Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines (V) L’échange chez Aristote

Billet invité. Cinquième et dernière partie d’un résumé par Madeleine Théodore du livre de Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris : L’Harmattan, 1995.

         La justice dans l’échange

La théorie d’Aristote de la justice est une. La justice demande que soit respecté le principe de l’égalité proportionnelle. Selon la justice distributive, chacun reçoit en fonction de ce qu’il donne.

La tradition a retenu trois formes de justice : la justice distributive quand la justice doit être proportionnelle à quelque chose, commutative quand il s’agit d’échange, corrective pour l’application des sanctions. Ces catégories ne correspondent pas aux critères d’Aristote.

Aristote traite de l’échange à l’intérieur d’une économie de réciprocité, et même quand il s’agit de vente et d’achat, il les analyse avec les catégories du don. Un échange est juste quand le gain de l’un n’est pas la perte de l’autre. Selon une première analyse, il ne faudrait prendre en compte que les objets mais la réflexion sur la justice doit se poursuivre avec la réciprocité proportionnelle : comment fixer la proportion dans laquelle des choses qualitativement différentes doivent être échangées pour que l’échange soit égal ? Il faut noter que la réciprocité proportionnelle s’applique aussi bien à la justice distributive qu’à la justice corrective, elle est leur principe commun.

         La réciprocité proportionnelle.

L’échange consiste à réaliser l’appariement simultané de chaque producteur avec l’oeuvre de l’autre, par exemple le produit du cultivateur avec celui du cordonnier. Il y aura réciprocité quand on aura égalisé, de sorte que ce que le cultivateur est au cordonnier, l’oeuvre du cordonnier soit à celle du cultivateur. Il semble difficile de quantifier des rapports hiérarchiques entre des statuts. À la vérité, il est impossible de rendre commensurables des choses aussi différentes, mais on peut le faire convenablement si on a égard au besoin : pour comparer les choses entre elles, le besoin (chreia) apparaît comme le critère direct des équivalences.

         La chreia.

Il faut pour qu’il y ait échange et donc communauté une interdépendance entre les besoins. La critique de Marx par rapport à Aristote est qu’il a découvert dans l’expression de la valeur des marchandises un rapport d’égalité. Mais il n’est pas allé jusqu’à définir ce « quelque chose d’égal » : le travail humain, car la société grecque reposait sur le travail des esclaves et avait pour base naturelle l’inégalité des hommes et de leur force de travail. Dans la Grèce ancienne, le sort du thète ou salarié était inférieur à celui d’un esclave parce que le thète était réduit à se déterminer en fonction de son intérêt propre hors de toute relation communautaire de réciprocité.

Pour Aristote, la réciprocité des services construit le lien d’âmes qui se traduit par la philia. La justice corrective est importante. C’est l’unité de la communauté qui égalise ou hiérarchise les différents besoins selon un ordre nécessaire. Toute l’économie de réciprocité s’oppose à la notion de travail abstrait parce que la rationalité économique de la réciprocité l’emporte sur celle de l’échange.

Le miracle grec pourrait être d’avoir inventé la démocratie comme la forme généralisée de la réciprocité.

         Réciprocité symétrique et réciprocité positive.

A la dialectique de la renommée, où l’on généralise de générosité pour acquérir du prestige, Aristote préfère celle de justice où la nécessité d’autrui est prise en compte. Dans ce contexte, la justice commence avec le don des moyens de production du don.

Mise en évidence du Tiers : comment distinguer la valeur de la réciprocité positive de la réciprocité symétrique ?

Aristote fait apparaître, à propos de la justice et de la vengeance, la distinction suivante : la vengeance se dédouble de deux rapports, l’un objectif, le second subjectif. Le sentiment de vengeance de l’agressé témoigne de la conscience d’un dommage spirituel, d’une lésion de justice. C’est dans le rapport de soi à autrui que se mesure la nécessité de la vengeance. Ce sentiment de justice apparaît comme un tiers, la vengeance révèle le sens éthique que l’on peut appeler le tiers.

Pour que la réciprocité ait lieu, il faut un moyen terme mesure de tous les étants : dans l’échange économique, c’est le besoin, la monnaie en sera le substitut et la traduction phénoménale.

         La réciprocité chez Aristote

Les échanges économiques se disent dans un vocabulaire dont l’horizon sémantique, celui d’« éprouver en retour » est celui de la vengeance. L’égalité ne doit pas se mesurer par rapport à la générosité des donateurs mais par rapport à la grâce, dont l’indépendance vis-à-vis de l’imaginaire des particuliers peut être appréciée en interprétant la redistribution des biens de la même façon que la compensation dans la réparation des dommages. Ce qui tient ensemble la communauté, c’est ce juste-là qui est la réciproque selon la proportion et non selon l’égalité.

         L’économie humaine.

La réciprocité symétrique est dite réciprocité proportionnelle pour qu’elle ne puisse être mesurée à l’aune d’un imaginaire privé. Dans cette économie, le travail n’est pas une aliénation, mais une oeuvre, même une révélation.

         Conclusion générale.

N’y a-t-il aucun rapport entre le vide quantique situé entre les manifestations de l’énergie antagonistes et le Tiers, né des structures contradictoires de la réciprocité ? Stéphane Lupasco situe la vérité non dans la non-contradiction mais dans le contradictoire.

L’être qui éblouit le regard de l’homme est autre chose que la vie. L’unique structure naturelle où naît une structure surnaturelle est le face à face de l’homme avec l’homme. L’expression du Tiers est la grâce. Là commence ce qui n’a plus de mesure et ne peut être science.

L’humanité est relation, et l’intérêt individuel la mutile. L’affectivité pure est l’essence de la liberté, elle est la jouissance transparente de la liberté, la grâce qui ne peut être réduite à l’emprise d’aucun système primitif. Il n’est pas de créateur qui ne confonde l’illumination de la révélation avec un cri de joie.

Si l’esclave veut être libre, il ne lui faut pas seulement différer la mort, mais dominer sa propre vie par le souci de celle d’autrui, maîtriser sa vie avant qu’elle ne le condamne à mort.

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