Paul Jorion
Publié dans Synapse, 44 , 1988:
30-40.
UNE PHYSIQUE SOCIALE,
DE DURKHEIM A LACAN ou
"LES NERVURES DU CHAOS"
L'ethnologie
est aujourd'hui affreusement morose: elle se tâte, elle se cherche, elle ne
sait plus où elle en est. On lui a dit et répété que son objet de recherche
était constitué de populations sauvages et primitives et, dans la mesure où
celles‑ci s'empaysannent ou s'urbanisent, l'ethnologie est prête à croire
que sa morosité a bien là sa source: son déclin reflèterait la disparition de
ce dont elle parle et son décès coïnciderait avec celui du dernier Sauvage
emplumé, du dernier représentant d'une culture que l'on puisse authentiquement
qualifier de "sauvage", de "primitive" ou de "traditionnelle".
Mais
là bien sûr ne peut pas être la raison réelle du sentiment de déclin
aujourd'hui ressenti par l'ensemble des représentants de la profession:
imaginer que telle puisse être la raison véritable reviendrait à assimiler la
tâche de l'ethnologie au simple inventaire des cultures exotiques et
reviendrait aussi à croire que la recension d'une culture particulière est une
tâche finie qui pourrait se résumer en un nombre précis de pages d'écriture
recensant dans tous leurs details un nombre non moins exact d'institutions et
de domaines culturels.
L'ethnologie
est sans doute un savoir sur l'homme dont l'objet privilégié est constitué de
sociétés de petite taille. Mais toute société ‑ quel que soit par
ailleurs son degré de modernité ‑ peut être envisagée, examinée avec un
rapport de grossissement variable, à un niveau de lecture proprement
ethnologique, c'est‑à‑dire, tel qu'y soient bien lisibles, des
groupes de solidarité: solidarité sans doute entre personnes, mais aussi
solidarité entre groupes de personnes, ou même, solidarité entre divers
regroupements de tels groupes, et ainsi de suite jusqu'au niveau des nations
(voire même des Nations-Unies !).
Non,
la morosité de l'ethnologie a sa source ailleurs: dans le peu d'intérêt que
présente aujourd'hui au lecteur, à l'acheteur de livres, son objet.
L'ethnologie est une de ces sciences sociales qui relèvent aussi de ce que les
anglo‑saxons appellent encore "humanités", c'est‑à‑dire,
relèvent d'un objet de savoir légitime pour l'honnête homme, pour tout homme et
pour toute femme instruits, quels que soient par ailleurs leur occupation
professionnelle et leurs intérêts. Et ce qui détermine à chaque instant la
popularité d'une "humanité" est aussi ce qui déterminera ‑ avec
les délais obligés dus aux pesanteurs institutionnelles ‑ sa vigueur en
tant que discipline, en raison de l'"appel d'air" financier qu'induit
toujours avec elle, l'existence d'un public, d'une communauté de lecteurs
potentiels de ce qui s'y écrit et de ce qui s'y publie.
Pourquoi
alors le manque d'intérêt actuel pour l'ethnologie ? Parce qu'elle apparaît toute entière tournée
vers le passé, tournée vers ce passé hypothétique, mythique, de notre propre
culture que semblent bien représenter ces sociétés primitives que l'ethnologue
étudie encore de préférence à toutes autres. C'est en effet à une manière de
passé que s'intéresse l'ethnologie ‑ non pas la toute première qui
ambitionnait dans les dernières années du XVIIIè siècle de classifier l'Homme à
la façon de la science zoologique et selon les critères de l'anatomie comparée ‑
mais la seconde ethnologie, celle "culturelle", anthropologie
"culturelle" ou "sociale", qui étudiait les mondes
primitifs au titre de systèmes: qui ambitionnait de reconstituer par des moyens
indirects ce qu'avait été notre passé d'avant les temps historiques, d'avant
que les historiens grecs, les Thucydide et les Hérodote, n'entreprennent de
donner à la mémoire un support matériel susceptible de survivre à toutes les
ruptures de la tradition orale. Cette tâche se trouvait d'ailleurs attribuée
explicitement à l'ethnologie sous la
plume des folkloristes anglais de la deuxième moitié du XIXè siècle (les Lang,
Gomme, Hartland, Clodd et autres) ainsi que sous celle des classicistes plus
authentiquement ethnologiques que furent William Robertson Smith et son élève
Sir James Frazer.
Si
l'on examine alors avec soin le passé de l'ethnologie, on découvre sans peine
la confirmation de ce que j'avance ici: ses époques de grandeur sont peu
nombreuses et alternent avec d'autres de morosité et de déclin. Les premières
correspondent très exactement à ce qu'on appelle aujourd'hui "réponse à
une demande sociale": la demande socialement pertinente qui, motivée par
des préoccupations contemporaines, pose à l'ethnologie des questions qui soient
authentiquement de son ressort et contribue ainsi à restaurer cette discipline
au centre du débat intellectuel.
Bien
sûr, les situations varient selon les circonstances locales, et il convient
d'examiner chaque école nationale dans la perspective qui lui est propre.
Ainsi, au moment de la guerre de Sécession qui déchira les Etats-Unis,
"ethnologues" et "anthropologues" anglais s'affrontèrent
sur la question de "La Place du Nègre dans la Nature" selon le titre
- pastichant celui de l'ouvrage fameux de T.H. Huxley paru la même année
(1863): "Evidence as to Man's Place in Nature" - d'un article de James Hunt, Président de la très
raciste Anthropological Society of London qui avait pris fait et cause
pour les Etats confédérés, alors que l'Ethnological Society of Londonsoutenait, au contraire, les Etats de l'Union. Au XXè siècle, deux périodes:
les années vingt et les années soixante furent fastes à l'ethnologie. Marvin
Harris a souligné le rôle joué par le débat qui agitait l'opinion durant les
années vingt autour de la libéralisation des moeurs sexuelles dans la
popularité croissante de l'ethnologie. Qu'on pense en particulier aux
préoccupations curieuses de Sex and Repression in Savage Society (1927)
et de The Sexual Life of Savages in North-Western Melanesia (1929) de
Bronislaw Malinowski ou de Coming of Age in Samoa (1928) de Margaret
Mead (Harris 1969:431). Ce regard ainsi tourné vers les moeurs sexuelles des
cultures dites primitives visait à resituer notre propre morale sexuelle dans
une perspective relativiste. Malinowski participa oralement comme par écrit (et
même pratiquement, aux dires de l'une de ses filles) aux débats sur l'amour
libre dont la presse se faisait alors abondamment l'écho. L'ouvrage de Margaret
Mead défendait, lui, la thèse selon laquelle l'adolescence est une création
artificielle de nos cultures, conséquence d'une latence imposée à la sexualité
alors que l'avènement de la puberté l'autorise et que le désir est déjà présent
sinon pressant. Quant aux années soixante, elles nous sont encore trop proches
pour qu'il faille rappeler les questionnements qui surgirent alors à la faveur
d'un passage brutal de la pénurie d'après-guerre à la société dite "de
consommation", et les interrogations concommitantes relatives à une
"qualité de la vie" - désormais oubliée - qui aurait été propre aux
petites communautés. D'où ce regain d'intérêt pour l'ethnologie dépositaire de
la sagesse des sociétés plus simples, qui, selon Pierre Clastres (La socièté
contre l'Etat, 1968) auraient su se préserver des horreurs de l'Etat pour
avoir su prévoir sa venue et ainsi s'en prémunir. Ceci ne diminuant en rien le
mérite considérable des oeuvres rénovatrices de la discipline qui apparurent à
ce moment-là, je renvoie bien entendu en particulier à l'oeuvre de Claude
Lévi-Strauss.
L'intérêt
porté à la littérature ethnologique, s'il exprime toujours une demande sociale,
correspond donc à des périodes, soit d'intérêt authentique pour les cultures
dites primitives - en ce qu'elles seraient les détentrices d'alternatives aux
choix dissonants que nous aurions involontairement faits, soit d'intérêt pour
elles au titre de données indirectes sur le passé inconnu de nos propres
sociétés - et auquel il serait loisible de revenir, du moins quant à éclairer
certains de ses aspects. Il n'est cependant pas permis d'assimiler les périodes
d'intérêt du grand public pour l'ethnologie à l'ensemble des périodes où se
manifestent des "inquiétudes de société" puisque celles-ci peuvent
tout aussi bien inciter - et selon les modalités exactes que prend alors cette
inquiétude - à chercher des réassurances en portant le regard vers le passé, ou
à se griser au contraire des audaces de la fuite en avant, pour autant que
l'avenir immédiatement prévisible apparaisse, lui, comme le dispensateur
plausible de lendemains qui chanteraient à nouveau. Les années quatre-vingts
finissantes constituent à ce point de vue, une période appartenant à ce
deuxième type, où la dissipation des inquiétudes est espéréee du côté des
développements technologiques d'un futur déjà connu dans ses grandes lignes,
plutôt que du côté de l'exploration répétée des délices supposées d'un passé
plus ou moins reculé, d'autant que les désillusions du néo-rousseauisme des
années soixante-dix sont encore fraîches dans les mémoires.
Est-ce
à dire que l'entreprise ethnologique soit proche de son terme ? Non, si l'on
admet que la légitimité de sa poursuite sera toujours indépendante du degré
plus ou moins avancé de modernisation de ces sociétés "primitives"
qui ont, en effet, retenu avant toutes autres le regard inquisiteur de
l'ethnologue. La tâche d'inventaire a sans doute perdu de son urgence puisque
l'on peut raisonnablement considérer qu'elle est en grande partie achevée: la
connaissance des sociétés et des cultures n'exige nullement que, comme on le
constate souvent aujourd'hui, la totalité des villages d'une même aire
culturelle soit consciencieusement épuisée par l'observation. Une plaisanterie
classique dans les corridors de l'ethnologie veut que chaque famille d'Indiens
nord-américains compte en sus de ses parents proches et parents éloignés, ...
son ethnologue. Mais la tâche de construction d'une science humaine à
proprement parler, de l'anthropologie sociale ou de l'anthropologie
culturelle est, elle, à peine entamée et l'examen de ses implications non
encore entrepris.
Une
difficulté se rencontre cependant ici, bien réelle et cependant rarement -
sinon jamais - mentionnée: l'effet d'une "résistance" au savoir
dispensé par l'anthropologie, résistance au sens où la psychanalyse parle d'une
"résistance à la psychanalyse", à savoir, résistance à l'avènement, à
l'émergence d'une représentation de l'homme perçue comme impliquant un
"rabaissement" de celle véhiculée par la langue et la culture communes.
On sait la résistance à laquelle se heurtèrent certaines redéfinitions du cadre
général au sein duquel l'homme se représentait sa condition et son etre:
révolution copernicienne qui déplaça la planète que nous habitons du centre de
l'univers vers sa périphérie, révolution linéenne qui compta pour la première
fois l'homme au rang des animaux, révolution freudienne enfin, qui déplaça la
conscience individuelle du centre du sujet humain vers sa périphérie. Le savoir
- encore peu connu - que véhicule l'ethnologie en tant que "science
anthropologique" contribue en effet à cette "déportation"
générale de l'homme d'un centre initialement postulé vers une périphérie
ensuite reconnue comme son lieu réel d'existence, et ce décentrement, comme
ceux qui l'ont précédé, est conçu par certains (dont des ethnologues, et
parfois de renom), comme un rabaissement de plus, et est combattu en cette
qualité, souvent d'ailleurs à titre préventif: comme prophylaxie d'un mal à
venir et qu'il s'agit de vaincre dès ses toutes premières manifestations.
Il
est bien vrai sans doute que l'apport nouveau d'une science anthropologique
bâtissant sur l'acquis de l'ethnologie conduit, une fois de plus, à un
"désenchantement du monde" - selon l'expression juste de Max Weber -
mais il est vrai aussi que, pareil à ceux qui l'ont précédé dans cette voie, il
apporte par l'accès facilité de l'homme aux termes, sinon de sa vraie nature,
du moins d'une version plus approchée de celle-ci, des conditions améliorées
pour une réconciliation - bien entendu à jamais turbulente - de l'homme avec
lui-même. C'est dans cette mesure que la science anthropologique (au contraire
de l'inventaire ethnographique) constitue un discours portant sur
l'avenir de l'homme plutôt que
sur son passé. La contribution de la science anthropologique à la technologie
de pointe, et, plus précisément, la part de son savoir qui peut être
immédiatement mise en oeuvre dans une reformulation du projet et des solutions
de l'Intelligence Artificielle, nous est, comme le dit l'Ecriture, donnée par
surcroît.
L'insistance
nerveuse de certains ethnologues contemporains à considérer qu'est
définitivement close l'époque durant laquelle les ethnologues s'efforcèrent de
construire une science de l'homme comparable dans ses prétentions à une science
de la nature, fait peser sur eux le soupçon que cette soudaine précipitation
révèle que pour le type de pensée dont ils sont les représentants, le temps
est, d'une certaine manière, compté. L'évolution que l'on observe dans l'oeuvre
de Clifford Geertz - puisqu'il a choisi de se trouver à la pointe de ce combat
- est, à ce point de vue, révélatrice, puisqu'elle manifeste un style qui
évolue avec le temps de la critique posée à l'invective pure et simple. Les
temps seraient venus, selon lui, de subordonner l'ethnologie toute entière aux
exigences de l'herméneutique, et l'on serait en droit de tonner à son exemple
contre tous ceux qui refuseraient d'obtempérer sur le champ, en abjurant Satan
et ses pompes, à savoir, toute ambition de réaliser l'ethnologie comme science
de l'Homme à proprement parler. L'inquiétude que révèlent les textes au ton
de moins en moins maîtrisé de Clifford Geertz, est contemporaine de la première
grande moisson de ce qui fut semé tout au long d'un siècle d'ethnologie, et il
est difficile d'imaginer qu'une telle coïncidence dans le temps soit
entièrement fortuite. Y aurait-il alors dans les premières conclusions à tirer,
quelque chose qui puisse d'ores et déjà vraiment déranger ? Si la récolte était
aussi maigre que le répète Geertz à longueur de pages, pourquoi consacre-t-il
une telle énergie à exorciser ceux qui apparaissent bien comme ses
démons ?
Est-il
possible alors en quelques phrases de dresser le tableau des acquis d'une
anthropologie sociale et culturelle qui constituerait le versant théorique de
l'ethnologie ? Quelles sont les lignes de force qui se dégagent de l'inventaire
des sociétés et des cultures dites traditionnelles qui constituent l'objet
privilégié de l'ethnologie ? Partons, d'une dichotomie banale: envisagées dans
une perspective comparative, les sociétés traditionnelles révèlent des plages
de contraintes: des passages obligés, et des plages de chaos: un espace ouvert
aux variations libres. C'est ce double aspect qui permet à chaque chercheur,
selon son goût, de concentrer son attention, soit sur les premières - ce qui
permet de mettre en place les linéaments d'une science de l'homme, comme
discours théorique (modélisant) sur les régularités, soit sur les secondes - ce
qui permet d'avancer que tout n'est que chaos et arbitraire, et se voit ainsi
fondée l'affirmation que seule une herméneutique (éclectique) peut entériner
l'absence d'ordre constatée.
Concrétisons
cela par l'exemple du rituel. Dans le rituel envisagé dans une perspective
transculturelle, tout apparaît possible: la gestuelle, la danse, le chant sont
rebelles au regroupement par genres, et en conséquence, à la classification.
L'ethnologue qui s'en fera une spécialité pourra alors, soit se désespérer de
la réalite chaotique qu'il examine, soit au contraire, souligner par sa
persévérance, la vanité de toute science du rituel et par prétérition, la
vanité de toute science anthropologique. Les autres, se contenteront de
constater que le rituel correspond pour le savoir à une plage de chaos et
verront dans cette constatation elle-même le fait d'une régularité, qui
débouche alors sur un désintérêt pour l'éventail des variations, conçues
désormais comme contingentes dans leurs modalités particulières. Ainsi,
Durkheim reconnut dans le rituel la réaffirmation de l'unité du groupe et la
possibilité qui est offerte à celui-ci dans la performance du rite de révérer
sa propre existence; conception que l'on peut résumer en disant que le rituel
autorise le plaisir de chahuter entre soi et entre soi seulement. Quant à
Lévi-Strauss, il observe lui aussi la variabilité infinie du rituel et sa
prédisposition à la redondance interne, et il attribue celle-ci à la propriété
que présente le mythe, d'être le pendant, enclin à la dégénérescence, du mythe
qui, lui, constituerait au contraire une plage de contraintes, et plus
particulièrement, le déploiement d'une combinatoire (1971: 596-603).
Cette
distribution hétérogène du contraint et du libre, qui surprend encore
aujourd'hui l'ethnologue, et qu'il met a profit ‑ une fois revenu de sa
surprise ‑ à des fins polémiques uniquement, n'a rien qui puisse en fait
étonner le physicien contemporain des systèmes complexes. Mais l'ethnologie
dans son ensemble est encore loin de se concevoir comme à proprement parler une
"physique sociale". Pourtant l'idée n'est pas neuve, ni en
anthropologie, ni dans les sciences de l'homme en général.
C'est
Quetelet, le démographe statisticien du milieu du XIXè siècle, qui lança
l'expression de Physique Sociale pour souligner la régularité proprement
physique des phénomènes qu'il étudiait, telle la répartition en courbe de Gauss
de la taille des conscrits. On sait qu'Auguste Comte aurait préféré cette
étiquette de Physique Sociale à celle de Sociologie si Quetelet ne l'avait
précisément précédé dans cet usage du "label". Mais c'est sans aucun
doute Durkheim qui, sans recourir au terme, posa les fondements d'une
authentique physique sociale en montrant dans un premier temps que la
différenciation sociale en occupations specialisées apparaissait ‑ de manière
quasiment physique ‑ lorsque les sociétés atteignaient une certaine
taille, et dans un deuxième temps en montrant que le suicide, en dépit de la
complexité psychologique du processus qui conduit à le commettre ‑ fait
de délibération, d'hésitations, couvrant parfois une période très longue,
s'inscrit cependant dans la logique d'une régularité récurrente et susceptible
de la quantification la plus rigoureuse. En anthropologie aussi, l'idée d'une
Physique Sociale est présente depuis fort longtemps, même si ce n'est que de
manière intermittente. Dans les premières du siècle, à Cambridge, Rivers et ses
élèves, Brenda Seligmann, Armstrong, Barnard s'efforcèrent les premiers de
rendre compte des systèmes de parenté classificatoires en termes d'une physique
(Jorion 1983). Si bien que Frazer s'indigna en quelques phrases que Geertz
aujourd'hui ne renierait pas. Sir James écrivit en effet dans son Folklore
in the Old Testament (1918, vol II: 231): "... car personne, autant
que je sache, ne s'est encore hasardé à prétendre que la société soit soumise à
une loi physique en vertu de laquelle les communautés humaines tendraient,
comme les cristaux, à s'intégrer et à se désintégrer automatiquement et
inconsciemment, selon des règles mathématiques rigides, en éléments rigoureusement
symétriques." (cité par Lévi‑Strauss dans Les structures
élémentaires de la parenté , 1949: 175). C'était bien entendu précisément à
cela que visaient les travaux contemporains de Rivers et de ses élèves, et
c'est lui qui était implicitement visé par les flèches de Frazer.
C'est
bien sûr chez Lévi‑Strauss que l'on trouve la version la plus développée
de l'équivalent d'une physique: qu'il s'agisse de ses travaux d'anthropologie
structurale consacrés à la parenté ou au mythe, ou de diverses considérations
proprement physiques relatives à l'histoire des sociétés, telles celles
développées dans Race et histoire (1952), quand il montre à quel point
le destin d'une culture particulière dépend de la présence de voisins nombreux
et culturellement divers. Ceci dit, la physique sociale que l'on trouve chez
Lévi‑Strauss présente certains traits spécifiques:
1)
une prédilection pour les systèmes combinatoires de nature mécanique (ce
qui s'accorde à sa conception du structural),
2)
une prédilection pour les systèmes déterministes à états stables (qui seraient
modélisés par un point dans un espace de phases), ce qui a conduit ses
détracteurs à souligner l'aspect "statique" de ses modélisations,
3)
une absence quasi‑absolue du sujet humain dans la théorisation
(l'hostilité grandissante, au cours des années, de Lévi‑Strauss à l'égard
de la psychanalyse est à ce point de vue symptomatique d'un choix qui exclut le
sujet humain de la problématique).
Car
toute Physique Sociale digne de ce nom ne peut faire l'économie du sujet humain
et se contenter de n'envisager celui‑ci que de manière
"statistique" (statistique qui se résout en une Mécanique
Statistique) soit sous la forme collective d'une Culture, soit sous la
forme universelle de dispositifs cognitifs au fonctionnement uniforme chez des
individus s'identifiant à des machines "cognitives". Au couple
Culture/Cognition, il convient ‑pour reprendre les termes d'un débat qui
secoua l'anthropologie dans les années cinquante ‑ de substituer le
couple Structure/Sentiment, soit celui qui allie (et non "oppose")
les ensembles collectifs structurés mais dynamiques, et le vécu singulier de
ces structures par la personne. Comme je l'ai formulé ailleurs (1987), "le
sentiment est l'émergence à la conscience du sujet des effets de structure qui
le constituent; la structure et le sentiment ne sont rien d'autre que les deux
modes d'une même substance sous leurs rapports respectivement objectiviste et
subjectiviste" (p. 174). L'observation statistique des comportements
humains révèle la structure (ni nécessairement déterministe, ni nécessairement
statique) comme modélisation de régularités à vocation normative (d'où
l'illusion d'un effet attracteur du comportement moyen, dont Quetelet,
précisément se fit le champion (Jorion 1983b); l'observation clinique, au
contraire, révèle le sentiment comme "tiraillements" dans la personne
des effets de structure.
Rien
ne s'oppose donc à ce que l'on étudie l'humain en le traitant, si l'on peut
dire, par les "deux bouts" qui se sont imposés à la conscience
spontanée des "acteurs" que nous sommes tous: le sentimentcomme "craquement personnalisé" des effets de structure, et lastructure comme manifestation collective des sentiments qui
agitent les consciences individuelles. Et pour utiliser des termes à la fois
moins datés et moins vagues, parlons de la "dynamique de l'affect" au
lieu de "sentiments", et nous aurons reconnu ainsi la complémentaritéobjective qui unit, pour celui qui étudie l'humain - il faudrait dire
"sans craindre le courroux des dieux" - et sans se priver non plus
des modélisations formelles, mathématiques, qui sont à la disposition de tout
"savant", la sociologie d'inspiration durkheimienne, puis
"bourdieusienne", et la métapsychologie freudienne, puis lacanienne.
Car le paradoxe n'est qu'apparent d'une ethnologie réconciliée avec elle-même -
puisque tournée cette fois vers l'avenir - et ayant fait sien le projet d'une
Physique Sociale unifiée, connectant la double ambition de Durkheim et de
Lacan, sans négliger bien entendu les contributions proprement anthropologiques
qui émergèrent au sein même de la discipline, celles, en particulier, de Lewis
H. Morgan, de Rivers et de Lévi-Strauss. Au-delà de l'engagement qui réunit ces
noms autour d'un projet authentique de progrès dans la connaissance de l'homme
(et non du ressassement, rencontré ailleurs, de l'affirmation lasse de sa
nature "insondable"), ce qui les rapproche, c'est la transgression de
ces tabous qui nous interdiraient de faire relever l'homme d'un discours de
science naturelle, transgression dont Linné, Darwin ou Freud furent déjà les
héros. Freud posa sur les plages chaotiques de l'homme un regard de
savant, et Lacan eut le double mérite d'éclaircir ce qui, au sein de ce chaos,
dècoule de l'inscription du sujet dans le champ du langage, et plus
précisément dans celui de salangue faite de signifiants aux
significations accessoires, et de mobiliser pour le progrès de la connaissance
de ces zones obscures, l'outil indispensable de la mathématique.
Si
l'on abandonne alors le rêve leibnizien d'une Physique Sociale conçue sur le
modèle de la Mécanique Classique, toute en ellipses immuables et en mouvements
d'horlogerie, pour une Physique Sociale "des turbulences" où
alternent plages d'ordre et plages de chaos, mais en sachant que ce dernier
contient encore en lui-même des "filaments" d'organisation dignes
d'étude, cette physique Sociale - dont les conditions sont aujourd'hui réunies
-pourra rendre compte aussi bien des affres personnelles de l'homme que des
métamorphoses de son histoire collective. A condition bien entendu que son
regard porte à la fois sur ce qui s'impose à l'attention comme l'ordre des
sociétés et des sujets humains et sur ces régularités plus confuses que l'on
pourrait appeler les nervures du chaos.
Paul Jorion, Paris, le 3 janvier
1988.
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