L’app Yo et la fonction phatique

On parle beaucoup ces jours-ci d’une application pour smartphone qui se contente d’envoyer le message « Yo ». Elle provoque l’engouement pour une raison sur laquelle bien des gens s’interrogent.

C’est l’anthropologue britannique d’origine polonaise Bronislaw Malinowski (1884 – 1942) qui a attiré le premier l’attention (dans un article publié en 1923 : « The Problem of Meaning in Primitive Languages ») sur l’une des fonctions de la parole qui est simplement de retenir l’attention de l’interlocuteur (comme dans « t’vois ? »). Il l’appela la fonction « phatique ».

Il n’avait pas envisagé sans doute que l’on puisse utiliser la parole pour sa fonction phatique uniquement, sans aucun souci de transmettre un message porteur d’une signification quelconque. Il faut dire qu’il est mort en 1942, bien longtemps avant l’invention du SMS.

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Le petit fouineur : parlers kurdes et bretons

Repensant ce soir à mon billet Comment se font les grandes découvertes historiques, je me posais la question si l’étonnante ressemblance entre les danses traditionnelles kurdes et bretonnes, se retrouvait dans un rapprochement possible entre les parlers kurdes et bretons.

Wikipedia m’apprend qu’il existe trois « dialectes » kurdes, appelés « dialectes » parce que ce sont ceux qui se déclarent Kurdes aujourd’hui qui les parlent mais que s’il fallait en juger à partir des simples traits linguistiques, ces parlers sont à ce point différents qu’on parlerait plutôt de « langues » (ceci n’est pas dit dans l’article en français de Wikipedia mais dans celui en anglais).

La question que je me pose, vous l’avez deviné, c’est si l’un de ces dialectes / langues s’apparente aux quatre grands parlers bretons.

Si quelqu’un a une idée là-dessus, qu’il m’en dise un mot. Je vous tiendrai bien entendu au courant.

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« In principio erat sermo », par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

Il n’y a pas de langue essentiellement ceci, pas plus qu’il n’y a de peuple essentiellement cela. N’en déplaise aux découpeurs de quartiers de noblesse et aux obsédés du pourcentage racial, les cultures humaines sont impures et mêlées, sauf de rares isolats qui, du reste, le sont peut-être en diachronie séculaire mais pas en diachronie millénaire. Lorsqu’on dit que les Grecs anciens ont assimilé la civilisation au logos et le logos à la seule langue grecque, les autres idiomes étant relégués dans le registre du borborygme et du bégaiement enfantin, propre aux Barbaroi, il faudrait sans doute se demander, comme nous y invite Barbara(!) Cassin, s’il est juste de dire « les Grecs » en général, comme s’ils formaient un groupe homogène, épargné par la tension entre langue écrite et langue orale, entre langue élitaire et langue vernaculaire, entre langue de positionnement et langue de communication. L’universalité de la maîtrise du logos comme trait définitoire du civilisé bute sur l’irréductible xénophobie de certains Grecs cultivés à l’encontre des Barbares, mais aussi à l’encontre des Grecs de la cité voisine. Pensez à l’esprit proverbialement lourd des Béotiens (la Béotie avait Thèbes pour capitale), qui devait aller de pair avec une élocution laborieuse, du moins dans l’esprit des tartineurs de miel de l’Attique ; pensez encore à la rudesse légendaire, pour ne pas dire à la rustauderie des Spartiates. On se rappellera cependant que la puissance spartiate fut abattue à Leuctres, en 371 av. J.-C., par le général thébain Épaminondas, qui était loin d’être un béotien en polémologie. Le Macédonien Aristote, quant à lui, était bien placé pour savoir que le logos n’était pas l’apanage des seuls Grecs bien nés et bien éduqués. La Macédoine avait longtemps été considérée comme un satellite arriéré de la sphère hellénique, aux limites de la Barbarie. Sous Philippe II puis sous Alexandre, elle devint le royaume protecteur de la Grèce tout entière. Sans doute fallait-il être Macédonien, plutôt que Grec, pour imaginer un Empire qui fît une place aux Barbares vaincus à niveau d’estime égal.

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CTETE TROHIÈE TINET-ELLE DOUBET ?

Dsérodre

Edit (Julien Alexandre) : ce texte est évidemment un « mème internet » et aucune étude de la sorte n’a jamais été menée à Cambridge. L’auteur de ce texte, par ailleurs décliné dans de nombreuses autres langues avec plus ou moins de succès, s’est attaché à respecter un certain nombre de règles de typographie (espacement des lettres, type de police, les mots de base comme « une », « de », « la », « et » sont inchangés), avec un choix de mots relativement simples, tout en limitant les interversions à des permutations de lettres deux à deux, préservant ainsi l’enchaînement consonantique. Cet exemple ne marche que parce qu’il a été soigneusement « monté » pour fonctionner, et il n’est pas possible de généraliser, l’exercice étant rapidement confronté à des limites de lisibilité dès lors qu’on s’affranchit des règles précitées.

Pour ceux qui voudraient aller plus loin, voici une étude publiée en 2008 dans la revue Les actes de lecture.

Pour les autres, la conclusion s’impose : ce n’est pas demain la veille que vous pourrez vous passer de l’orthographe au nom d’une « étude de Cambridge » !

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COMME DISAIT VICTOR HUGO… À MOINS QUE CE NE SOIT COLUCHE…

Dans une chronique publiée hier dans le New York Times : Milton Friedman, Unperson, Paul Krugman s’en prend à Paul Ryan, une personnalité du parti républicain, qui aurait reproché ceci à Ben Bernanke, le gouverneur de la Fed :

“There is nothing more insidious that a country can do to its citizens than debase its currency.”

Il n’y a rien de plus insidieux qu’un pays puisse infliger à ses citoyens qu’avilir sa monnaie.

Dans The Economic Consequences of the Peace (1919), Keynes écrivait :

« Lenin is said to have declared that the best way to destroy the Capitalist System was to debauch the currency »

On dit que Lénine aurait déclaré que la meilleure manière de détruire le Système Capitaliste est d’avilir la monnaie.

Krugman attribuant à Paul Ryan ce que Keynes attribuait à, dit-on, Lénine ? Ah, ces citations qui flottent au gré des vents, et que l’on répète sans avoir la moindre idée d’où elles viennent ! Enfin, du moment qu’elles sont bonnes !

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PARLER POUR SAVOIR CE QUE L’ON PENSE

Ayant lu mon texte Le secret de la chambre chinoise, publié en 1999 dans la revue L’Homme, et dont j’ai récemment résumé dans Misère de la pensée économique (pages 31 à 37) l’argument niant l’existence de l’intention et du même coup du libre-arbitre, Annie Le Brun attire mon attention sur deux petits textes d’Heinrich von Kleist (1777 – 1811) tout à fait dans le même esprit : Sur l’élaboration progressive des idées par la parole (1806) et Sur le théâtre de marionnettes (1810).

La représentation du mécanisme de la parole que l’on trouve dans le premier texte préfigure en effet celle que j’ai tenté de théoriser dans Le secret de la chambre chinoise et que j’avais modélisée de manière anticipée dans le projet ANELLA (Associative Network with Emergent Logical and Learning Abilities) que j’ai eu l’occasion de réaliser au laboratoire d’intelligence artificielle des British Telecom et dont j’avais rendu compte dix ans auparavant dans Principes des systèmes intelligents (1989 ; 2012) : à savoir que « si ce que l’on dit, on n’a jamais eu ‘l’intention de le dire’, alors ce que l’on dit, on l’apprend seulement – comme quiconque – au moment où on se l’entend dire » (1999 : 190).

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS, désormais en librairie

Principes de systèmes intelligents a paru originellement en 1989 chez Masson ; il est réédité par les Éditions du Croquant. Le parfait compagnon de Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009).

Avant-propos 2012

« C’est l’histoire d’un mec… », commençaient les histoires du regretté Coluche, et c’est bien le cas ici aussi : c’est l’histoire d’un mec qui, d’une part, s’est émerveillé sept ou huit ans auparavant devant le pouvoir proprement démiurgique de la programmation (on écrit quelques lignes de texte et une machine FAIT ce qu’on lui dit de faire ! Wow !) et qui, d’autre part, à cette époque-là (on est en 1987), entreprend une deuxième psychanalyse (sa première tentative ayant été une totale perte de temps – et d’argent !) et qui, en raison de l’immense talent de son nouvel analyste (Philippe Julien), se convainc que Freud n’était pas seulement un extraordinaire penseur, mais aussi un authentique découvreur de continents.

Et quand donc ce mec rencontre un jour, au cours de ses explorations de plus en plus poussées de la science informatique, l’objet « intelligence artificielle », et qu’il se rend compte que les spécialistes de cette discipline (engagée dans une voie de garage), cherchent à s’en sortir en produisant des modèles de l’humain de plus en plus mathématiques et abstraits, il se dit : « Si l’on veut simuler l’intelligence humaine, c’est la psychanalyse qui a sorti de sa gangue ce qu’il s’agissait d’avoir compris : que le moteur permettant d’animer un univers de mots de manière à produire des phrases qui apparaîtront intelligentes à ceux qui les entendront, c’est l’émotion, autrement dit, une dynamique d’affect ».

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LA DÉHISCENCE DE L’AVOIR, par Martin Chanaud

Billet invité. J’ai interrompu, pour des raisons de logistique, la publication de Principes des systèmes intelligents (1989 ; réédité par Le Croquant le 23 novembre). Ceci n’empêche pas certains d’entre vous de cogiter dans la ligne qu’ouvrait il y a vingt-trois ans mon ouvrage.

Dans Principes des systèmes intelligents (1989 ; rééd. 2012), Jorion fait remarquer le fait suivant : si Tonnerre est un cheval et si le cheval est mammifère, alors Tonnerre est mammifère, tandis que de ce que Coco a des ailes et de ce que ses ailes ont des rémiges, on ne conclut pas que Coco a des rémiges. Ses ailes seules en possèdent, pas lui. Il y a donc une non-transitivité de l’avoir, une sorte d’excès ou de débord qui détache la propriété de son support au fur et à mesure qu’elle s’en éloigne logiquement.

On peut accepter cela comme un fait, utile et même nécessaire à la théorie de l’intelligence artificielle, on peut aussi s’en étonner et soupçonner une raison philosophique profonde qui se déploierait à la manière de ce que Desanti nomme un horizon mathématique. Faisons deux remarques avant d’aller plus loin.

D’abord celle-ci. Dans Principes des systèmes intelligents, la relation d’être et la relation d’avoir assurent la liaison des mots entre eux, qui forment ainsi connectés des chemins, qu’on peut nommer phrases, énoncés, ou parcours sémantiques. Telle est le socle des Principes des systèmes intelligents.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 13 (I), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Mauvaise nouvelle cependant pour les accros du feuilleton : je ne sais pas si je vais pouvoir continuer la publication du livre sous cette forme. Il ne s’agit pas de punir les accros mais d’une question de logistique uniquement : je repars à Bruxelles et vais devoir faire le forcing sur mon enseignement, etc. Où en est-on ? Presque à la moitié du livre et les notes ont été négligées : une sur cinq à peu près a été publiée. Si je ne parvenais pas à poursuivre le feuilleton, je rappelle que le livre sera en librairie le 23, c’est-à-dire vendredi prochain (et que les cartons ont dû en réalité commencer à arriver mardi 13). Je vous tiens au courant !

13. La signification du mot

La signification

Les chercheurs et les commentateurs de l’intelligence artificielle sont d’accord pour dire que le principal problème que pose aujourd’hui la manipulation de séquences symboliques (appelées indifféremment ici « mots » selon l’usage commun de la langue, ou bien « signifiants ») est celui de la signification. Or, nous ne disposons pas d’une théorie de la signification, et une représentation de son mécanisme nous fait entièrement défaut.

La première remarque à faire est que ce qui pose un problème, ce n’est pas que nous ne comprenions pas le fonctionnement de cette chose que nous appelons la signification, c’est plutôt que nous ne savons pas ce qu’elle est. Autrement dit, nous ne savons pas ce que le mot veut dire. La signification est ce que Descartes appelait une « idée confuse ». Tant que nous ne saurons pas ce qu’est cette chose, il n’y a aucune chance que nous comprenions comment cette chose fonctionne. Socrate aborde un problème de cette manière, et lorsque Ménon lui demande comment s’acquiert la vertu, il répond :

« Quand je ne sais pas ce qu’est une chose, comment saurais-je quelles en sont les qualités? » (Platon 1 [1950] : 514).

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 12 (III), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Qu’est-ce qui nous pousse à causer ?

L’affect et la pertinence

À quoi peut nous servir de savoir que chez l’homme les valeurs d’affect trop élevées attachées à certains signifiants interdisent l’accès à certaines parties de la mémoire ? Cette observation est capitale pour la guérison des névrosés, mais elle ne présente qu’un intérêt limité pour la mise au point des systèmes intelligents : il s’agit là, comme pour l’association matérielle, de quelque chose de l’ordre du « ratage », dont il vaudrait mieux épargner les effets à un système intelligent.

En réalité l’affect a partie liée avec la pertinence et avec les choix qui se présentent à l’occasion du parcours d’un réseau mnésique. En voici une illustration. Quelqu’un reçoit une lettre du percepteur lui réclamant une somme importante au titre d’arriérés d’impôts. Accompagnant cette lettre est une note manuscrite lui disant de ne pas s’inquiéter : il s’agit d’une erreur qui a déjà été enregistrée. Comme un numéro de téléphone est mentionné, la personne décide d’appeler tout de même la perception – jugeant qu’on n’est jamais trop prudent dans ce genre d’affaires. La préposée est malheureusement absente pour quelques jours. Durant toute la journée, la personne demeure cependant « soucieuse». Ayant décidé d’analyser sa préoccupation, elle constate la chose suivante : quel que soit l’objet qui retienne son attention à un moment donné, sa « pensée » parvient à chaque fois à parcourir une suite d’enchaînements associatifs qui débouchent sur l’idée d’« impôts ». À ce moment-là, ses associations s’interrompent, et elle ressent l’affect : elle souffre, elle est « soucieuse ». Si elle est en compagnie, ses conversations subissent le même processus : elle rapportera l’anecdote, une, deux, de multiples fois, et si elle se rend compte alors qu’elle ennuie son entourage en manifestant ainsi son souci, elle s’aperçoit que les autres sujets qu’elle parvient à évoquer tournent cependant tous autour de sa préoccupation : elle parle du taux de change du dollar, d’administrations kafkaïennes, et ainsi de suite.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 9 (II), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Je me moque ici gentiment de Noam Chomsky (ouh ! le garnement !) que je ne suis jamais parvenu à prendre entièrement au sérieux, pas plus d’ailleurs en tant que linguiste qu’en tant que figure politique. Je déroge très partiellement à la règle de vous épargner les tonnes de notes qui se trouvent dans le livre.

Enchaînements associatifs sémantiques

Aux enchaînements associatifs matériels s’opposent les enchaînements associatifs sémantiques. Le mot « sémantique » renvoie malheureusement à la notion de signification qui est en soi très confuse. Plusieurs chapitres seront consacrés à la notion de signification, le mot « sémantique » devra être interprété rétrospectivement à la lumière des éclaircissements qu’ils apporteront.

La synonymie

La synonymie pose un problème particulier et tout spécialement important en IA, celui dit de l’« étoile du soir » et de l’« étoile du matin », emprunté à une réflexion du philosophe-logicien Gottlob Frege (Frege 1971 [1892] : 108). Il est courant que l’on évalue un système intelligent sur sa capacité à traiter la synonymie d’« étoile du soir » et d’« étoile du matin » : comment le système saura-t-il qu’il s’agit dans l’un et l’autre cas du même corps céleste, à savoir la planète Vénus ? La réponse est si simple qu’il faut imaginer que c’est sa simplicité même qui a dû jouer un rôle d’obstacle à sa solution. En effet, un système ne peut savoir qu’« étoile du soir » et « étoile du matin » sont synonymes que pour la même raison exactement pour laquelle un être humain le saura : parce qu’on le lui aura appris. Il s’agit là de la seule réponse possible. Si on lui a dit que les deux mots renvoient à la même chose, un système pourra stocker les deux « étiquettes » comme des alternatives, sinon, il devra les stocker de manière séparée. Et, de la même manière qu’un système – comme un être humain – pourra stocker le même texte comme mot phrase ou comme mots distincts liés par un enchaînement associatif, un système enregistrera des synonymes comme traces mnésiques alternatives ou comme traces mnésiques distinctes, selon la connaissance qu’il a ou non de la synonymie.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 9 (I), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Première partie d’un chapitre qui s’intéresse à la manière dont deux mots peuvent être associés en mémoire. Connexion envisagée pour commencer : selon la consonance uniquement (demain : selon la signification).

9. Les types d’enchaînements associatifs

Au chapitre 7, le relevé a été fait des quatre cas de figure qui se présentent dans l’association des mots (signifiants) et des images : de mot à mot, de mot à image, d’image à mot et d’image à image. Tous sont aussi importants et il serait crucial pour tout système intelligent qui viserait à mimer l’être humain de manière complète qu’il puisse procéder selon ces quatre types d’enchaînements associatifs. La simulation de l’humain n’est cependant pas l’objectif du présent ouvrage : son ambition se cantonne à l’exploration des capacités auto-organisantes d’un univers de mots, et la question de l’association des images sera, à partir de maintenant laissée de côté.

Qu’il s’agisse de l’« association induite » ou de l’« association libre », les enchaînements associatifs constatés ne couvrent pas l’éventail des combinaisons que l’on obtiendrait en associant deux mots au hasard, et on peut établir relativement aisément la typologie des cas effectivement observés. Il n’est pas certain toutefois que ces regroupements seraient valables pour d’autres familles de langues que les nôtres : il s’agit d’un aspect de la question qui reste à explorer.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 6 (II), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Il est question ici des préjugés inscrits dans la langue qui créent des obstacles à une réflexion claire sur ces questions.

6. Remémoration, pensée, raisonnement et discours (2e partie)

La psychologie populaire

Dire que la parole est l’expression de la pensée, cela revient pour nous à emprunter les termes de la « psychologie populaire » auxquels nous recourons quotidiennement pour expliquer nos faits et gestes. Quelle que soit la validité phénoménale de celle-ci, nous risquons d’être victimes de ce que Wittgenstein appelait l’« illusion grammaticale » : supposer qu’une chose existe sur la seule foi de l’existence d’un mot pour la nommer. L’IA n’a pas toujours su se garder de ce danger et ce n’est que très rarement que des auteurs s’interrogent sur des notions comme « pensée », « idée », « signification », « croyance » ou « intention » en se demandant si l’existence du mot constitue une garantie suffisante de l’existence de la chose qu’il nomme apparemment – au sens où il existerait pour elle une contrepartie réelle au sein des mécanismes neurophysiologiques (Stich 1983 constitue une exception notable à cette tendance).

L’existence de la psychologie populaire pose cependant un problème sérieux à l’intelligence artificielle : faut-il éviter entièrement son vocabulaire ou conserver certaines de ses notions, et dans ce cas, lesquelles ? Si l’on dit par exemple la chose suivante,

« Eugène pensait qu’Eusèbe avait poussé le bouchon un peu loin : dès qu’il le verrait il avait l’intention de lui faire une remarque acerbe qui signifierait que la plaisanterie avait assez duré. »

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 6 (I), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. On passe ici aux choses sérieuses : à la manière dont des penseurs importants se sont représentés le mécanisme selon lequel nous enchaînons les « idées ». Je suggère que si nous comprenons comment les « idées » s’enchaînent, nous sommes automatiquement très proches de comprendre comment les mots s’enchaînent dans le discours.

6. Remémoration, pensée, raisonnement et discours (1e partie)

Les traces mnésiques

Rien ne permet de supposer a priori que la manière dont les traces mnésiques sont stockées et organisées dans le cerveau humain est nécessairement optimale. Les travaux des biologistes nous ont habitués à l’idée que l’anatomie des organes et leur fonctionnement résultent souvent de reprises bricolées de solutions dépassées, et que celle qu’offre la nature est en réalité fort éloignée de ce qu’aurait pu être une solution optimale découverte sans a priori. Dans le cas des systèmes intelligents, on observe cependant que les solutions proposées par les chercheurs sont en général manifestement moins économiques (en nombre d’opérations) et moins productives (en termes de complexité) que celles que démontre la neurophysiologie du cerveau humain. On a donc affaire ici à une situation où il est clair qu’une meilleure compréhension de la solution naturelle serait payante dans la perspective de sa simulation artificielle.

Les éléments de discours dont un système intelligent dispose et qu’il combine pour produire ses réponses, correspondent chez l’homme à des traces mnésiques stockées d’une certaine manière (localisée ou distribuée) dans le cerveau humain. Quelle que soit la forme de stockage, elle contraint nécessairement la manière dont un parcours pourra être établi entre ces traces mnésiques pour la réalisation d’une tâche particulière. Même si la tâche qui retient ici notre attention est la production de réponses à l’utilisateur en sortie, d’autres tâches intermédiaires doivent être aussi nécessairement accomplies, et l’optimisation les concerne donc également. Parmi celles-ci, la remémoration, le raisonnement et le monologue intérieur qu’on appelle la pensée – pour autant que celle-ci se distingue de la production du discours en général, ce qui n’est pas certain. Autrement dit, chez l’être humain, l’organisation des traces mnésiques représentant des éléments de discours, doit être optimale dans une perspective multitâche de remémoration, de raisonnement et de génération du discours.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 5, réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Ici, j’introduis quelques principes qui permettront de simplifier par la suite : le « par coeur » est stocké en bloc.

5. Les éléments de discours

La constatation suivante a été faite au deuxième chapitre: plus grossière est la définition d’un contexte par un système intelligent, et plus facile il lui est de répondre à un utilisateur à l’aide d’éléments de discours déjà largement préfabriqués. À l’inverse, la production en sortie de réponses très spécifiques demande à ce que soient combinés des éléments de discours de petite taille et dont le mot constitue la limite inférieure. Il a été envisagé au chapitre précédent une manière particulière de produire des sorties : le parcours du lexique de la langue selon la méthode dite au coup par coup, impliquant l’inscription sur le lexique de chenaux précontraints. À titre d’illustration était proposé un exemple où n’intervenaient que des mots envisagés isolément. À ce stade de la démonstration il s’agissait cependant seulement de mettre en évidence un mode particulier d’organisation des éléments de discours stockés en mémoire sans préjuger encore de ce que ceux-ci devraient être.

Dans les expériences d’« association induite » menées par le psychiatre – futur psychanalyste – Carl Jung, au début du siècle (études rassemblées dans Jung 1973), on constate que les sujets d’expérience sommés de répondre de manière immédiate à un mot qui leur est proposé par un autre, produisent parfois des associations telles que « pain »/ « quotidien » ou « larme »/ « vallée », recomposant des expressions qui sont manifestement stockées en mémoire « en continu » pour former une expression unique.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 2, réédition en librairie le 23 novembre

Pour signaler hier la réédition prochaine de Principes des systèmes intelligents (1989) aux éditions du Croquant, j’ai reproduit son introduction. Je ne sais pas si je mettrai en ligne en feuilleton la totalité des chapitres du livre, quoi qu’il en soit, voici le second, où je réponds avec vingt-trois ans d’avance, à certaines des objections qui m’ont été faites hier au seul vu de l’Introduction de 1989.

2. Principes des systèmes intelligents

La fonction d’un principe est de définir un cadre général, plutôt que de s’attarder sur les particularités de telle ou telle variété de système. « Systèmes intelligents », pour borner le domaine dont on parle, soit – et en deux mots pour commencer – une famille de systèmes informatiques, interactifs, en temps réel et dispensant à un utilisateur une information que celui-ci juge éclairante : utile et pertinente.

Il y a mille et une façons de caractériser un système intelligent : une définition envisageable est qu’il s’agit d’un système interlocuteur susceptible de jouer vis-à-vis de son utilisateur le rôle de collaborateur intelligent. Tout ce qui existe aujourd’hui en matière de systèmes experts, de bases de données multimédias, d’interfaces sophistiquées en langues naturelles, de systèmes de reconnaissance de forme et de systèmes d’apprentissage, semble couvert par une telle définition.

Le mot « principe » suggère un pas fait en arrière, une certaine distanciation, un regard critique par rapport à la simple description. Autrement dit, une perspective épistémologique qui ne prend pas pour argent comptant l’approche courante, mais s’interroge aussi sur le comment et le pourquoi des catégories, des stratégies et des finalités.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), réédition en librairie le 23 novembre

La survie de l’espèce sera officiellement en librairie le 2 novembre. Le 23, paraîtra la réédition aux Éditions du Croquant de Principes des systèmes intelligents. Cela me fait très plaisir : c’est celui parmi mes livres, qui contient le plus d’« invention » proprement dite. Je vous en ai déjà présenté l’Avant-propos 2012, le texte du livre lui, n’a pas été modifié, en voici l’Introduction.

Introduction

La capacité de l’ordinateur à traiter de l’information en quantité considérable joue aujourd’hui un tour à l’intelligence artificielle : en ne forçant pas – ou quasiment pas – à restreindre la taille des projets, ni dans le nombre des données stockées ni quant à la complexité des algorithmes conçus pour les traiter, elle autorise aujourd’hui à ignorer l’ancien souci d’économie. Or, la nécessité d’économiser les moyens fut toujours mère de l’ingéniosité.

Les problèmes posés par la conception de systèmes intelligents ne sont pas simples – faute surtout d’une théorisation qui permette de les concevoir clairement. C’est pourquoi il est impératif de contenir la complexité et la complication des solutions autant que faire se peut, sans quoi l’homme perd la maîtrise d’un outil dont il ne domine plus le concept et que toute tentative de modification conduit à la dégradation gracieuse ou le plus souvent, disgracieuse.

C’est le souci d’économie qui oblige à s’interroger sur le degré de complexité et le degré de complication acceptés comme allant de soi dans les projets d’intelligence artificielle. « Tout programme qui modélisera avec succès ne serait-ce qu’une petite partie de l’intelligence sera intrinsèquement massif et complexe » affirme une préface à la collection « The MIT Press Series in Artificial intelligence » dirigée par Winston et Brady. S’agit-il là d’une loi nécessaire ou d’une observation portant sur les projets réalisés jusqu’ici? Autrement dit, des solutions plus simples ont-elles jamais été envisagées, ou bien la difficulté apparente des questions a-t-elle fait croire que la complication et la complexité des réponses seraient des maux
nécessaires ?

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