La matière noire ou l’inversion de la réalité, par Francis Arness

Billet invité

Je m’appelle Phil Smith, et je n’existe pas. Je veux dire : je suis un personnage de fiction. Je suis ce qu’on appelle un prête-nom de société financière offshore, dans les paradis fiscaux. Légalement, je dispose de centaines de comptes dans le monde partout dans le monde, à Singapour, Londres, Genève, aux îles Vierges. Je suis très riche, toujours plus même, lis-je régulièrement dans les données informatiques qui m’entourent, puisque je ne suis qu’un être de mémoire digitale. Je n’ai donc ni corps ni esprit. Je n’ai pas de vie, pas d’existence, chère lectrice, cher lecteur. Je suis un être issu de l’imagination d’un juriste qui lui-même travaille pour une personne juridique, une société anonyme, qui n’existe pas, en même temps qu’elle a des droits, et bien plus qu’une personne réelle. Je suis quelque chose, chère lectrice, cher lecteur, à la fois de faux et d’inexistant, et pourtant j’existe dans ma fausseté et mon inexistence, par et pour elle : par et pour la fausseté du juriste qui m’a inventé, par les milliers de juristes qui nous inventent, par l’immense machine juridique, informatique, étatico-économique qui nous invente, moi et tous mes avatars fictionnels, entreprises, personnages, produits de consommation, etc. Le corps du roi, il y a bien longtemps, qui nous faisait dire : « le roi est mort, vive le roi ! » ; le corps du roi aussi donc était une fiction. Rien de plus puissant que ce qui n’existe pas et se répand, lie le monde, comme le corps du roi qui habitait tout, décidait de tout.

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