« De l’anthropologie à la guerre civile numérique » – VII. La vérité et la réalité, notions en réalité problématiques

J’ai publié ici l’été dernier un entretien que j’avais eu le 21 mars 2016 avec Franck Cormerais et Jacques-Athanase Gilbert de la revue Études digitales, intitulé De l’anthropologie à la guerre civile numérique.

Nous nous étions revus le 4 mai 2016 pour compléter l’entretien. Je vais publier ici en feuilleton, les questions supplémentaires que nous avions alors couvertes.
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Le philosophe et le Prince

« Et c’est pourquoi le genre humain ne pourra mettre fin à ses maux avant que, soit la classe de ceux qui sont des philosophes droits et véridiques n’aient accédé à l’autorité politique, soit que la classe de ceux qui disposent du pouvoir dans les nations ne deviennent de véritables philosophes, par quelque dispensation du ciel »

Platon, Lettre VII, 326a-b

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La caverne numérique, par Pascal

Billet invité.

– Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure aveugle, sans fenêtre, en forme de tour toujours plus haute, ayant pour toute relation avec le monde un réseau câblé de fibres optiques. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux un écran lumineux, la chaîne du profit les empêchant de tourner la tête. Les données leur viennent des profondeurs climatisées d’un data center, au loin en dessous d’eux. Entre le data center et les prisonniers passe un réseau complexe de câbles et de calculateurs. Imagine que dans ce data center on ait construit des ordinateurs avec des algorithmes fonctionnant à des vitesses surhumaines, pareil aux praxinoscopes dépassant la vitesse de la persistance rétinienne qui autrefois faisaient voir leurs merveilles.

– Je vois cela.

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PIQÛRE DE RAPPEL : La parole et le silence

Mon billet du 26 octobre 2011. Mouammar Kadhafi est mort le 20 octobre 2011.

Il y a quelques temps, un criminel responsable de la mort de milliers de personnes fut capturé. Aucun soin particulier ne fut pris pour le maintenir en vie. On perdit même son cadavre en passant par dessus un océan non précisé. Un autre grand criminel a été capturé l’autre jour. Il était en vie, et puis, pouf ! il est mort. On ne sait pas pourquoi, et on nous a annoncé hier que les circonstances de sa mort sont à ce point mystérieuses, qu’on ne saura probablement jamais ce qui s’est vraiment passé. Si ça se trouve, il est mort de tuberculose. Allez savoir !

Pourquoi tant de négligence ? Après tout, on apprend bien des choses lors du procès des grands criminels. Je ne crois pas dire une ânerie si j’affirme qu’on a entendu dire à Nuremberg, pour prendre un exemple, des choses qu’il est bon de retenir pour les siècles des siècles.

Si je peux aventurer une hypothèse, je crois que ce qui hante la mémoire de ces négligents, c’est le souvenir du procès d’un très grand criminel qui mit en péril il y a vingt-cinq siècles rien moins que l’admirable cité d’Athènes. On le laissa bavarder tout son saoul lors de son procès, résultat : ses mots infectent encore aujourd’hui les jeunes esprits. C’est le genre de risques que, dans certains cercles, on ne veut apparemment plus prendre.

P. S. : L’Apologie de Socrate, par un dénommé Platon, est encore en vente dans toutes les bonnes librairies. Achetez-le cependant sans tarder : on ne sait jamais !

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Remettre l’intelligence de la personne au service de la réalité politique de l’économie du vivre ensemble, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité. Certains d’entre vous seront tentés de dire « inintelligible » – peut-être par simple réflexe. À ceux-là, je n’ai qu’un conseil à donner : « Reprenez votre lecture jusqu’à ce que le sens vous apparaisse : c’est de la préhistoire de la manière dont nous pensons aujourd’hui qu’il est question. C’est essentiel. Quand vous aurez assimilé ce qui est écrit ici, vous aurez compris tout ce qui nous a été volé depuis ».

Ce texte est une interprétation libre de la scolastique en langage d’aujourd’hui. Il est construit sur le billet de Paul Jorion Crise financière et logique de la prédisposition.

La réalité dans le temps

Crise financière et logique de la prédisposition nous conduit à trois conclusions scientifiquement fortes. Première conclusion : la « science économique », par quoi il est convenu d’analyser l’actuelle crise économique exposée à notre entendement, n’est pas une science. La crise est économique au sens où aucun des cadres effectivement scientifiques dont nous disposions ne permet de l’analyser et de la comprendre scientifiquement. Ce que nous appelons « science économique » est une histoire que nous nous laissons raconter afin de consommer distraitement la matière sans économiser la vie. Cette « science » est apparue dans la deuxième moitié du XIXème siècle pour suspendre la faculté politique de jugement à vouloir ce qui est possible dans la réalité vraie.

Jusqu’au renversement aujourd’hui achevé de l’économie politique en « science économique », le débat de la politique est la discussion collective et universelle de séparation du vrai et du faux dans la réalité positive et négative. La réalité négative matérialisée par les dettes qui submergent l’humanité actuelle n’est pas en vérité la spéculation qu’elle est devenue. Une dette vraie ne peut pas se constater sur ce qui ne peut pas exister physiquement ni au présent ni au futur. La dette ne peut être qu’un discernement sur ce que l’individu dans la société doit véritablement rendre à la réalité du présent vers le futur. La réalité n’est pas la seule matière physique qui se compte en quantité mais la matière informée par l’esprit. L’esprit qualifie l’être dans le temps éternel ; il donne le prix de l’existence dans et par la vie sociale d’intelligence de la relation dans le temps.
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CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION

Ce texte a été présenté le 5 septembre 2009 au colloque « Parier sur l’incertitude », organisé à Bruxelles par Dominique Deprins.

La représentation de l’incertitude en finance a joué un rôle essentiel dans le déclenchement-même de la crise qui débuta en 2007 et dont les différentes phases ne cessent d’évoluer, chacune apportant son nouveau lot de mauvaises surprises. Contrairement à ce qui a pu se passer lors de crises précédentes, et en particulier dans le cas de la chute de la compagnie Enron, spécialisée dans le commerce de l’énergie, et qui fut l’un des épisodes les plus hauts en couleur de la crise des startups, la fraude n’a pas joué cette fois-ci un rôle majeur dans l’origine de la crise. Il en va tout autrement de la modélisation des produits financiers et de la qualité des modèles économiques, qui ont elles joué un rôle déterminant, tout particulièrement pour ce qui touche à leur prétention importune à parler de l’avenir avec certitude.

Avant d’aller plus loin, je voudrais situer plus précisément ma propre implication dans les faits dont je vais parler : je ne suis ni mathématicien ni économiste de formation, mais anthropologue et sociologue, j’ai appris la finance sur le tas au cours des dix-huit années d’une carrière d’ingénieur financier menée d’abord en Europe, puis aux États-Unis, durant laquelle j’ai créé des modèles financiers utilisés pour la plupart dans l’industrie du crédit ; à la fin de ma carrière, j’étais un spécialiste reconnu de la validation des modèles financiers.

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CE QUI FONCTIONNE ET CE QUI NE FONCTIONNE PAS :
« COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES » DE PAUL JORION
, par Vincent Eggericx

Billet invité. Ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas : « Comment la vérité et la réalité furent inventées » de Paul Jorion a été publié originellement sur le blog de Vincent Eggericx.

Louis Couturat, brillant philosophe écrasé par une voiture allant porter des ordres de mobilisation au moment du déclenchement de la première Guerre mondiale, disait dans sa Logique de Leibniz (1) que la philosophie était un cri. Le livre de Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventées, s’inscrit dans cette lignée d’une philosophie-cri qui répond à l’appel du monde et le fait ressurgir sous les miroirs des fantasmagories logiques derrière lesquels danse, telle Salomé devant Hérode, cette antique passion humaine pour la démesure et pour la domination, l’hubris.

Livre passionnant que ce Comment la vérité et la réalité furent inventées, livre frondeur, fouineur, convoquant tous les fantômes qui ont participé à la création des artifices où se reflète le monde dans lequel nous vivons et qui l’organisent en retour ou lui font signe avec des mythes et des mystères, interpellant ces spectres, les questionnant, leur ouvrant la porte des cachots (Quine, Gödel, Cantor, Hilbert), les cantonnant au purgatoire (Platon, Kepler, Newton, Turing malgré tout), ou les élevant avec de solides arguments sur un trône (Aristote, Hegel, Kojève, les Aborigènes ou les Bunaq de Timor). En fonction de ses connaissances et, dirait Jorion, de ses « affects », le lecteur se passionnera pour tel ou tel point, lira certaines pages plus distraitement – les observateurs de Platon ne s’attarderont pas forcément sur les passages où Jorion parle de l’inventeur du mythe d’Er et auteur du Phèdre, du Timée, du Parménide (2) au prisme d’Aristote et de Kojève, ceux de La Partie et le tout, d’Heisenberg, auront une impression saisissante de déjà vu lorsque Jorion évoque les fameuses relations d’incertitude (3) mais seront souvent passionnés comme je l’ai été entre autres par la distinction qu’opère Jorion entre pensée symétrique (de connexion simple, sur le mode primitif, qui serait aussi celui, autre coïncidence, de la pensée orientale (4) et rappelle le fonctionnement du blog de Jorion où Bruce Springsteen côtoie Guillaume d’Ockham, Keynes, le gouverneur de la banque d’Angleterre, Kerouac, monsieur Dupont et Aristote), et antisymétrique (d’inclusion, de causalité, germe d’une hiérarchisation et d’une mathématisation du monde), par la manière dont il met en perspective la philosophie d’Aristote et des scolastiques, ou restitue dans son contexte la naissance du fameux théorème de Gödel (captivant !), dans ce grand mouvement de la fin du XIXème siècle qui voit s’élaborer sur le cadavre iconique du Dieu chrétien les géométries non euclidiennes et la théorie des ensembles de Cantor.

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« COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES » DE PAUL JORION
, par Vincent Eggericx

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LA PAROLE ET LE SILENCE

Il y a quelques temps, un criminel responsable de la mort de milliers de personnes fut capturé. Aucun soin particulier ne fut pris pour le maintenir en vie. On perdit même son cadavre en passant par dessus un océan non précisé. Un autre grand criminel a été capturé l’autre jour. Il était en vie, et puis, pouf ! il est mort. On ne sait pas pourquoi, et on nous a annoncé hier que les circonstances de sa mort sont à ce point mystérieuses, qu’on ne saura probablement jamais ce qui s’est vraiment passé. Si ça se trouve, il est mort de tuberculose. Allez savoir !

Pourquoi tant de négligence ? Après tout, on apprend bien des choses lors du procès des grands criminels. Je ne crois pas dire une ânerie si j’affirme qu’on a entendu dire à Nuremberg, pour prendre un exemple, des choses qu’il est bon de retenir pour les siècles des siècles.

Si je peux aventurer une hypothèse, je crois que ce qui hante la mémoire de ces négligents, c’est le souvenir du procès d’un très grand criminel qui mit en péril il y a vingt-cinq siècles rien moins que l’admirable cité d’Athènes. On le laissa bavarder tout son saoul lors de son procès, résultat : ses mots infectent encore aujourd’hui les jeunes esprits. C’est le genre de risques que, dans certains cercles, on ne veut apparemment plus prendre.

P. S. : L’Apologie de Socrate, par un dénommé Platon, est encore en vente dans toutes les bonnes librairies. Achetez-le cependant sans tarder : on ne sait jamais !

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VALEUR ET CAPITAL : COMMENTAIRE SUR LE BILLET DE PAUL JORION, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Si l’on pose la valeur comme phénomène (je commence à répondre à votre billet que je viens de lire) de sensibilité humaine par lequel l’homme se retrouve en harmonie ou en division avec lui-même dans sa vie sociale d’échange, alors le contexte présent produit de la non-valeur faute de reconnaissance de l’effet dans une vision platonicienne de la valeur où la causalité de matière, de forme et de fin n’a pas besoin d’être reçue et approuvée par chaque personne.

Si la valeur n’est qu’un phénomène, ce qu’elle est effectivement, qui n’a pas besoin d’être explicitement approuvée comme cause d’elle-même, alors les sujets de la valeur que sont tous les individus humains se soustraient ou se laissent exclure de leur responsabilité à endosser ce qui leur est présenté comme valeur par quelques-uns d’entre eux. C’est ce qui s’est passé avec la captation des marchés par les opérateurs financiers par les moyens d’un droit formel et de mathématiques inaccessibles au commun des mortels. La conséquence est que le travail qui devrait être à la fois la transformation des formes et de la matière pour fabriquer une valeur probable acceptable, donc réellement achetée par le consommateur final, n’est plus qu’un facteur de production sans être conception de la valeur.

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Auto-contradiction néo-libérale, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Le texte suivant fait suite au billet La faillite financière posthume de Platon. Il analyse le néo-libéralisme comme un néo-platonisme qu’une réhabilitation de la quadri-causalité d’Aristote permet de déconstruire. La déconstruction n’est pas une destruction. Elle décompose une construction métaphysique en briques élémentaires comme une construction physique. Elle effectue un tri dans les matériaux de base, c’est à dire dans les causes. La déconstruction peut déboucher sur une reconstruction qui intègre tout ce que l’ancien édifice contenait de positif et véritable.

Manipulation mentale

Le néo-libéralisme platonicien s’est approprié la réalité par deux leviers métaphysiques : l’idéalisme et le matérialisme. Il s’appuie sur le scientisme qui ne voit d’objet de connaissance que dans la matérialité physique en dénigrant l’interrogation des finalités de l’observateur. L’idéalisme de son coté sert l’absorption de la fin dans la forme. Ainsi escamote-t-il tout motif de discussion de la valeur par les fins. L’idéalisme nie la vertu à poursuivre des fins réelles. Il réduit toute réflexion morale à une éthique individuelle invérifiable, sans conséquence visible. La société néo-libérale est une juxtaposition d’individus qui ne peuvent pas et ne doivent pas se comprendre. Chacun est propriétaire du sens de sa discussion. La loi démocratique est décorative dans un marché soumis à la loi matérielle du plus fort. Le mot « loi » sert la confusion entre la nécessité objective des sciences physiques et la nécessité subjective des sciences politiques. La loi est réduite à des rapports de quantité qui n’expriment aucune qualité dans la réalité.

La fin idéologique néo-libérale est radicale. Elle neutralise la rationalité discursive du marché. Elle disperse la causalité objective dans l’attention du sujet. Elle détache la discussion publique de la réalité par l’abstraction juridique et mathématique. La qualité sans matérialité est irrémédiablement et artificiellement opposée à la matérialité sans qualité. Le résultat est la dissimulation des fins réelles de toute négociation. Le droit de l’offre est disjoint du droit de la demande. La loi et la monnaie canalisent par le filtrage d’intérêts oligarchiques le dialogue de l’offre avec la demande. La forme dissimule la quantité. La quantité masque la forme. Les intérêts sont opaques. La quantité matérielle ne sert pas la fin. La fin ne détermine pas la forme. La forme calcule une quantité sans effet dans la qualité. Le sujet de la valeur s’aliéne dans des transactions qui ne disent pas les intérêts qu’il sert. L’offre ne connaît pas toute la demande ; la demande ne sait ni par qui ni comment elle est servie.
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Faillite financière posthume de Platon, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

La valeur : trois ou quatre causes ?

Platon et Aristote ont posé dès l’antiquité grecque les bases de la discussion de la valeur développée dans la civilisation occidentale. La valeur est produite par les actions individuelles conformes au bien commun. Les deux philosophes divergent sur les modalités de discrimination du bien commun. Platon penche pour la dictature éclairée. Sa république est déposée entre les mains de sages. Le peuple peu instruit et inexpérimenté obéit. Il ne peut pas tout comprendre. La lumière lui vient d’un extérieur de la société qu’il forme. Au contraire chez Aristote, la lumière vient de l’intérieur de la société. La démocratie est un procès de discussion de la vérité entre les citoyens. Le bien commun est l’objet permanent de leurs échanges, perpétuellement remis en cause. La vérité est le sens continu de la discussion sociale ordonnée au bien commun.

L’explication de la lumière produite au cœur de la vie sociale est présentée par Aristote dans la métaphysique des quatre causes : la fin, la forme, la matière et l’effet. La métaphysique est simplement la logique du langage que les citoyens adoptent librement pour accroître collectivement leur réalité. Rendre la matière intelligible par des formes partagées au service des fins humaines qui accroissent la réalité. Aristote propose aux individus une vertu qui accroît leur valeur par l’échange. Entre la fin, la forme et la matière conçues par l’intelligence humaine, Platon ne pose pas l’exigence morale de leur intelligibilité réciproque, de l’explication de chaque cause par les deux autres. Platon n’abstrait pas le langage de la réalité. Le sujet n’est pas l’auteur de l’unité de l’être. Au contraire, grâce à la démocratie, Aristote pense l’autonomie du langage dans la réalité. Il ajoute à la matérialité transformée par la finalité l’effet négocié par le langage. Non seulement l’homme unifie les quatre causalités dans son moi, mais il les reçoit de la société dans laquelle il s’intègre. Aristote ajoute la démocratie à la république de Platon. Aristote ne le dit pas mais il est le fondateur de la métaphysique de la personne, l’individu libre en société, la société matrice de l’individu libre.

Économie, monnaie et démocratie

Par sa métaphysique de matière formée par la fin, Aristote fonde ipso facto la science économique. Il définit à la fois la matière qui individualise et se compte et la forme qui donne la valeur à la matière au service des fins humaines. La matière est enclavée dans la quantité. Mais la forme lui donne des qualités. La matière prend la valeur en recevant les fins humaines formées par l’intelligence. La valeur est la matière formée et la forme matérialisée. La matière se transforme mais ne s’accroît ni ne décroît. Informée par des fins humaines, la matière acquiert la dimension économique. Elle produit du plus avec le pareil. Le plus dans la continuité invariable de la matière, c’est la forme. L’information croissante de la matière est impossible sans la démocratie qui renouvelle constamment les formes par la liberté d’en discuter. Elle est non moins possible sans le marché où se rencontrent les citoyens pour échanger des idées dans les objets matériels qui les réalisent.

Le concept de la monnaie émerge naturellement de la métaphysique d’Aristote. Si les objets de valeur échangés sur le marché sont de la matière informée, alors il existe un outil médiateur de l’échange qui à la fois mesure la forme, compte la matière et conserve la valeur dans le temps. Aristote voit tout de suite le concept monétaire dans les pièces de métal marquée par le symbole d’une politie ; des pièces échangées contre des biens marchands alors qu’elles ne sont pas la matière physique dont le vendeur a besoin. Il voit tout de suite que la confiance inspirée par les monnaies provient autant de la matière physique qu’elles contiennent ou permettent d’acquérir que de l’autorité publique qui les émet. En fournissant un dispositif stable de formation des prix, en rendant la forme quantitativement négociable abstraite de la matière, la loi de la cité est la contrevaleur véritablement matérielle des biens échangés sur le marché.

Métaphysique de la valeur

La matière disponible dans un bien à l’instant de l’échange n’est pas la seule cause de valeur. L’ordre de la cité qui se perpétue dans le temps donne de la valeur au prix. Il devient un instrument d’anticipation quantifiable de la forme immatérielle. L’existence de la loi partagée dans la démocratie offre un critère stable d’identification des objets de valeur. Si le prix présente une certaine stabilité, alors il est possible d’inventer de nouvelles formes de transformation de la matière pour servir les mêmes fins avec moins de matière ; ou pour servir plus de fins avec la même matière. Dans la quadri-causalité d’Aristote, le crédit est bien l’effet de la valeur future certaine, à la fois le prix qui ne varie pas et la monnaie dont la contre-réalité est constante. Le capital est l’effet de la valeur future incertaine ; à la fois la réalité qu’il faudra prélever dans les réserves du passé pour honorer un emprunt trop ambitieux et le prix de la plus-value qui restera après remboursement de tous les emprunts. Enfin l’assurance est l’effet anticipé de la mutualisation sur toute la cité du coût des accidents naturels qui frappent aléatoirement les citoyens. La prime d’assurance adossée à une loi effective de solidarité est la matérialité de la valeur sociale.

Aristote n’a pas explicitement défini le crédit, le capital et l’assurance à partir de la monnaie, de la démocratie et du marché. Il a posé les bases conceptuelles de leur développement au cours du Moyen Age occidental. Le crédit est de la matière mesurée en monnaie formée dans la stabilité du temps. Le capital est la variabilité de la matière formée dans l’imprévisibilité du futur. L’assurance est la provision humaine matérielle de l’entropie physique naturelle. La métaphysique d’Aristote arrime la monnaie, le crédit, le capital et l’assurance à la réalité physique et politique, aux limites de la matière physique et aux fins humaines libres.

Prospérité aristotélicienne

Quatre dimensions émergent parfaitement distinctes dans la mesure de la valeur du futur. La réalité physique brute soumise à l’entropie est la matière assurantielle. La réalité physique instantanée intermédiée par le prix est la matière marchande monétisée. La réalité physique du futur intermédiée par le crédit est la matière mesurée en certitude de valeur. La réalité métaphysique du futur intermédiée par le risque des finalités humaines est la matière mesurée en incertitude de valeur. Quatre dimensions distinctes de tout objet financier de valeur anticipée échangeable à un certain terme. Quatre dimensions différentiables non pas matériellement mais par la métaphysique des fins, c’est à dire par l’engagement politique d’un assureur, d’un marchand, d’un créancier ou d’un entrepreneur.

Jusqu’à la fin du Moyen-age, la métaphysique d’Aristote organise l’objectivité politique et financière par la subjectivité disciplinée dans la vertu. La démocratie et l’économie qui en résultent reposent sur des rôles distincts en régulation réciproque. Si elle n’est pas nécessairement réelle, l’efficience de la politique et de l’économie est au moins concevable. Tous les souverains politiquement et économiquement efficaces le sont pas leur capacité à maintenir l’équilibre des rôles d’assureur (les églises et l’aristocratie), de marchand, de créancier et d’entrepreneur. Les souverains inefficaces laissent la confusion s’installer pour tenir plusieurs rôles à la fois et s’enrichir avec leurs affidés aux dépens de la société dont ils servent officiellement le bien commun. A la Renaissance, se produit une rupture métaphysique. La politique s’entremêle à l’économie. Le service politique du bien commun n’est plus la justification du pouvoir. La finance commence à accaparer métaphysiquement la politique. Le virtuel n’est plus ce que la volonté fera advenir mais la réalité qui n’existe pas.

Régression matérialiste

En cinq siècles la métaphysique de la différenciation des causes succombe à la finance. La valeur n’est plus que comptée. La discussion n’a plus de sens. Le langage n’est plus une transformation universelle de la réalité. L’économie surclasse la politique. La démocratie disparaît dans la république. L’effet est une question strictement individuelle non discutable dans la société. Les finalités humaines sont devenues abstraites. Les formes se capitalisent exclusivement dans la matière. La matière est faite pour l’accumulation. Elle ne contient plus de fin décidée par des sujets responsables. La monnaie n’est plus que forme émise en simulation d’une matière sans valeur. Le crédit anticipe une mesure de l’avenir sans réalité. Le capital est accumulation sans intelligence et sans fin de matière physique prélevée sur la nature.

Trois forces profondes ont reconduit la civilisation humaine à Platon. L’extraordinaire expansion de la valeur se perçoit plus facilement par la quantité que par la qualité. L’existence biologique se satisfait de quantité plus que de qualité. L’unification du monde met en contact des systèmes de valeur qui se comprennent plus facilement par la quantité que par la qualité. Enfin la liberté se mesure exclusivement par la quantité dans la réalité terrestre objective de l’humain. L’homme se défiant de lui-même se réduit à la matérialité. La seule preuve qu’il peut obtenir de la liberté qu’il recherche est le décompte matériel qu’il en fait. La fin et la forme inaccessibles en soi par la sensibilité physique sont intellectuellement absorbées par la matérialité.

La république contre la démocratie

La république platonicienne est plus pratique car elle dispense les élites de répondre de la réalité du bien commun. Elles font des affaires avec des régimes politiques qui ne discutent pas le bien commun. La réalité matérielle humaine objective asservit les finalités humaines subjectives. La production de forme perd ses fins et la transformation de la matière se met à détruire plus de valeur qu’elle n’en crée. Le potentiel de transformation de la matière en valeur de service des fins humaines continue de croître. Mais la demande effective de valeur ne sait plus s’exprimer. Le marché de croissance de la valeur était intégrée à la démocratie. Dans la mondialisation, le marché désintègre la démocratie. Les sociétés politiques oligarchiques et corrompues sont mises sur le même plan que les démocraties. Le marché unifié sans loi commune met la force de travail de pauvres sans protection à la disposition d’entrepreneurs dissociés de leur démocratie d’origine.

Le marché international est matériellement unifié mais les formes n’y sont pas partageables. La valeur n’est pas discutable, donc pas vérifiable. Le travail n’est plus rémunéré pour les formes qu’il produit mais pour l’énergie physique qu’il représente. Les prix de la réalité s’effondrent. Mais la monnaie issue exclusivement de la dictature bancaire éclairée est émise hors des limites de fins humaines. Les fins ne sont plus interrogées dans la demande. La monnaie n’est plus étalonnable par la réalité subjective. Le décompte de la réalité est formellement détaché de toute matérialité informée par des fins. La valeur virtuelle étouffe la valeur réelle. L’inflation déflate la réalité. Les prix se virtualisent dans la volatilité financière hautement rémunératrice pour les oligarchies platoniquement opportunistes. La république va-t-elle se révolter ?

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Le temps qu’il fait, le 26 février 2010

La bulle du conformisme, par Manuel Maria Carrilho

Feu en la demeure

Philippe Maystadt veut combattre la spéculation

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