De l’anthropologie à la guerre civile numérique, entretien réalisé le 21 mars 2016 (texte complet)

Ouvert aux commentaires.

I- La « mentalité primitive »

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

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De l’anthropologie à la guerre civile numérique (VI), Pourquoi – selon nous – les jumeaux ne sont pas des oiseaux, entretien réalisé le 21 mars 2016

Jacques Athanase GILBERT

Vous soulevez la question de la réalité objective au sein de votre ouvrage Comment la vérité et la réalité furent inventées. Celle-ci engage, selon vous, un schéma des relations asymétriques qui se développe à travers le discours scientifique, une option qui apparaît en raison de la structure-même de la langue grecque mais est entièrement absent de la pensée ancienne chinoise, d’essence symétrique, comme sa langue. Continuer la lecture de De l’anthropologie à la guerre civile numérique (VI), Pourquoi – selon nous – les jumeaux ne sont pas des oiseaux, entretien réalisé le 21 mars 2016

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De l’anthropologie à la guerre civile numérique (I) La « mentalité primitive », entretien réalisé le 21 mars 2016

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

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PIQÛRE DE RAPPEL : ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré. Je suis depuis quelques semaines en dialogue avec une personne qui veut s’initier à l’anthropologie pour comprendre son environnement de travail. J’allais lui signaler ce texte ce matin et, le relisant, je me suis dit que cela pouvait intéresser certains d’entre vous qui ne l’auraient pas lu.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

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KEYNES ET L’ARGENT (I) LA PERSONNE ET SES APPARTENANCES

Pour comprendre le rapport entre l’homme et l’argent, l’argent étant une chose, il faut d’abord comprendre le rapport entre l’homme et les choses.

Dans la conception commune, l’homme est entouré de choses et il exerce sur celles-ci un pouvoir sous la forme qu’aura déterminé sa volonté. Mais la réalité est plus complexe : il existe entre les hommes et les choses des contraintes réciproques et la représentation que l’homme se fait de son rapport avec les choses reflète nécessairement cette réciprocité.

Prenons l’exemple d’un fermier. La ferme fut créée un jour par un fermier, celui dont on parle ou un autre autrefois, et depuis, elle tourne. Elle dépend pour sa survie du fermier mais celui-ci dépend à son tour pour sa survie à lui, de la ferme. À tel point que l’on n’est nullement surpris quand on s’entend raconter l’histoire du fermier qui mourut de chagrin parce qu’il ne pouvait cesser de penser à sa moisson que quelqu’un avait incendiée. Il n’est pas mort de faim parce que sa moisson avait brûlé : il est mort parce que sa moisson faisait partie intégrante de la personne qu’il était, et qu’une part trop importante de lui était morte, emportée par les flammes.

Duby rapporte que la nostalgie était la principale cause de décès dans les armées du Moyen âge : l’identité du soldat se dissolvait à la pensée de l’absence à ses côtés du monde qui l’avait entouré jusque-là et qui le constituait en tant que personne. Quand on dit d’une femme ou d’un homme qu’ils sont des « déracinés », on renvoie à cette incomplétude de sujets dont leur environnement était une part essentielle d’eux-mêmes.

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BONJOUR MADAME LA TERRE, le mardi 17 septembre 2013 à 8h21

Sur YouTube, c’est ici.

Comprendre les gens qui comprennent le bijoutier de Nice

Le domaine de la personne, qui va de son corps seulement à l’ensemble de ses « appartenances » (ce qui l’évoque aux yeux du reste du monde), est culturellement déterminé

Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventées, 2009 : 28-58

Paul Jorion, Le capitalisme à l’agonie, 2011 : 283-297

« On voit s’esquisser en réalité, dans ces exemples, une autre manière d’envisager le rapport entre hommes et choses, où l’identité de qui décide et de qui se plie à la volonté d’un autre n’est pas aussi claire qu’on aurait pu un moment l’imaginer, et où ce que l’on serait éventuellement tenté de qualifier d’« intérêt égoïste » d’un être humain se révèle, à notre grande surprise, être en réalité son inverse, à savoir la subordination de la volonté humaine à la persistance d’une chose, même si ce sont des hommes qui ont initialement institué ce genre de choses pour leur propre bénéfice, comme dans le cas d’une ferme ou d’un bateau de pêche. Que vaut la liberté de celui qui a une grosse fortune à gérer ? » (p. 288)

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 9 (III), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. J’introduis ici la notion de « connexion simple ». Elle jouera plus tard un rôle crucial dans Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), quand il s’agira d’expliquer le « miracle grec ». Ce qui permettra celui-ci, c’est la brisure de la symétrie qui existe dans la « connexion simple ». Cela m’apparaîtra alors que j’essaie (oui, je sais : j’ai des passe-temps curieux !) de modéliser des raisonnements de type « mentalité primitive » dans le langage de programmation Prolog : si « un jumeau est un oiseau » alors il faut automatiquement aussi permettre « un oiseau est un jumeau.

La connexion simple

Il reste un dernier cas à traiter, celui des enchaînements associatifs appelés par nous sans plus de précision, « connexion simple », les deux exemples étant « abeille »/« miel » et « fenêtre »/« verre ». Dans aucun de ces deux cas la liaison entre l’antécédent et le conséquent de l’enchaînement ne peut être assurée en français par la copule « être ». On peut dire « l’abeille fait du miel » ou « l’abeille a du miel » ou « le miel de l’abeille », et « la fenêtre est en verre » ou « la fenêtre a du verre » ou « le verre de la fenêtre ». Et ceci attire l’attention sur un fait tout à fait important pour la suite : l’usage spontané de la langue fait apparaître – en plus de l’inclusion dans une classe et l’attribution d’une propriété – des enchaînements associatifs valides beaucoup plus « flous ». Ces simples « connexions », peuvent être exprimées en français à l’aide du verbe « avoir » dans un usage de copule ou bien par le génitif « de » ; l’anglais dispose de deux formules et peut rendre le génitif par le « ‘s » connectant les termes dans l’ordre inverse à celui du français : « a bee’s honey » et « a window’s glass ».

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ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

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UN COMPTE-RENDU DE « COMMENT LA RÉALITÉ ET LA VÉRITÉ FURENT INVENTÉES »

Frédéric Keck recense Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009), et deux autres ouvrages, dans une perspective bien particulière : l’actualité de l’œuvre de Lucien Lévy-Bruhl (1857 – 1939).

Cela s’appelle : « Les fantômes de Lévy-Bruhl ».

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La transition (V) – C’est quoi moi ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Lucien Lévy-Bruhl était un philosophe français qui dans les années 1920 – 1930 se passionna pour les particularités de la « mentalité primitive », expression par laquelle il faut comprendre des croyances appartenant essentiellement au complexe culturel australo-mélanésien, et dont des auteurs contemporains de Lévy-Bruhl, tels qu’Émile Durkheim et son neveu Marcel Mauss, notèrent qu’elles sont très semblables à ce que nous savons par ailleurs de la culture archaïque chinoise (Durkheim & Mauss 1969 [1901-1902]). J’ai discuté de ces questions dans Comment la vérité et la réalité furent inventées (Jorion 2009), disons en deux mots que ces cultures que nous appelons encore – et pour ces raisons précisément, « totémiques » – ne partagent pas l’accent que nous mettons sur les ressemblances visibles, ni sur la proximité dans le temps ou dans l’espace – mais postulent entre des choses pour nous très dissemblables, des « sympathies », des « affinités », dont Lévy-Bruhl détermina à juste titre que leur logique est fondée sur la similitude de nos réactions affectives à leur présence (ibid. : 35 et 58).

Lévy-Bruhl revint en de multiples occasions sur la question des « appartenances » : ces choses qui ne sont pas nous à proprement parler mais qui au sein de notre culture sont spontanément incluses dans la définition de la personne (le nom, l’image, la mémoire après la mort de qui nous avons été, etc.), et de la « participation » : le sentiment qui nous fait dire que ceci est – par-delà notre corps propre – également « nous ». Dans ses Carnets (1938-1939), rédigés peu de temps avant sa mort en 1939, contenant les notes préparatoires à ce qui aurait dû être le prochain livre dans la série qu’il consacra à la mentalité primitive, Lévy-Bruhl revient longuement sur ce qu’il perçoit comme son échec à capturer dans un cadre conceptuel adéquat ces questions de l’« appartenance » et de la « participation », le phénomène qui permet dans le cadre de cette pensée différente de la nôtre, de supposer des relations « causales » qui seraient rejetées par nous comme fallacieuses. Par exemple, l’homme qui meurt au village parce que l’animal qu’il est aussi par ailleurs a été blessé mortellement dans la forêt, ou bien encore l’homme qui vise à tuer son ennemi en transperçant de sa lance la trace de ses pas, etc.

Dans ses carnets posthumes, Lévy-Bruhl découvre la véritable explication des faits dont il cherche à rendre compte, si bien que le concept de « participation » auquel il a recouru jusque-là dans ses vaines tentatives de les comprendre, se révèle soudain sans objet. Il est amusant d’observer qu’il ne semble pas parfaitement conscient que son concept de participation est soudain devenu obsolète et qu’une dernière lecture des notes qu’il a rédigées aurait sans doute suffi pour qu’il en prenne pleinement conscience. Lévy-Bruhl écrit par exemple à propos de l’ennemi qu’on cherche à atteindre en transperçant ses traces, que « La présence des traces est ipso facto pour lui la présence de cet individu : il sent cette présence de l’individu, bien qu’il soit loin, et invisible, comme actuelle, en vertu de la participation entre lui et elle » (Lévy-Bruhl 1949 : 84), sans noter que la dernière partie de sa phrase : « en vertu de la participation entre lui et elle », est en réalité parfaitement inutile à l’explication : l’Aborigène s’en prend aux traces de son ennemi parce que, comme l’observe Lévy-Bruhl, en elles, il est présent aux yeux de celui pour qui elles l’évoquent immédiatement.

Lévy-Bruhl n’en continue pas moins de s’interroger : « … il n’est pas incompréhensible que l’individu se sente aussi intimement uni à ses cheveux que nous nous sentons nous-mêmes présents dans nos bras, nos jambes, nos yeux, qui sont bien effectivement nous. Mais comment peut-on avoir la même représentation dans le cas des traces de pas, ou du vêtement auquel on rend les honneurs funèbres comme à la personne elle-même ? » (ibid. 142), alors que, comme nous venons de le voir, il a déjà découvert l’explication qu’il recherche : dans le cadre de la « pensée primitive », la personne est constituée de l’ensemble des choses où sa présence est perceptible par autrui. Autrement dit, une personne X considérera comme étant une autre personne Y, l’ensemble des choses où elle décèle la présence de cette personne Y, étant entendu que cette notion de « présence » est inanalysée, « brute » : un simple fait d’intuition. Je cite encore Lévy-Bruhl : « La conclusion à laquelle nous aboutissons pour ces participations entre les objets ou êtres et leurs appartenances est donc celle-ci : elles ne se fondent pas sur des rapports perçus, fussent-ils aussi évidents que ceux de la partie avec le tout, mais bien sur le sentiment de la présence réelle de l’être ou objet, immédiatement suggéré par celle de l’appartenance. Et ce sentiment n’a pas besoin d’autre légitimation que le fait même qu’il est senti » (ibid. 145). Le renvoi à la « participation » est encore une fois ici sans objet, il nous rappelle le phlogiston de l’ancienne chimie : une substance censée s’évanouir dans la combustion, dont elle postulait l’existence et dont le poids était « négatif » ; c’est l’élimination du phlogiston par Lavoisier dans les explications qui permit d’atteindre l’explication à laquelle nous adhérons aujourd’hui : la combustion est un processus d’oxydo-réduction.

La définition de la personne comme « tout ce qui évoque le sentiment de sa présence réelle » rend très bien compte de ces amalgames qui nous paraissent si étranges dans la « pensée primitive » : la personne, c’est son corps, son ombre, toutes les représentations qui peuvent être faites d’elle (photos, enregistrement de sa voix, etc.), les rognures de ses ongles, les mèches de ses cheveux, ses vêtements, la trace de ses pas sur le sol, voire même, dans la pensée traditionnelle chinoise, les caractères la représentant dans la langue écrite, etc. Tous ces éléments sont en effet susceptibles d’évoquer à autrui sa présence ; Lévy-Bruhl les appelle les « appartenances » de la personne.

Mais cette définition de la personne opère alors universellement, au sens où elle vaut pour tous, y compris pour celui dont il est question : de la même manière qu’autrui considère comme étant moi tout ce qui évoque pour lui ma présence, ma propre représentation de ce qu’est ma personne sera la même : l’ensemble des choses qui évoquent ma présence à autrui, ou encore : l’ensemble des choses que l’on rattache à moi, plutôt qu’à quelqu’un d’autre ou à rien du tout. Lévy-Bruhl observe ainsi : « … l’homme mort est senti comme présent dans son vêtement, l’Australienne se sent elle-même présente dans la mèche de ses cheveux, etc. » (ibid. 145).

C’est ce qui explique alors que, comme dans le vaudou dahoméen, si je découvre sur le seuil de ma demeure une poupée percée d’épingles me représentant, je tombe aussitôt malade et je ne tarde pas à mourir. Ou pour prendre des exemples plus proches de nos cultures : je me sens souillé si l’on me vole, je meurs de nostalgie si je reste trop longtemps éloigné de chez moi (une des principales causes de décès dans les armées du moyen âge, si l’on en croit Duby), je meurs si l’on incendie volontairement ma moisson (fait rapporté lors d’un séminaire d’ethnologie française auquel j’ai assisté autrefois). Y a-t-il alors des limites à ce qui peut évoquer ma présence ? Dans le cadre d’une société aborigène australienne, certainement, puisque ce sont traditionnellement des sociétés de petite taille. Mais dans les nôtres ? Les dix-huit yachts d’un magnat n’évoquent-ils pas tous sa présence avec la même vivacité ?

Dans la voie qu’indiquait Marx quand il écrivait dans ses manuscrits de 1844 : « Le bénéficiaire du majorat, le fils premier-né, appartient à la terre. Elle en hérite », et que je rappelais dans La transition (III) – La propriété inanalysée où ce sont les choses qui « captivent », qui capturent les hommes, rien ne s’oppose alors à ce que la perspective soit inversée et l’on dirait alors qu’une personne, c’est l’ensemble des choses qui ont pu capturer son nom. Dans cette perspective inversée, mon corps, mes cheveux, les rognures de mes ongles, ne sont pas privilégiés par rapport aux autres appartenances : ils constituent simplement les premières choses dans mon histoire à avoir capturé mon nom. Les yachts viendront ensuite.

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Durkheim, Émile & Marcel Mauss 1969 [1901-1902] « De quelques formes primitives de classification. Contribution à l’étude des représentations collectives », Année sociologique, 6, 1-72, in Marcel Mauss, Œuvres complètes, Paris : Minuit

Jorion, Paul, Comment la vérité et la réalité furent inventées, Paris : Gallimard 2009d

Lévy-Bruhl, Lucien, Les carnets de Lucien Lévy-Bruhl (1938-1939), sous la direction de Maurice Leenhardt, Paris : P.U.F. 1949

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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COMPTE-RENDU DE « Comment la vérité et la réalité furent inventées », par Gérard Chouquer

Merci à Gérard Chouquer pour ce compte-rendu de « Comment la vérité et la réalité furent inventées » (1) dans la revue Les Annales.

Paul Jorion dispose de talents multiples, étant aussi à l’aise dans l’analyse des marchés financiers, du second théorème de Gödel, du mode de raisonnement d’Aristote que de la philosophie de Hegel. Il propose ici un ouvrage d’anthropologie du savoir, ambitieux en ce qu’il n’hésite pas à se situer au niveau le plus élevé qui soit, celui de l’histoire de la rationalité. Son livre s’intéresse en effet à deux objets, la vérité et la réalité, qui, l’un et l’autre, ont à voir avec la formation de la pensée scientifique moderne. L’auteur entreprend de démonter que l’une et l’autre sont des productions culturelles majeures, l’une, la vérité, appartenant à l’Antiquité grecque, l’autre, la réalité, à la pensée rationnelle moderne du XVIIe s.

Parlant à plusieurs reprises de coup de force épistémologique, on pourrait se demander si l’entreprise de Paul Jorion est de s’engager dans une critique déconstructrice et quelque peu ravageuse des fondements de la science moderne. Le projet de l’auteur est différent. Il écrit : «  contrairement à ce que l’on pourrait craindre, la chronique que proposent les pages qui suivent ne débouche nullement sur un relativisme sceptique quant à la connaissance et à son caractère cumulatif où tous les chats sont gris » (p. 19). Je ne sais si cette brève mention liminaire suffira à rassurer le lecteur, mais je l’invite à s’aventurer dans le livre sans crainte d’être conduit là où il n’aurait pas envie d’aller, à savoir dans l’impasse d’une critique qui n’aboutirait nulle part par position anti-scientifique. Son but est, au contraire, de « prôner un retour à la rigueur dans le raisonnement » (p. 11).

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