La liberté de choisir ou de vivre sa préférence pour le mot « choisir » ou le mot « vivre »

J’ai choisi dans Le dernier qui s’en va éteint la lumière, de développer un modèle de la conscience que j’ai proposé pour la première fois dans un article publié en 1999 dans la revue L’Homme, intitulé « Le secret de la chambre chinoise ». Dans cet article, je tire les conséquences de la découverte par le psychologue Benjamin Libet que ce que nous appelons notre « intention » de poser un acte n’intervient qu’après que cet acte a été posé. Le retard avait été calculé par Libet comme étant d’une demi-seconde mais des études récentes ont montré que le délai pouvait se monter jusqu’à dix secondes. Des mots comme « volonté » ou « intention » perdent du coup le sens que nous leur attribuons habituellement ; la question se pose même s’il convient encore de les utiliser.

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TABLETTES, par Jacques Seignan

Billet invité.

Sur une tablette tactile, quelques manipulations effectuées du bout du doigt font apparaître la photographie d’une tablette mésopotamienne en argile, recouverte d’une écriture cunéiforme. C’est une mise en perspective… sur quelques millénaires. Ces deux objets sont appelées « tablettes » car les langues, plutôt que de créer sans fin des néologismes, préfèrent souvent recycler des mots usuels. Au-delà de cette similarité géométrique justifiant cette dénomination, des analogies pourraient exister.

Au XIXe siècle, les archéologues qui ont fouillé la Mésopotamie ont exhumé de dizaines de milliers de petites plaques rectangulaires : des tablettes en argile durcies par séchage ou cuisson, recouvertes de l’écriture dite cunéiforme. Ce terme de tablette était déjà utilisé pour désigner les planchettes romaines recouvertes de cire sur lesquelles on écrivait et effaçait avec un stylet. Bien avant Rome, entre le Tigre et l’Euphrate, est née une des plus anciennes civilisations du monde : Sumer (1), source de toutes celles qui lui succédèrent en Mésopotamie. Comme le latin en Europe, le sumérien, devenu langue morte, fut utilisé comme langue religieuse et culturelle jusqu’au Ier siècle av. J.-C. Les Sumériens ont inventé l’écriture, étroitement liée à ce support, qui leur a ainsi permis de développer et conserver leurs créations dans tous les domaines : de la comptabilité à la littérature en passant par l’astronomie, les mathématiques, la diplomatie, le droit…

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Piqûre de rappel : NOTRE CERVEAU : CONSCIENCE ET VOLONTÉ, le 7 avril 2012

Le biologiste François Jacob a utilisé à propos de notre cerveau, une image admirable : le cerveau humain est conçu, dit-il, comme une brouette sur laquelle aurait été greffé un moteur à réaction. Par cette image frappante, il attirait notre attention sur le fait que notre cerveau n’est pas constitué comme une machine d’une seule pièce. Il y a en son centre, le cerveau reptilien, appelé ainsi parce qu’il possède déjà la même structure chez le reptile, et le cerveau des mammifères s’est construit comme une couche additionnelle, absolument distincte : le cortex est d’une autre nature que le cerveau reptilien. Lequel est celui des sens, de la réaction immédiate, celui du réflexe, de l’affect, comme s’expriment les psychologues.

Le cortex s’est spécialisé dans le raisonnement, dans la réflexion rationnelle, l’enchaînement des arguments, le calcul mathématique, tout ce qui est de l’ordre des symboles, et il est greffé sur ce cerveau reptilien qui est lui d’une nature purement instinctive, ce qui fait que nous réagirons par l’enthousiasme ou par la peur devant ce que notre cerveau-cortex aura déterminé de faire. Les plus beaux exemples dans ce domaine, ce sont bien sûrs les traders qui nous les proposent. Ceux d’entre mes lecteurs qui connaissent des traders savent que le jour où ils ont gagné beaucoup d’argent ils sont dans les restaurants et les bars des beaux quartiers, ils fument de gros cigares et boivent beaucoup, alors que les jours où ils ont perdu des sommes impressionnantes, on les voit beaucoup moins : ils sont à la maison, ils essaient de dormir et ont pris des cachets pour tenter d’y parvenir.

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Les robots, la mémoire et l’espèce humaine, par Pierre-Yves Dambrine 

Billet invité.

Cher « Un Belge »,

J’ai lu avec intérêt ton billet intitulé « Le robot n’est pas celui qu’on croit » où tu nous assimiles d’ores et déjà à des robots, je souscris à cette analyse, qui met le doigt sur le symptôme d’une humanité en perdition.

Nonobstant, il me semble qu’on peut apporter un élément supplémentaire dans le débat ; je veux parler de la mémoire, celle qui nous est personnelle, et celle, collective, que nous partageons avec nos semblables, ces deux mémoires n’étant en réalité que deux aspects d’une même réalité où se mêlent souvenirs personnels, c’est à dire relatifs au parcours de nos existences individuelles, et souvenirs relatifs à des références collectives, et celles qui nous sont léguées par l’histoire, la littérature, en un mot par la culture, au sens le plus large du terme, celle-ci incluant aussi bien le développement des sciences. Cette question est importante en ce qui concerne le problème que tu soulèves, parce que les robots et les machines du futur pourraient bien ne pas être simplement des esclaves auxquels on dit ce qu’ils doivent faire, comme dans le cas des ordinateurs ou des systèmes experts. Certes les robots et les machines sophistiquées ont en quelque sorte leur mémoire, mais celles-ci sont encore très frustes, même si elles causent déjà de gros dégâts, je pense notamment au Trading à haute fréquence (HFT) utilisé pour spéculer.

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État d’Urgence, par Un Belge

Billet invité.

En écho à la vidéo du 28 août : À nouveau au seuil d’une guerre mondiale.

Voici l’histoire… Un quart d’heure avant de prendre mon train, je commande un café. Voulant payer la serveuse immédiatement, je m’aperçois que je n’ai pas d’argent, ni dans mon portefeuille, ni dans mes poches. Je lui demande de laisser le café sur la table et je file au distributeur de billets à l’autre bout de la gare, maudissant mon étourderie, qui m’empêche de savourer tranquillement une petite pause.

A l’approche du distributeur de billets, je me demande soudain ce que j’ai fait de mon portefeuille et de mon téléphone portable, posés sur la table du café. Il me faut quelques secondes pour retrouver mon portefeuille dans mon sac, et mon téléphone dans la poche arrière de mon jeans.

Question : QUI les a mis à cet endroit ? C’est évidemment “moi”. Mais d’une part, je n’en ai aucun souvenir, et d’autre part, je trouve personnellement idiot de mettre mon portefeuille dans mon sac, et plus bête encore de fourrer mon portable dans mon pantalon.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 11, réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Bref récapitulatif.

11. Le parcours d’un réseau mnésique

Le moment est venu de faire un premier point. Nous nous efforçons dans cet ouvrage de déterminer les principes des systèmes intelligents. Ceux-ci sont un certain type de systèmes informatiques définis sur le modèle de ceux qui existent aujourd’hui sous cette dénomination, mais aux caractéristiques desquels ont été ajoutés deux traits supplémentaires : une capacité d’apprentissage et une disposition du système à négocier avec son utilisateur le savoir qu’il lui propose.

Ce qui distingue l’approche défendue ici des approches plus classiques réside dans une double volonté : celle de reprendre en quelque sorte le problème comme s’il n’avait jamais été traité, et celle de tendre vers les solutions les plus simples, suivant en cela la conviction que celles-ci n’ont peut-être jamais été véritablement explorées.

La perspective qui a été retenue comme étant probablement la plus économique envisage la génération du discours comme un parcours tracé à l’intérieur d’un espace contenant l’ensemble des mots de la langue, le « lexique ».

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 10 (I), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. J’en suis arrivé au type de modèle qui permettra de représenter une mémoire humaine parfaitement compatible avec la manière dont nous nous observons générant des phrases. Mais j’ai repeint le plancher de manière à ce point inepte que je vais me retrouver coincé dans un coin de la pièce : l’objet mathématique nécessaire n’existe pas ! Parviendrai-je à l’inventer ?

10. Le réseau mnésique

La démarche à entreprendre maintenant est tout à fait classique : après avoir constaté de quelle manière les signifiants s’enchaînent dans le discours, parole ou écriture – que les associations soient « induites » ou « libres » –, on va postuler que ces signifiants, ces mots, sont stockés en mémoire de la manière la plus économique possible qui permette à l’association de se produire de la façon qui a été observée. Ce que pourrait être ce mode de stockage, cette « représentation des connaissances », nous l’annoncions au quatrième chapitre :

« … sans avoir à définir des règles a priori qui déterminent les parcours légaux à l’intérieur du lexique, on peut imaginer que soient en place de manière constante des “chenaux”, des chréodes, des passages privilégiés pour se rendre d’un mot à l’autre. Par exemple qu’il existe un chenal qui conduise de “pharaon” à “pyramide” mais non de “pharaon” à “rhapsodie”, et que si l’on veut vraiment se rendre de “pharaon” à “rhapsodie” il faille faire un long détour à l’intérieur d’un lexique précontraint quant aux parcours possibles en son sein. Et il est plausible que l’apprentissage, c’est-à-dire la mise en mémoire des mots, s’opère de cette manière-là, par la création de chenaux. »

Autrement dit, dans le cas présent, la problématique dite de l’aviation doit être inversée. Rappelons qu’elle suppose que l’avion n’a pu être conçu que lorsqu’on a cessé de penser le vol d’une machine sur le modèle du vol des oiseaux : il faut au contraire penser que la machine ne pourra commencer à générer authentiquement des discours que lorsqu’elle le fera exactement de la même manière que nous.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 8, réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Chapitre court et quelque peu énigmatique mais qui vise à ouvrir la question : « À l’aide de quel objet mathématique modéliser la mémoire stockée dans un cerveau ? » (la « matrice » dont il est question dans la dernière phrase, est un type de tableau utilisé en algèbre).

8. L’organisation de la mémoire

Revenons un moment sur cette conception qui a considéré ce qui n’est – jusqu’à preuve du contraire – que de simples enchaînements de mots, comme des « idées ». Que sont en réalité les « idées » dans cette optique où « les dis- cours expriment des idées », sinon le sens, envisagé comme quelque chose qui pourrait être distingué des mots, à savoir la signification à l’état pur ? Et pourquoi les enchaînements associatifs pourraient-ils suggérer l’idée du sens à l’état pur, sinon parce que ces enchaînements ne sont précisément pas quelconques mais sont structurés de manière spécifique – avec pour conséquence qu’ils constituent à proprement parler des « unités élémentaires de signification ». On pourrait alors distinguer dans la mémoire d’un système intelligent, deux types d’unités distinctes : des signifiants isolés que nous avons appelés jusqu’ici éléments de discours, et les couples ordonnés d’éléments de discours que constituent les enchaînements associatifs observés – où l’on peut distinguer un « antécédent » et un « conséquent » – et qu’on pourrait appeler éléments de signification.

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LA MEMOIRE DE L’AVENIR, par Crapaud Rouge

Billet invité

Dans une récente interview à Rue89, Edgar Morin explique : « Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ? La vitalité de ce que l’on appelle la société civile, une créativité porteuse d’avenir. En France, l’économie sociale et solidaire prend un nouvel essor, l’agriculture biologique et fermière, des solutions écologiques, des métiers de solidarité… Ce matin, j’ai reçu un document par e-mail sur l’agriculture urbaine. Au Brésil, où je vais souvent, des initiatives formidables transforment actuellement un bidonville voué à la délinquance et à la misère en organisation salvatrice pour les jeunes. Beaucoup de choses se créent. Le monde grouille d’initiatives de vouloir vivre. Faisons en sorte que ces initiatives se connaissent et se croisent ! » Il aurait pu citer quantité d’autres exemples, comme celui des persécutés de Tarnac ou de ces immigrés dans le conte de Noël du Yéti, dont je vous recommande une lecture attentive pour qu’il ne reste pas un cas isolé et oublié mais, tout au contraire, relié dans vos mémoires à beaucoup d’autres qui procèdent des mêmes principes. Avant que toutes « ces initiatives se reconnaissent et se croisent » sur le terrain, il faut qu’elles se rejoignent dans les consciences.

Pour accomplir leur dessein, les pionniers du capitalisme ont suivi une stratégie volontaire. Mon billet précédent suggère qu’ils se sont constitués d’emblée sur quatre plans distincts mais reliés : spirituel, avec la bible comme source d’inspiration et de motivation d’une nouvelle manière de vivre ; individualiste, par l’investissement de soi et l’initiative récompensés par la richesse ; opérationnel, par une nouvelle conception du travail et de l’économie ; collectif, par la diffusion et la pratique d’une nouvelle religion. Il n’en fallait pas moins pour venir à bout des vieilles traditions qui donnaient sa cohérence à la société civile de l’époque. Celle-ci a perdu parce que, ayant pris et conservé l’initiative, les capitalistes proposent à chacun, pris individuellement, des coups qui semblent gagnant-gagnant, (comme il arrive aux échecs d’échanger un pion contre un autre), mais dont ils ressortent les seuls gagnants à long terme. C’est évidemment le cas avec les emplois qu’ils imposent, des emplois qui sont, rappelons-le, des « postes de travail » conçus par eux, donc à leur avantage, et que l’on est contraint d’accepter faute de mieux. Mais quand on examine de plus près ce qu’ils ont dans le ventre, ces emplois, il y a de quoi être consterné, car certains sont si inhumains, en particulier le travail d’enfants réduits en esclavage, ou le travail à la chaîne, (dont les principes valent désormais dans des métiers où on les croyait inapplicables), que c’est comme si l’on demandait à des brebis d’allaiter des louveteaux.

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