Retranscription – « Les machines pourraient financer une allocation universelle », le 21 juillet 2014

« Les machines pourraient financer une allocation universelle », le 21 juillet 2014. Merci à Marianne Oppitz !

Mais, c’est une question qui n’est absolument pas posée : la question du lien entre les revenus (les revenus qui sont nécessaires pour acheter les objets qui sont créés) et le travail. On tient pour acquis qu’il y aura toujours du travail et que  la grande masse des gens ne sera pas rétribuée par les gains du capital mais par des gains du travail. Or, on ne veut pas poser cette question. Il suffit de voir la manière dont le problème a été posé dans le cadre du Pacte de responsabilité, c’est-à-dire : on va dégager telle ou telle somme et on va demander aux entreprises de créer des emplois. Et alors, quand l’annonce avait été faite, j’avais fait un billet – c’est un billet qui est paru dans « Le Monde » – j’ai dit : « Il n’existe pas de mécanisme connu qui va transformer des allègements de charges, etc. pour les entreprises, qui va transformer ça en nouveaux boulots : la seule structure qui existe, c’est une structure qui va prendre cet argent, le distribuer soit en dividendes, soit en salaires pour les grands dirigeants des entreprises ». Et, il s’est fait que quelques jours plus tard – 3 jours, 4 jours plus tard – Monsieur Gattaz [à la tête du MEDEF] a exactement répété ça : « Mais il n’y a pas de mécanisme qui nous permettrait de créer des emplois ! Des emplois où les gens feraient quoi ? »

La question n’est pas posée. Il y a une approche possible : c’était celle des pays communistes. C’est-à-dire, on va s’arranger, d’une manière ou d’une autre, pour que les gens travaillent. On va partager le travail existant, on va inventer – et ça, il y a eu une discussion qui a eu lieu récemment, en particulier en Allemagne, c’est l’ethnologue/anthropologue David Graeber qui appelait ça : « les boulots à la con » [bullshit jobs]. On crée des boulots à la con pour que les gens ne soient pas des chômeurs. Ça, c’était l’approche, je dirais, classique dans les pays communistes : quand il n’y avait pas de travail pour tout le monde, il n’y a avait pas de clochards dans les rues parce qu’on trouvait quelque chose à faire faire par les gens. Est-ce que c’était des boulots intéressants ? Pas nécessairement ! Alors, il y a, je dirais, un mal et un bien qu’il faut [arriver à équilibrer].

L’alternative ? C’est que – bon ! ça c’est une proposition que je fais – c’est que… et en fait j’y avais pensé et j’ai découvert après qu’elle avait été énoncée il y a très longtemps – dans les années 1810 – par Sismondi, un philosophe suisse : « la personne qui est remplacée par une machine, elle va bénéficier, à vie, d’une rente qui sera perçue sur la richesse créée par la machine ». Ça, c’est la proposition de Sismondi. On n’est pas obligé de la refaire exactement dans ce cadre là, je veux dire, d’une personne remplacée par une machine particulière. Ce qu’on peut faire, c’est qu’il y ait une caisse – qui soit la caisse de la productivité de la machine – et que cette caisse nous aide à produire quelque chose qui serait de l’ordre de ce qu’on appelle une allocation universelle, etc.

Mais cela, il faut bien le comprendre, que si on fait ça – une caisse avec les gains de productivité dus à la machine – que c’est de l’argent qui va, en ce moment, en dividendes et en salaires démultipliés des dirigeants d’entreprises. Donc, ce sera à eux, d’accepter que cet argent n’aille pas simplement s’accumuler dans leurs comptes en banque, avec cette caricature qu’on connaît maintenant : l’année passée, 85 personnes au monde, gagnaient en 2013 autant que la moitié de l’humanité la plus pauvre – que 3 milliards et demi de personnes. En une année, on est passé de 85 à 67 [P.J. : le chiffre est de 8 personnes en 2016 ; on n’arrête pas le progrès !], montrant à quel point la concentration se fait rapidement. Alors, est-ce que ces gens – ces 67, ces 85 – sont prêts à partager ? Non, ils sont prêts à faire de la philanthropie, d’attribuer une partie de cette somme à ceci ou à cela. Si on leur disait : « maintenant, nous allons créer une caisse à partir de la richesse créée par les machines », est-ce qu’ils seraient prêts à le faire ? Je ne sais pas. Il faut lancer, en tout cas, la proposition et voir ce qui va se passer. [P.J. : Bill Gates a en tout cas repris la proposition en des termes quasi identiques aux miens dans cette vidéo de 2014 ; on n’arrête ni les bonnes idées, ni le progrès !]

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