PAUL JORION
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G.E.R. Lloyd, Demystifying Mentalities, Cambridge University Press 1990.

Paul JORION
jorion@aris.ss.uci.edu

Référence officielle: L'Homme, 125, 1993: 162, 163

 

L'ouvrage le plus récent de Geoffrey Lloyd, Demystifying Mentalities, interroge le concept de "mentalité" en tant que facteur explicatif en histoire. Il en démontre la vacuité, en tout cas pour ce qui touche à l'illustration choisie, qui constitue d'ailleurs le domaine de prédilection de son auteur : les débuts de la science en Grèce antique.

Au contraire de l'historiographie représentée par l'Ecole des Annales, l'anthropologie dans son ensemble n'a pas retenu la mentalité comme facteur explicatif des faits qu'elle examine : à la suite de Durkheim, elle a pris son essor davantage comme sociologisme que comme psychologisme, considérant la mentalité comme relevant de l'explanandum et non de l'explanans. Le mot "mentalité" se retrouve sans doute dans l'expressi on de "mentalité primitive", propre à la tentative isolée de Lévy-Bruhl, et revient quelquefois sous la plume des divers représentants du culturalisme américain mais dans l'ensemble, la conclusion négative de Lloyd - la science grecque n'est pas une question de "mentalités" - ne devrait pas provoquer d'états d'âme chez les anthropologues.

C'est à un autre titre que Demystifying Mentalities peut retenir l'attention de notre profession : l'ouvrage apporte en effet un éclairage nouveau sur cette anthropologie des modes de pensée qu'ont construite au fil des ann& eacute;es l'oeuvre de Lévy-Bruhl, la Pensée sauvage de Lévi-Strauss, et les contributions anglo-saxonnes récentes au "Rationality debate". Notons que la contribution personnelle de Lloyd n'a pas lieu par raccroc puisque dans son premier ouvrage, Polarity and Analogy. Two Types of Argumentation in Early Greek Thought (1966), il plaçait déjà son oeuvre à l'enseigne des travaux de Lévy-Bruhl et d'Evans-Pritchard.

En fait, une fois écartée la question des mentalités, le thème sous-jacent du nouvel ouvrage du Master de Darwin College - bien que l'auteur en déteste l'expression - est ce que Renan qualifia autrefois de "miracle gr ec". C'est le respect manifesté par Lloyd pour l'expérience parallèle de la Chine antique - dans un contexte différent mais avec des moyens très semblables - qui l'oblige à rejeter les termes de Renan pour pr&eacu te;férer parler d'"une transition particulière représentée par l'émergence de certains nouveaux styles d'enquête en Grèce ancienne aux cinquième et quatrième siècles av. J.-C." (Lloyd 19 90 : 139). Acceptons donc la formulation contournée, puisque le phénomène dont il est question est strictement identique.

Dans la voie de l'anthropologie "comparative" de Radcliffe-Brown, Lloyd innove dans son approche en s'efforçant à chaque fois d'examiner parallèlement les données disponibles pour la Grèce antique avec celles, contemp oraines, empruntées à la Chine. Le "miracle grec" est ainsi, pour une fois, mis en perspective.

Parmi les spécificités du cas grec relevées par Lloyd, on retiendra,

- le contexte démocratique ou oligarchique, opposé au contexte monarchique de la Chine,

- la familiarité des hommes avec le débat public, sinon comme acteur, du moins comme spectateur,

- l'ambition de tout orateur de persuader l'homme de la rue, et non, comme en Chine, essentiellement le prince,

- la validité de l'argumentation jugée sur ses qualités intrinsèques et non sur le statut de l'orateur,

- le déplacement progressif dans l'appréciation de l'argumentation, de son caractère simplement convaincant vers son caractère irréfutable (incontrovertible),

- l'apparition de mots tels que "magie", "mythe", "métaphorique", à usage essentiellement polémique, utilisés pour disqualifier la pratique ou l'argumentation discursive de l'adversaire,

- le renversement des préséances du témoignage des sens à la preuve fournie par l'argumentation discursive, en cas de conflit apparent entre les deux,

- le caractère désormais essentiellement causal de l'explication,

- le caractère de pari de la modélisation mathématique des questions de physique et les déclarations péremptoires et prématurées de réussite dans la solution des problèmes,

- le rôle unique joué par l'oeuvre d'Aristote dans la réflexion fondamentale sur les rapports du discours au monde, dans l'explicitation des types d'argumentation et dans la production (qui se révélera féconde) de concepts polémiques.

Il s'agit là, on le voit, d'une avancée majeure dans la compréhension du "miracle grec", et l'on soulignera ce que cette percée doit à la comparaison systématique des matériaux grec et chinois. L'auteur ne nous en voudra pas de souligner cependant que quelles que soient la validité et la pertinence des observations faites par lui, elles demeurent des éléments de réponse déconnectés, que divers auteurs ont d'aille urs pu présenter séparément comme des alternatives à l'explication du "miracle grec". Le phénomène en tant que totalité attend toujours sa théorisation en tant que structure animée d'une dynam ique spécifique.

 

Paul Jorion, septembre 1991.



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