Rions un peu – Les paradis fiscaux (I)

On trouve dans le projet de loi d’interdiction des paradis fiscaux déposé aux États–Unis en février 2007 par les sénateurs Carl Levin (démocrate), Norm Coleman (républicain) et Barack Obama (démocrate), la règlementation suivante :

STOPPER LES BREVETS SUR LES PARADIS FISCAUX en interdisant à l’Office Américain des Brevets et Marques de Fabrique (PTO) d’accorder des brevets relatifs aux « inventions visant à minimiser, éviter, retarder ou affecter de toute autre manière la responsabilité fiscale envers l’État Fédéral, les États de l’Union, les collectivités locales ou les états étrangers ».

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L’actualité de la crise : « Diplomatie du ping pong » newlook, par François Leclerc

Billet invité

« Diplomatie du ping pong » newlook

Il y a encore l’embarras du choix pour traiter de l’actualité de la crise. En piochant dans celle des USA, qui domine aujourd’hui après qu’hier a été un jour faste pour l’Europe, du point de vue de l’information faut-il préciser. Toute l’attention converge vers ce que prépare l’administration Obama, méga plan de relance d’un côté et utilisation du second volet du TARP de l’autre, chacun supputant les chances de succès des mesures qui, dans le premier cas, sont maintenant annoncées dans leurs grandes lignes et, dans le second, restent encore très floues.

La crise, elle, n’attend pas ces échéances, et, après Citigroup, c’est Bank of America qui se rappelle au bon souvenir de l’opinion américaine, ajoutant aux interrogations de celle-ci à propos des mesures à venir, d’autres qui portent sur les effets réels des précédentes, déjà appliquées. Une chose était de se demander où était passé l’argent des contribuables généreusement distribué aux institutions financières, ou de regretter que rien ou si peu n’ait été fait en faveur de ceux dont les maisons ont été saisies ; une autre est de constater, dans le cas de Bank of America, que c’est l’absorption récente de Merrill Lynch qui la met aujourd’hui en difficulté, comme un cadeau empoisonné qui n’avait pas été estimé à sa juste valeur, ou plutôt selon sa réelle capacité à détruire de la valeur, comme disent les financiers qui savent désormais de quoi ils parlent, dans un sens comme dans l’autre.

On détruit tout dorénavant, la valeur, les emplois, la nature. Peut-être faudrait-il d’ailleurs faire cette énumération à l’envers, pour respecter le réel ordre d’importance.

Les nominations au sein de son équipe par le « président élu » Obama, qui a beaucoup recruté au sein de l’administration Clinton, qui avaient donc les mains dans le cambouis dont on mesure aujourd’hui la saleté, contribuent à un léger malaise perceptible dans la presse dite de référence. Qu’attendre d’une équipe dont les responsabilités passées dans la situation actuelle sont si grandes ?

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Ceux qui sortent leur revolver et ceux qui sortent au contraire leur jugeote

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je suis allé lire le compte-rendu de la table ronde patronale réunie par le « Journal des finances », à l’occasion de laquelle Michel Cicurel, Président de la Compagnie financière Edmond de Rothschild avait prononcé ces paroles mémorables :

Quand j’entends parler de la refondation du capitalisme, je sors mon revolver. Surtout lorsqu’on parle de davantage de régulation. Il faut bien avoir en tête que les fautes les plus lourdes ont été commises par la SEC, ou par la Réserve fédérale, ou encore par la régulation comptable anglo-saxonne,

paroles qui m’avaient inspiré la remarque suivante :

Très juste, mais d’où venaient les directives qui leur enjoignaient de fermer les yeux et de s’assoupir au volant, sinon des milieux financiers, relayés par le politique ? Attention aux ricochets quand on sort son revolver !

Ceci dit, il n’y avait pas que lui à cette réunion et – m’enferrant dans mes mauvaises habitudes – je n’hésite pas à complimenter au contraire Maurice Lévy, Président du directoire de Publicis, qui a fait observer lui que

Après cette crise, les consommateurs vont-ils retrouver leurs comportements d’avant, je répondrai que je ne crois pas. Le modèle de croissance durable est désormais ébranlé dans toutes les mentalités.

… je crois… que les modes de consommation et les comportements vont beaucoup évoluer au lendemain de cette crise, avec notamment une plus grande capacité des consommateurs à dire non. Non à des produits non durables. Non à certaines marques. Non à des styles de vie. Et cela ne sera pas seulement français ou européen, mais largement mondial.

… nous, chefs d’entreprise, nous ne pouvons plus ignorer que l’opinion publique n’acceptera plus d’enrichissement sans cause. Cela signifie pour nous davantage de capacité de jugement, de sens de la responsabilité et de respect des codes de bonne conduite.

Très bien vu et très bien dit.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Patrick McGoohan (1928 – 2009)

Patrick McGoohan était « Numéro 6 », le « Prisonnier » immanquablement rattrapé par le gros ballon blanc à la fin de l’épisode. Il vient de s’éteindre.

Jacques, dans son commentaire à Une ligne de crête très mince, semble évoquer le gros ballon blanc :

Il n’y a que des solutions toxiques. Ils ont choisi ouvertement d’assumer les dettes douteuses. Mais devant la bulle des dettes publiques il n’y aura que l’hyperinflation pour s’en sortir avec toutes les pires conséquences que vous n’imaginez pas. Au bout du compte, ils réussiront. Mais quelles leçons en auront-ils tiré ? Une constitution pour l’économie ou une fermeture de la boite noire ?

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Une ligne de crête très mince

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je lis les commentaires à ma « conclusion provisoire » et je pense à deux choses complémentaires : à la « prise de parole » et à l’alternative entre spontanéité / anarchie et enrégimentement / emprisonnement.

La « prise de parole », c’est bien sûr un petit livre de Michel de Certeau (à propos de qui j’ai déjà eu l’occasion de dire le plaisir qui fut le mien de l’avoir connu – j’ai trouvé hier au courrier un envoi de Jean-François Six, ce qui m’a, là aussi, ravi) mais c’est aussi ce phénomène auquel on assista en 68, de ces « assemblées libres » où l’on pouvait entendre en effet quelques bonnes analyses politiques mais séparées par des heures de divagations des uns et des autres sur leurs problèmes personnels, d’origine psychologique essentiellement, confondus par ces orateurs avec des questions générales et qui auraient alors présenté un intérêt pour tout le monde : cette incapacité qu’ont certains à distinguer le privé du public, le singulier et l’universel, ou pire encore, leur conviction que ce qui est propre à leur personne constitue la définition-même du général. J’en ai déjà parlé à propos du « petit spéculateur », victime de cette affection.

C’est l’un des aspects. L’autre, c’est cette alternative spontanéité / anarchie et enrégimentement / emprisonnement, dont on est d’accord que ni l’une ni l’autre n’est viable. La première est haïssable parce que le contexte actuel est à ce point biaisé dans l’accès aux ressources et au patrimoine, que la spontanéité c’est simplement le moyen offert à ceux qui dominent déjà le système de parfaire leur emprise (à l’aide d’un certain revolver). La seconde est haïssable aussi et pour des raisons évidentes. C’est le thème du « Malaise dans la civilisation [Kultur] » de Freud : l’homme est prêt à accepter de renoncer à ses pulsions pour accroître sa sécurité personnelle et celle des siens mais il n’est pas pour autant prêt à tout sacrifier sur ce plan, et c’est là qu’échouèrent les régimes communistes : dans la surveillance permanente de chacun par chacun parce que trop de renoncement était exigé, ils croulèrent autrement dit sous le coût excessif de la supervision dans un système où la sécurité l’emporte à ce point sur la spontanéité que ce qui n’est pas tué dans l’âme par la peur, l’est par l’ennui.

L’avènement de la démocratie est de ce point de vue une très grande réussite puisqu’elle a accompli un bond positif dans le bilan spontanéité / anarchie et enrégimentement / emprisonnement. Mais l’équilibre économique entre le groupe des investisseurs, celui des dirigeants d’entreprise et celui des salariés (la « lutte des classes » de Marx) fut soit laissé au petit bonheur la chance, soit à la guerre totale, soit encore, comme aujourd’hui, au bon vouloir des banques centrales qui ont clairement choisi leur camp – celui des investisseurs – et non seulement ne s’en cachent pas mais ont aussi le culot d’y voir une « solution technique » : la rationalité économique incarnée.

Je l’ai déjà dit : il faut découvrir pour l’économique – laissé sur la touche dans le bond qualitatif de l’avènement de la démocratie – un moyen de l’apprivoiser, de le domestiquer, de l’empêcher de dévoyer comme il le fait aujourd’hui le politique, et ceci sur la ligne de crête très mince entre spontanéité / anarchie et enrégimentement / emprisonnement. Si ce moyen n’est pas trouvé il sera réglé par ceux qui ont déjà sorti leur revolver et qui ne se gênent pas de le signaler parce qu’ils savent se trouver du côté du manche. Il serait souhaitable que ceux qui parlent d’empêcher le retour des crises (plutôt que de « lisser » leurs effets) ou de mettre fin à la pensée unique, rappellent à l’ordre ces adeptes des armes à feu. Pour souligner qu’ils ont véritablement ces tâches à cœur et veilleront à ce qu’elles soient accomplies – dans un cadre démocratique.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : De deux dangers, choisir le moindre, par François Leclerc

Billet invité.

De deux dangers, choisir le moindre

Chaque jour apporte son lot de nouvelles impressionnantes et renforce le sentiment que, en dépit de tous les plans mis en place par les gouvernements, toutes natures confondues, la crise financière ne fait que s’installer dans la durée et s’approfondir. Les fils des agences de presse lui accordent une large part, qui prend le pas sur les deux grands sujets internationaux du moment, la crise du gaz Russe et la situation à Gaza. Voici ce que leur suivi donne aujourd’hui mercredi 14 janvier.

Lorsque les hommes politiques sont questionnés sur leurs pronostics, ils préfèrent désormais dire, comme mardi sur Canal+, l’a fait François Fillon, le premier ministre, que « personne n’était en mesure de dire quand la crise économique s’achèvera ».

La situation du secteur bancaire n’incite en effet pas à l’optimisme. HSBC, Citigroup et une pléiade de grandes banques allemandes, dont la Deutsche Bank et à nouveau HRE, ou l’autrichienne Erste Bank, ont toutes manifesté au grand jour d’importants signes de faiblesse.

La RFA est au cœur d’une tourmente, la Deutsche Bank, numéro un allemand, qui vient de fusionner avec Postbank, ayant annoncé 3,9 milliards d’euros de pertes pour 2008 et les analystes se demandant si elle va longtemps encore pouvoir se prévaloir de ne pas avoir frappé à la porte de l’Etat, contrairement à sa concurrente Commerzbank, la deuxième banque du pays. Une nationalisation partielle de HRE est elle, par ailleurs à l’étude, en dépit des 80 milliards d’euros d’aide et de garanties déjà accordés par l’Etat. L’Etat joue désormais en Allemagne un rôle prépondérant dans le secteur bancaire.

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Les témoins du temps

J’ai l’habitude de conserver les billets éphémères, additions, cartes-postales, tracts et publicités mensongères : j’en fais des signets dans mes livres.

Quand j’ai terminé ma lecture, je les y laisse.

C’est une capsule du temps que j’expédie dans l’avenir. Un tribut aussi à ceux qui me ravissent en ayant confié les mêmes trésors aux vieux livres qui se retrouvent aujourd’hui entre mes mains.

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Conclusion provisoire

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je reçois ce soir de l’un d’entre vous un courrier intitulé « conclusion provisoire ». Ma réponse est celle-ci :

Ce blog aura bientôt deux ans. Il m’est apparu à l’époque où je l’ai lancé comme le relais naturel – et économe – des e-mails que j’échangeais dans tous les sens avec des amis. Il s’est poursuivi pendant un an comme un monologue : peu de lecteurs, peu d’échanges (je me souviens du moment, au bout de six mois, où l’on dépassa les quarante lecteurs quotidiens), puis il est devenu dialogue, et j’ai alors rencontré certains d’entre vous à Paris sous le regard bienveillant de Fustel De Coulanges.

Puis il est devenu cacophonie, envahi par un mélange d’enthousiasme bruyant et de désinformation malveillante. J’ai alors réduit et canalisé mes interventions et les vôtres pour ramener un semblant d’ordre. Depuis, il poursuit son cours, entre dialogue et cacophonie et c’est sur cette crête incertaine et périlleuse qu’il me semble présenter son meilleur rendement : être le plus proche de constituer ce cerveau collectif, ce cerveau « distribué », que nous évoquons vous et moi dans ces moments d’euphorie où nous avons le sentiment de progresser sur ces terrains à peine débroussaillés où nous sommes engagés.

Où va ce blog, je n’en sais rien. Quel avenir a-t-il encore, je n’en sais rien non plus : dans les moments de cacophonie je le condamne à mort dans la soirée et le ressuscite le lendemain matin. Ce qui me fait alors revenir sur ma décision, ce sont ces messages que vous m’envoyez où vous dites : je m’étais replié et je me déplie, j’étais seul et je ne le suis plus, j’avais cessé de penser et je pense à nouveau. Cela à soi seul justifie l’entreprise.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Nouvelles du front, semaine du 12 janvier 09

François Leclerc a rédigé une excellente analyse de la situation sur le front du crédit. J’ai tenu à la mettre en relief : vous la trouverez ici en commentaire.

Je réfléchis à une formule qui permettrait de tenir ainsi une gazette permanente sur l’activité financière et économique.

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Une société sans profits monétaires ni monnaie, par Jean-Paul Lambert

Dans la série « billets invités », une « solution d’ingénieur » ou une utopie (les expressions sont-elles synonymes quand il s’agit de sociétés ?). Qu’en pensez-vous ?

Une société sans profits monétaires ni monnaie, par Jean-Paul Lambert

Je déteste échanger des banalités. A peine monté, mon dernier auto-stoppeur m’a gâté : « Une société sans profits monétaires et même sans monnaie, vous en avez déjà entendu parler ? » Il se doutait bien que non.

« Si vous me dites ce que vous faites je vous expliquerai ça bien mieux. »

Entrepreneur… je préfère le taire. J’invente. J’invente que je suis inventeur, et dans la foulée, un projet de machine à laver, le linge ou la vaisselle. Mais attention : sans eau. Elle fait vibrer les objets. Les molécules ajoutées par l’usage – la saleté – se détachent et sont aspirées.

Eh bien, dans une société sans profits et sans monnaie, j’irai à la banque, comme aujourd’hui, sauf que cette banque-là ne fournit plus d’argent.

Elle fournit des accès.

Et d’abord accès aux informations. Elle a raflé localement toutes les informations sur les stocks des entrepreneurs, gérés depuis trente ans déjà sous forme de codes-barres. Elle a enquêté sur les ressources locales, dont ils ont abandonné l’exploitation ou auxquelles on n’a jamais pensé. Elle fonctionne en réseau avec toutes les autres banques, si bien que je peux tout de suite savoir les fournitures qu’il y a partout. Du plus proche au plus lointain, toujours, elle recense toutes les machines, compétences et locaux disponibles, les brevets, dont on ne tire plus de profits monétaires, et les expériences passées et présentes dans tous les domaines, pour copier ou améliorer. Je n’ai plus à me soucier des prix. Seulement de savoir où c’est, de combien je peux disposer.

Les codes-barres, je connais. On peut encore pousser leurs performances.

Je pianoterai ce dont j’ai besoin, ça entrera dans « un panier d’hypothèses ». Un panier technique. Création assistée par ordinateur, ça se fait déjà. Je vais brancher sur « vibrations », « séparation », « aspiration » – pas « lavage », surtout pas ! La machine va proposer des synthèses pratiques et me signalera des associations possibles avec d’autres entreprises. Elle contrôlera la compatibilité des machines et des matériaux, corrigera en fonction de l’avancement du projet, calculera les recyclages. Elle est capable, par exemple, de me préconiser des isolants particuliers ou même un matériau bio qui ne va pas vibrer comme du métal. Elle va me renvoyer à des textiles déjà plus aptes que d’autres pour effectuer mes expériences.

La banque applique à toutes les fournitures des codes prudentiels pour contrôler leur renouvellement, prévenir des dangers.

Quand mon panier technique est fin prêt, deuxième fonction : elle m’accorde l’accès à tout ce dont j’aurai l’usage. A deux conditions.

Première condition. Qu’il y ait un profit pédagogique.

Pédagogique ?

Oui, car toutes les entreprises sont désormais traitées comme des expériences – ou comme des écoles. Entretenir et augmenter les savoirs et savoir-faire est considéré comme aussi important que proposer des produits et services. Mon projet d’entreprise ne sera accepté que s’il situe clairement ce qu’on y fait dans une gamme de recherches, enjeux et défis. Il doit tenir la collectivité informée de ce qui s’y fait pour que chacun puisse y apporter ses compétences et expériences et en acquérir de nouvelles. N’importe qui doit pouvoir impromptu les transmettre sur place à tous ceux qui viennent participer. La joie d’apprendre et de faire, ça s’organise. Il va falloir que je dise comment mon entreprise s’y prend.

Fini, le travailleur bête et discipliné… Je ne demande pas mieux. Il coûte cher.

Deuxième condition. Le profit usologique.

Usologique ?

…Parce que mon engin va changer l’écologie des usages existants. L’énergie nécessaire pour vibrer sera compensée par celle qu’on économise pour fabriquer et faire tourner les machines classiques : ça, le panier technique l’a déjà calculé. Mais les modifications de l’environnement ? De la domotique ? De l’hygiène ? Mon projet relève de l’anthropologie du « propre »…! Il sera donc (il a dit « donc » !) aussi jugé sur sa capacité d’ouvrir ou approfondir encore la discussion sur des sujets de société, qui sont, comme je sais, au cœur du politique…

Soit… Mais les ci-devant travailleurs, s’il n’y a plus d’argent, comment ils vont faire pour acheter ?

Ils n’achètent plus ! Ils ont accès !! Ac-cès.

La banque, toujours elle, distribue des cartes d’accès. Je n’ai plus besoin de savoir combien il y a dedans ! Elle ne se vide plus : elle se remplit. Rem-plit.

Elle se remplit d’informations sur ce à quoi elle a déjà permis d’accéder.

Nota bene : elle est anonyme, cette carte. Anonyme !! C’est elle qu’on surveille, pas moi. Surveillance toute statistique, pour ne pas vider les rayons et renouveler les fabrications en amont. Passés certains seuils, comme il faut qu’il y en ait pour tout le monde, ça n’entre plus dans cette carte-là. Mais celui qui n’en a pas encore pris peut me tendre la sienne. En attendant le retour à la normale, le système signale d’autres accès : remplacez les haricots par des lentilles, les oranges par des kiwis.

Plus l’accès sera facile et moins les usagers stockeront. Adieu la surconsommation qui venge de l’ennui du boulot ou compense le manque de reconnaissance sociale. Et voilà mon bonhomme qui encense l’esprit de cette économie-là. Esprit d’entreprise, d’expérimentation, de recherches tous azimuts. Tous chercheurs, tous artistes…

Mais on arrive bientôt. S’il pouvait mieux m’expliquer, vite : car on ne peut tout produire sur place ? Eléments de réponses :

1. Le recensement des ressources locales par les banques diminuera ce genre de besoins. 2. La mise en réseau de toutes les banques facilitera la solution, et l’étude collective de matériaux qui ne rendent plus dépendant d’une seule origine. 3. La solidarité remplace la concurrence. 4. L’abolition de la monnaie empêchera les pays riches de siphonner les ressources, la Corée du Sud d’acheter Madagascar. 5. …

…La gare. Vous avez tout compris, continuez tout seul ! Et salut.

Au retour, pas un auto-stoppeur. Je me sentais bien seul avec ce que j’avais compris. J’ouvre la radio. Tombe juste sur l’augmentation du prix des matières premières. Qu’est-ce qu’on en a à faire, de leurs cours ? Plus de monnaie, plus de profits et plus de paris sur la rareté et l’abondance… Il y en a combien, où…? Code et point barre.
__________

Je continue d’y réfléchir. La carte d’accès individuelle, par exemple, est-elle encore bien nécessaire ? Pourquoi…? Les dispositifs « prudentiels » ? Comment on les établit ? Pardon : les expérimente. Qui fait ça ? Leur expérimentation impose-t-elle le retour de l’Etat ou d’instances internationales directives ?

Vous m’aidez ?

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Fin du débat sur la création monétaire

Le sens de ma dernière note était extrêmement clair :

… même lorsqu’il se fait que mon point de vue est celui de la majorité des experts, cela n’a pas pour moi valeur d’argument

je m’y opposais à ceux qui disent : « La majorité pense comme moi, donc j’ai raison, donc taisez-vous ! » Je répondais : « Ne dites pas cela, on pourra toujours vous opposer une autre majorité ».

D’une manière plus générale, il y a – comme vous êtes nombreux à l’avoir constaté – glissement vers l’argument ad hominem dans notre débat. Le fait qu’il ait envahi à ce point la discussion signifie me semble-t-il que l’exposé des faits est terminé et que l’on se trouve devant l’existence de deux thèses irréductibles. Si l’adhésion à l’une ou à l’autre des thèses ne repose plus sur rien d’autre que l’existence de deux tempéraments, alors chacun ne pourra plus désormais que camper sur ses positions et le débat est clos.

Ayant le sentiment qu’une prolongation de la discussion ne pourrait plus produire que de la répétition (qui se sent encore de taille à lire 313 commentaires ?), j’y mets fin. J’espère que nous y avons tous appris quelque chose. C’est certainement mon cas et je m’attelle dès aujourd’hui à rédiger les conclusions auxquelles j’ai personnellement abouti.

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Plus vrai que nature

Il joue aujourd’hui des rôles plus timorés, comme celui d’un inspecteur de police dans les Batman de Chris Nolan mais il a été le méchant asymétrique du Cinquième élément de Luc Besson (1997), le poète maudit de Prick Up Your Ears de Stephen Frears (1987) et mieux encore, Sid Vicious dans le Sid & Nancy d’Alex Cox (1986).

C’est cela que je voudrais vous montrer : un Gary Oldman surdoué campant un Sid Vicious aussi convaincant, voire davantage, que l’original.

My Way, paroles anglaises de Paul Anka sur le Comme d’habitude de Jacques Revaux, Claude François et Gilles Thibaut.

Sid Vicious

Gary Oldman interprétant Sid Vicious

Cloclo dans la version originale

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Le lion malade de la peste (II)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On va de nouveau me taper sur les doigts parce que je m’apprête à dire quelque chose de positif à propos de Nicolas Sarkozy. Je fais donc précéder ce qui va suivre d’une déclaration préalable : « Je sais qui est le Président de la République française, je sais en particulier sur quelle plate-forme sécuritaire il fut élu, je sais également qu’il recommandait lors de sa campagne présidentielle une modification de la politique française du crédit à la consommation qui aurait importé par voie expresse la catastrophe des subprimes au cœur du système financier français ». Je pourrais continuer comme cela sur plusieurs paragraphes. Je ne le ferai pas : libre à vous de compléter si cela vous chante.

Ceci dit, je suis pragmatique : c’est le (bon) résultat qui compte. Je ne suis pas non plus partisan de la politique du pire (et ce que je viens de voir aux actualités ne m’y encourage pas davantage). Certains de mes coreligionnaires pensent que puisque les bénéficiaires du système qui est en train de s’écrouler continuent de défendre bec et ongles ce qu’ils imaginent pouvoir encore sauver de leurs misérables privilèges, il vaut mieux à tout prendre précipiter un effondrement total. Vraiment ? Imagine-t-on donc qu’ils n’attendaient que la venue d’une crise de l’ampleur de celle qui nous emporte aujourd’hui pour se convertir à l’amour de leur prochain et au souci de la planète ?

Je vois bien que Mr. Sarkozy veut tirer parti du fait que le lion est malade de la peste pour que les nations cessent de s’affronter à fleuret moucheté sur la question monétaire mais, sachant que je n’hésiterais pas à le critiquer de ne rien vouloir faire, je me vois à l’inverse disposé à lui dire bravo quand il dit qu’« au XXIe siècle, il n’y a plus une seule nation qui peut dire ce qu’il faut faire ou ce qu’il faut penser » ou que « nous n’accepterons pas le statu quo, nous n’accepterons pas l’immobilisme, nous n’accepterons pas le retour de la pensée unique ».

Franchement, je ne crois pas qu’il soit né pensant cela : je crois que c’est la force des événements qui le conduit à dire ce genre de choses. Ceci dit, il pourrait très bien continuer à prétendre le contraire. Ce qu’il ne fait pas.

Bien sûr ce qu’a en tête le Président français ne remet probablement pas en cause l’ordre financier en place d’une manière aussi radicale que nous le souhaitons vous et moi : nous avons pu le constater à propos d’un certain « punir les responsables » qui semblait se cantonner à la désignation à l’opprobre de quelques brebis galeuses, d’ailleurs déjà à terre, ou au retrait de quelques parachutes dorés, déjà passablement compromis, mais manifestons notre satisfaction quand ce que dit Mr. Sarkozy va dans le sens de ce que nous appelons nous-mêmes de nos vœux. Le monde n’a nul besoin de plus de confrontation qu’il n’en a déjà.

PS : A ceux qui se désespèrent que nous ne soyons pas invités aux grands messes qui se tiennent, et qui me le font savoir : cela ne signifie pas que toutes les pensées ne s’y tournent pas vers nous.

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Crise : Gestion des toxiques et relance. Une méthodologie ? par Pierre Lang

Pierre Lang m’a fait parvenir un nouveau texte, un codicille à son plaidoyer pour une approche belge de la question Fortis. Il s’agit cette fois d’une méthodologie en « boîte noire » permettant de contenir et de résoudre certains aspects de la crise financière en isolant les problèmes et en concentrant son attention sur les entrées et sorties. Certains d’entre vous penseront qu’il s’agit d’une « solution d’ingénieur » typique. C’est tout à fait ça mais, comme vous le savez déjà, sur le blog de Paul Jorion, les commentateurs ingénieurs règnent en maître ! (Une chose est sûre en tout cas : ce sont eux qui sauveront le monde).

Les schémas sont un peu comprimés, n’hésitez pas à les cliquer pour en voir une version plus lisible.

Crise : Gestion des toxiques et relance. Une méthodologie ?

Les ingénieurs financiers ont perdu le contrôle des modèles hybrides qu’ils ont conçus par insémination artificielle. Le 31 décembre 2008, par exemple, Reuters a titré une dépêche « Les Etats-Unis étaient mal équipés face à la crise, juge Henry Paulson ». Les grands argentiers du monde commencent à reconnaître leurs limites. Sur la table de son salon, Paul Jorion (que je remercie au passage de me donner la parole) anthropologue et sociologue réinvente en plus correcte la loi de l’offre et la demande. Un des piliers sur lesquels la chose économique est construite est mis en doute. Pas moins ! Habitant à l’autre bout d’Internet, je suis un ingénieur civil en construction dénué de toute formation et de tout « know how » en matière d’économie et de finance. Je m’imagine être parachuté par la pensée à un poste clé dans un bureau d’étude d’ingénierie financière (quel horrible terme !). Voici une méthode parmi d’autres que je pourrais utiliser dans un premier temps pour étudier la crise et une méthodologie éventuelle pour y remédier.



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Le vrai débat sur la monnaie : un second point

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans le livre de John Kenneth Galbraith, L’argent (1975), il écrit :

Dans les entretiens télévisés, l’hôte, réputé pour ses questions incisives, a l’habitude de faire débuter l’entretien avec l’économiste invité en lui posant celle-ci : « Dites-moi, après tout, la monnaie, c’est quoi ? » Les réponses sont immanquablement incohérentes.

C’est pour cela que je ne pense pas qu’il suffise de lire ce qui en est dit dans les manuels à l’intention des enfants des écoles (même de terminale !). Dans La transmission des savoirs (1984), nous nous étions, Geneviève Delbos et moi, intéressés à la forme particulière d’aplatissement que subit le savoir en vue d’être transmis sous sa forme scolaire. Ce qui disparaît en particulier, c’est le raisonnement, c’est–à–dire l’articulation des propositions en un discours théorique. Le raisonnement est remplacé par un ensemble de phrases isolées – de préférence courtes – qui puissent être mémorisées et régurgitées en situation d’examen.

Les citations que certains réclament – de préférence en provenance d’un Prix Nobel – comme substituts d’un raisonnement, procèdent de la même anesthésie de la pensée. Ce n’est pas comme ça, vous l’avez compris, que je fonctionne.

La question de la monnaie est complexe et ce n’est pas parce que celle-ci a été inventée par des hommes que la complexité de son fonctionnement actuel ne dépasse pas son entendement présent. Certains de vous invoquent un consensus qui existerait à ce sujet, ce n’est pas le cas : les théories sont en grand nombre et, je l’ai déjà signalé, intentionnellement incomplètes, les auteurs qui s’y sont aventurés jugeant que seules des simplifications drastiques leur permettraient de faire quelque progrès.

Je ne sais pas si la monnaie réclame un Galilée, rien de ce que j’ai lu jusqu’ici ne me dissuade en tout cas de le penser.

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À propos de « Pour un système socialisé du crédit » par Frédéric Lordon

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Frédéric Lordon a publié hier un article intitulé « Pour un système socialisé du crédit » et certains d’entre vous piaffèrent tant d’impatience devant mon absence de commentaire immédiat qu’ils en vinrent – négligeant le décalage horaire entre l’Europe et la Californie – à interpréter mon silence comme une manifestation honteuse de lâcheté. Encore à me frotter les yeux, je crus de mon devoir de diffuser le plus rapidement possible le communiqué de presse suivant :

Je lis toujours ce qu’écrit Lordon et comme ceux que me lisent le savent, ce que nous pensons se situe dans le même quartier même si nos propositions détaillées diffèrent en général. Ceci pour dire qu’il n’est nullement nécessaire de créer une atmosphère de match de boxe pour m’encourager à lire ce qu’il écrit : je le fais de toute manière. Les « rentre lui dans le chou ! » ou au contraire « poule mouillée ! », sont tout à fait superflus.

Je viens de lire le texte de Lordon, et voici ce que j’en pense.

Nos tons sont très différents et le fait que le mien ait été qualifié par un expert de la chose écrite de « père tranquille » dissimule sans doute le fait que ma critique du système financier est plus radicale que la sienne. La raison en est au moins partiellement due à nos trajectoires différentes : j’ai une formation d’anthropologue et de sociologue, acquise sur les bancs de l’école, et une formation sur le tas d’ingénieur financier, acquise dans les banques. Cette dernière me permet deux choses : maintenir un dialogue avec les milieux de la finance en parlant leur langue, et en étant assuré du coup d’être entendu, et critiquer leurs pratiques en connaissance de cause, et tout particulièrement « là où ça fait mal ».

Je pensais tout spécialement à ce « là où ça fait mal » en lisant « Pour un système socialisé du crédit », car je me représentais d’une part la manière dont les milieux financiers accueilleront la proposition de Lordon – en deux mots, un plafonnement de la marge de profit des banques commerciales associé à une garantie de l’État activée en cas de pépin – et la manière dont ils accueillent ma proposition d’interdiction des paris sur les fluctuations de prix : urticaire et sueurs froides.

Que ma critique soit plus radicale que celle de Lordon apparaît très clairement dans la manière différente dont nous envisageons les intérêts. Bref rappel, pour ce qui touche à ma position : 1) dans le cas des prêts à la production, le montant du prêt joue le rôle d’avances et permet de créer un surplus ; les intérêts sont la part du surplus qui revient au prêteur, l’autre part du surplus va au producteur, comme profit ; dans ce cadre des prêts à la production, le versement d’intérêts apparaît entièrement justifié. 2) dans le cas des prêts à la consommation, le montant du prêt sert à acheter un objet ; or il n’existe aucune relation entre l’objet acheté et les intérêts qu’il faudra verser et l’emprunteur devra donc ponctionner son salaire ; dans ce cadre des prêts à la consommation, le versement d’intérêts est problématique et lorsque le prêt supplée à un salaire insuffisant, les intérêts sont manifestement iniques.

Résumé de ma position : pourquoi verse-t-on des intérêts ? parce que le capital ne se retrouve pas automatiquement là où il sera appelé à intervenir. Conséquence : les intérêts auront perdu toute justification le jour où le capital se retrouvera automatiquement là où il est appelé à intervenir. Corollaire : plus le capital est concentré, moins il a de chances de se trouver là où il est appelé à intervenir.

La position de Lordon sur les intérêts est très différente : il ne pense pas qu’ils se justifient en soi mais il les voit jouer un rôle dissuasif : sans eux il n’existerait aucun frein à la consommation et leur présence se justifie donc d’un point de vue que j’appellerais « pédagogique ».

On voit donc que Lordon et moi envisageons les intérêts dans des perspectives très différentes, et il existe d’ailleurs un paradoxe si l’on pense à nos formations respectives, puisque ma perspective est purement économique tandis que la sienne, invoquant « un désir explosif » vis–à–vis de la monnaie est, selon ses termes, « quasi-anthropologique ».

A quel niveau situer alors les taux pour qu’ils jouent le rôle dissuasif que Lordon veut leur voir jouer, sans pénaliser pour autant les emprunteurs de manière excessive ? Il examine les facteurs à prendre en considération, en particulier ceux qui constituent la « marge bancaire » : frais et profit du prêteur, mais sans se prononcer de manière formelle sur le niveau optimum. Si j’avais à résoudre cette question, j’aurais moi aussi bien du mal à déterminer ce seuil, mais ce ne devrait pas être le cas pour Lordon parce que, contrairement à moi, il pense que, en sus des sommes que les banques commerciales empruntent, elles en créent aussi ex nihilo. Pour moi qui suis convaincu que les banques empruntent tous les fonds qu’elles prêtent (soit comme dépôts de clients, soit comme emprunts), le taux d’intérêt qu’elles réclament est constitué de l’addition de l’« index » (disons 4%) – le coût de leur dette – et de la « marge bancaire » (disons 2%). Pour Lordon qui considère que certains des fonds prêtés par les banques sont empruntés par elles mais que les autres sont créés ex nihilo, le taux devrait être pour les premiers comme chez moi, « index » + « marge bancaire » (4% + 2% = 6%), et pour les seconds – si je peux lui faire une recommandation – « marge bancaire » seule (2%), puisqu’il n’existe pour ceux-ci aucun « coût de la dette » et cette approche présenterait l’avantage d’être non seulement logique, mais également juste. De plus, si les fonds créés ex nihilo par les banques commerciales étaient mobilisés de manière préférentielle pour les prêts qu’elles accordent à la consommation, une réponse excellente aurait été apportée à ce qui demeure pour moi une question épineuse: le taux d’intérêt qu’il conviendrait d’exiger dans le cas du crédit à la consommation.

Pourquoi mon approche « économique » des intérêts est-elle plus radicale que celle « quasi-anthropologique » de Lordon ? En raison de son corollaire et de sa conséquence, tous deux mentionnés précédemment.

Son corollaire : plus le capital est concentré, moins il a de chances de se trouver là où il sera appelé à intervenir. Autrement dit, plus le rapport de force est favorable aux prêteurs et plus le taux d’intérêt est élevé ; une meilleure distribution du capital signifie au contraire des taux moins élevés – ce qui est une bonne chose.

Sa conséquence : les intérêts auront perdu toute justification le jour où le capital se retrouvera automatiquement là où il est appelé à intervenir – ce qui serait également une bonne chose.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le Monde Economie, lundi 5 janvier

L’impréparation devant la crise

Les premiers jours d’une année nouvelle ont valeur psychologique en raison du bilan que l’on établit alors de celle qui vient de s’écouler : on tourne le regard en arrière et l’on soupèse. L’expression qui vient à l’esprit quand on contemple ainsi 2008, c’est : « le champ couvert de morts ». Et il ne s’agit pas comme le plus souvent à la guerre, de piétaille seulement : des généraux en furent cette fois les victimes, tels Bear Stearns, Lehman Brothers, Merrill Lynch, Fannie Mae, Freddie Mac, Wachovia, Washington Mutual, AIG ou Countrywide, et en Europe : Fortis, Hypo, ainsi que les banques britanniques et islandaises. Parmi les survivants, beaucoup de grands blessés, comme Citigroup, et les deux banques d’affaires rescapées de justesse, Goldman Sachs et Morgan Stanley.

Les fleurons de Wall Street étaient prétendument invincibles. Au lieu de cela, le symbole de la finance assurant une fois pour toutes sa domination sur le monde est en ruines. Le contraste entre l’ambition démesurée qui avait été affirmée et le caractère absolu de la déroute observée souligne encore davantage l’étendue du désastre : la chute d’un empire qui avait été promis pour mille ans est tout spécialement dérisoire. Et la tragédie avait éclaté dans un ciel pourtant sans nuages : la finance qui s’effondra en un peu plus d’une année avait obtenu la caution de tous, de la droite qui lui était naturellement acquise à la gauche qui s’était bien sûr fait tirer l’oreille. Quand cette belle unanimité fut finalement acquise, l’édifice monumental que chacun admirait alors en se congratulant mutuellement, s’écroula d’un seul coup.

Mr. Paulson, le secrétaire américain au Trésor, à qui l’on reproche les atermoiements et les changements de cap multiples qui caractérisèrent ses tentative d’endiguement, déclarait mardi dernier dans un entretien au Financial Times : nous n’imaginions pas l’ampleur du mal, nous n’étions pas prêts, nous ne disposions d’aucuns des moyens qui nous auraient été nécessaires.

Aujourd’hui, les corps sont alignés sur les tables de dissection et l’on découvre avec stupéfaction l’état déplorable des organes vitaux de ces grands gaillards que l’on imaginait pourtant vigoureux. Seule la fuite en avant leur conférait semble-t-il leur élan et le fonds Madoff ne constitue que la forme extrême, caricaturale, du business plan qui régnait en maître à Wall Street il y encore un an.

Les propos de Mr. Paulson sont très humbles et il loue aussi les mérites de ceux qui se préparent à lui succéder. J’ignore si cette humilité l’a toujours caractérisé où s’il s’agit d’une leçon qui lui fut inculquée par les événements qui émaillèrent 2008. S’il souligne que les moyens pratiques lui firent défaut, il faut ajouter qu’il en va de même des moyens théoriques.

On entend dire aujourd’hui, au spectacle de la déroute intégrale de la science économique dominante, celle que l’on appelle aussi « l’École de Chicago », que sa déconfiture signifie la victoire de ses ennemis traditionnels : le marxisme et le keynésianisme. Il s’agirait bien entendu au mieux pour les chefs de ces écoles d’une victoire posthume, car ils nous ont quitté il y a longtemps. Rappelons aussi que leurs théories ne furent pas ignorées sans autre forme de procès : elles furent testées sur le terrain – même si ce ne fut sans doute pas sous la forme exacte qu’ils leur avaient imaginée – et qu’elles subirent la même sanction que celle infligée aujourd’hui à « l’École de Chicago ».

Il serait bon alors que les économistes fassent preuve de l’humilité que l’on voit aujourd’hui à Mr. Paulson : eux non plus n’envisagèrent pas l’ampleur du mal en gestation, eux non plus n’étaient pas prêts, et ceci vaut aussi bien pour l’opposition marxiste ou keynésienne que pour les tenants de l’école monétariste dominante. Le fait est que la variété de science économique que les événements réclament aujourd’hui à cor et à cri reste encore à bâtir. C’est là à la fois une mauvaise et une bonne nouvelle.

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