« De l’anthropologie à la guerre civile numérique » – X. L’homme est un robot sentant

Suite et fin de l’entretien du 5 mai 2016 avec Franck Cormerais et Jacques-Athanase Gilbert de la revue Études digitales, en complément de l’entretien intitulé De l’anthropologie à la guerre civile numérique.

X. L’homme est un robot sentant

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De l’anthropologie à la guerre civile numérique, entretien réalisé le 21 mars 2016 (texte complet)

Ouvert aux commentaires.

I- La « mentalité primitive »

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

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De l’anthropologie à la guerre civile numérique (X), Intérêt égoïste contre bonne volonté, entretien réalisé le 21 mars 2016

Jacques Athanase GILBERT

Alors qu’Adam Smith conçoit l’homéostasie en référence au seul intérêt individuel, votre analyse la réintègre pleinement au champ social.

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L’avenir dans un rétroviseur : Une lecture de l’Économie du bien commun de Jean Tirole, par Jean-Michel Servet

Billet invité.

Sans nul doute l’Économie du bien commun, ouvrage de Jean Tirole paru au printemps 2016 [1], a été au programme des lectures de vacances de nombreux économistes francophones et d’autres spécialistes des science sociales ou citoyens soucieux de s’informer des questions économiques. Pour ceux-ci la notoriété de cet auteur récipiendaire en 2014 du prix dit « Nobel d’économie » a pu être un attrait. Continuer la lecture de L’avenir dans un rétroviseur : Une lecture de l’Économie du bien commun de Jean Tirole, par Jean-Michel Servet

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Les classes moyennes, une supercherie politique, par André Fontaine

Billet invité.

Les « classes moyennes » sont actuellement la tarte à la crème des journalistes, des politiques et des sociologues. Les derniers, plus conséquents, s’efforcent d’en donner des définitions dont ils reconnaissent eux-mêmes l’équivoque. On se demande donc à quel objectif peut bien correspondre l’engouement présent.

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Laudato si’ et la décroissance, La Nef, N° 273, septembre 2015

J’ai accepté de commenter le thème « Laudato si’ et la décroissance » dans le numéro de septembre de la revue catholique traditionaliste La Nef. En voici le texte.

Il est dit au paragraphe 193 de Laudato si’ que « Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable, tandis que d’autres ne peuvent pas vivre conformément à leur dignité humaine. C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties » (p. 147). La décroissance est mentionnée là comme un objectif économique qui devrait être le nôtre. Rien n’est dit du fait que la décroissance est l’inverse de la croissance et que cette dernière joue un rôle tout particulier, en fait un rôle clé, au sein de notre système économique.

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Trends – Tendances, La main invisible d’Adam Smith n’assurera pas la survie de l’espèce, jeudi 7 mai 2015

Selon Adam Smith, auteur illustre de « La richesse des nations » (1776), l’intérêt général n’est pas assuré parce que le boulanger ou le boucher y travaillent, mais parce que chacun d’eux poursuit son intérêt égoïste. C’est là le principe de la « main invisible » à laquelle le philosophe écossais a attaché son nom.

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Keynes : La fin du laisser-faire (IV) La « main invisible » d’Adam Smith

Keynes : La fin du laisser-faire

(I) Comment les girafes nous font mieux comprendre l’esprit du capitalisme

(II) La rationalité économique et l’éthique sont inconciliables

(III) La doctrine du laisser-faire résulte d’un compromis entre courants de la pensée politique

Un principe aussi simple pour le rapport entre les hommes qu’« Ôte-toi de mon soleil », auquel chacun s’identifie aisément, ou en tout cas, comme le dit Keynes, les agriculteurs, les chefs d’entreprise et les marchands, pourrait être érigé sans peine en un système politique ayant la capacité de satisfaire tout le monde. Quelles seraient les conditions à remplir :

Supposons que par l’opération des lois naturelles, des individus poursuivant leurs intérêts propres de manière éclairée et dans un contexte de liberté, tendent à promouvoir en même temps l’intérêt général ! Toutes nos difficultés philosophiques seraient alors résolues – ou tout au moins pour l’homme de la pratique, qui pourrait alors concentrer ses efforts sur la mise en place des conditions nécessaires à la liberté (Keynes [1926] 1931 : 274-275).

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Penser l’économie autrement, Paul Jorion et Bruno Colmant, à paraître en septembre

Couverture choisiePenser l’économie autrement

(à paraître en septembre)

Paul Jorion : Dans La richesse des nations, Adam Smith souligne que l’argent permet de commander de deux manières. Il permet d’abord de commander une marchandise, il permet ensuite de commander au sens de donner des ordres, c’est-à-dire de demander à un individu de mettre son temps de travail au service de celui qui lui donnera de l’argent en contrepartie de son temps. La seule ressource qui nous soit véritablement rare, car nous ignorons pendant combien de temps nous en disposerons, c’est le temps. L’argent nous permet de subordonner le temps d’autrui au nôtre. Quand on y pense, on ne peut pas s’empêcher de se dire que, puisque nous n’avons qu’une seule vie, c’est absolument scandaleux ! Dans 500 ans les méfaits de l’argent sur tous les plans nous paraîtront presque comiques ! (rires)

Bruno Colmant : Et Karl Marx dirait finalement que la monnaie est un capital fictif. Il suffit que l’on change l’ordre socio-économique pour que l’expression de la thésaurisation n’existe plus. Sur l’île de Chypre en 2013, certains pensaient qu’ils disposaient d’un million d’euros sur leur compte bancaire et finalement, lorsque la crise a fait payer les gros déposants, on leur dit que ce n’est plus que 600.000 euros qu’ils détiennent. C’est la preuve de la relativité de la valeur.

Lorsque l’ordre socio-économique change, on change aussi tous les paramètres que l’on croyait stables, dont la thésaurisation. Car thésauriser dans une monnaie qui n’a plus cours légal, c’est évidemment nettement moins utile.

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EN 1919, JOHN MAYNARD KEYNES A TRENTE-SIX ANS, ET IL N’A ENCORE RIEN À REPROCHER À LA THÉORIE ÉCONOMIQUE

Quand en juin 1919 John Maynard Keynes démissionne avec pertes et fracas du ministère britannique des finances, claquant du même coup la porte de la Conférence de paix de Paris à laquelle il participait, il a trente-six ans. Le livre qu’il écrit dans le même accès de rage : The Economic Consequences of the Peace, sort en librairie le 12 décembre. Comme je l’ai dit, plus de 100.000 exemplaires s’en vendront.

Keynes ne renouera avec le service public que vingt-et-un ans plus tard : en 1940 et en la même qualité durant la Seconde guerre mondiale que celle qui avait été la sienne durant la Première : en tant que technicien surdoué de l’administration de l’économie d’une nation en guerre.

L’occasion lui sera bien entendu donnée d’être consulté par l’administration et le gouvernement britanniques durant ces vingt-et-une années : il est invité à donner son avis lors de réunions ou d’auditions en tant que professeur d’économie à Cambridge, et quand c’est plutôt au titre de journaliste (il dirige la revue Economic Journal et est éditorialiste de plusieurs journaux au fil de ces années), il ne se prive nullement de faire connaître ses vues, qu’on le lui demande ou non. C’est manifestement pour qu’on puisse entendre « un autre son de cloche » qu’il est invité et bien que son opinion ait un grand retentissement auprès du public, elle n’a pas d’impact direct sur le cours des événements. Skidelsky a bien caractérisé le Keynes de l’entre-deux-guerres :

« … le rôle de fonctionnaire / économiste technicien se transforma insensiblement [pour lui] en celui d’éducateur / économiste politicien […] interprétant les positions officielles à l’intention du public informé, et faisant en sorte qu’une opinion éclairée ayant une base solide exerce une influence sur l’action politique » (Skidelsky I, 377).

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VUB, Chaire « Stewardship of Finance », troisième leçon, le 18 octobre 2012

Troisième leçon, le 18 octobre : « Regulation and self-regulation. Adam Smith’s ‘invisible hand' »

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JORION SE TROMPE LÀ OÙ RICARDO VOYAIT JUSTE, par Jean-Marie Mottoul

Billet invité. Une critique ricardienne de mon livre Le prix (Le Croquant 2010).

L’économie peut s’attacher à comprendre les comportements des hommes tant à titre individuel qu’en groupe lorsqu’ils sont confrontés à la nécessité de produire pour satisfaire leurs besoins ou de se partager des richesses aux quantités limitées. Convenons que ce souci de compréhension s’apparente à celui qui anime la psychologie ou la sociologie ici en l’occurrence dans le champ de l’activité économique de production et de consommation. On pourrait parler de psychologie ou de sociologie économique.

Cette compréhension peut être utile pour guider le politique en tant que responsable de la cohésion sociale. Il convient toutefois de considérer que l’économie peut aussi se définir comme un ensemble de techniques d’organisation du travail de l’homme qui sont recommandées aux gestionnaires pour tendre vers un optimum lui-même défini comme un état où il n’est pas possible de produire plus en travaillant autant ou de travailler moins en produisant autant. Ces techniques et cet optimum se situent, soit sur au niveau des unités de base, en tant qu’art de gérer une entreprise ou un projet, soit sur un plan global, en tant qu’art de conduire l’activité de production et de distribution des fruits de cette production, de tout un pays[1].

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AGORA DES SAVOIRS, Où en sommes-nous ?, Montpellier, avec Jean-Claude Michéa

C’était avant-hier, le mercredi 16 mai. C’est Jean-Claude Michéa qui a la gentillesse de me présenter et d’introduire avec brio mon exposé.

Le podcast se trouve ici.

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LE VIF/L’EXPRESS, Le jour où l’on voulut moraliser la finance, 12 – 18 avril 2012

Ma chronique pour l’hebdomadaire belge. L’article, sous la forme où il a paru.

Le 23 octobre 2008, c’est le jour où l’on a voulu moraliser la finance. Le projet a suscité l’enthousiasme. Il est même devenu si populaire qu’on imagine depuis que l’idée est une idée ancienne et qu’on a « toujours » voulu moraliser la finance. Or, ce n’était pas le cas, l’idée était neuve : avant, on pensait autrement.

L’idée était dans l’air cependant. Un peu moins d’un mois auparavant en effet, le 25 septembre, M. Sarkozy, président de la République Française, avait prononcé le Discours de Toulon, où il disait ceci :

« La crise actuelle doit nous inciter à refonder le capitalisme, le refonder sur une éthique, celle de l’effort et celle du travail […] L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini. Le marché tout-puissant qui a toujours raison, c’est fini. […] Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier est une priorité. »

Si je retiens plutôt la date du 23 octobre, c’est que ce jour-là, une commission du Congrès interrogea assez rudement pendant quatre heures M. Alan Greenspan, président de 1987 à 2006 de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, à propos de la « main invisible » évoquée en son temps par le philosophe écossais Adam Smith (1723 – 1790), une main invisible guidant l’économie vers le plus grand bien-être de la communauté dans son ensemble, et résultant des actions égoïstes des hommes et des femmes dont les actes combinés constituent l’activité économique.

Dans son fameux ouvrage intitulé La richesse des nations (1776) Adam Smith écrivait ceci : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ».

Quel rapport me direz-vous entre la moralisation de la finance et la main invisible d’Adam Smith ? Eh bien, le rapport est très simple : en cet automne de l’année 2008, la première est appelée à remplacer la seconde. La moralisation de la finance est invoquée comme le moyen d’empêcher les catastrophes financières – comme celle qui vient alors d’avoir lieu à la suite de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers – parce que la main invisible d’Adam Smith a échoué à le faire (*).

Parce que depuis l’époque d’Adam Smith, on y a cru, à la main invisible : on a cru que « les vices privés font les bénéfices publics », comme disait Bernard Mandeville (1670 – 1733), un prédécesseur hollandais du philosophe écossais. Avant eux, on pensait comme on pense à nouveau depuis le 23 octobre 2008 : que pour moraliser la finance, il faut que les financiers adoptent un comportement moral.

Comme son prédécesseur Galilée, Alan Greenspan finira par abjurer sa foi. Le Congressman Henry Waxman l’accuse : « Vous étiez sans aucun doute l’avocat le plus éloquent de la dérégulation. Vous avez été un partisan convaincu du laisser-faire envers les marchés dont vous attendiez qu’ils se régulent eux-mêmes. […] La question que je vous adresse est très simple : « Vous êtes-vous trompé ? » » Et Greenspan de lui répondre alors, et dans le style qui lui est habituel : « J’ai dû constater une erreur dans le modèle qui me semblait être la structure fonctionnelle essentielle définissant la manière dont opère le monde ».

On apprendrait en 2010 qu’au plus fort de la crise, la firme Goldman Sachs avait, avec l’aide de hedge funds, créé des titres financiers constitués de prêts subprime, conçus pour être délibérément de la pire qualité possible, pour pouvoir parier sur leur toxicité, tandis que les clients de la firme étaient encouragés à parier eux sur leur bonne santé. La stratégie contribuait bien entendu à précipiter l’effondrement du système financier tout entier. Cela confirmait, sans grande surprise, que quand les choses vont mal, le comportement égoïste peut consister à se précipiter vers la porte de sortie, en piquant même au passage le portefeuille de ceux qui se font piétiner.

Certains, par leur attitude en 2008, avaient donné tort à Alan Greenspan, et à la malheureuse main invisible d’Adam Smith. Du coup, le seul choix qui nous reste, c’est de moraliser la finance !

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(*) C’est Michèle Leclerc-Olive qui a attiré l’attention sur le renversement qui a lieu alors, sur le fait que l’on s’est mis à parler de « moraliser la finance » alors que l’on supposait jusque-là que la finance s’autorégulait.

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LE VIF/L’EXPRESS, Le nombre des billets de banque, 15 – 21 mars 2012

La première de mes chroniques pour l’hebdomadaire belge. L’article, sous la forme où il a paru.

On considère à juste titre que le livre où débute une réflexion moderne sur l’économie, est l’« Enquête sur la richesse des nations », publiée en 1776 par le philosophe écossais Adam Smith, connu jusque-là pour sa « Théorie des sentiments moraux » parue dix-sept ans plus tôt.

Une véritable « science » économique n’existe donc que depuis un peu moins de deux siècles et demi. Comme l’a cruellement mis en évidence la crise qui a éclaté en 2007 et dont les épisodes successifs font sombrer toujours davantage le navire de l’économie mondiale, les découvertes incontestables de cette « science » économique sont rares. Si elles avaient été plus nombreuses, il aurait été plus facile pour les économistes de prévoir cette crise et, une fois que nous y étions engouffrés, de nous expliquer ce qu’il faudrait faire pour en sortir. Or, comme chacun le sait, on n’entendit sur les deux sujets : avant et pendant la crise, qu’un long et pesant silence.

Une découverte faite par David Ricardo dans son rapport de 1810 sur « Le prix élevé des lingots » constitue l’une de rares certitudes de la « science » économique. Pour situer rapidement Ricardo au sein de celle-ci, disons que la moitié au moins de ce qu’on trouve chez Karl Marx, se trouve déjà chez Ricardo et que la moitié au moins de ce qu’on trouve chez celui-ci se trouve déjà chez son prédécesseur Adam Smith.

Ricardo a découvert que pour maintenir la stabilité des prix dans la zone économique correspondant à une monnaie, sa banque centrale doit réguler le volume de celle-ci en fonction des fluctuations de la richesse nationale : si de la richesse est créée, de la monnaie nouvelle doit être mise en circulation pour un montant équivalent, si de la richesse disparaît au contraire, de la monnaie doit être retirée d’un même montant. Si l’on imprime trop de billets sans « équivalent-richesse », les prix grimpent – c’est l’inflation ; si l’on n’en imprime pas assez, les prix baissent – c’est la déflation. L’une et l’autre sont mauvaises : si les prix augmentent, il faut que les salaires suivent et leur hausse se reflètera dans le prix des produits : on s’engage dans une « spirale inflationniste », qui peut déboucher sur de l’hyperinflation, comme celle qui tua l’assignat pendant la Révolution française, ou celle qui ravagea l’Allemagne dans les années 1921 à 1924, époque où il fallut remplir une brouette de billets de banque pour acheter du pain au coin de la rue. Dans le cas inverse de la déflation, comme les prix baissent, tout sera moins cher demain et chacun attend encore avant d’acheter, du coup, l’économie s’arrête brutalement.

Je parle de tout cela pour une raison précise : depuis 2008, nos banquiers centraux agissent comme s’ils n’avaient jamais entendu parler du principe de « réglementation de l’émission de monnaie » de Ricardo, l’un des rares acquis pourtant de la réflexion économique.

Les États-Unis ont pris l’initiative en 2008 avec un QE1, suivi d’un QE2 en 2010. « QE », c’est pour « quantitative easing », ce qui se traduit par « assouplissement quantitatif », terme moins inquiétant que « planche à billets », l’expression utilisée pour décrire ce qu’il ne faudrait jamais faire : imprimer de la monnaie non pas parce que de la richesse a été créée, mais simplement parce qu’on ne peut pas faire autrement : parce qu’un trou financier s’est creusé et qu’on s’efforce de le combler en y déversant des tombereaux d’argent.

En septembre 2008, la crise atteint son paroxysme à la suite de la faillite de la banque d’investissement américaine Lehman Brothers, et un total d’un « trillion » de dollars est déversé sur le système financier. Un « trillion », c’est mille milliards de dollars. On n’avait jamais eu l’occasion de mentionner des sommes d’un tel ordre, et on espérait ne plus jamais devoir le faire.

En décembre 2011, la Banque centrale européenne prête aux banques pour trois ans, 489,2 milliards d’euros en vue simplement de les remettre à flot. Le mois dernier, la BCE a prêté 529,5 milliards d’euros supplémentaires. Le total se monte à 1.018,7 milliards d’euros et le « trillion » de dollars nécessaire pour stopper l’hémorragie engendrée en 2008 par la chute de Lehman Brothers a donc été enfoncé.

On n’avait pas le choix paraît-il : le secteur bancaire européen était insolvable dans son ensemble : les banques devaient plus d’argent qu’elles n’en avaient. Pourtant, on le sait depuis 1810 grâce à Ricardo, la planche à billets, c’est la solution du désespoir. Si on y recourt, le système monétaire se dérègle en peu de temps, jusqu’à devenir ingouvernable. Nous sommes prévenus.

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QUESTIONS QUI RESTENT À RÉSOUDRE – PREMIER BILAN

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le dimanche 4 mars, j’ai pris la route pour la Belgique, sachant que – vu mon emploi du temps très chargé – je n’aurais pratiquement pas le temps de consulter le blog avant mon retour chez moi le dimanche suivant. J’ai pris l’ébauche d’un chapitre de mon livre à venir : Les questions qui restent à résoudre, et je l’ai mis en ligne sous la forme d’un feuilleton qui couvrirait cinq jours.

À mon retour, j’ai regroupé tous vos commentaires sous la forme d’un seul fichier que j’ai entrepris de lire, ce qui, vu ses 466 pages, m’a pris un certain temps. J’en ai pratiquement terminé la lecture.

Première satisfaction, celle d’avoir anticipé certaines de vos objections : c’est avec un plaisir mal dissimulé que je m’écriais à la lecture de vos commentaires de la seconde livraison, par exemple : « Ah ! Ah ! mon gaillard(e), tu l’ignorais mais je t’attendais de pied ferme au quatrième épisode ! »

Seconde satisfaction : que vous ayez pu ajouter tant d’éléments, j’ai réuni en effet plus de trente pages de notes qui me serviront lors de la rédaction de la version définitive de mon chapitre.

Que tirer de ce premier bilan ? Que c’est un autre regard que nous portons bien sûr sur l’économie que celui qui nous est servi depuis ses débuts par la « science » économique. Ce qui m’a rappelé cette fameuse Histoire des doctrines économiques (1909) de Charles Gide et Charles Rist où j’ai trouvé mon inspiration pour ces « questions qui restent à résoudre » et où il est écrit :

Adam Smith, Ricardo, Jean-Baptiste Say, ont séparé nettement le domaine de l’économie politique de celui de l’organisation sociale. La propriété […] est un fait social qu’ils acceptent sans discuter. Son mode de répartition et de transmission, les causes qui le déterminent, les conséquences qui en découlent, restent en dehors de leur discussion. Par répartition ou distribution des richesses ils entendent simplement la répartition du revenu annuel entre les facteurs de la production. Ce qui les intéresse c’est la manière dont se fixe le taux de l’intérêt, du fermage et du salaire. Leur théorie de la répartition n’est pas autre chose qu’une théorie du prix des services. Elle ne se préoccupe pas des individus ; le produit social se répartit pour eux d’après les lois nécessaires entre des facteurs impersonnels : la Terre, le Capital, le Travail. Ils personnifient quelquefois ces facteurs pour la commodité de la discussion (quand ils parlent des propriétaires, des capitalistes et des travailleurs), mais cela ne change rien au fond des choses.

Pour les Saint-Simoniens et pour les socialistes le problème de la distribution des richesses consiste surtout à savoir comment se distribue entre les hommes la propriété. Pourquoi certains sont-ils propriétaires, et pourquoi d’autres ne le sont-ils pas ? Pourquoi les revenus individuels qui résultent de cette répartition sont-ils si inégaux ? À la considération des facteurs abstraits de la production, les socialistes substituent la considération des individus vivants, ou des classes sociales, et des rapports que le droit positif a établis entre elles. Ces deux conceptions de la distribution des richesses, et les deux problèmes si différents qui en découlent – l’un purement économique, l’autre avant tout social – vont subsister côte à côte tout le long du siècle, sans que souvent on prenne soin de les distinguer. (262-263)

Auguste Comte, fondateur de la sociologie, était – je le rappelle – Saint-Simonien. Marcel Mauss, fondateur de l’anthropologie économique, était lui socialiste.

P.S. Si vous avez envie d’aller marcher cet après-midi, et que vous hésitez en raison du temps peu clément, souvenez-vous de ce que disent les Hollandais : « Il n’y a ni beau, ni mauvais temps : seulement des vêtements appropriés ».

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Gide, Charles & Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, Paris : Sirey 1909

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LE PRIX : QUELQUES VÉRITÉS DE BASE

J’ai repris dans mon livre « Le prix » (Le Croquant 2010), l’ensemble de mes réflexions consacrées à la formation des prix publiées durant la période 1985 – 2003. Dans le livre que je suis en train d’écrire, et dont le titre provisoire est : « Les questions qui restent à résoudre », je reprends de manière synthétique, un certain nombre de conclusions auxquelles je suis parvenu dans « Le prix ». Voici la première.

Quand un vendeur ou un acheteur se retrouve seul sur un marché, il a la capacité de fixer le prix d’un bien, marchandise ou service, au niveau qui lui est le plus favorable. Le choix s’offre même, s’il le voulait, d’éliminer la partie adverse par le prix qu’il exige et d’interdire du même coup l’existence future du marché. On parle alors de situation de « monopole ». Pour que les vendeurs ne soient pas exterminés, il faut que le prix de marché, le « prix marchand », ne descende pas au-dessous du prix de revient du bien, de son coût de production : le prix peut occasionnellement tomber en-dessous de ce niveau mais il ne peut pas tomber loin en-dessous ou, s’il le fait, il ne pourra en tout cas pas le faire très longtemps. Le coût de production constitue une borne inférieure pour le prix d’un bien, si l’on veut bien entendu que le marché continue d’exister. Inversement, pour qu’il y ait des acheteurs, il faut que le prix n’excède pas les moyens dont ceux-ci disposent : il faut que, s’ils achètent ce bien, son prix n’entame pas leur capacité à assurer leur subsistance. L’institution du crédit à la consommation permet éventuellement de repousser la question du coût excessif dans l’avenir mais comme le déclenchement de la crise dans le secteur des subprimes américains l’a très bien rappelé, il existe des limites à une telle manière d’hypothéquer l’avenir. La subsistance de l’acheteur détermine une borne supérieure au prix du bien, de la même manière que le prix de revient définit lui une borne inférieure. Pour autant, comme je l’ai dit, qu’on se soucie du fait que le marché survive.

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L’HUMANITÉ DIMANCHE, « Partage de la richesse : on a besoin de radicaliser Marx ! », LE 17 JUIN 2011

L’Humanité Dimanche m’a demandé un petit texte sur l’actualité de Karl Marx. Au cas où vous n’auriez pas acheté l’hebdomadaire, voici ce que j’ai écrit.

Dans Le capitalisme à l’agonie, je parle de Karl Marx, en l’appelant : « celui dont on a effacé le nom ». Bien sûr, on sait encore qui il est mais je parle là essentiellement de lui dans le cadre de la « science » économique et il est vrai qu’on y a effacé son nom pour une raison bien simple : parce qu’il avait eu le mauvais goût de compléter sa réflexion économique d’un projet révolutionnaire. Il avait dit, comme on sait : « Les philosophes n’ont jusqu’ici qu’interprété le monde, il s’agit maintenant de le transformer ». Cela a déplu énormément : un  besoin se faisait sentir à la fin du XIXe siècle, celui de justifier ce que faisaient les financiers dans leur pratique, et plus particulièrement l’inflexion qu’ils étaient en train de donner à leurs activités en les centrant de plus en plus sur de la spéculation pure et simple, sur ce que je distingue dans ce qu’on appelle de manière un peu vague « la spéculation », comme étant des paris sur les fluctuations de prix.

Le capitalisme, c’est le partage biaisé de la richesse que l’on peut créer quand on rassemble des ressources naturelles, du minerai, le soleil, la pluie, et du travail, humain ou machinique. Partage biaisé parce qu’une part disproportionnée de la richesse va au capitaliste, le détenteur du capital, qui est simplement l’ensemble des ressources qui manquent là où elles sont nécessaires pour produire ou pour consommer, en raison d’une définition particulière de la propriété privée.

Marx dit du capitalisme qu’il est mortel, et de cela, on n’a absolument pas voulu entendre parler dans les endroits qui comptent : dans les banques, à la tête des industries. Alors, on a encouragé des économistes – et certains se sont montrés particulièrement enthousiastes à la tâche – à produire un discours qui aurait deux finalités : premièrement que l’on n’évoque plus jamais la fin du capitalisme, et deuxièmement, qui ferait en sorte que cette fin n’advienne jamais. Comme on a pu le constater en 2008, les économistes se sont beaucoup mieux acquittés de la première tâche que de la seconde.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 29 AVRIL 2011

Le rapport entre le blog et mes livres

« La survie de l’espèce » avec Grégory Maklès
« La guerre civile numérique », à paraître en mai

Pervenche Berès et le rapport sur l’origine de la crise pour la Commission Européenne

David Ricardo (1772 – 1823)
Piero Sraffa (1898 – 1983)

« Comprendre, enfin, l’économie »

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