LA LIVRE STERLING ET L’ÉTALON-OR (III) LE MÉTAL JAUNE

Le feuilleton Keynes jusqu’ici :

4-août L’HOMME QUI S’AVÉRA TOUJOURS AVOIR EU RAISON ET NE FUT JAMAIS ÉCOUTÉ
5-août UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (I) LE DÉNI
6-août UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (II) LA RÉSISTANCE PASSIVE
6-août UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (III) LA REVANCHE DE L’INTELLECTUEL
12-août EN 1919, JOHN MAYNARD KEYNES A TRENTE-SIX ANS, ET IL N’A ENCORE RIEN À REPROCHER À LA THÉORIE ÉCONOMIQUE
14-août LES ENFANTS « BONS EN MATHS » QUI RESTERONT CEPENDANT SCEPTIQUES QUANT AUX MÉRITES DE CETTE BRANCHE DU SAVOIR
15-août KEYNES ET LES ÉCONOMISTES : DEUX CONCEPTIONS DU MONDE INCONCILIABLES
16-août LE HASARD SIMPLIFIÉ POUR RENDRE LA FINANCE SOLUBLE
17-août EXPRESSION SPONTANÉE ET STRATÉGIE EN FINANCE ET EN ÉCONOMIE
19-août LA LIVRE STERLING ET L’ÉTALON-OR (I) LES MISES EN GARDE DE KEYNES
21-août LA LIVRE STERLING ET L’ÉTALON-OR (II) LE CHARYBDE DE L’INFLATION ET LE SCYLLA DE LA DÉFLATION

 

Pourquoi l’or a-t-il pu si longtemps servir de monnaie ? D’abord parce qu’il présente bien : parce que, comme l’écrit Keynes dans A Tract on Monetary Reform (1923), le livre où il mène croisade contre le retour de la Grande-Bretagne à l’étalon-or : « il bénéficie toujours du prestige que lui donnent son parfum et sa couleur » (Keynes [1923] 1931 : 174). Ensuite parce qu’il est imputrescible et n’est pas non plus l’un de ces métaux qui s’oxydent ; il résiste donc bien aux manipulations multiples et s’accommode des intempéries et du temps qui passe. Mais surtout parce qu’étant richesse en soi (échangeable en tant que tel lorsque l’État, garant d’une monnaie fiduciaire, fondée sur la confiance, s’effondre), il a toujours pu apparaître comme la « doublure » naturelle de la nouvelle richesse créée au sein d’une nation, faisant en sorte qu’une monnaie fondée sur l’étalon-or semble présenter une disposition « naturelle » à assurer la stabilité des prix.

Pourquoi est-ce ainsi ? Parce qu’une société qui s’enrichit en produisant des marchandises, trouve dans l’ensemble de l’or en même proportion. Keynes explique cela :

« … il s’est fait que le progrès dans la découverte de mines d’or avançait en gros du même pas que le progrès qui intervenait dans d’autres domaines – une correspondance qui n’était pas une pure affaire de chance, parce que le progrès en ce temps là, du fait qu’il était caractérisé par une ouverture graduelle de la surface du globe et son exploitation, impliquait assez logiquement qu’étaient découverts pari passu, des dépôts d’or dont l’accès était de plus en plus malaisé » (ibid. 174).

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LA LIVRE STERLING ET L’ÉTALON-OR (I) LES MISES EN GARDE DE KEYNES

La Grande-Bretagne émergeait exsangue de la Première guerre mondiale. Elle s’était considérablement endettée au fil des quatre années de guerre, essentiellement vis-à-vis des États-Unis (l’histoire se répéterait dans les mêmes conditions durant la Seconde guerre mondiale et Keynes serait une fois encore, comptable en chef officieux de l’économie de guerre au Trésor britannique). D’autres éléments que le soutien de ses propres troupes expliquaient cette situation financière catastrophique : la Grande-Bretagne avait personnellement entièrement financé l’engagement de l’Italie aux côtés des Alliés, elle assurait les deux tiers de la dette française et la moitié des dettes belge et serbe (S I : 333), elle avait aussi comme partenaires au sein de l’Empire, des nations telles le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou l’Afrique du Sud qui faisaient jouer à plein leur autonomie relative pour négocier le montant de leur participation, en faisant clairement comprendre que celle-ci n’était pas automatiquement acquise.

Pour éviter une hémorragie de ses réserves d’or, la Grande-Bretagne dut dénoncer en 1919 la parité de la livre sterling avec le métal précieux. L’abandon de l’étalon-or ne devait être qu’une mesure provisoire de la durée la plus courte possible. Il fut restauré par Churchill le 25 avril 1925.

Durant les six années qui séparent ces deux dates, Keynes lutta contre un tel retour de la parité de la livre avec l’or. Il publia en décembre 1923, pour justifier sa position, un livre intitulé : A Tract on Monetary Reform. En 1925, lors de la restauration de l’étalon-or, il publia un pamphlet intitulé : The Economic Consequences of Mr. Churchill, dont le titre faisait écho à celui de son succès de librairie sorti six ans plus tôt : The Economic Consequences of the Peace.

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Note sur le bancor

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Keynes s’était déjà penché plusieurs fois sur la question monétaire. Son premier livre en 1913 est consacré à la devise indienne : Indian Currency and Finance. En 1930, il publie le Treatise on Money. Il se cantonne cependant jusque-là dans l’analyse, sans s’aventurer dans le domaine de l’application des conclusions auxquelles il aboutit.

Quand la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne en 1939, Keynes participe dans son pays à la réflexion sur la transition vers une économie de guerre. Lorsque les hostilités débutent en 1940, les Américains restent prudemment en retrait : ils n’interviennent pas lorsque le Danemark et la Norvège sont attaqués en avril, ni ne s’engagent aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France lorsque le Benelux et la France sont envahis en mai 1940. La raison en est simple : l’opinion publique américaine ne suivrait pas Franklin D. Roosevelt. Les rangs du parti républicain comptent une minorité importante de membres d’origine allemande, demeurant favorables à leur mère-patrie, tandis que les rangs du parti démocrate comptent eux des gens de gauche aux yeux de qui la politique impériale de la Grande-Bretagne ne vaut guère mieux que le national-socialisme allemand. La vente par l’Amérique d’armements en grande quantité à la Grande-Bretagne, dont un tiers ne parviendra jamais à l’acheteur, les navires étant coulés par les U-boots, permettra à Roosevelt de préparer l’opinion. Lorsqu’intervient l’attaque sur Pearl Harbor en décembre 1941, le peuple américain tout entier est désormais prêt à l’entrée en guerre et le président américain a derrière lui pour le soutenir, une opinion publique quasi-unanime.

La position des Britanniques durant la période qui s’étend de mai 1940 à décembre 1941, est que la Grande-Bretagne constitue le front avancé d’une alliance antifasciste implicite. Durant ces dix-neuf mois, la Grande-Bretagne considère comme inéluctable l’intervention à terme des États-Unis à ses côtés et, dans cette optique, se voit comme son poste avancé. Elle suppose que cette conception est partagée par le voisin américain et attend de celui-ci des avances financières à son effort de guerre. Keynes en particulier considérera toujours une telle solidarité comme allant de soi. Cette conviction inébranlable, associée à sa légendaire confiance en lui-même, explique le culot dont il fera preuve durant les négociations avec les Américains.

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