Échange de réciprocité et échange réciproque, par Dominique Temple

Billet invité.

Si je perçois le besoin d’autrui, et prends l’initiative de le satisfaire, et que l’autre en fasse autant, on peut dire qu’il y a réciprocité. La raison en est donnée a posteriori par le fait que la réciprocité crée une valeur nouvelle. Le produit de l’action réalisée l’un pour l’autre dans cette structure de face à face, est une valeur commune, la philia.

Continuer la lecture de Échange de réciprocité et échange réciproque, par Dominique Temple

Partager

Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines (III) L’échange contre le don

Billet invité. Troisième partie d’un résumé par Madeleine Théodore du livre de Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris : L’Harmattan, 1995.

Karl Polanyi (1886 – 1964) définit trois formes d’intégration économique : la réciprocité, la redistribution et l’échange. Les deux premières sont caractérisées par une structure de symétrie, bilatérale pour l’une, centrée pour l’autre. Continuer la lecture de Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines (III) L’échange contre le don

Partager

Comment se torpille-t-on en imaginant faire le contraire ?

Non, je n’ai pas lu entre hier et aujourd’hui un livre de 663 pages. Tout ce que je peux dire de l’ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme : Un président ne devrait pas dire ça, c’est ce que j’en ai lu dans les journaux. Je m’abstiendrai donc soigneusement de dire quoi que ce soit de son contenu, je me contenterai de commenter à mon tour ce commentaire lu quelque part mais qui semble véhiculer le sentiment général de ceux qui ont lu le livre : qu’avec ses entretiens, le Président, « s’est torpillé ».

Continuer la lecture de Comment se torpille-t-on en imaginant faire le contraire ?

Partager

Georges Balandier (1920 – 2016)

À l’époque où j’étais étudiant en anthropologie, j’ai lu Afrique ambigüe (1957) de Georges Balandier, paru quelques années auparavant. Je venais alors de lire Tristes tropiques (1955) de Claude Lévi-Strauss et le regard que je portais sur Afrique ambigüe était irrémédiablement teinté de l’expérience qu’avait été pour moi la lecture de Tristes tropiques.

Continuer la lecture de Georges Balandier (1920 – 2016)

Partager

De l’anthropologie à la guerre civile numérique, entretien réalisé le 21 mars 2016 (texte complet)

Ouvert aux commentaires.

I- La « mentalité primitive »

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

Continuer la lecture de De l’anthropologie à la guerre civile numérique, entretien réalisé le 21 mars 2016 (texte complet)

Partager

De l’anthropologie à la guerre civile numérique (V), D’un monde finissant à un monde émergeant, entretien réalisé le 21 mars 2016

Franck CORMERAIS

Vous êtes passé d’une observation empirique d’un monde finissant à celle d’un monde émergeant : le monde digital.

Continuer la lecture de De l’anthropologie à la guerre civile numérique (V), D’un monde finissant à un monde émergeant, entretien réalisé le 21 mars 2016

Partager

De l’anthropologie à la guerre civile numérique (I) La « mentalité primitive », entretien réalisé le 21 mars 2016

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

Continuer la lecture de De l’anthropologie à la guerre civile numérique (I) La « mentalité primitive », entretien réalisé le 21 mars 2016

Partager

« Ceci est un message de courage ! » – À propos de Le dernier qui s’en va éteint la lumière, par Cyril Touboulic

le dernier qui s'en va...Billet invité.

Lisant Le dernier qui s’en va éteint la lumière : Essai sur l’extinction de l’humanité, le lecteur s’attend sans doute à découvrir un texte pessimiste, au finale émouvant, le submergeant du constat que l’être humain vit, pour reprendre l’expression de l’une des dernières interventions de Claude Lévi-Strauss à la télévision, dans un « empoisonnement interne » dont il est responsable.

Continuer la lecture de « Ceci est un message de courage ! » – À propos de Le dernier qui s’en va éteint la lumière, par Cyril Touboulic

Partager

La parole religieuse, par Dominique Temple

Billet invité.

  1. Les Deux Paroles

On doit à Claude Lévi-Strauss une réflexion décisive sur la naissance de la Parole. Cette réflexion est menée dans un contexte anthropologique. C’est en effet le face à face entre deux bandes nomades de Nambikwara (Indiens du Brésil occidental), qui lui sert d’exemple. Lorsque deux groupes humains qui s’ignoraient se rencontrent pour la première fois, ils s’immobilisent à une certaine distance ; si l’homme était un animal, il fuirait par crainte ou s’associerait comme les brebis dans un troupeau. Rien ne se passe de ce genre : le désir et la crainte se neutralisent et engendrent une affectivité de plus en plus angoissée jusqu’à ce qu’elle puisse se dissiper dans la Parole.

Continuer la lecture de La parole religieuse, par Dominique Temple

Partager

Le temps qu’il fait le 13 novembre 2015

La conscience

Paul Jorion : Le secret de la chambre chinoise, L’Homme 1999 Volume 39 Numéro 150 pp. 177-202

Le « gold plating » des directives européennes

Claude Lévi-Strauss : Race et histoire, Unesco 1952

Mauro Guillén : The Architecture of Collapse, Oxford University Press 2015

Partager

Université Rennes 2, Paul Jorion : Penser l’économie autrement, le 29 janvier 2015

Ouvert aux commentaires.

« Penser l’économie autrement » (2014), dans une perspective anthropologique.

Gary Becker a eu son Prix Nobel d’économie en 1992 et non en 1984 comme je le dis.

Partager

PIQÛRE DE RAPPEL : ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré. Je suis depuis quelques semaines en dialogue avec une personne qui veut s’initier à l’anthropologie pour comprendre son environnement de travail. J’allais lui signaler ce texte ce matin et, le relisant, je me suis dit que cela pouvait intéresser certains d’entre vous qui ne l’auraient pas lu.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

Continuer la lecture de PIQÛRE DE RAPPEL : ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Partager

LE TEMPS QU’IL FAIT LE 11 AVRIL 2014

Sur DailyMotion, c’est ici. Meilleur son que sur YouTube, mais risque de pub !

Le curé chantant

Les bisons galopant

BFM Business, L’invité d’Hedwige Chevrillon, le 9 avril 2014

Soylent Green (Soleil vert) de Richard Fleischer, 1973

La petite lumière sur Mars

Le principe anthropique

Comprendre les temps qui sont les nôtres, Odile Jacob 2014

Claude Lévi-Strauss et Jacques Lacan

Partager

L’EMPATHIE COMME DISPOSITION À NÉGOCIER, par Timiota

Billet invité.

En lisant les deux billets LE VIVANT ET LE SOUFFRANT de Claude Lévi-Strauss, sur Rousseau et EXPRESSION SPONTANÉE ET STRATÉGIE EN FINANCE ET EN ÉCONOMIE de Paul Jorion, sur Keynes, il me vient le questionnement suivant sur l’empathie.

L’empathie se couple chez l’humain à une partie consciente de l’attitude : « que vais-je faire pour la/le convaincre ? Pour la/le séduire ? « , elle a une partie spontanée assez variable (tendant vers zéro le long du spectre autistique, ce que pourra commenter Paul Tréhin, auteur du billet LES ORIGINES DE L’ART ET DE LA CULTURE : le rôle des individualités) et une partie « négociée » lourdement médiée par la société, les règles de dialogue orales, la « nétiquette généralisée » si je peux en profiter pour faire d’une (récente) partie un tout.

Il me semble donc qu’il y a cette tension entre le spontané et le négociable dans l’empathie.

Si je me souviens bien du « principe des systèmes intelligents », la machine doit donner l’impression que le savoir est « négociable » pour paraître humaine (c’est du moins mon à-peu-près sur la question). Avec différentes formes de négociabilité (vigneronne ou plus calme).

Continuer la lecture de L’EMPATHIE COMME DISPOSITION À NÉGOCIER, par Timiota

Partager

LE VIVANT ET LE SOUFFRANT, par Claude Lévi-Strauss

El JEm suggère que je reproduise à votre intention un extrait d’une conférence que fit Claude Lévi-Strauss à Genève en 1962 à l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau. Je rapporterai une anecdote personnelle en guise de postface à ce texte.

Dans ce monde plus cruel à l’homme, peut-être, qu’il fut jamais ; où sévissent tous les procédés d’extermination, les massacres et la torture, jamais désavoués sans doute, mais dont nous nous complaisions à croire qu’ils ne comptaient plus simplement parce qu’on les réservait à des populations lointaines qui les subissaient, prétendait-on, à notre profit, et en tout cas, en notre nom ; maintenant que, rapprochée par l’effet d’un peuplement plus dense qui rapetisse l’univers et ne laisse aucune portion de l’humanité à l’abri d’une abjecte violence, pèse sur chacun de nous l’angoisse de vivre en société ; c’est maintenant, dis-je, qu’exposant les tares d’un humanisme décidément incapable de fonder chez l’homme l’exercice de la vertu, la pensée de Rousseau peut nous aider à rejeter une illusion dont nous sommes, hélas, en mesure d’observer en nous-mêmes et sur nous-mêmes les funestes effets. Car n’est-ce pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine, qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devaient inévitablement s’ensuivre d’autres mutilations ?

On a commencé par couper l’homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu’il est d’abord un être vivant. Et, en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer, au profit de minorités toujours plus restreintes, le privilège d’un humanisme, corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion.

Continuer la lecture de LE VIVANT ET LE SOUFFRANT, par Claude Lévi-Strauss

Partager

LE DRAME DE L’ÂGE

Quand Claude Lévi-Strauss est mort à l’âge de 100 ans, il considérait que l’espèce humaine était pourrie jusqu’à l’os. Si on lui disait : « Et si elle devait disparaître ? », il répondait : « C’est ce qu’on peut souhaiter de mieux à la planète ! »

On a l’habitude de dire : « On s’aigrit avec l’âge ! » C’est une façon de voir les choses. Une autre, c’est de constater qu’avec le temps qui passe, on accumule les observations. Et il faudrait peut-être dire plutôt : les preuves.

Si c’est comme ça, il vaudrait mieux pour le moral de l’espèce qu’on continue à mourir jeune, comme on le faisait autrefois.

P. S. : Continuez quand même à m’envoyer, comme vous le faites, des nouvelles de Turquie ou d’Égypte. Je continuerai de mon côté à lire les communiqués du MEDEF. Quitte à ce que les preuves s’accumulent…

Partager

HORSCHAMP.org, Paul Jorion, un anthropologue au pays des subprimes

Horschamp.org

Partager

ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

Continuer la lecture de ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Partager

COMPTE-RENDU DE « Comment la vérité et la réalité furent inventées », par Gérard Chouquer

Merci à Gérard Chouquer pour ce compte-rendu de « Comment la vérité et la réalité furent inventées » (1) dans la revue Les Annales.

Paul Jorion dispose de talents multiples, étant aussi à l’aise dans l’analyse des marchés financiers, du second théorème de Gödel, du mode de raisonnement d’Aristote que de la philosophie de Hegel. Il propose ici un ouvrage d’anthropologie du savoir, ambitieux en ce qu’il n’hésite pas à se situer au niveau le plus élevé qui soit, celui de l’histoire de la rationalité. Son livre s’intéresse en effet à deux objets, la vérité et la réalité, qui, l’un et l’autre, ont à voir avec la formation de la pensée scientifique moderne. L’auteur entreprend de démonter que l’une et l’autre sont des productions culturelles majeures, l’une, la vérité, appartenant à l’Antiquité grecque, l’autre, la réalité, à la pensée rationnelle moderne du XVIIe s.

Parlant à plusieurs reprises de coup de force épistémologique, on pourrait se demander si l’entreprise de Paul Jorion est de s’engager dans une critique déconstructrice et quelque peu ravageuse des fondements de la science moderne. Le projet de l’auteur est différent. Il écrit : «  contrairement à ce que l’on pourrait craindre, la chronique que proposent les pages qui suivent ne débouche nullement sur un relativisme sceptique quant à la connaissance et à son caractère cumulatif où tous les chats sont gris » (p. 19). Je ne sais si cette brève mention liminaire suffira à rassurer le lecteur, mais je l’invite à s’aventurer dans le livre sans crainte d’être conduit là où il n’aurait pas envie d’aller, à savoir dans l’impasse d’une critique qui n’aboutirait nulle part par position anti-scientifique. Son but est, au contraire, de « prôner un retour à la rigueur dans le raisonnement » (p. 11).

Continuer la lecture de COMPTE-RENDU DE « Comment la vérité et la réalité furent inventées », par Gérard Chouquer

Partager

Comment on devient l’« anthropologue de la crise »

Au printemps dernier, la revue d’anthropologie Terrain me demandait de participer à un numéro spécial consacré aux catastrophes, au titre d’« anthropologue de la crise ». Je rédigeai le texte qui suit, consacré à mon terrain dans le monde de la finance. « Terrain » décida de ne pas le publier. Je l’ai ressorti car il fera l’objet d’un exposé que je ferai demain à l’Université de Rennes, dans le cadre du séminaire de Jean-Michel Le Bot ; j’ai pensé qu’il pourrait également vous intéresser.

N. B. : a été publié depuis dans le débat N° 161, septembre-octobre 2010.

Comment France Culture peut faire de vous un trader

Mon premier emploi aux États-Unis fut un contrat de trois mois en tant que programmeur chez United PanAm Mortgage à Orange, la capitale administrative d’Orange County en Californie méridionale. On était en avril 1998. PanAm était ce qu’on appelle maintenant un établissement financier « subprime » : accordant des prêts hypothécaires à des ménages peu fortunés.

Le terme « subprime » n’était pas utilisé : on disait alors « consommateurs C et D ». C’est précisément à cette époque : aux alentours de 1998, que l’on prit l’habitude d’appeler « prime » les candidats à l’emprunt dont la cote FICO était supérieure à 620 et « subprime » ceux pour qui elle était inférieure à ce chiffre. FICO, est l’acronyme de Fair & Isaacs Company, une firme proposant une méthode qui permet aux « credit bureaus » centralisant les données relatives aux emprunts des particuliers d’attribuer à ceux-ci une note censée refléter le « risque de crédit », le risque de non–remboursement, qu’ils présentent pour un prêteur éventuel. On évoquait jusque-là en parlant des consommateurs, les catégories A, B, C et D, les mêmes que l’on applique au risque de crédit que présentent les entreprises et les États. A et B sont fiables, étant jugés « investment quality », d’une qualité propice à l’investissement, C et D étant eux qualifiés de « spéculatif ». On aurait dû se souvenir de la qualité douteuse des produits « subprime » mais un puissant effort de marketing fit en sorte qu’il n’en soit pas ainsi.

J’étais entré en finance en 1990, la conséquence d’une série de « Nuits magnétiques » que j’avais produites pour France Culture. En 1988, Laure Adler, responsable de l’émission, m’avait appelé et m’avait dit en substance : « J’ai beaucoup aimé ce que vous avez écrit sur les pêcheurs bretons (Jorion 1983, Delbos et Jorion 1984) pourriez-vous me faire une série d’émissions sur ce sujet ? ». Je lui avais répondu qu’il y avait plusieurs années que je ne m’occupais plus de pêche. « Qu’est-ce que vous faites maintenant ? », m’avait-elle alors demandé. Je lui avais expliqué que j’étais devenu chercheur en intelligence artificielle et elle avait répondu du tac-au-tac : « C’est très intéressant aussi : faites-moi donc quatre Nuits Magnétiques là-dessus ».

Les émissions ont été programmées en novembre 1988 puis furent rediffusées durant l’été 1989. C’est à cette époque là que Jean-François Casanova les entendit. Il écrivit à France Culture, expliquant que ces « Nuits magnétiques » l’avaient fasciné et demandant à en rencontrer le producteur. Je lui répondis, sur quoi il m’invita à déjeuner. Nous avons discuté de la théorie du chaos. C’était l’époque où un changement s’opérait dans le secteur bancaire : le personnel des banques était constitué jusque-là essentiellement de comptables et d’économistes. Avec l’informatisation et la nécessité de modéliser le fonctionnement des instruments financiers sophistiqués que constituaient les produits dérivés pour mieux les comprendre, la finance commençait à faire appel à d’autres compétences : ingénieurs, mathématiciens appliqués ou physiciens. J’étais un spécialiste de l’anthropologie mathématique, j’avais été ingénieur dans le cadre du projet CONNEX au laboratoire d’intelligence artificielle des British Telecom, nos conversations s’inscrivaient dans le cadre de ce nouveau climat.

Continuer la lecture de Comment on devient l’« anthropologue de la crise »

Partager