INTRODUCTION
La
vérité et le prix
Les deux
phénomènes, la vérité et le prixrelèvent de la même méthode parce que leur
structure est identique ; la seule différence entre eux, c'est
que la vérité s'exprime sur le mode du motet le prix sur le mode du nombre. Si l'on parle de lavérité on parle du fait même de quelque
chose qui fonctionne comme un prix et si l'on parle du prixon parle du fait même de quelque chose qui fonctionne comme lavérité. Il est permis de dire que le prix est
la vérité des choses humaines exprimée en
nombres et la vérité, le prix des choses
humaines exprimé en mots.
La véritéet le prix jouent au sein de notre société des
rôles parfaitement parallèles, nul à moins d'être
fou ne met en question qu'une affirmation se situe par rapport à
la vérité en étant soit vraie soit fausse, ni
non plus qu'une chose ait un prix ; l'existence de la vérité
et du prix sont donc « transcendantes » à notre
culture, comme l'étaient autrefois Dieu ou la Loi.
Aristote
explique la vérité et le prix à l'aide du même
modèle : la proportion. Le prix émerge sans
doute chez lui d'une proportion discontinue et la vérité
d'une proportion continue, mais le modèle explicatif
est identique: l'analogia ou proportion qui consiste dans
l'égalisation de deux logon ou rapports ouraisons.
Un prix exige
deux personnes, l'acheteur et le vendeur ; une vérité
exige deux personnes, les interlocuteurs, Austin écrivit un
jour : « It takes two to make a truth » (Austin 1970
[1950] : 124). Dans la constitution de la vérité, des
mots sont échangés et si un accord a pu être
atteint sur la même phrase en sorte que les interlocuteurs
puissent dire chacun séparément « je le crois »,
et les deux ensemble, « nous le savons », alors ils
se seront constitués un savoir partagé ;
celui-ci a forgé un lien entre eux et il y a désormais
un peu de la personne de l'un dans la personne de l'autre. Ils
pourront se rencontrer plusieurs années plus tard sans s'être
vus entre-temps et seront étonnés de constater que
leurs pensées se sont poursuivies pendant tout ce temps en
parallèle comme s'ils avaient continué de créer
de la vérité ensemble ; c'est ce que les physiciens
appellent le principe de non-séparabilitélorsqu'il s'agit de particules élémentaires. Dans la
constitution du prix, des nombres sont échangés et si
un accord a pu être atteint sur un même nombre, alors de
l'argent est échangé contre une marchandise (matérielle
ou immatérielle) ; celui qui disposait de la marchandise
se retrouve désormais avec de l'argent, celui qui possédait
l'argent se retrouve désormais avec la marchandise ; l'échange
a créé un lien entre ceux qui ont constitué un
prix ensemble et ils auront à coeur de recommencer.
Le système
de vérité de notre culture est appelé la
Science, le système de prix de notre culture est appelé
l'Économie. Nos sociétés modernes sont
entièrement subordonnées à leur action
conjointe. Il y a très peu de choses dans nos sociétés
qui ne s'expliquent aisément par la Science ou par l'Economie
ou par les deux ensemble. Le savant qui produit la science a pris
l'ancienne place du Sage, l'homme d'affaires qui produit le prix,
celle du Guerrier ; quant à la place du Saint, il ne reste pas
grand monde à vouloir l'occuper.
Aristote n'a
pas dit tout ce qu'il est possible de dire sur l'Économie.
Comment aurait-il pu puisque l'Économie de son temps
fonctionnait très simplement ? En fait Aristote n'a consacré
à l'Économie en tout et pour tout que quelques
paragraphes dans un traité d'éthique mais il est
possible en raisonnant de proche en proche à partir du peu
qu'il en a dit de déduire les notions les plus subtiles de la
théorie financière contemporaine tel le risque de
réinvestissement ou le risque de crédit.
Sur la
vérité, Aristote a écrit beaucoup de choses très
utiles et sur la manière de produire du vrai à partir
du vrai il a sans doute dit tout ce que l'on pouvait dire. Hegel
affirmait à ses étudiants : « Aristote a été
considéré comme le père de la logique, qui n'a
fait aucun progrès depuis son époque » (Hegel
1972 [1829-30] : 594). Aristote n'a pas dit sur la vérité
tout ce qu'il aurait pu en dire parce qu'il est resté muet
devant l'objection des Sophistes selon qui il n'y a pas de vérité
parce qu'à partir des mots on peut prouver tout et n'importe
quoi. Le concept d'adhesio lui aurait permis de répondre
quelque chose aux Sophistes mais il faudra attendre Thomas d'Aquin
pour que quelqu'un énonce ce concept. Avec la vérité
et l'adhésion on peut même se débarasser duparadoxe du menteur.
Avant qu'il y
ait création de vérité et création de
prix, il n'y a pas d'histoire humaine du tout, si ce n'est une
histoire naturelle de l'homme comme espèce parmi les espèces.
Les hommes ont vécu longtemps sans penser à la vérité
de ce qui est dit et sans attribuer de prix aux choses matérielles
ou immatérielles. Tant que des choses sont dites sans que l'on
se préoccupe de savoir si cela est vrai, on est obligé
de se contenter de citer les ancêtres, et tant que les choses
en surplus n'ont pas de prix on est obligé d'en faire cadeau -
en espérant recevoir quelque chose en retour mais sans pouvoir
en être trop sûr.
Le prix
varie, la vérité aussi. L'histoire du prix peut être
écrite, celle de la vérité également.
Karl Marx pensait que si l'on écrivait l'histoire du prix on
écrivait automatiquement aussi l'histoire de la vérité,
mais il se trompait. La plupart des autres historiens ont cru que
l'on pouvait écrire une histoire de la vérité
sans se préoccuper du prix ; ils se trompaient tout autant,
sinon davantage. A partir du moment où les hommes créent
de la vérité et créent du prix, vouloir écrire
une histoire qui parle de la vérité sans parler du prix
ou qui parle du prix sans parler de la vérité est une
erreur parce qu'il manque nécessairement à toute
explication particulière, une de ses moitiés.