Penser tout haut l’économie avec Keynes, de Paul Jorion, éd. Odile Jacob, 2015. Une note de lecture (II) : ou du privilège de recevoir une éducation de qualité, et de la nécessité de savoir dépasser son égoïsme de classe, par Roberto Boulant

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Billet invité.

John Maynard Keynes est né en 1883 à Cambridge, à l’apogée de l’Empire britannique et du Rule, Britannia!, sous le règne de Victoria, Reine de Grande-Bretagne et d’Irlande, et Impératrice des Indes. Un homme du 19ème siècle donc, issu d’une famille d’intellectuels de la bourgeoisie anglaise (un père Maitre de conférences, une mère écrivaine qui sera élue maire de Cambridge), et qui bénéficia d’une formation des plus élitistes. Passant du collège d’Eton au  King’s College de Cambridge. Si l’on ajoute pour faire bonne figure, que le jeune Keynes était outrageusement doué en mathématiques, discipline ou il trusta les premiers prix, certains seront sans doute tentés de le comparer à nos « élites » actuelles, à un improbable hybride entre énarchie et rigidité victorienne. Or il n’en est rien !

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L’intelligence logico-mathématique comme paradigme finissant de la pensée occidentale, par Pascal

Billet invité.

Parce quelle peut se mesurer, l’intelligence logico-mathématique est devenue prédominante dans la pensée occidentale pour atteindre son apogée au XXème siècle.

Son efficience redoutable a fait naître une pensée scientifique qui est à l’origine du « monde moderne » occidental. Dans la langue française, ce sont plus de 240 mots qui finissent par le suffixe « logie ».

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L’explication du prix par le rapport de force (II) Keynes et le double mécanisme de détermination du prix

L’explication du prix par le rapport de force

(I) Quand plusieurs mécanismes se greffent les uns sur les autres

Que deux mécanismes ou davantage puissent intervenir pour déterminer un prix, Keynes en était pleinement conscient. Il a mentionné la chose explicitement, sinon dans ses écrits économiques (du moins à ma connaissance), en tout cas, et sans ambiguïté, dans son Treatise on Probability, essentiellement rédigé par lui avant la Première guerre mondiale et finalement publié en 1921.

Dans le passage en question, Keynes commence par expliquer qu’il n’y a aucune nécessité pour un bookmaker de connaître avec une précision mathématique la probabilité des événements sur lesquels il accepte des paris pour autant qu’il a déterminé les enjeux de telle manière qu’il a pu ainsi verrouiller un profit : il a pu ainsi les définir de telle sorte qu’il s’est assuré que la somme qu’il déboursera au règlement des paris représente uniquement, par exemple, 90% de celle qu’il aura préalablement encaissée. Le raisonnement est le même qu’il s’agisse d’un assureur ou d’un bookmaker : « Il suffit pour l’assureur, explique Keynes, que la prime qu’il réclame excède le risque probable » (Keynes 1921 : 22). Et dans la suite de ce passage, Keynes continue d’entremêler les considérations portant sur les activités du bookmaker et celles de l’assureur. Pour le comprendre parfaitement, il faut se souvenir de l’équivalence suivante. Parier sur l’élection de M. Theodore Roosevelt en 1912 auprès d’un bookmaker, c’est la même chose que s’assurer contre l’élection de M. Roosevelt auprès d’un assureur : si M. Roosevelt gagne, on ramasse le paquet dans chacun des cas.

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LA STABILITÉ GLOBALE DES SYSTÈMES CHAOTIQUES, par Boris Verhaegen

Billet invité

Cela faisait un petit temps que je voulais aborder un sujet qui me semble essentiel pour la compréhension de certains thèmes abordés sur le blog mais je ne savais pas vraiment par quel bout commencer. Le billet de Timiota sur sa découverte médicale m’en donne maintenant l’occasion tant il illustre parfaitement le fond de ma pensée. Il traite en effet d’un phénomène trop souvent observé mais totalement non intuitif : la stabilité globale d’un système dit chaotique.

Si en physique mathématique la quasi totalité des systèmes sont dits déterministes, il en est certains, appelés chaotiques, dont la dynamique reste certes déterministe mais pour lesquels aucune prédiction n’est dans la pratique possible – ce qui est totalement contraire au déterminisme, qui, comme son nom l’indique, permet de déterminer avec précision l’évolution d’un système lorsqu’on en connaît ses conditions initiales. On parle alors de chaos ou encore de dynamique non-linéaire.

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Medical Breakthrough: Low Dosage “Piketty” Prevents “FT” Fits (II/II), by H. Benisty (co-author with Timiota)

Billet invité. La version française se trouve ici. Un grand merci à Serge Boucher pour la traduction.

We’ve shown in the first part of this post that a population of actors effecting « random walks » by betting their wealth daily, or more precisely a modest part of their fortune that lies above the poverty level, will eventually see a small group of « very rich » emerge, making everybody else comparatively poorer.

We now increase the number of actors to N=3600, all other hypotheses remaining the same, to get a more clear distinction between a continuum of the society and a few dominant elements. We’ll show how a small dose of « Pikettisation » avoids paralysis.

First, let’s study the situation as is, to identify the problem. Here’s a typical simulation with N=3600 actors during 35000 days. [See ((2)) in the appendix for a more detailed explanation, … even if you have already read ((1))!]

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Medical Breakthrough: Low Dosage “Piketty” Prevents “FT” Fits (I/II), by H. Benisty (co-author with Timiota)

Billet invité. La version française se trouve ici. Un grand merci à Serge Boucher pour la traduction.

On the subject of wealth concentration and rising inequalities, Thomas Piketty tells us that there is indeed a growing rift, and that the fifties were only an exception. One can always pretend that the Gilded Age gave us several decades of only occasionally rusty capitalism, hence reviving those levels of inequality is nothing to scoff at, especially if millions of people concurrently rise out of poverty.

Entertaining that view requires that we ignore many aspects of the Great Depression, which is highly difficult to understand, having taken place between two world wars, and in a period mixing technical progress, colonisation and then decolonisation. In any case, one can conceivably believe that history as a whole is so chaotic that what we’ll get at the end of the current rise in inequality need not be exceptionally bad.

Many reasons, which one might wish to file under “our planet’s survival”, suggest that now is a horrible time for deadlocking a system already made rusty by wealth concentration and the mass poverty that it implies: even though a sizeable and growing middle-class manages to get by, a world where even in rich countries 30% of inhabitants are poor, with poor countries doing much worse, can’t be expected to make the right choices regarding our planet’s resources.

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Découverte Médicale : De petites doses de Piketty empêchent les crises de Gattaz (II/II), par Timiota

Billet invité. Un ou plusieurs volontaires pour traduire dans d’autres langues ? [Ce serait sympa si les lecteurs du Financial Times, par exemple, pouvaient lire cette série de deux billets]. 😀

Nous avons montré dans la première partie de ce billet que des acteurs effectuant des « marches aléatoires » de leur fortune, plus exactement de la part au-dessus d’un seuil de pauvreté, voyaient au bout d’un certain temps des « très riches » émerger, et cela semblait rendre comparativement les autres pauvres.

Nous passons maintenant à des modèles sur N=3600 acteurs, avec les hypothèses inchangées. Mais on va pousser l’étude jusqu’à pouvoir évaluer à quel point une faible dose de « Piketty-isation » de la situation évite le grippage.

Étudions d’abord la situation sans rien faire, pour voir ce fameux grippage :

Pour N=3600 acteurs et 35000 jours, on a un cas typique dans ce film


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LE MONDE, Le trou noir du risque financier, mardi 27 mai 2014

Le trou noir du risque financier

À l’exception de l’impossible qui n’arrivera jamais, et du nécessaire qui aura lieu inévitablement, l’avenir est imprévisible. Faut-il pour autant s’abstenir d’évaluer le risque futur ? Non car entre l’impossible et le nécessaire se trouve le contingent, qui aura lieu ou n’aura pas lieu, et une part de celui-ci relève d’un hasard apprivoisé permettant des prévisions globales relativement fiables. Mais nous étendons le domaine de ce hasard « gaussien » ou « normal » – et sa fameuse « courbe en cloche » – bien au-delà de son aire légitime. Ainsi, la Banque des règlements internationaux impose aux banques dites « systémiques » des réserves supplémentaires en capital de 1 à 2,5%. Ces chiffres sont-ils fondés ? Non, car le risque que l’on cherche à évaluer déborde de manière désordonnée les frontières du hasard apprivoisé. Un faux sentiment de sécurité s’installe alors que le risque réel reste mal estimé.

J’ai appartenu au département de gestion du risque de la banque Countrywide, acteur de premier plan de la crise des subprimes. Alors que nous savions depuis plusieurs mois que l’effondrement du secteur était inéluctable et peut-être imminent, tous les voyants, sonneries, sirènes, restaient noirs ou muets. Il fallut attendre le jour de l’effondrement pour que les alarmes se déclenchent enfin. L’inertie de notre système de gestion du risque était excessive : il pouvait signaler un risque qui s’était matérialisé mais était incapable de l’anticiper. La situation était la même partout dans le secteur du crédit.

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Découverte Médicale : De petites doses de Piketty empêchent les crises de Gattaz (I/II), par Timiota

Billet invité. Un ou plusieurs volontaires pour traduire dans d’autres langues ? [Ce serait sympa si les lecteurs du Financial Times, par exemple, pouvaient lire cette série de deux billets]. 😀

À propos de la concentration des richesses et de l’augmentation des inégalités, Piketty nous dit à sa façon qu’il y a bel et bien une divergence en cours, et que les Trente Glorieuses n’étaient qu’une exception. On pourra toujours prétendre qu’une société comme celle de la Belle Époque (1910), venait de passer quelques décennies de capitalisme qui ne se grippait qu’assez occasionnellement, et que donc retrouver ces niveaux d’inégalités, si cela sort X millions de gens de la pauvreté vers la classe moyenne par la même occasion, on ne doit pas faire la fine bouche.

Faisant cela, on ignore bien des éléments de la Grande Dépression, logée entre deux guerres mondiales qui en compliquent la lecture, lecture à interpréter entre progrès techniques, colonisations, puis décolonisations. Et après tout, on pourrait croire qu’il y a assez de chaos de l’Histoire pour qu’on ne fasse pas pire au bout de l’actuelle augmentation des inégalités.

Plusieurs raisons, qu’on mettra sous un chapeau « survie sur la planète », disent qu’il est urgent d’éviter le blocage dans un monde très grippé par la concentration des richesses et par les masses de pauvreté qui s’ensuivent : même avec 30% de classes moyennes qui s’en tirent, un monde ou même les pays « riches » comprennent à demeure 30% de pauvres, et les pays moins riches bien plus, restera ingouvernable pour l’usage des ressources de cette planète.

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LA RAISON ET LE PARADOXE DE LA CONDITION HUMAINE, par Nathalie Lacladère

Billet invité

Descartes a démontré «  la différence entre l’imagination et la pure conception » de la façon suivante : je peux concevoir un chiliogone (un polygone à mille côtés constitués de 498 500 diagonales) mais je ne suis pas en capacité de l’imaginer.

Toutefois, nous pouvons le renverser. En effet, j’imagine sans cesse ce que je ne peux pas concevoir de façon distincte, l’union de l’âme et du corps.

Le graveur néerlandais Maurits Cornelis Escher (1878-1972) a recherché la possibilité de représenter l’impossible. La lithographie « Montée et descente » dépeint l’image étonnante d’un escalier que la raison monte et descend indéfiniment, comme une insoluble contradiction qui serait le reflet de la condition humaine.

Exemple : le triangle impossible.

Le triangle dont « la somme des trois angles est égale à deux droits » est une idée limpide.

Un carré dont « ses quatre côtés ont la même longueur et ses quatre angles la même mesure » est une idée limpide.

Un espace à trois dimensions est une idée limpide.

Mais les trois idées assemblées peuvent-elles produire un objet « impossible » ?

Roger Penrose, un mathématicien anglais, redécouvre en 1958 le « triangle impossible » imaginé près de 20 ans plus tôt par Oscar Reutersvärd.

Maurits Cornelis Escher s’en est servi dans ses gravures.

Penrose triangle (animation)

En effet, Maurits Cornelis Escher a connu un grand succès en éditant une image du cube de Necker. Il est le premier à dessiner un « cube impossible ». Parmi son œuvre immense, Maurits Cornelis Escher a conçu quatre tableaux représentant des objets impossibles : « Concave et convexe », « Belvédère », « Montée et descente » et « Cascade ».

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RETOMBÉES DE L’AFFAIRE KERVIEL : LES BANQUES « SYSTÉMIQUES » ET LES PRODUITS DÉRIVÉS REMIS EN QUESTION

Le 4 avril 2008, je publiais ici un billet intitulé : « Kerviel et la faute a pas d’chance », dont les dernières lignes disaient ceci :

« Alors, si c’est la faute à pas de chance, est-ce qu’il ne serait pas temps de ficher la paix à Jérôme Kerviel ? »

Un livre qui vient de paraître m’encourage à aller beaucoup plus loin encore dans la même direction.

Dans Antifragile. Les bienfaits du désordre (Les Belles Lettres 2013 [1]), dans le cadre d’une discussion relative à la relation entre taille et fragilité, Nassim Nicolas Taleb, consacre un bref paragraphe à l’affaire Kerviel. Il écrit ceci à propos du débouclage de la position de Kerviel le 21 janvier 2012 :

« Une liquidation de 70 milliards de dollars aboutit à une perte de 6 milliards de dollars. Mais une liquidation d’un dixième de cette taille, 7 milliards de dollars, n’entraînerait probablement aucune perte, car les marchés absorberaient ces quantités sans paniquer, peut-être même sans le remarquer. Cela nous dit donc que si, au lieu d’avoir une très grande banque, avec M. Kerviel en franc-tireur du trading, nous en avions dix de taille plus modeste, chacune possédant respectivement son M. Micro-Kerviel qui mènerait son activité de trader en franc-tireur et dans son coin à des moments imprévus, le total des pertes des dix banques serait quasiment nul » (pages 341-342).

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LE HASARD SIMPLIFIÉ POUR RENDRE LA FINANCE SOLUBLE

Un événement que l’on imagine est soit impossible, soit possible. S’il est impossible, sa probabilité de se produire, dans la perspective « mathématisée » de la probabilité qui est la nôtre aujourd’hui, est de 0. Un événement qui n’est pas impossible est possible, et dans ce cas, il peut être de deux types : soit il se produira nécessairement, soit il se produira oui ou non ; on dit dans ce dernier cas qu’il est « contingent ». S’il est nécessaire, sa probabilité de se produire se voit attribuer la valeur 1. La probabilité qu’un événement contingent se produise est plus grande que 0, sans quoi il ne serait pas contingent mais impossible, mais elle est inférieure à 1, sans quoi il ne serait pas contingent mais nécessaire.

Donc, dans la perspective d’une mathématisation de la probabilité d’un événement, un événement impossible a une probabilité de 0, un événement (possible mais aussi) nécessaire a une probabilité de 1, et un événement (possible mais) contingent, une probabilité supérieure à 0 mais inférieure à 1.

Pour qu’un nombre puisse être supérieur à 0 et inférieur à 1, il faut qu’il ne soit pas entier : qu’il compte des décimales. L’option existant de mettre autant de décimales qu’on le juge utile, le nombre de nombres susceptibles de mesurer une probabilité est infini.

J’ai déjà fait allusion à la manière dont a eu lieu cette mathématisation : Jérôme Cardan (1501-1576), inventeur entre autres d’un mécanisme auquel il a laissé son nom, permettant de transformer un mouvement en un autre mouvement orthogonal au premier (perpendiculaire), était par ailleurs un joueur invétéré, qui a réfléchi à d’éventuelles manières d’augmenter ses chances, d’où a résulté un livre intitulé Liber de ludo aleae, le livre des chances au jeu, où il introduit la notion d’événements que nous appelons aujourd’hui « équiprobables » : qui ont la même chance de se produire sur le long terme, comme les nombres de 1 à 6 dans le jet d’un dé non pipé.

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KEYNES ET LES ÉCONOMISTES : DEUX CONCEPTIONS DU MONDE INCONCILIABLES

Le Treatise on Probability sur lequel Keynes aura travaillé durant huit années avant la guerre de quatorze paraîtra finalement, partiellement réécrit, en 1921. C’est un ouvrage académique, sans rapport dans son style avec son Economic Consequences of the Peace, paru deux ans auparavant, livre au contraire sensationnaliste, accusateur, aux portraits mordants d’hommes d’État vedettes de l’actualité, et qui sera lui un succès de librairie.

Dans son traité, Keynes a rebâti une théorie des probabilités sinon à partir de zéro, du moins à partir de ses fondations dans la période où débute sa mathématisation au XVIe siècle avec Jérôme Cardan (1501-1576), puis au XVIIe avec les Pascal, Huygens, Fermat, etc. Le livre est iconoclaste parce qu’il refuse le jeu habituel qui consiste à considérer que les « autorités » du moment sur la question ont automatiquement raison et qu’il suffit d’élaborer et de broder à partir de leurs enseignements qui contiennent leurs certitudes.

Le lecteur de 1921 se trouve alors devant un choix : soit il aborde le sujet avec les œillères que lui proposent les « autorités » en question et le livre de Keynes lui apparaît sous le jour que celles-ci souhaitent : comme une bizarrerie produite par un excentrique coupé de la profession, soit il aborde le sujet l’œil ouvert et les sens aux aguets et le Treatise on Probability lui semble ce qu’il convient effectivement d’écrire sur le sujet et, par comparaison, les livres contemporains qui parlent de probabilité lui apparaissent guindés, prisonniers des conventions d’une profession académique et de ses « jeux de langage » pour reprendre l’expression de Wittgenstein, et à tout prendre, naïfs.

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LES ENFANTS « BONS EN MATHS » QUI RESTERONT CEPENDANT SCEPTIQUES QUANT AUX MÉRITES DE CETTE BRANCHE DU SAVOIR

Être « bon en maths » a toujours été une qualité dont parents et éducateurs ont voulu maximiser le potentiel, si bien que tout enfant présentant cette disposition qui n’a pas fini mathématicien, physicien ou ingénieur, ne l’a dû qu’à sa détermination personnelle.

Telles furent les pressions que John Maynard Keynes dut lui aussi endurer. Pour lui, la maîtresse de toutes les formes de connaissance était la philosophie, dont l’une des qualités et non des moindres à ses yeux est sa résistance à toute tentative de restreindre le domaine de sa compétence. En 1901, alors que le jeune Maynard vient de fêter ses dix-huit ans, à la veille d’importants examens de mathématiques, ses répétiteurs – ainsi que son père – découvrent avec stupeur qu’il vient de consacrer la totalité de ses efforts des derniers mois à la rédaction d’un mémoire consacré aux mérites de la poésie en latin médiéval du scolastique Bernard de Cluny.

Le Treatise on Probability à la rédaction duquel Keynes consacra le plus clair des années 1906 à 1913 (l’interruption de la guerre fera qu’il ne sera publié qu’en 1921) est, selon la définition qu’il donne de la probabilité de constituer une branche de la logique, un ouvrage très peu mathématique pour ce qui touche à la contribution originale de Keynes au sein du volume. Il renoue en fait avec la discipline dans l’état qui était le sien avant que les colles astucieuses que le chevalier de Méré posa à Pascal, Huygens, Fermat et quelques autres, sur la façon la plus juste de partager les enjeux d’une partie de cartes interrompue alors qu’elle est déjà entamée, n’ait conduit à assimiler la probabilité d’un événement à une mesure constituant la généralisation de sa fréquence observée.

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EN 1919, JOHN MAYNARD KEYNES A TRENTE-SIX ANS, ET IL N’A ENCORE RIEN À REPROCHER À LA THÉORIE ÉCONOMIQUE

Quand en juin 1919 John Maynard Keynes démissionne avec pertes et fracas du ministère britannique des finances, claquant du même coup la porte de la Conférence de paix de Paris à laquelle il participait, il a trente-six ans. Le livre qu’il écrit dans le même accès de rage : The Economic Consequences of the Peace, sort en librairie le 12 décembre. Comme je l’ai dit, plus de 100.000 exemplaires s’en vendront.

Keynes ne renouera avec le service public que vingt-et-un ans plus tard : en 1940 et en la même qualité durant la Seconde guerre mondiale que celle qui avait été la sienne durant la Première : en tant que technicien surdoué de l’administration de l’économie d’une nation en guerre.

L’occasion lui sera bien entendu donnée d’être consulté par l’administration et le gouvernement britanniques durant ces vingt-et-une années : il est invité à donner son avis lors de réunions ou d’auditions en tant que professeur d’économie à Cambridge, et quand c’est plutôt au titre de journaliste (il dirige la revue Economic Journal et est éditorialiste de plusieurs journaux au fil de ces années), il ne se prive nullement de faire connaître ses vues, qu’on le lui demande ou non. C’est manifestement pour qu’on puisse entendre « un autre son de cloche » qu’il est invité et bien que son opinion ait un grand retentissement auprès du public, elle n’a pas d’impact direct sur le cours des événements. Skidelsky a bien caractérisé le Keynes de l’entre-deux-guerres :

« … le rôle de fonctionnaire / économiste technicien se transforma insensiblement [pour lui] en celui d’éducateur / économiste politicien […] interprétant les positions officielles à l’intention du public informé, et faisant en sorte qu’une opinion éclairée ayant une base solide exerce une influence sur l’action politique » (Skidelsky I, 377).

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LE PROCESSUS « CULTUREL » DE REPRODUCTION / SÉLECTION « NATURELLE », par Jean-Baptiste Auxiètre et Paul Jorion

Quand Darwin parle de « sélection naturelle », le processus implicite, sans lequel il ne pourrait y avoir sélection de certaines des combinaisons obtenues, est bien entendu la reproduction qui s’opère elle à proprement parler naturellement, c’est-à-dire mécaniquement.

Il en va en réalité de même pour ce que fabrique l‘homme : il ne produit pas véritablement à dessein, il produit au contraire « tout », c’est-à-dire l’ensemble de toutes les combinaisons possibles et, toutes les combinaisons qui « fonctionnent » trouvant nécessairement un acheteur, elles sont reproduites.

L’homme se contente de poursuivre, de manière « culturelle » et il faut entendre par cela, simplement : « au-delà du biologique », la dynamique de la sélection naturelle. Par ailleurs, l’homme se révèle incapable d’exercer le moindre contrôle, la moindre maîtrise, sur ce processus « culturel » de reproduction / sélection « naturelle », l’épithète « naturelle » renvoyant précisément à l’absence de choix, au fait que tout est tenté, et que tout ce qui « fonctionne » est reproduit.

Bien sûr, comme pour notre destin individuel et ses multiples péripéties, nous, êtres humains, sommes toujours capables de produire a posteriori un discours justificatif mettant en scène une intention préalable, un « but », que l’effet produit et constaté aurait en fait « réalisé », et un « choix » opéré entre différents buts possibles (*). Pour vous en convaincre, consultez votre quotidien imprimé ou en ligne, où vous trouverez des justifications érudites des O.G.M., du nucléaire civil, des armes de destruction massive, physique, chimique, et aujourd’hui, biologique, etc. en dépit du fait qu’avec eux le péril pour l’espèce grandit à chaque jour qui passe.

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PIQÛRE DE RAPPEL : LES APPRENTIS-SORCIERS

Ah ! l’année 2009 offre décidément bien des candidats intéressants aux « Piqûres de rappel » ! Celle-ci, c’est mon billet du 3 juin 2009.

Avec le recul qu’offriront les années, l’image qui émergera des politiques économiques mises en place aujourd’hui sera celle de mesures désespérées prises dans un immense désarroi. On observera ces leviers poussés ici ou là, d’abord dans un sens, puis dans l’autre, dans la plus grande expérimentation par essais et erreurs qu’ait connu l’humanité, mettant en jeu à chaque nouvelle tentative une somme plus colossale que celle mobilisée dans la précédente.

Quelqu’un dira : « La complexité de l’édifice qu’ils avaient bâti dépassait de loin leur entendement. Ils ne s’en rendaient pas compte, mais regardez les modèles dont ils pensaient qu’ils leur offraient une certaine maîtrise et à qui ils accordaient toute leur confiance ! Dans celui-ci, on suppose que la vitesse de circulation de la monnaie est constante « pour rendre le problème soluble ». Dans un autre, que le temps ne compte pas, assimilant du coup un marché à terme à un marché au comptant. Dans celui-ci encore, que l’on peut additionner reconnaissances de dette et billets de banque. Dans ce dernier, on suppose que les taux d’intérêt restent constants pour des durées indéfinies.

Pis encore, leur évaluation du risque était entièrement statique : fondée sur l’idée que chacun, individu ou entreprise, a son destin tout tracé et qu’on peut lui assigner une notation, un nombre magique, résumant ce destin.

Qu’espéraient-ils, les malheureux ? Quand les tensions de cette construction dont la complexité leur était inimaginable et de laquelle ils avaient perdu tout contrôle, ont commencé à la fissurer, ils n’ont su que faire et ont poussé sur tous les boutons à la fois. Ils ont tenté de noyer l’édifice branlant sous des tonnes d’argent frais, comme une habitation que l’on voudrait stabiliser en la coulant dans le béton. Ces efforts désordonnés n’ont fait que précipiter un effondrement dont l’inéluctabilité était certaine dès lors qu’ils ne comprenaient pas les forces qu’ils avaient mises en branle ».

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Addendum à mon billet intitulé « Totalitarisme mathématique », par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Tout bien considéré, parmi les mathématiciens célèbres, il en est assez peu qui aient commis cette obscénité, enseignée pourtant dans presque toutes les unités universitaires de la fabrique des cerveaux, de vouloir coller à tout prix aux préoccupations de leur époque. Encore moins nombreux sont ceux qui ont tiré leur époque à eux, comme on tire sur une nappe, pour diriger vers la panse gargantuesque de leur systématique les régions du génie humain qui échappaient encore à leur insatiable appétit. Dans mon billet du 29 mars 2013, j’exprimais ma déception de voir Cédric Villani verser dans ce second travers en validant par son portrait, sorte de blanc-seing photographique, la réclame d’une plaquette du Monde pour une nouvelle collection de livres de vulgarisation scientifique vulgairement intitulée : « Le monde est mathématique ». Un tel titre était tentant, il est vrai. Il comporte à l’oreille une ambiguïté référentielle qui fait entendre simultanément « Le Monde » et « Le monde ». Un énoncé plus modeste et plus neutre du genre « Usages des mathématiques dans les productions humaines » n’eût sans doute pas percolé autant les esprits spongieux des lecteurs du journal. Non, et cela est heureux, le monde n’est pas mathématique, pas plus qu’il n’est physique ou philosophique. Il est toute sorte de choses en même temps, dont beaucoup d’inconnues et d’instables qui excèdent les limites disciplinaires où notre entendement troglodytique, confondant savoir et possession, s’efforce de les enfermer. S’il n’est pas mathématique, Le Monde entend néanmoins faire du chiffre. Il ne percole pas, il racole et risque à la longue, par de tels raccourcis publicitaires, d’amaigrir la pensée qu’il prétend nourrir. En tant que lecteur du Monde et admirateur de Cédric Villani, je me suis senti doublement offensé.

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TOTALITARISME MATHÉMATIQUE, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Me fut livrée avant-hier avec mon Télérama une plaquette promotionnelle du Monde intitulée : « Et si les mathématiques étaient la clé pour comprendre le monde ? » Au-dessous de cette suscription, le portrait de la célébrissime Joconde léonardienne sans la moustache dadaïste mais le visage pris dans un quadrillage complexe non signifiant et qui plus est non justifié. Au-dessous, la réclame proprement dite : dans un cartouche, « Le monde est mathématique », titre de la collection lancée par Le Monde et présentée par « Cédric Villani, médaille Fields 2010, directeur de l’Institut Poincaré », dont le buste de trois-quarts figure en bas à gauche, dans des tonalités chaudes raphaéliennes qui rappellent le portrait de Baldassare Castiglione.

Je n’ose rire de tout cela, car on se croirait revenu au temps où Pythagore, pressentant l’avènement de la Matrix, voyait des chiffres partout, déjeunait de chiffres, pissait des chiffres, se savonnait de chiffres, se torchait avec des chiffres.

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