Hegel et la Réciprocité, par Dominique Temple

Billet invité.

Hegel dit dans La raison dans l’histoire : « Tout ce qui existe dans le sentiment est entièrement subjectif et ne peut se manifester que d’une manière subjective. Si quelqu’un dit : c’est mon sentiment, un autre a un droit égal à lui répondre : ce n’est pas le mien ; l’on se met ainsi hors du terrain commun. Le sentiment ne conserve ses droits que dans les affaires strictement particulières. Mais vouloir défendre une cause en affirmant que c’est le sentiment commun des hommes est une entreprise qui contredit le point de vue du sentiment lui-même, car ce point de vue est celui de la subjectivité particulière ».

Il semble que Hegel pense le sentiment sur le mode de la sensation : celle-ci est le résultat d’une relation entre la vie de l’individu et le monde qui lui oppose sa propre force. Dès lors, ce que l’on sent par soi-même est irréfutable d’où l’assurance de ceux qui se fient à leur expérience, et leur rappel constant à ce qu’ils appellent leurs valeurs. Mais nul ne peut faire partager à autrui sa conviction vécue sur un mode individuel d’où la sempiternelle ritournelle « nous n’avons pas les mêmes valeurs… ». Cet axiome s’accorde avec l’idéologie de l’économie libérale qui réserve la morale à la vie privée et le rapport de force aux relations économiques. Quiconque a pour motivation son propre intérêt traite alors avec autrui en termes d’échanges en fonction de cet intérêt. Le danger est ici qu’autrui soit considéré comme le monde extérieur, et réifié comme force de travail par exemple dans la relation du patronat et du prolétariat.

Hegel poursuit : « … penser, penser qu’il est un Moi, voilà ce qui fait la racine de la nature de l’homme. En tant qu’esprit, l’homme n’est pas immédiat mais essentiellement un être qui retourne à soi ».

Hegel fait l’impasse sur les sentiments qui naissent des relations de réciprocité intersubjective qui font intervenir l’autre à la place du soi ou du monde. Le sentiment issu de la réciprocité est bien de nature affective, absolu et singulier comme toute affectivité, mais pas comme celle de chaque individu seul avec lui-même, c’est un sentiment commun à tous ceux qui participent de la réciprocité. Dans la réciprocité, le sentiment de chacun est en effet nécessairement celui de l’autre puisqu’il requiert autant l’action de l’un que celle de l’autre ; il n’est pas possible de déconnecter l’expérience de l’un de celle de l’autre, et la conscience de l’un de la conscience de l’autre.

Or, tout le monde a une expérience immédiate de ces relations de réciprocité fondamentales, et donc des valeurs humaines dont elles sont les matrices : l’alliance matrimoniale, la filiation, la fratrie engendrent des sentiments respectivement d’amitié, de responsabilité et de justice, enfin de fraternité ou de solidarité dès l’origine dans toute communauté de parenté. Et ces valeurs peuvent donc être reproduites bien au delà des limites de la parenté imposées par la nature comme valeurs universelles lors de la construction de la cité ou de la nation par l’institutionnalisation des structures de réciprocité fondamentales pour la société tout entière.

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