Jacques Attali : réponses à Paul Jorion, à propos de « La crise, et après ? »

Voici la réponse de Jacques Attali aux questions que je lui avais posées à propos de son livre La crise, et après ? (Fayard 2008).

Cher Paul, Merci d’avoir pris le temps de me lire si bien. Vos commentaires sont, comme toujours, très profonds et très judicieux, mêlant des savoirs économiques, financiers et anthropologiques. J’ai lu aussi les passionnantes discussions que cela a suscitées sur votre blog. Je me contenterai de donner modestement mon point de vue sur les énormes questions que vous soulevez. Vous me permettrez au passage de renvoyer à certains de mes livres, non pour leur faire une quelconque publicité, mais parce que c’est par les livres que je m’exprime le plus précisément.

1. Marché et état de droit. Vous avez tout à fait raison : le marché est parfaitement capable de corrompre la démocratie. Il suffit de regarder l’exemple de la plus parfaite démocratie, ayant créé la plus parfaite absence d’état de droit : la Grande Bretagne, où la démocratie la plus ancienne du monde est au service d’un paradis fiscal et d’une place financière off shore. Cela veut dire que la démocratie ne se réduit pas à des élections libres ; elle suppose une véritable transparence, une symétrie de l’accès à l’information et des contrepoids aux pouvoirs des riches, en particulier dans les médias. Cela reste largement à penser et à construire. Par contre, je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites que le marché constitue « l’expression spontanée de la manière dont notre espèce réglait ses affaires à l’état sauvage : par la guerre de tous contre tous ». L’histoire du marché, que j’ai racontée dans un de mes livres, (« Histoire de la Propriété ») commence, à mon sens, par le troc ; elle continue par l’invention du marché silencieux (Cf. en particulier les travaux de Pierre Dockes) puis, bien plus tard, de la monnaie, justement pour en finir à la violence. Le marché est là pour assurer l’allocation efficace des ressources, mais pas son allocation juste, qui incombe à la démocratie. Et les victoires de la démocratie sur les dictatures démontrent qu’elles ne sont pas tout à fait désarmées face à des forces supérieures.

2. Crises et cycles. J’ai eu tort d’évoquer, même en passant , le mot de cycle, en parlant de « contre-cycle », car, comme vous le savez, je crois plus à la théorie des cœurs successifs, que j’ai élaborée dans « Une brève Histoire de l’avenir », (à partir des travaux de Fernand Braudel, mais aussi de Jean Gimpel, Michel Aglietta et Immanuel Wallerstein), qu’à celle des cycles, quels qu’ils soient. Et chaque cœur (géographique) se caractérise par une technologie dominante et un système de valeur particulier. Et ces théories devraient en effet être connues des agences de notation, pour leur servir de grille de lecture.

3. « Initiés » et accès à l’information financière. Oui, bien sûr, il n’y a pas de transparence sans remise à niveau des patrimoines. Et en particulier (et je l’ai écrit dans « la Voie Humaine ») pour ceux que je nomme les « biens essentiels » dont la propriété privée doit être remise en cause. Mais comme une telle « remise à niveau » est impensable aujourd’hui, il faut agir pour que l’accumulation du capital futur corrige celle des patrimoines antérieurs.

4. La spéculation. Votre proposition d’une « prohibition des paris sur l’évolution des prix sauf pour ceux à qui ils procurent une fonction d’assurance contre des aléas inévitables, climatiques » me semble une idée à creuser, comme le font certains participants à votre blog. On m’a cependant expliqué que même ce mécanisme peut être contourné. Enfin, je n’aime pas l’idée de ce que vous appelez « un appel du pied extra-parlementaire ». Cela ouvre à des dérives que vous condamnez autant que moi.

5. Permettez moi d’ouvrir aussi un autre débat : un monde où, comme je le souhaite, la régulation serait mondiale et parfaite, ne serait pas exempt de crises. Car il y aura toujours asymétrie d’information entre le présent et le futur. Et c’est cette asymétrie qui cause les crises. Et, à moins de souhaiter un monde répétitif, (en lui-même comme en son environnement), c’est-à-dire un monde où l’information sur l’avenir serait, par nature, parfaite, nous ne pouvons que nous résigner à gérer des crises, et nous attacher à en partager équitablement le poids. Et pour cela, penser, prévoir, et agir.

Merci d’avoir pris le temps de me lire si finement et continuez de nous faire tous réfléchir si librement et si sérieusement.

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115 réflexions sur « Jacques Attali : réponses à Paul Jorion, à propos de « La crise, et après ? » »

  1. @ Walter Bunker,

    hypothèse n°1 : un État ne meurt pas.

    Par « faillite », vous entendez cessation de paiement ou fin d’existence comme acteur économique ? 😉

  2. Ben c’est pourtant simple.

    Tout d’abord, je ne pose pas ça comme un événement à venir de façon certaine. Je me demande néanmoins ce qui pourrait empêcher que ça se produise. Devant cette éventualité qu’à t-on à me répondre ? C’est ma question.

    J’explicite donc :

    Par faillite, j’entends l’état dans lequel se trouve une structure qui est dans l’impossibilité de payer ses dettes. Que ce soit une banque, un restaurant ou un État le principe est le même. Je pense qu’on est d’accord là-dessus.

    Pour se figurer ce qu’est un État qui fait faillite, il est possible de tourner son regard vers l’Islande ou la Californie…
    La Russie en 98, l’Argentine à la même époque sont aussi des bons exemples. (Sauf que à ce moment là les pays les plus développés pouvaient injecter des fonds pour aider ces pays via la banque mondiale, le FMI etc. )

    A l’heure qu’il est, sans l’apport de liquidités qu’il y eu de la part des États, on peut dire que le système économique aurait certainement été paralysé. J’entends par là que les principaux acteurs du marché se retrouvant hors service, on peut suspecter que tout le système permettant l’échange de biens entre les hommes se serait trouvé hors d’usage.
    Ce qui est dur à penser à mon avis, ce n’est pas comment pourrait-on arriver à une situation pareille, mais plutôt comment serait une situation pareille. C’est d’ailleurs à ce propos que je me pose des questions.

    En gros, Lehman est tombé… La perspective que d’autres banques de cette taille s’écroulent a poussé les États à rentrer dans une idéologie du « plus jamais ça ». « Plus jamais ça », parce que si on laisse faire il n’y aura plus rien. Après avoir laissé couler Lehman, les USA mais aussi tout les pays ayant des grosses banques se sont dit que si ça arrivait une deuxième fois, ce serait la spirale infernale. D’où le plan Paulson aux USA, la version européenne prenant différentes formes…( par exemple on a pas laissé couler Natixis…)

    En gros : depuis septembre le système économique repose sur les épaules des États, ce sont eux qui rendent possible la subsistance des échanges. Ce sont eux qui permettent aux banques de subsister : on peut donc affirmer sans États pas de banques. Pas de banques pas d’échanges. Pas d’échanges : economic meltdown. En d’autres termes, le chaos.

    En ce moment tout va bien tant que l’on considère que les États sont solvables : c’est à dire tant qu’ils peuvent emprunter pour irriguer le secteur bancaire, acteur central du système économique. Ce qu’on veut, c’est éviter le fameux « credit crunch » qui paralyserait tout. Si ils peuvent balancer de la thune, ça va : comme on le voit depuis septembre le système peut continuer de faire illusion… En effet les sommes qu’il faudrait pour combler les trous sont en fait gigantesques.

    Alors pour répondre simplement à la question comment les USA, la France ou l’Allemagne pourraient faire faillite:

    A partir du moment où la solvabilité de ces États sera mise en doute par les créditeurs, commencera la spirale infernale. Jusque quand pourront-ils emprunter pour renflouer ces cancres de banques? Jusqu’où ira la confiance de ceux qui prêtent ? Les injections de liquidités qu’elle que soit la forme qu’elles prennent, sont un gouffre sans fond. Relire les posts de Paul Jorion portant sur les CDS par exemple…les produits pourris sont partout, ils représentent des sommes astronomiques.
    L’immobilier américain s’écroule et ce n’est pas prêt de s’améliorer…Bref, les Etats vont devoir injecter beaucoup et pour longtemps. Un Paulson de 700 milliards, il y en aura un second, puis un troisième ainsi de suite…jusqu’à ce que des questions quant à la solvabilité des américains soit remise en question.
    Les USA sont notés AAA pour combien de temps ? Le sont-ils vraiment à l’heure d’aujourd’hui ? Certainement pas mais ils ont pour atout le dollar : si leur dette devient trop grande ils pourront toujours dévaluer.

    à ce moment là, on Europe on prendra très cher… Et c’est le même principe, les États devront injecter des liquidités pour faire survivre le système…mais un moment viendra où la solvabilité de l’emprunteur sera remise en cause…

    La solvabilité des États peut être cernée par différents indicateurs…
    L’article du monde que j’ai mis en lien plus haut évoque ce qui est peut-être les prémisses des doutes qui vont portés sur la solvabilité des États.

    L’Allemagne ne sera pas en faillite la semaine prochaine, c’est sûr. Mais ce qu’on peut voir là c’est que ce n’est plus la frénésie pour leur prêter. C’est peut-être un début…

  3. Bonsoir,

    Vu l’avancement de la réflexion je me permets de reproduire simplement mon précédent message…au cas où :

    @ Ghost dog,

    Je viens de lire votre message du 15/12 à 17h50 (je précise l’heure et le jour, car en ce moment mes messages, à l’image de l’épargne bancaire, ont une fâcheuse tendance à dormir sur certains parkings…c’est la modération il paraît !) : oui je pense être un être humain, car je croise encore pas mal de ces bestioles dont vous parlez, et nombre d’autres ! Des sangliers, des renards, des lapins…Une espèce se développe plus vite semble-t-il que les autres : ces représentants, je dis ça pour les taxinomistes (terme générique à seule fin de passer la censure), ont les caractéristiques suivantes, entre autres : ils ont un télencéphale hyper développé, un pouce préhenseur, ils baissent la tête, ne sourient pas, sont toujours pressés et accomplissent un nombre de tâches quotidiennes impressionnant, passent la plus grande partie de leur vie sous terre ou pour le moins loin de la lumière du soleil, se nourrissent sans même y penser, se déplacent sans même y penser, procréent sans même y penser et meurent…sans même y penser. Je ne suis pas taxinomiste mais je parierais pour un croisement entre un grand primate et un termite ou une fourmi ou un poisson rouge déshydraté.
    Cette espèce, pour revenir à votre sujet, s’émerveille au travers de la télévision, de la beauté de la nature…Ca résume tout.
    Quant au reste de votre message, je vous avoue l’avoir lu en diagonale et donc pouvoir me tromper quant au sens général qui s’en dégage. Néanmoins, je me permets :
    Que ce soit en Chine ou ailleurs, le mal se propage. Nous n’avons laissé d’autre choix possible à personne dans le monde : PERSONNE ! Marche dans notre système ou crève ! Consomme ou on te bouffe ! Mange les saloperies qu’on a inventées ou on aggrave ta famine ! Donc, pour résumer : soit comme nous !
    Et là je voudrais préciser une chose concernant notre système : la consommation, le fait de mettre en esclavage son prochain, son « frère », etc. c’est la partie visible du « mal ». Et ce mal est-il arrivé ex nihilo ? Est-ce une génération spontanée ?
    Non, impossible me dis-je ! Et quel est le vecteur de cette propagation ? L’école ? Oh ! Sûrement pas, elle est tellement belle notre école, et elle produit tellement de belles choses notre école, il suffit de regarder autour de soi (attention, petit rappel, la nature n’a pas été produite par l’école mais l’œil avec lequel on la regarde si…) ! Vous n’y pensez pas ! Dire que l’école aurait permis à cette idéologie de consommation et d’égoïsme de se propager ce serait comme dire que les intellectuels produits par cette école sont enfermés dans leurs réflexions et donc convaincus a priori du bienfondé de leurs analyses ! Impossible ! La preuve en est que leur enseignement est prêché tout autour du monde, comme l’a été la bonne parole de notre église il y a quelque temps…

    Je résume, au moins j’en écris au plus j’ai de chances de passer la censure, mais en gros on peut dire que mis à part nous le système n’est pas bon…Mais avant de l’admettre…

    Sur ce, bonne journée à toutes et tous. Avec ce qu’il tombe ici, je pense que les rainettes vont se régaler.

  4. Un État ne meurt pas ?

    Je ne crois pas que ce soit une hypothèse valable ça ? si ?
    Je suis sur google map, je cherche la Rhodésie, la Haute-Volta, la Yougoslavie ou la Mésopotamie…ce sont des États mais ils ne sont pas là… Certainement vivent-ils dans nos coeurs…mais bon.

    Plus sérieusement dans les pays en faillites, l’État se trouve affaibli et peut disparaître si la faillite est totale. Si il ne peut plus payer ses policiers ou nourrir son armée…il n’existe plus. Justement c’est ce que veut dire faillite…c’est ce qui est inquiétant…état de nature…c’est ce qui reste ensuite.

  5. @ Fab

    Le drame de l’école est qu’elle est victime d’une contradiction sociale jusqu’à ce jour insoluble.

    Le système capitaliste lui demande de former des travailleurs aptes à répondre aux besoins du marché de l’emploi qui consiste en un marché du travail dont la principale caractéristique est qu’il obéit à la logique du capital circulant, aujourd’hui à l’échelle de la planète.

    L’Etat en tant que responsable d’une mission de service public, doit pour sa part transmettre au plus grand nombre — dans l’idéal à tous — les bases intellectuelles devant permettre la vie en société et son meilleur développement possible. Il s’agit ainsi d’apporter aux enfants et collégiens, étudiants, les outils intellectuels, les savoirs et les connaissances indispensables pour se forger une vision du monde, vivre en bonne intelligence avec ce monde, et le cas échéant le transformer fort des acquis de l’apprentissage intellectuel.

    L’enseignement que réclame le système économique a une visée essentiellement adaptative et productiviste.
    Il s’agit de produire des futurs travailleurs, lesquels, horrible barbarisme linguistique, auront une certaine employabilité, c’est à dire, en bon français, une aptitude à s’intégrer dans un marché du travail capitaliste.
    Autant dire que ce qui est demandé d’abord ce sont des savoirs techniques (y compris d’ailleurs dans le domaine littéraire !) et non pas des connaissances, ce qui supposerait un horizon de connaissance, et donc la perception que toute connaissance suppose un cadre qui serait non pas abstraction du réel, mais assumé comme une modélisation du réel. Vous aurez reconnu ici le nouveau paradigme de Paul Jorion. D’autres, et je pense que cela rejoint l’idée du retour nécessaire à un paradigme de la modélisation, évoquent plutôt la nécessité d’assumer la nature transcendante de la connaissance en tant qu’elle n’a pas d’objet déterminé à l’avance. La connaissance transcende le réel. La société capitaliste, à l’inverse, fait passer le réel pour du transcendant, un horizon indépassable, ce qui est le propre d’une idéologie totalitaire.

    Ces dernières dizaines d’années les gouvernements n’ont eu de cesse d’adapter l’école au monde du travail.
    Et même une certaine gauche un peu écervelée d’y aller de son petit couplet, réclamant des formations plus professionnalisées, avec chaque fois un argument choc : il faut lutter contre le chômage, accroître la compétitivité de nos entreprises. Evidemment, le non perçu dans l’affaire, c’est que le problème a été pris à l’envers. En effet, s’il y a du chômage, s’il y a un environnement économique d’hyper concurrence, n’est-ce pas plutôt parce que les esprits des étudiants sont si bien adaptés qu’ils perpétuent les tares du système ? La morcellisation des connaissances en savoirs épars et vidés de leurs substance intellectuelle vitale, la perte de vue que toute connaissance est comme dirait Kant, une finalité sans fin, conduit à cette école républicaine condamnée à faire son numéro d’équilibriste pour sauver ce qui peut l’être.

    Un autre problème vient accentuer le malaise. Les programmes (logiciels, jeux vidéos …) des industries de la culture et du divertissement captent une grande part de l’attention des enfants et vident d’intérêt les programmes scolaires. L’univers mental — sauf exceptions, tout enfant n’a pas pour parent Paul Jorion !! — des enfants est bien plus celui éphémère des industries sus-mentionnées, que celui de la culture pluriséculaire dispensée dans les écoles. Il y a donc un chaînon manquant, comme l’a bien théorisé Bernard Stiegler et son association Ars Industrialis. Entre la culture scientifique et technique d’aujourd’hui dominé par le numérique, et le monde des idées transcendantes véhiculé par l’école il y a comme un court-circuit, qui va directement de l’industrie au consommateur, privant l’école des moyens nécessaires pour résister et même contrecarrer la logique prévalante du système. Les savoirs et connaissances d’aujourd’hui ne sont pas, à l’école, à l’abri des puissants outils d’aliénation culturelle que sont les industries du divertissement et de la culture, faute pour ces dernières de la mise en place de dispositif technique permettant leur usage associé. Je rappelle qu’un milieu technique associé est un milieu où l’usager se définit plus comme un amateur (au sens fort du terme) que comme un utlisateur. La plupart des technologies issus du numérique, dans leurs caractéristiques actuelles, c’est à dire commerciales, génèrent des milieux techniques dissociés : elles ne permettent pas d’une part une appropriation culturelle des produits commercialisés — aussi vite vendus aussi vite démodés, jetés — , et d’autre part les usagers ne sont pas en mesure de définir en amont les caractéristiques des produits. Il est bien évident que la logique du profit à court terme induit ce milieu dissocié. Internet est une des rares réussites, en sa partie gratuite, de milieu associé. L’usager est tour à tour lecteur et éditeur. AInsi quand nous fréquentons les blogs de la toile, tenez par exemple celui de Paul Jorion, nous sommes tous ici des amateurs et non pas des utilisateurs.
    Si nous étions des utilisateurs nous serions par exemple sur un site de rencontres préformaté où chacun pour entrer en contact — façon de parler ! — avec autrui doit d’abord remplir une petite fiche laquelle permettra de trouver le partenaire idéal suite à un tri sélectif automatisé, lequel aura surtout consisté à produire renforcer des normes sociales. Voilà un exemple de milieu technique dissocié, y compris sur Internet ! Hélas.

    Tout cela pour dire que les Etats doivent investir massivement dans des programmes induisant des milieux techniques associés, seule façon de donner un contenu nouveau aux industries, et pas seulement d’ailleurs de type culturel et divertissement. La problématique du milieu technique associé pourrait et devrait s’appliquer aux industries de tous types.
    Cela induirait entre autres une réappropriation sociale temps aujourd’hui confisqué par l’univers capitaliste.
    En attendant il est urgent que l’école revienne sur sa mission première et que par ailleurs l’Etat lui donne les moyens techniques de rivaliser avec les programmes issus de la logique hyper capitaliste.

  6. J’ai passé mon temps à jouer aux jeux vidéos… je joue encore 5 heures par jour. Faut pas taper sur le jeu vidéo!!! Grrrr (me sort les dents)
    Mais dans ce domaine aussi « c’était mieux avant » (un article phénoménal):
    http://insomnia.ac/commentary/arcade_culture/
    Quand je donnais encore des cours je passais toujours par ça ou par les mangas 😉 Et ça marchait super bien! GTO c’est ouam ^^’

  7. @Fab,

    Je tiens juste à préciser une chose car votre message entretient la confusion…le texte n’a absolument pas été rédigé par mes soins, mais par un écologiste de la première heure :

    Alain-Claude Galtié

    j’ai déjà posté ici un lien vers son blog car ses textes me semblent urgent à découvrir et à partager.

    http://naufrageplanetaire.blogspot.com/

  8. @ antoine

    ce n’est pas contre les jeux vidéos que j’en ai.
    Je ne dis pas non plus que c’était mieux avant, c’est même l’inverse.
    Mais il ne faut pas attribuer aux jeux vidéos actuels des vertus éducatives qu’ils n’ont pas ou alors ils véhiculent
    surtout des réflexes, et déréalisent le corps social des individus. Pour le coup c’est de la modélisation mais sans transcendance.

    Ce sont les possibiités du numérique, à l’intérieur et à l’extérieur de l’école, telles qu’elles se présentent aujourd’hui,
    qui posent problème. Les technologies de l’information, de la culture et du divertissement sont surtout au service d’un sytème global qui tend à synchroniser tous les temps individuels, sociaux, sur un même temps global, en définitive celui de la marchandise. Et ce temps global a ses grandes messes, comme les JO, formidable auto promotion des valeurs du monde capitaliste : performance, uniformisation, concurrence et consommation. L’utopie des scientistes néo-libéraux c’est que nous vivions tous dans un monde en réseau, mais un réseau nous pas pour partager des expériences humaines, mais pour exacerber la logique consumériste, en faisant de notre temps social un produit commme un autre.

  9. @ Patrick Barret et @ Shiva…

    Sujet : Don-trii ( Musique, en thaï )

    Ô Marie… Johnny Halliday et son public en symbiose. Beau.
    Merci, Patrick. 😉
    Le Sud… Nino Ferrer et la belle métisse. Et le texte, oh, tant de correspondances…
    Que de clins d’oeil ! C’est vraiment très réussi 😉 En sus, deux versions, je suis gâté !
    Merci beaucoup, Shiva.

    Je suis touché.

    Koop-khoun, koop-d’jay maak maak,
    Patrick lae Shiva, khoun pen phuuan jing jing, rouu-suk dii phom kiian aray, lang hay phom kwaam-souk d’jak blog Paul Jorion.
    Sawat-dii khrap ! Chook dii na khrap !

    (Je vous exprime ici ma reconnaissance à tous deux en thaï).
    La langue et la tradition thaïes s’y prêtent naturellement. Et sans obséquiosité. Plus qu’en francais, où l’on craint l’intention cachée derriere le remerciement. A force d’acrimonie généralisée, la gratitude est devenue chez nous presque suspecte. La sincérité, quand elle n’est pas agressive, est parfois percue comme fausse. Comme nous nous rendons la vie difficile !
    Benoit.

  10. @ Pierre-Yves D.,

    Je me cite à nouveau : « Dire que l’école aurait permis à cette idéologie de consommation et d’égoïsme de se propager ce serait comme dire que les intellectuels produits par cette école sont enfermés dans leurs réflexions et donc convaincus a priori du bienfondé de leurs analyses ! Impossible ! La preuve en est que leur enseignement est prêché tout autour du monde, comme l’a été la bonne parole de notre église il y a quelque temps… »

    Merci donc pour votre réponse, votre « preuve ». Vous avez raison, la logique économique n’excuse pas tout.

    @ Antoine,

    En parlant de jeu vidéo, de virtuel : http://www.pauljorion.com/blog/?p=1197#comments, message du 15/12 à 7h59…

    @ Ghostdog,

    Désolé.

  11. Il me semble que PierreYvesD se trompe sur le désastre qu ‘il voit dans l’école actuellement. Avec l’avènement de l ‘écrture et du livre c’est histirquement tout un pan de la transmission des savoirs qui à disparu, celui de maitre à apprenti. Celà existe encore mais n’est plus le canal principal d’acquisition de connaissances permettant de vivre dans la société où on se trouve. L’univers digital n’est pas celui des livres. C’est à dire que les usages d’ un livre sont multiples et permettent de d’atteindre différentes fins. Un livre de philo peut être outil de distraction, recherche, mémorisation, preuve, attaque etc … Mais aussi et la je pousse le bouchon pour bien faire comprendre le point de vue, outil de chauffage, de calage etc … C’est l’humain qui peut dépasser les usages normaux du livre de bien des manières, selon les circonstances (Plus rien d’autre pour se chauffer, rien d’autre sous la main pour caler avant que le pot de fleurs ne tombe ) . Le digital lui est comme une voiture. C’est une machine. il ne peut etre utilisé que pour ce pour quoi il prévu. Un certain nombres de fonctions et hormis l’usage prévu, seule la pathologie fera que cette machine servira à autre chose. Nous vivons dans un monde de machines tout autant que d’hommes. Et il me semble que c’est bien plus les capacités à maitriser rapidement le mode d’emploi de toutes ces machines (de manière très intuitive, ou grace à l’expérience) pour atteindre un objectif qui permettra aux jeunes de vivre dans notre société actuelle et future. On retrouve ainsi curieusement l’apprentissage des temps anciens ou c’était la répétition du geste qui faisait le bon macon par exemple. La multitude d’usages des outils d’avant est remplacé par la multitude des machines disponibles. Avec l’internet les jeunes se retrouvent devant une sorte d’établi avec tout un tas de machines devant eux. Que celà les distrait des études livresques, matheuses, théoriques n’est peut-être pas un mal puisque c’est la domination de ce type de savoirs qui est la source des désastres actuels, financiers, écologiques et autres.

    Mes enfants ados sont des geeks comme moi, mais sont aussi des champions de l’amitié, de l’entraide etc … toutes valeurs humaines primordiales. Et c’est là le devoir des parents d’inculquer ces valeurs plus que le savoir livresque. Et de financer toutes leurs envies de découvertes des activitées culturelles telle musique, photo, dessin et autres. C’est celà qui leur donne envie d’aller se frotter au savoir livresque.De plus comprenant bien que ces machines digitales sont limitées ils commencent à s’approprier les outils permettant de construire leurs propres machines, tel HTML. Et celà nécessite d’investiguer un peu de logique booléenne etc …

    J’ai presque envie de dire temps mieux, ils n’ont pas de grandes théories pleins la têtes, ils ont plutot de grandes valeurs pleins le coeur. Au moins on n’aura pas besoins de les soigner comme tous les « grand »et « hauts » quelque chose qui ont perdu l’esprit. Ni de les rééduquer socialement comme tous ceux que les parents n’éduquent plus à vivre ensembles.

  12. Je m’excuse auprès de ceux que j’ai pu froisser en écrivant :

    (…) Il est juste un peu désespéré ce collectif de plumes, il a la plume tombée dans le caniveau (…) Extrait de Lettre à Jacques Attali, plus haut, 16.12 – 10 h.40

    Je viens ce matin de m’apercevoir de mon contre-sens :

    Je ne voulais pas exprimer l’idée que « les plumes » s’exprimaient avec grossièreté, quoique cela puisse arriver ;-), mais l’idée qu’elles tirent leur inspiration, leurs réflexions, sévères, de la chûte présente de l’humanité, chûte qui entraine avec elle la perte de bien des illusions. Nous écrivons désormais les pieds dans la glaise.

    Sorry pour la maladresse.
    benoit.

  13. @ scaringella

    Avec l’avènement de l ‘écriture et du livre c’est historiquement tout un pan de la transmission des savoirs qui à disparu, celui de maitre à apprenti…Celà existe encore mais n’est plus le canal principal d’acquisition de connaissances permettant de vivre dans la société où on se trouve. L’univers digital n’est pas celui des livres.
    « Le digital lui est comme une voiture. C’est une machine. il ne peut etre utilisé que pour ce pour quoi il est prévu. »

    Le digital offre au contraire une grande plasticité dans son utlilisation. Les machines, comme vous le soulignez, ont elles des usages limités. Il est bien évident qu’il ne servirait à rien de faire d’une voiture une machine qui pourrait par exemple servir de machine-à-laver le linge.
    Internet est bien issu de la technologie numérique pourtant, un peu comme l’écriture, il permet de multiples usages, dont beaucoup n’ont pas été prévus par ceux qui l’ont conçu si ce n’est qu’ils en avaient compris la dimension mémorielle, interactive, créatrice.
    Internet est certes plus un dispositif qu’une machine au sens strict. De même, Internet, en tant que technologie intégrative a recours à l’écriture, l’image, et maintenant le son et la vidéo. Ce qui signifie que seuls les personnes qui maîtrisent l’écriture, la lecture — outils intellectuels par excellence — peuvent tirer le meilleur parti de l’outil. Vous citez vous-même l’usage qu’en font vos enfants.

    « La multitude d’usages des outils d’avant est remplacé par la multitude des machines disponibles »
    « Et il me semble que c’est bien plus les capacités à maitriser rapidement le mode d’emploi de toutes ces machines (de manière très intuitive, ou grace à l’expérience) pour atteindre un objectif qui permettra aux jeunes de vivre dans notre société actuelle et future. On retrouve ainsi curieusement l’apprentissage des temps anciens ou c’était la répétition du geste qui faisait le bon macon par exemple. »

    Je ne pense pas que l’on puisse mettre exactement sur le même plan les outils d’autrefois et les machines d’aujourd’hui.
    Encore faut-il aussi distinguer les outils de l’artisanat et les machines industrielles. La grande différence entre les deux est que
    l’outil artisanal permet au producteur de maîtriser tout un processus de fabrication, voire d’être l’inventeur des produits qu’il fabrique. A telle enseigne qu’anciennement on ne disait pas que l’artisan travaille, mais plutôt qu’il oeuvre.

    Les machines industrielles d’autrefois comme la plupart des machines d’aujourd’hui partagent une caractéristique commune.
    Comme vous le dites très bien vous-même, leur usage est celui du type mode d’emploi. Et, en effet, aujourd’hui comme hier il faut de la dextérité, une certaine expérience même, pour bien utiliser les machines. Mais cela fait-il de ces machines des outils d’émancipation ?

    Je suis d’accord avec vous rien ne remplacera jamais les pratiques qui mobilisent les esprits et les corps physiques hors de toute univers paramétré, tel que contraint pas le numérique. Je pratique moi-même le dessin et depuis peu la peinture, il est évident pour moi que j’amais je n’aurais en recourant à des logiciels autant de liberté et de plaisir que celui que j »éprouve lorsque je dessine et peinds avec des outils simples mais aux possibilités plastiques infinies.

    Mais, et c’est là que je veux en venir, l’univers industriel actuel (je ne suis pas un anti-industrie) est totalement axé sur des unités de services recherche et développement dont la seule finalité est d’adapter les modes de consommation, et de plus en plus, nos modes de vie, aux exigences de profitabilité des entreprises, dans l’environnement néo-libéral que nous connaissons. Ce n’est pas faire de grande théorie que de le dire. C’est même le BA BA technique de notre univers quotidien, tellement quotidien que nous ne le percevons pas comme tel. Cela a pour conséquence que les objets numériques qui sont vendus sont définis selon cette optique. Leur durabilité est limitée, leur interopérabilité bridée, leur utilité parfois douteuse car elle-même suscitée par la publicité et le marketing. Les industries de la culture et du divertissement ne sont évidemment pas en reste et elles utilisent au profit de la logique purement commerciale les technologies de l’information et de la communication qui pourtant portent en elles des ressources inexploitées pour relier les humains.

    C’est vrai, la générosité existe encore, mais les outils contemporains ne sont pas neutres car ils façonnent notre monde.
    Un monde interconnecté mais fragmenté où les individus sont eux-mêmes fragmentés, partagés qu’ils sont entre leurs loisirs (quand ils en ont le temps et les moyens !!!) et le travail, travail de moins en moins intégrateur de la personne humaine et le plus souvent parcellaire. La vie n’a pas de mode d’emploi. Or ce qui manque dans la civilisation actuelle c’est désormais la capacité de vivre en tant qu’humain réalisé pleinement avec tous nos sens, nos gestes libres au delà de ceux reservés au monde clos des loisirs. Je ne suis pas d’accord lorsque vous dites que ce qu’il faut aux jeunes c’est un apprentissage pour savoir utiliser les nouveaux objets. J’ai une nièce de 2 ans, en regardant sa soeur et de façon intuitive, elle sait déjà utiliser des fonctions basiques d’une console de jeux dont je taierais la marque. Le problème n’est pas là. C’est la conception des objets eux-même qui pose problème.

    Pour conclure, il est impératif que les Etats — mais agir au niveau européen serait souhaitable car cela permettrait un effet de levier — investissent massivement dans des programmes de recherche dégagée des contingences commerciales pour concevoir des outils durables, optimisés pour la cohésion et l’échange social. Le numérique, utilisé à bon escient pourrait offrir un nouveau visage à notre univers industriel. Celui-ci pourrait contribuer à une certaine relocalisation de nos économies. Induire des usages moins addictifs et aliénants des objets de consommation. La bataille pour le logiciel libre est largement insuffisante.
    Elle concerne pas encore les contenus. Or tant que ces contenus culturels et d’information seront monopolisés par des oligopoles qui eux-même imposent des normes techniques dissociatives, il sera difficile de faire émerger un nouveau paradigme. Rappelez-vous ce c’est l’invention de l’imprimerie qui a suscité le vaste mouvement de la Réforme. L’imprimerie est l’exemple type d’une technologie qui contribue à l’émancipation des individus et des sociétés.

    Evidemment tout ce que je viens de dire n’est possible que s’il y a une volonté politique. Je ne suis pas un technolâtre.
    Des lois, des dispositifs juridiques doivent enclencher le processus.

  14. @ Waltyer Bunker,

    vous paraissez considérer les États à la fois comme s’il s’agissait d’entreprises et comme s’ils n’étaient pas souverains, quant à leur régime monétaire, fiscal, commercial, … C’est un peu le discours de la globalisation inéluctable, non ?

    Si un État n’est endetté que vis-à-vis de ses ressortissants, il n’a aucun problème. Il peut changer ses lois, sa constitution, ses rapports à l’UE par exemple, ses engagements internationaux à la noix sur l’interdiction des barrières tarrifaires « et autres » au commerce, par exemple, et rétablir un système viable. Il peut même, un jour, annuler toutes les dettes intérieures d’un coup, ou agir d’une manière ou d’une autre pour répartir les richesses.

    Les seuls intérêts de la dette publique française payés depuis 1980 sont du même ordre que le restant dû au présent (dans les 1 300 milliards d’euros). Pour une bonne part (60% ? de mémoire), c’est de l’argent payés par des français à des rentiers français. Chaque année, l’État français rembourse dans les 40 milliards d’euros… et en emprunte 60 milliards. C’est un comportement d’agent surendetté, certes. Mais il n’est pas du tout inéluctable. Ce qui rend l’affaire au demeurant inéluctable, c’est que le paradigme néolibéral a été réalisé, par une petite flopée de clauses de traités, UE, OMC, … et qu’on en est même au point de brader des entreprises publiques – une entreprise comme EDF faisait des marges dans les 50%, alors que ses prix étaient les plus bas qui soient et de balancer des cadeaux fiscaux aux riches en espérant que l’investissement, par miracle, redevienne productif par chez nous Bref, au fond du trou dudit paradigme. Pendant ce temps, les paradis fiscaux voient circuler la moitié des flux de la planète, nos rentiers s’enrichissent en plaçant des fonds dans tous pays, … et notre fiscalité est devenue elle-même absurde.

    Reste pourtant que l’État français n’est pas en passe d’être « mal coté », voyez-vous… parce qu’à ce moment là toutes les banques et toutes les entreprises de la planète seraient côtées triple Z. Parce que les premières ne peuvent faire des folies que si les États laissent faire. Tandis que les États font potentiellement tout ce qu’ils veulent, et un peuple même appauvri garde ses bras, ses cerveaux, ses terres, …

    L’État n’a un problème de surendettement et donc de faillite potentielle que s’il est incapable de produire assez et notoirement dépendant de l’extérieur pour s’approvisionner – ce n’est pas, de loin, le cas de la France. Vous voyez qu’il s’agit de sa capacité future à payer, pas de son passif. Après, si c’est la crise économique, il faut recréer les conditions d’une relance. C’est une autre affaire, notamment institutionnelle, mais pas comptable. Le point important est qu’il n’y a faillite possible que vis-à-vis de l’extérieur.

    Si un État est endetté vis-à-vis de personnes, physiques ou morales, étrangères, alors son surendettement est un état de faillite, mais aussi certainement le signe d’une dette odieuse : ses dirigeants – comme aux USA – ont fait n’importe quoi, en sachant que le peuple ne pourra plus que courrir derrière les intérêts. Imaginez que, comme de nombreux pays du Sud, l’État ait un jour remboursé 7 fois le principal de sa dette publique et doive encore le rembourser 4 fois… Vous appeleriez ça comment, vous ? Une situation de surendettement, donc de faillite, ou bien une escroquerie ? Un beau jour, je souhaite au peuple escroqué qu’il change ses lois et arrête les frais.

    Dans ce cas, et même sans discuter de dette odieuse, il faut et il suffit que l’État le décide et le prêteur s’assoira sur ses intérêts comme sur le principal restant. C’est le risque – seul justification des intérets. Faut-il le rappeler ?

    En pratique, dans le domaine international, la force fait le droit. Et le droit du crédit comme des faillites y vaut ce que valent les rapports de force. Force économique notamment. Voyez les USA par exemple. Ils sont toujours cotés triple A pour cela, précisément. Parce qu’ils peuvent par exemple imposer leurs conditions inégales dans bien des négociations commerciales, diriger les institutions financières internationales, employer la force tout court.

    Quel que soit son passif, un État capable d’exporter pour payer ses importations n’est pas un État en faillite. Un embargo est un acte de force, de « politique » internationale ; mais le plus souvent, les États commercent comme n’importe quel commercçant : les yeux fermés pourvu que les affaires tournent. Même en Irak du temps de l’embargo, après la première guerre, il y avait des zones franches.

    « emprunter »… « coté AAA », … « banques » Il ne faudrait pas oublier que la monnaie (moderne) n’a pas de valeur intrinsèque, ni que la notion d’emprunt et de dette, apliquée à l’État, n’a pas toujours été à prendre au sens propre – c’est un terme comptable qui renvoie surtout au transfert d’une poche de l’État vers une autre, ou d’un engagement d’une population envers elle-même à l’avenir. Quand un État emprunte, ce n’est pas parec qu’il a besoin d’une monnaie que seuls les extraterrestres créent. Il emprunte parce qu’il a besoin de marchandises qui – pour le moment – ne peuvent qu’être importées, ou de plus de marchandises importées qu’il ne peut en exporter, en valeur.

    Il faut aussi se rappeler que les banques créent chaque année, dans la zone euro, 1 000 milliards d’euros de « monnaie de crédit » supplémentaire (augmentation annuelle de l’encours de crédit), tandis que la BCE en crée seulement 15 fois moins, et les États zéro. Et se demander si c’est juste mais aussi tenable.

    Il serait peut-être temps pour les États de créer la monnaie, et même toute la monnaie. En 1973, la loi l’interdisait en France. Avec Maastricht, la disposition a pris valeur quasi-constitutionnelle. Tant pis si la constitution (art. 34) dit que c’est le Parlement (nos élus) qui détermine le régime d’émission de la monnaie.

    Il serait peut-être temps aussi et surtout de rétablir un cadre rendant possible une fiscalité proportionnelle (cf. déclaration de 1789), voire progressive. Il y a du boulot.

    Il serait temps de rétablir un protectionnisme (européen, par exemple), et de réviser – là encore – les traités et le droit dérivé UE qui interdisent subtilement de développer et même de péréniser des services publics. Faute de quoi, on nous fera croire encore longtemps que, hors de l’enrichissement des rentiers, pas de salut pour la relance.

    Etc… On ne peut pas discuter d’une situation de faillite, concernant un État, sans se rappeler qu’il est souverain s’il le veut, et quelles mesures sont effectivement possibles pour lui.

  15. Je me permets de me citer de nouveau : « Dire que l’école aurait permis à cette idéologie de consommation et d’égoïsme de se propager ce serait comme dire que les intellectuels produits par cette école sont enfermés dans leurs réflexions et donc convaincus a priori du bienfondé de leurs analyses ! »

  16. @ scaringella et à tous

    j’ai retrouvé la a href=”http://www.arsindustrialis.org/?q=audio&page=3” >conférenceaudio de Bernard Stiegler (format mp3) où il est question de la nécessité de repenser l’école dans sa finalité sociale et citoyenne dans un environnement — industriel — qui la dévie de sa mission première. Je reprends ici les thèmes principaux abordés par Stiegler dans son exposé, en y ajoutant quelques remarques explicatives de mon cru.

    L’enjeu est, précise Stiegler, que les support mémoriels (hypomnémata — concept emprunté à Platon) qui façonnent notre rapport au monde sont les technologies numériques, tout comme l’écriture avait à l’aube de l’Histoire apporté un nouvel outillage intellectuel. En tant qu’artefact l’écriture des capacités nouvelles d’intelligence du monde et a permis une accumulation de connaissance, un partage, sans commune mesure avec ce que permettait une culture purement orale, même si cette dernière avait aussi ses avantages propres. L’écriture n’est pas donc pas seulement une reproduction du discours parlé, mais est en elle-même un outil qui façonne notre intelligence. Elle permet le processus de transindividuation, c’est à dire ce processus par lequel il se fait que nous devenons des individus sociaux dans des sociétés qui ont une histoire, un leg, et de même qu’elles n’existent que pour peu qu’elles se projettent collectivement dans un avenir au travers d’un espace politique. L’écriture, pour mémoire, constitua d’abord un milieu technique dissocié car elle était l’apanage d’une classe de scribes qui en faisaient l’instrument du pouvoir (Mésopotamie, Chine, Egypte …). Plus tard, enseignée universellement, elle devint le média par excellence du processus de la transindividuation chacun se l’appropriant alors. Le tournant fut évidemment la Réforme en Europe. En Chine, avant l’Europe, elle constitua également, autour du XI siècle, un milieu technique associé puisque la classe des lettrés chinois — les mandarins — purent accéder à leurs fonctions officielles indépendamment de leurs origines sociales pourvu qu’ils avaient fréquenté et assimilé avec succès la culture classique dispensée dans les écoles de l’Empire.

    Or aujourd’hui la mémoire du monde (technique scientifique, culturelle, artistique) a son plus haut niveau d’intégration dans les technologies numériques. Sauf à éradiquer celles-ci, il faut bien compter avec elles. Alors autant ne pas en être les sujets passifs, ce que propose justement la réflexion menée autour d’ars industrialis. Ces technologies sont aujourd’hui principalement au service d’une logique de contrôle et de manipulation. L’école en est une victime faute d’avoir pris en compte du déplacement de l’écriture traditionnelle vers les nouveaux supports mémoriels

    L’écoute de la conférence demande un certain effort d’attention et des lectures complémentaires si l’on a jamais lu cet auteur, car quelques notions qu’il emploie ne sont pas explicitées (ci-avant j’en ai je crois tout de même explicité les deux plus importantes, s’agissant des hypomnemata et du la transindividuation), mais c’est justement tout l’intérêt de la démarche que de nous défamiliariser d’une apprehension commune d’un sujet rebattu. Un peu comme Bourdieu auquel on reprochait ses phrases compliquées et son vocabulaire technique alors que ce vocabulaire n’avait que pour but que de conceptualiser précisément ce dont il parlait. Une notion peu familière une fois comprise permet d’exprimer en un mot toute une explication, une description.

    Je voudrais juste ajouter, pour mettre l’accent sur mon propos initial et le préciser, que selon Stiegler la transcendance que j’évoquais dans l’avant dernière commentaire, c’est re(venir) à l’école à une pédagogie axée sur ce qui n’existe pas. C’est à dire ouverte à l’inconnu. Or tout l’enseignement aujourd’hui, majoritairement, est de nature techno-scientifique. Et pour cause il s’applique principalement au monde connu, celui de l’industrie (au sens large). Il n’interroge plus les fondements, les cadres virtuels de la connaissance. Les savoirs sont morcelés, épars de sorte que les élèves s’ils y trouvent des repères ce ne seront jamais que les repères du réel existant, aliénant, en grande partie, pour un tas de raisons sur lesquelles je ne reviens pas car elles ont été souvent évoquées sur ce blog par les uns et les autres.

    Il y a un lien évident entre cette pensée et la réflexion de Paul Jorion sur la nécessité d’un nouveau paradigme. Je rappelle que pour Paul l’abstraction mathématique et les connaissances qui s’en réclament ne doivent plus être pensées comme une découverte du réel, ce qui prête à bien des manipulations idéologiques. On ne le voit que trop bien dans le domaine économique où de prétendues lois de l’économie sont sensées être dégagées du monde réel, alors qu’elles sont en vérité des constructions sociales, certes baties sur un substrat physique mais dont l’origine est en définitive l’esprit des hommes qui d’abord concoivent des modèles.

    Cette convergence intellectuelle avec Stiegler — sous réserve d’être confirmée ou infirmée par Paul lui-même –, m’incline d’ailleurs à penser que le paradigme nouveau émerge sous nos yeux en divers lieux du paysage intellectuel contemporain. Beaucoup de personnalités, de penseurs, par des moyens plus ou moins éloignés, sous des angles différents aboutissent aux mêmes conclusions. C’est très encourageant. Certes il manque encore la volonté politique pour retourner la tendance actuelle qui demeure largement mortifère. Mais, avant que les choses bougent, il faut toujours des précurseurs.

    Je ne sais pas si le lien sera actif, pour d’autres commentaires cela n’avait pas renvoyé à la page que je voulais, aussi je précise ci-dessous les références complètes de la conférence évoquée au début. Toutes les conférences sont téléchargeables sur le site ars industrialis.

    Séminaire Trouver de nouvelles armes – Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement d’un point de vue éducatif (Bernard Stiegler) mercredi, 28 Mars, 2007. Conférence prononcée dans le cadre du séminaire Trouver de nouvelles armes – Pour une polémologie de l’esprit, le 28 mars 2007

  17. @ Pierre-Yves D.,

    Désolé, mais je ne suis pas sûr de comprendre vos messages, tant par leur technicité que par leur sens ! C’est comme si je vous disais que la guerre ce n’est pas bien et que vous me répondiez sur l’avantage de tel ou tel missile à télécommande infra-nucléaire, par exemple.
    Vous avez écrit : « Le système capitaliste lui demande [à l’école] de former des travailleurs aptes à répondre aux besoins du marché de l’emploi qui consiste en un marché du travail dont la principale caractéristique est qu’il obéit à la logique du capital circulant, aujourd’hui à l’échelle de la planète. » Je suis d’accord avec vous. Mais partant de la, qu’est ce qui empêche d’affirmer : et ce même système capitaliste lui demande aussi [à l’école] de former des consommateurs aptes à répondre aux besoins du système de consommation ? Or si l’on considère que la consommation actuelle est pour sa quasi-totalité futile, qu’est-ce qui empêche d’affirmer : et ce même système capitaliste lui demande de former des « citoyens », des gens, qui n’auraient pas, ou plus, ou peu la capacité et/ou le temps et/ ou l’envie de réfléchir ? Et qu’est-ce qui empêche d’affirmer que le système capitaliste lui demande de s’occuper également de ceux qu’elle considère (ou qui se considèrent eux-mêmes…) comme n’étant pas des travailleurs comme les autres, et à qui, quoiqu’ils en disent elle réussit à prendre leur temps dune part, et d’autre part à les convaincre que leurs démarches, leurs réflexions, leurs analyses ne peuvent être que bonnes et justifiées…puissent qu’ils sont passés par elle, l’école !? Et si l’on continue on peut même réussir à comprendre pourquoi et comment nous persistons à choisir la quasi-totalité de nos représentants et de nos enseignants dans cette même sphère…Etonnant non ?

  18. @ Fab

    désolé si je me fait mal comprendre. Mais prenez au moins un peu le temps d’aller y voir de plus près. J’ai donné les références.
    Je conçois que les notions que j’ai exposées ne sont pas toujours lumineuses. J’ai fait de mon mieux pour les exposer, mais pas facile, j’ai sans doute eu tord de vouloir aussi aborder plusieurs choses en même temps. Mais il me paraît diffcile d’exposer des notions nouvelles si l’on a pas une vision d’esemble qui seule peut donner une pespective pas trop décalée par rapport à la pensée que l’on rapporte. Je ne dis pas que je fais entièrement miennes les théories de Stiegler, mais elles me paraissent suffisamment intéressantes pour en faire un objet de débat. L’intérêt de Stigler est qu’il a une pensée du monde contemporain, or ce monde contemporain se définit largement par des aspects technologiques. C’est notre environnement le plus quotidien. Prôner la décroissance, le retour à la terre sans transition après un capitalisme honni me semble dangereux.
    Comme le dit Stiegler dans un de ses premiers livres ce qui caractérise l’humain c’est sa faiblesse initiale, toute ses capacités, sa grande procède donc d’artefacts : le biface, l’arc, les flèches, le feu domestiqué, l’écriture et ses instruments, etc …
    Sans ces éléments techniques il n’y a plus d’humanité. Les sociétés dites primitives ne font pas exception. Tout le débat est donc de savoir quelle technologie nous voulons et partant quelle science, quelles humanités ?

    Si je vous comprends bien vous pensez que j’essaie de dédouaner l’école de sa propre responsabilité dans la crise de civilisation que nous traversons. J’ai évoqué des notions techniques en effet, et il vous a peut-être semblé que l’avenir de l’école devait passer par une solution technologique. En réalité ce n’est pas exactement ce que je dis, c’est même un peu l’inverse. C’est parce que la technologie n’est plus pensée pour ce qu’elle est, c’est à dire dans un cadre élargi, qui justement n’est pas technique, que la technique nous asservit. Or, en effet, la pédagogie scolaire, l’organisation des connaissances, ne prête pas à cette attitude interrogative devant la technique devrait être naturelle. Le savoir scolaire a quitté le socle du fondamental — je ne parle pas de l’écriture et du calcul ici, socle irrréfragable de la culture scolaire — de la pensée de ce qui fait de nous des êtres vivants, pensant, et faisant. Si comme vous le dites justement le système capitaliste est ce qu’il est c’est en partie parce que l’école n’est plus le lieu d’interrogation sur le monde. Pensez que pendant des siècles l’école n’était pas pensée comme une mise en condition pour l’univers du travail. La raison en est simple : dans les sociétés anciennes, la valeur dominante n’était pas le travail. L’oisiveté était le bien le plus précieux car il permettait de donner libre cours à l’exercice de la pensée sans contrainte extérieure d’un travail à effectuer. Ce type de société n’avait pas que des avantages car seuls les privilégiés pouvaient accéder à l’enseignement et continuer de s’y adonner leur vie durant. La réflexion libre dépendait même pour une part de l’existence d’une classe d’esclaves. Mais cet aspect ne discrédite pas l’école comme lieu de réflexion libre et de découverte du monde. L’école peut tout à fait être réinventée sur des bases pédagogiques nouvelles, une organisation des connaissances plus globale, non morcelée. C’est pourquoi j’ai évoqué la transcendance de la connaissance. Le terme était peut-être mal choisi car il peut laisser penser qu’il s’agirait d’une transcendance religieuse alors que mon propos était de dire que la connaissance devait transcender les données du réel techno-scientifique existant, seule manière d’en avoir une vision critique et en définitive humaine. Si j’ai dit que l’enseignement devait retrouver son intérêt pour les choses qui n’existent pas, qui ne sont pas de l’ordre du donné matériel défini par la société, c’est parce que les choses qui sont inutiles sont celles qui ont le plus grand prix, c’est à dire ce qui n’ont pas de prix. L’enseignement actuel part du technique et y retourne sans passer par la case homme vivant, conscient et citoyen. C’est tout ce que j’ai essayé de dire. Si j’ai beaucoup insisté sur certains aspects de la technologie contemporaine c’est parce que cette dernière est, dans sa conception actuelle, un frein à la réforme de l’école pour un nouvel humanisme. Mais, il me semble que nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sur la techno-science, son rôle, sa place et ses possibiliés. Nature, culture et technique sont les trois dimensions qui définissent l’humain. Opposer l’une contre l’autre peut avoir un intérêt lorsqu’une dimension a pris trop d’importance, mais vouloir éradiquer une dimension sous prétexte que l’une d’entre elles nous menace est tout aussi hasardeux.

  19. @ Pierre-Yves D.,

    Merci pour ces précisions, et j’espère un jour prendre le temps de découvrir les propos de Bernard Stiegler.
    Néanmoins je reste persuadé que nous n’avons pas le même débat ! Vous semblez réfléchir à des solutions techniques pour améliorer l’école et je pense que, même si cette réflexion a tout son intérêt et que des fragments pourront être utilisés, le système ne changera pas fondamentalement par ce biais. Sans parler de dimension privilégiée, nature-culture-technique, je vous accorde que tout changement sur le fonctionnement de l’école peut avoir des répercussions…hasardeuses.
    Mais je pense aussi que sur le fond vous êtes d’accord avec moi, j’en veux pour exemple votre phrase : « La réflexion libre dépendait même pour une part de l’existence d’une classe d’esclaves. ». Sauf preuve du contraire ça n’a pas beaucoup changé ! Et c’est bien ce que je reproche au système éducatif, à savoir sa dépendance du politique ! C’est aussi simple que ça ! Mais bon, le message ne semble pas passionner les foules !
    Comme vous l’avez écrit, l’école assure une formation technique au service du marché. Question : pourquoi les enseignants, dans leur grande majorité, n’ont-ils rien connu d’autre que le système éducatif avant d’éduquer nos enfants ? Ne peut-on sérieusement parler des dangers, pour l’être humain, de cette « consanguinité » ? Et prendre le risque de cette « consanguinité » n’est-ce pas également hasardeux ?

  20. @ Fab

    Votre question au sujet de l’école et de l’influence que la politique exerce sur elle est intéressante, elle est même essentielle, car l’école en tant qu’institution dont le rôle est la transmission des connaissances et savoirs relie les générations entre elles et assure un socle mémoriel et intellectuel commun pour tous les humains dans toute société industrielle ou du moins contrôlée dirigée par un Etat.

    Partant, pouvez-vous me dire comment vous imaginez une école totalement dégagée du politique ?

    Une école qui n’aurait aucun compte à rendre, aucune mission assignée par l’Etat ?

    Imaginons que cela soit possible, que l’école soit totalement indépendante, le problème ne serait que déplacé car
    le monde économique réclamerait toujours son lot de spécialistes pré-formatés pour les besoins du système.
    Le monde économique s’emploierait alors à créer ses propres écoles, lesquelles ne tarderaient pas à devenir de facto obligatoires, car chacun doit bien gagner sa vie pour vivre et donc mettre un pied dans le système.

    Ou alors, autre hypothèse, on quitte la perspective économiste, productiviste, du système actuel ce qui supposerait une vraie démocratie, une économie dégagée des nécessités de « gagner sa vie » en vendant sa force de travail sur un marché qui n’a pas pour but premier de promouvoir l’émancipation des salariés, l’existence ne devant plus se gagner, voire se mériter, mais devenant un droit inaliénable pour tous. Nous serions alors tous des citoyens libres, la richesse et le pouvoir ne seraient plus des critères déterminants pour décider des affaires de la cité.

    Dans tous les cas de figure l’école fait partie de la société, elle a donc intrinsèquement une dimension politique, dans le meilleur des cas pour former des citoyens critiques et impliquées dans les choix qui engagent l’avenir de la Cité.

    Je pense que tout comme il y a des politiques de l’économie, des politiques de la famille, des politiques de la science, etc… il y a aussi des politiques de l’école. Par politique je n’entends pas ici l’instrumentalisation partisane de l’école au profit d’une caste ou d’une classe sociale particulière. Mais une certaine conception de l’humain, de la société, un paradigme même, qui, forcément, à un moment donné rencontre la réflexion proprement politique. En effet, aucun philosophe, penseur, ne peut se contenter de voir ses idées discutées dans l’abstrait, dans un cadre seulement académique ; s’il est un penseur authentique, s’il pense c’est pour que ses idées concernent tous les humains, qu’elles sont donc susceptibles d’une application. Ces penseurs ont donc des idées sur l’école, sur la façon d’enseigner, sur les contenus de l’enseignement, sur le type de relation que l’école doit entretenir avec le reste de la société, c’est à dire finalement sur ses objectifs. La question du rapport entre école et monde économique est évidemment aujourd’hui cruciale, la crise actuelle donnant plus de relief que jamais au problème.
    Avec le recul l’exemple de la cité grecque est frappant. IL y avait de nombreuses écoles philosophiques et autres, mais ces écoles ne poursuivaient pas des objectifs identiques, ce qui n’empêche pas que de par leur diversité même, de par l’émulation qui se créait entre elles, la démocratie trouvait une grande partie de sa vitalité. Aussi, il y aurait un sens à ce que l’école ne soit plus uniformisé — une conception libertarienne en somme, mais à la condition expresse que cela ne soit pas pour servir des intérêts économiques particuliers. Or, nous en sommes loin, tant que l’économie n’aura pas été « domestiquée ».

    En attendant, l’Etat a toujours son rôle à jouer pour justement contrebalancer les puissants intérêts économiques qui visent à faire de l’école un produit standardisé, à leur service. Evidemment ce que je dis là est politique, car comme je l’ai dit plus haut, il ne peut y avoir de conception in abstracto de l’école. Par la pensée on peut dépasser le donné immédiat, s’en abstraire, au point de le repenser, mais avant cela on est forcément le fruit singulier d’un milieu politique, culturel économique à un moment donné de l’histoire humaine, et d’une société particulière. Décréter un enseignement libre de toute influence n’a pas grand sens car même en ce cas nous partons d’un présupposé, celui d’une école démocratique dans une société pleinement démocratique.

    S’ il y a de façon récurente des mouvements lycéens et étudiants qui se manifestent c’est qu’ils traduisent la condradiction entre les deux missions que la société actuelle assigne à l’école. La mission purement productive, et la mission intellectuelle dans le sens de libre interrogation du monde.

    Vous parlez de consanguinité à propos du corps enseignant. Vous voulez sans doute dire qu’il n’a pas l’expérience de la « vraie vie », c’est du monde économique dur et impitoyable. Pour certains professeurs cela ne serait en effet peut-être pas inutile mais seulement à titre individuel, comme certaines personnes, dans n’importe quel corps de métier, ne sont pas tout à fait à leur place, faute de connaître leur place dans la société. Mais je doute que cela change vraiment les données du problème. D’abord si certains enseignants n’ont jamais rien connu d’autre que l’école, la société vient à eux, dans leurs classes, au travers des enfants « difficiles », ceux pour lesquels la mission d’enseignement des connaissances ne veut pas dire grand chose et est perçu avant tout comme un critère de sélection social. Toujours le hiatus entre les deux missions que j’évoquais plus haut. Les enseignants, au même titre que tous les autres actifs sont dans la société, et non pas à coté. C’est pourquoi le corps enseignant est condamné à un numéro d’équilibriste pour concilier ses missions contradictoires.
    Et beaucoup enseignants d’ailleurs en souffrent. Il vivent dans leur esprit, leur corps, les contradictions sociales de plus en plus fortes qui s’excercent sur la plupart d’entre nous. C’est à dire sur toute personne amenée à s’insérer dans des milieux sociaux, professionnels divers. Je ne crois vraiment pas que les enseignants soient comme vous dites ceux qui soient les plus consanguins. Je verrais beaucoup plus dans ce rôle les élites économiques du monde politique professionnalisé, industriel et financier qui sortent d’écoles pour le coup élitaires et dispensatrices d’un enseignement de « classe », c’est à dire dont le seul but est de reproduire les inégalités sociales en apprenant à les légitimer : idéologie managériale, politique soit disant scientifique (la science politique) ce qui revient à nier la démocratie pour réduire la politique à la seule dimension de l’art de gouverner (et donc de commander) les hommes.

    Pour revenir à mon propos initial je dirais qu’une école selon mes voeux devrait d’abord redéfinir sa mission en prenant fait et cause pour un nouveau paradigme des connaissances. Je précise qu’il ne s’agit pas de renforcer des savoirs abstraits, mais de faire toucher du doigt chez les enfants la part d’imagination, d’élaboration conceptuelle qu’il y a dans ce qui fait que notre société est telle qu’elle est, et ce dans tous ses aspects. Il s’agirait dans un même mouvement tout à la fois d’éveiller les capacités d’émerveillement devant la diversité de la nature qu’il s’agirait de prendre au sérieux (il est scandaleux par exemple que les sciences naturelles soient à l’école aussi bien qu’au niveau académique reléguées au rang d’antiquité quand une crise écologique gravissisme nous menace tous), sa beauté même, et d’axer l’apprentissage intellectuel sur la faculté de penser le monde comme globalité et dont les limites sont toujours à redéfinir. A montrer que le monde n’est pas un pur donné face auquel chacun n’aurait d’autre choix que de l’accepter ou de le refuser. Mais plutôt de montrer, démontrer, que ce donné — la réalité du monde — est le résultat de l’implication de chacun à différents niveaux, que d’une certaine manière, donc, il est construit. (voir à ce propos de billet de Paul « Comment la vérité et la réalité furent inventés — Stiegler à mon avis dit la même chose dans le cadre de sa propre problématique). Or si l’on compare ce « programme » avec la réalité de l’école d’aujourd’hui, on s’aperçoit que cette dernière, si elle vise à transmettre des connaissances, pêche par son coté applicatif. On s’intéresse plus aux conclusions qu’aux axiomes. Et quand je dis axiome je ne pense pas qu’aux sciences. Car la littérature a aussi les siens, tout écriture présuppose en effet une poétique, autrement dit une théorie critique au moins implicite, comme l’a montré Henri Meschonnic.

    L’école est donc un maillon essentiel dans la structuration sociale et politique (ce que d’aucuns appellent le processus d’individuation : la capacité d’un individu à se poser comme sujet dans la société de manière à l’enrichir au gré de ses relations intersubjectives, à supposé qu’il existe des supports mémoriels communs et suffisamment intégrations des dites subjectivités, sans quoi c’est le règne de la pulsion, l’atomisation sociale ) des individus. Réciproquement, agir sur ce qui structure l’économie d’une société, sa façon de concevoir la politique, jusque dans ses aspects technologiques, a des répercussions sur la réalité de l’école.

  21. @ Pierre-Yves D.,

    Tout y est, vous avez tout dit. Notamment, vous me posez la question suivante :
    Une école qui n’aurait aucun compte à rendre, aucune mission assignée par l’Etat ?
    En formulant de la sorte vous posez a priori l’école comme un outil de la politique ! Le reste de votre message me laisse à penser que cette formulation a été choisie à dessein (« Pour revenir à mon propos …d’autre choix que de l’accepter ou de le refuser ») et j’en suis heureux. Pour moi tous les problèmes que rencontre notre société viennent de là ! De l’esclavage, l’esclavage par l’argent, qui lui-même vient du fait de ne pas avoir trouvé de meilleur sens à donner à l’activité humaine (le sens de la vie ça fait peur)…jusqu’aux analyses de l’argent !
    L’école au service du politique : dès le plus jeune âge nous sommes testés, sélectionnés, orientés, et la connaissance, le savoir n’ont finalement de sens que pour assurer un avenir professionnel, une réussite. Et quelles que soient les aptitudes de chacun à subir ce tamisage, la grande réussite de ce système est de dénaturer l’apprentissage et donc de dénaturer le sens de la vie. Rapidement : il y a ceux qui ne se posent plus de questions, qui consomment etc etc etc comme je l’ai dit dans un précédent message…et d’autres qui s’en posent trop ! Savoir lesquels sont les plus atteints par le système ? Je laisse la parole aux experts !
    Voilà pourquoi je parlais de consanguinité : ceux qui pensent avoir le mieux passé le crible de l’école, au point comme vous le dites de pouvoir intégrer ces écoles élitaires, décident de l’école, de son fonctionnement, de ses critères de sélection, de son contenu…Ils ont entre les mains la plus grande des armes de destruction massive de la pensée, de la capacité et de la volonté de penser! Dans d’autres pays ce sont les religieux qui ont encore en main cette arme, ou les militaires, et il nous est facile de le voir chez les autres ! C’est la grande force de ce fonctionnement de propagande, de cette arme de gestion des masses que de laisser voir la bride que les autres ont au cou mais d’effacer la notre. Et c’est mon grand reproche au corps enseignant : il ne réagit plus !!! Sauf pour sa retraite, ses effectifs, sa sécurité…Hallucinant ! Aberrant ! Triste ! L’esclavage à tous les niveaux…
    La contradiction la plus évidente et la plus courante est de dire que le monde ne va pas si mal que ça et que si c’était pas comme ça, ça serait peut-être pire…Vive La France ! Vive la démocratie ! Et surtout vive notre télencéphale hyper développé dont nous nous servons si bien !!! Certes, c’est un point de vue…mais ce n’est pas le mien, je pense que vous l’aviez compris ! C’est triste mais c’est ainsi et j’ai bien peur qu’on y ait droit encore pendant longtemps…car même les plus « affûtés de nos télencéphales » s’intéressent à autre chose de plus…technique.

    Salutations.

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