibre contradictoire qui procède de la relativisation mutuelle de ces deux termes antagonistes est le Tiers inclus où se fonde la fonction symbolique. L’équilibre de ces deux termes est le siège où naît le mana, le sens de toute conscience. La réciprocité est antérieure à l’apparition de la conscience individuelle. Le mana est d’abord l’Autre. L’Autre auquel chacun aspire est fragile, vulnérable, parce que personne ne peut en être seul l’auteur. La fragilité de l’Autre témoigne à chaque instant de l’antériorité de la réciprocité sur l’affirmation de l’individu. L’Etre est ce qui advient. Le mana comme Tiers inclus n’est pas seulement imprévisible, c’est un signifiant vide.

Chaque relation reçoit son sens propre de s’inscrire dans la structure de la réciprocité et conférant un statut à ses auteurs, nourrit leur imaginaire.

La structure ternaire

Mauss a rassemblé les pièces maîtresses d’une théorie nouvelle : le don, l’obligation de rendre, le prestige et le tiers. L’obligation de rendre suppose une structure fondamentale de symétrie entre les dons. Or, les Maori proposent la structure ternaire pour écarter l’interprétation du don comme un échange : quelle est la différence entre la structure binaire et la structure ternaire ?

La structure ternaire produit la naissance du contradictoire en chacun, comme la structure binaire, mais focalise sa source dans l’initiative de chacun, car l’équilibre de donner et de recevoir dépend désormais de sa compétence et de sa décision. Le Tiers est ainsi intériorisé, c’est ce qu’on appelle l’individualisation de l’être. L’homme est devenu responsable de l’Autre. L’étranger, l’inconnu est attendu. La structure ternaire est génératrice d’une individuation du Tiers qui se traduit comme sentiment de responsabilité.

Si l’homme est capable de donner sans aucune obligation pour autrui de lui redonner, c’est parce qu’il appartient à la structure ternaire. Il est l’homme réciproque. La structure ternaire n’est pas seulement médiatrice de l’individualité du mana, elle est le support de son universalisation. Enfin, l’homme réciproque est responsable et soucieux de son être, du sens à donner à sa vie.

Conclusion

Mauss se fonde sur une intuition maîtresse: les dons vont et reviennent toujours. L’honneur se conquiert au mépris de la richesse. La contradiction entre l’être et l’avoir est irréductible. Parti de l’échange économique où règne l’intérêt matériel, Mauss étend par l’intermédiaire de la confusion des sentiments et des choses dans l’âme primitive la notion d’échange à la portée symbolique. Le don est une parole. La réciprocité des dons est comme l’aiguille qui tisse le toit du monde. Notre vie actuelle est à la fois communautaire et individualiste, faite de réciprocités diverses.

(à suivre…)

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