LA VIOLENCE CONSTITUTIVE DES SOCIÉTÉS HUMAINES ? par Pascal

Billet invité.

Je suis en train de découvrir les biens faits de la CNV (communication non violente) dans le cadre du groupe de Colibris auquel je participe et où nous utilisons des cercles de paroles. Et je mesure à quel point, là aussi, une généralisation de la CNV serait bien un changement de paradigme.

Mais pour aller un peu plus loin, la CNV semble être aujourd’hui constitutive des organisations horizontales alternatives qui tentent de s’opposer au vieux modèle vertical et hiérarchique.

Quand on voit le niveau de violence de personnalités politiques à l’image d’un Trump, d’un Poutine, d’un Sarkozy ou même d’un Fillon., quand on voit les dérapages des violences de policiers dépositaire de l’autorité publique, quand on voit la violence de certaines pratiques économiques, comment imaginer une société en paix ?

Cette violence qui s’expose ouvertement dans les médias ou même carrément scénarisés au sein des partis politiques, est constitutive du pouvoir dans une relation de domination institutionnalisée. Le développement assumé de cette violence au plus haut sommet des États, et souvent envers le peuple même, n’est-il pas révélateur d’une dislocation de l’État Nation ? Si le XXIème siècle doit voir mourir l’État Nation arrivé à son obsolescence, quel modèle de société va émerger ?

Pierre Clastres, dans Archéologie de la violence, dénonce  la vision de Hobbes pour qui le lien social s’institue entre les hommes grâce à ce « pouvoir commun qui les tient tous en respect » : l’État est contre la guerre.

Dans cette logique, on retrouve la vision de ceux qui voient comme solution d’avenir un retour à un État Nation fort et le repli sur soit nationaliste. Mais cela n’est pas très différent finalement de ceux qui nous proposent un pouvoir supra-état-nation, en plaçant le pouvoir dans des institutions telles que l’Europe. Cela n’est pas non plus très différent du rêve de certains de faire du monde un grand Trust, un Big One à la Michael Moore. Il s’agit dans tous les cas de revenir à l’Un identitaire dans lequel la population entière doit se reconnaître.

A ce modèle unificateur par la violence légitime de l’État, P. Clastres oppose la pensée des sociétés primitives qui selon lui faisait inversement usage de la guerre contre l’État. L’anthropologue d’écrit, dans La société contre l’État, comment le Chef, dans les sociétés primitives qu’il a étudiés, est un Chef sans pouvoir. Le chef choisi par le groupe pour représenter sa parole peut à tout moment être destitué si le groupe ne s’identifie plus dans les décisions et dans la volonté du chef.

A partir de ce constat, pour P. Clastres, la guerre devient un élément constitutif de la société primitive pour se prémunir contre la domination, le pouvoir légitime de la force, exercé par l’État. Il écrit : « la possibilité de la violence et du conflit armé est ici [dans la société primitive] une donnée immédiate. Mais pourrait-on imaginer que cette possibilité ne devienne jamais réalité et qu’au lieu de la guerre de chacun contre chacun, comme le pense Hobbes, on ait au contraire l’échange de chacun avec chacun, tel que l’implique le point de vue de Lévi-Strauss ? Soit donc l’hypothèse de l’amitié généralisée. »

Pour l’anthropologue la réponse est claire : « On s’aperçoit très vite qu’elle [cette hypothèse] est, pour plusieurs raisons, impossible ».

Ainsi donc, nous n’aurions d’autre choix qu’entre une société primitive en guerre perpétuelle pour préserver son indépendance ou la soumission à une société sous le joug de la violence étatique pour préserver l’unité identitaire ? Examinons au regard de l’évolution de la société aujourd’hui, les raisons pour lesquelles, en 1977, P. Clastres jugeait l’hypothèse de l’amitié généralisée, impossible.

Impossible : « À cause, tout d’abord, de la dispersion spatiale. […] L’amitié s’accommode mal de l’éloignement. » Toute personne qui aujourd’hui fait usage d’un ordinateur peut se rendre compte par lui-même que l’Internet nous a affranchis de la dispersion spatiale dans nos relations. Nous sommes même dans la capacité d’avoir des amis que nous n’avons jamais rencontré physiquement.

Impossible parce que : « la logique de la société primitive, qui est une logique de la différence, entrerait en contradiction avec la logique de l’échange généralisé qui est une logique de l’identité, parce qu’elle est une logique de l’identification. » L’internaute générationnel d’aujourd’hui est un artisan de sa construction identitaire nomade. La culture familiale, amicale réelle (vs. virtuelle) ou professionnelle ne sont plus que les bases d’une construction identitaire qui se forge en permanence sur les réseaux sociaux et au sein du big data. Ces constructions identitaires nomades et permanentes sont par essence source de différenciation.

Autrement dit, l’évolution technologique d’aujourd’hui nous permet d’envisager d’autres manières de faire société et même l’hypothèse de l’amitié généralisée. Saurons-nous saisir cette chance ?

Aujourd’hui, des mouvements exo-nationaux (supranationaux ?) se constituent autour de l’économie sociale et solidaire, sur la base de valeurs communes comme la solidarité, le partage, l’autonomie, la gratuité et la non violence. De part leur fonctionnement horizontal en réseau, ils offrent une réelle alternative à la verticalité hiérarchique de nos sociétés soumises à la violence l’économie de prédation et à la violence légitime de l’État.

L’évolution technologique nous offre cette chance à condition toutefois de favoriser l’open source par rapport à la propriété intellectuelle, de faire du big data un bien commun en lieu et place d’une source de profits.

Et gageons enfin que si nous arrivions ainsi à pacifier nos sociétés humaines, cette non violence rendrait également notre relation à la nature et à l’environnement beaucoup plus durable que n’importe quel programme politique.

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