LA SOCIÉTÉ NUMÉRIQUE À LA CHINOISE, UN MODÈLE DE DYSTOPIE, par François Leclerc

Billet invité.

La Chine est aux prises avec un profond changement de son modèle économique dont l’issue est incertaine tant sa mutation est radicale. Un changement du moteur de son développement est en cours, son marché intérieur prenant le pas sur ses exportations. Que cherche-t-elle à accomplir ?

Rappelons les faits : le Parti-État est à la manœuvre, qui impose de maitriser des impératifs contradictoires, animé par la ferme volonté de mener cette transition sans abdiquer de son pouvoir. Afin de ne pas être dépassé par les événements, comme il en a la hantise, il s’est résolument engagé dans la mise au point d’un nouvel instrument de contrôle de la société chinoise de demain, qui repose sur le concept de « crédit social ». Un élargissement du classique historique du crédit bancaire prenant en compte tout écart par rapport aux normes de conduite édictées par ses soins.

Le propos va bien au-delà de la construction de la Grande Muraille électronique de Chine qui a longtemps focalisé les attentions et visait à isoler les chinois de la contagion du reste du monde, puis à encadrer leur utilisation des réseaux sociaux. Les champions chinois des réseaux sociaux et du commerce électronique ont été enrôlés pour ce très vaste et ambitieux projet. Le principal d’entre eux, Alibaba, était un partenaire tout trouvé, disposant d’une base de données de 500 millions de clients.

Il repose sur la constitution d’une base de données pharaonique, intitulée dans les textes officiels «  référentiel d’information », où seront répertoriés la consommation et les comportements des individus. Et comme il est déjà prévu de distribuer des primes aux méritants sur la base de leur notation, on peut supposer que des pénalités pourront également être infligées aux déviants.

Le contrôle social et l’inclusion financière vont de pair. Les technologies numériques permettent une traçabilité maximum des individus et une très rapide expansion du paiement électronique utilisant le vecteur de la téléphonie mobile y participe. Sous les auspices d’Alibaba et de WeChat Pay, la chute de l’usage de l’argent liquide est programmée dans les grandes mégapoles chinoises.

Mais les autorités chinoises voient plus loin encore. Allant à la rencontre de leurs souhaits les plus intimes, leur partenaire Jack Ma, fondateur d’Alibaba, développe la vision d’une révolution du Big Data donnant une nouvelle jeunesse à l’économie planifiée, dont on a cru qu’elle avait définitivement sombré avec l’effondrement de l’Union soviétique. Son avènement serait la consécration pour le Parti-État. Binbin Wang et Xiaoyan Li, deux économistes chinois, théorisent la venue d’une « économie hybride », telle une « économie de marché fonctionnant dans un cadre planifié ». La révolution du Big Data rendrait selon eux possible de les associer en prédisant les forces du marché en vue de les orienter. Elle améliorerait l’allocation rationnelle des ressources, que ce soit pour la planification à long terme des infrastructures ou la gestion des systèmes de santé publique.

Certes, il y a toujours des théoriciens pour fréquenter les allées du pouvoir et aller au-devant de leurs désirs, mais la modestie résultant de l’expérience impose d’être attentif à l’émergence des nouveaux modèles dont les sociétés hier encore émergentes sont désormais le lieu d’élection. Le nôtre de modèle étant à vrai dire fatigué et pas spécialement exemplaire. Alors, de quoi sera faite l’Afrique de demain, ce nouvel eldorado qui génère déjà un exode massif ? Les dystopies ont de beaux jours devant elles.

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