L’ange et la bête

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La ruse de la raison, c’est l’un d’entre nous écrivant : « Le débat tourne en rond ! Il est évident que comme je l’ai déjà dit… », à la suite de quoi il pense se répéter mais tenant inconsciemment compte des objections à son raisonnement qu’il a lues, il l’explique beaucoup mieux que la fois précédente. Et c’est pourquoi ce débat avance. A la vitesse sans doute de l’invention du calcul différentiel (trois cents ans) mais tout aussi prometteur que lui.

Je suis retourné à ce passage de Modern Money Mechanics le document de la Federal Reserve Bank of Chicago sur lequel Eminence Thenar a attiré notre attention et qu’il propose comme preuve que les banques commerciales créent de la monnaie. Je l’avais d’abord lu en diagonale et je m’étais dit : c’est une explication un peu longuette de l’effet multiplicateur dû aux réserves fractionnaires. Puis j’y étais retourné et je l’avais lu pas à pas et c’était bien ça : la création monétaire, inconnue au bataillon.

Or je viens de terminer la lecture des contributions accumulées au cours du weekend (deux journées passées sur les rochers de Laguna Beach et à regarder les oiseaux persécuter les petits poissons dans la réserve ornithologique de Bolsa Chica) et je me suis demandé une fois de plus : comment est-il possible que je lise le même texte que d’autres et que j’y lise le contraire exact de ce qu’eux y voient ? Et j’ai vu : une phrase que j’ai dû lire à chaque passage et que j’ai dû disqualifier à chaque fois avec le même haussement d’épaules mental :

« Of course, they do not really pay out loans from the money they receive as deposits. If they did this, no additional money would be created. What they do when they make loans is to accept promissory notes in exchange for credits to the borrowers’ transaction accounts ». (MMM : 6-7).

Pourquoi écrire la chose suivante en introduction d’un exposé sur l’effet multiplicateur dû aux réserves fractionnaires ?

« Bien sûr, les prêts ne sont pas vraiment accordés à partir de l’argent qu’elles reçoivent en dépôt. Si c’était le cas, aucun argent supplémentaire ne serait créé. Ce qu’elles font quand elles accordent des prêts, c’est accorder des billets à ordre [reconnaissances de dettes] en échange d’un crédit sur les comptes où les emprunteurs passent leurs transactions »

Première remarque : la traduction de « money » en français, c’est argent, monnaie, c’est : « currency », c’est de l’argent qui est créé, pas de la monnaie, mais ce n’est pas essentiel, ce qui est essentiel, c’est le « pas vraiment » dans « … les prêts ne sont pas vraiment accordés à partir de l’argent qu’elles reçoivent en dépôt ». Pourquoi ce « pas vraiment » ? On l’apprend tout de suite après : « … pour que de l’argent supplémentaire soit créé ». Et pourquoi a-t-on besoin de cette notion que de l’argent supplémentaire a été créé : pour expliquer qu’il n’y a pas de miracle dans ce qui se passe grâce à l’effet multiplicateur dû aux réserves fractionnaires.

Je pourrais en rester là : dire qu’il s’agit d’une tournure de phrase malheureuse dans un document qui s’adresse non pas à des techniciens mais au public curieux de comprendre comment fonctionnent les dépôts et les prêts dans les banques commerciales. Mais je vais creuser davantage car il y a plus à lire dans la phrase « … les prêts ne sont pas vraiment accordés à partir de l’argent qu’elles reçoivent en dépôt ».

J’ai travaillé dans la banque pendant dix-sept ans et quand je lis un document destiné au public dire : « Ne vous y méprenez surtout pas, l’argent sur votre compte à vue est à l’abri de toute mésaventure ! Oui, nous prêtons de l’argent, mais ne croyez surtout pas que ce soit le vôtre ! Le vôtre est là, il ne bouge pas, reprenez-le quand vous voulez ! Ce que nous faisons, c’est que quand vous déposez de l’argent nous créons un clone de votre argent, et c’est ce clone que nous prêtons en échange d’une reconnaissance de dettes », j’élimine cela mentalement en me disant « Pas mal trouvé ! cela évite qu’il n’y ait des zozos qui lisent ça et se précipitent à leur banque pour retirer leurs sous et provoquent une panique bancaire. On leur dit : ce n’est pas vraiment votre argent qu’on prête, et ils sont moins inquiets ! ».

En disant ça, on rassure ceux qui craignent les paniques bancaires – en leur mentant, en prétendant que ces paniques ne peuvent pas avoir lieu – et on a créé – ex nihilo ! – une toute nouvelle catégorie, non plus d’inquiets mais cette fois-ci d’indignés : ceux qui sont convaincus maintenant que les banques commerciales créent de l’argent de toutes pièces plutôt que de prêter celui qui dort sur les comptes courants. Bravo !

Je ne sais pas pourquoi on a retiré le document MMM de la circulation : on a peut–être trouvé malvenus le « pas vraiment » ou le « aucun argent supplémentaire ne serait créé ». Malheureusement le fait qu’on l’ait retiré conforte l’idée qu’il y avait là un secret bien gardé que la finance avait malencontreusement révélé… et qu’elle s’efforce maintenant de dissimuler à nouveau !

Pascal a dit : « Qui veut faire l’ange, fait la bête » et il ne connaissait même pas le document de la Federal Reserve Bank of Chicago !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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