Archives par mot-clé : Carmen M. Reinhart

Addendum à mon billet intitulé « Totalitarisme mathématique », par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Tout bien considéré, parmi les mathématiciens célèbres, il en est assez peu qui aient commis cette obscénité, enseignée pourtant dans presque toutes les unités universitaires de la fabrique des cerveaux, de vouloir coller à tout prix aux préoccupations de leur époque. Encore moins nombreux sont ceux qui ont tiré leur époque à eux, comme on tire sur une nappe, pour diriger vers la panse gargantuesque de leur systématique les régions du génie humain qui échappaient encore à leur insatiable appétit. Dans mon billet du 29 mars 2013, j’exprimais ma déception de voir Cédric Villani verser dans ce second travers en validant par son portrait, sorte de blanc-seing photographique, la réclame d’une plaquette du Monde pour une nouvelle collection de livres de vulgarisation scientifique vulgairement intitulée : « Le monde est mathématique ». Un tel titre était tentant, il est vrai. Il comporte à l’oreille une ambiguïté référentielle qui fait entendre simultanément « Le Monde » et « Le monde ». Un énoncé plus modeste et plus neutre du genre « Usages des mathématiques dans les productions humaines » n’eût sans doute pas percolé autant les esprits spongieux des lecteurs du journal. Non, et cela est heureux, le monde n’est pas mathématique, pas plus qu’il n’est physique ou philosophique. Il est toute sorte de choses en même temps, dont beaucoup d’inconnues et d’instables qui excèdent les limites disciplinaires où notre entendement troglodytique, confondant savoir et possession, s’efforce de les enfermer. S’il n’est pas mathématique, Le Monde entend néanmoins faire du chiffre. Il ne percole pas, il racole et risque à la longue, par de tels raccourcis publicitaires, d’amaigrir la pensée qu’il prétend nourrir. En tant que lecteur du Monde et admirateur de Cédric Villani, je me suis senti doublement offensé.

Continuer la lecture de Addendum à mon billet intitulé « Totalitarisme mathématique », par Bertrand Rouziès-Leonardi

Partager :

L’AFFAIRE REINHART ET ROGOFF OU LA « SCIENCE ÉCONOMIQUE ORDINAIRE »

François Leclerc y a fait allusion dans un billet vendredi : l’une des nouvelles de la semaine dernière, c’est l’échec d’une tentative faite par une équipe d’économistes de l’université du Massachusetts à Amherst de reproduire les conclusions d’un article de Reinhart et Rogoff affirmant qu’une fois que la dette souveraine des États dépasse les 90% de Produit Intérieur Brut, une récession est inéluctable. Données manquantes, formules erronées dans le tableur Excel, conclusion extrapolant de beaucoup ce que révèlent les chiffres, toute la panoplie s’y trouve des vices de la « science » économique, dans son emploi comme ici de « science économique ordinaire »

Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff sont les auteurs de This Time is Different. Eight Centuries of Financial Fallacy, une analyse historique fameuse des défauts sur dette souveraine au fil des siècles. L’ouvrage, publié par Princeton University Press en 2009, s’est à ce point imposé rapidement comme un monument, que Reinhart et Rogoff sont apparus un moment comme favoris au « Nobel d’économie » 2012 (les lauréats furent Alvin Roth et Lloyd Shapley).

Il se fait que cette proposition des 90% a abondamment servi de justification aux politiques d’austérité mises en application en Europe depuis quelques années.

Vendredi soir, dans le cadre de son émission Ce soir (ou jamais !), Frédéric Taddéi s’est fait expliquer l’incident par Philippe Askénazy, économiste atterré et chroniqueur comme moi au Monde-Économie, sur quoi, Alain de Benoist, philosophe de l’ex-« Nouvelle droite », a commenté : « Ce qui est formidable, c’est que cet incident est une confirmation extraordinaire de ce qu’écrit Paul Jorion dans son livre sur la science économique paru chez Fayard » (pour les puristes : à 14m02s).

La fausseté globale des modèles économiques et l’usage de la « science » économique comme simple discours de justification des financiers quand ils s’adressent à la classe politique, est en effet la thèse principale de Misère de la pensée économique, paru en octobre dernier chez Fayard. Le fait est qu’à mon sens, la quasi-totalité des tentatives de reproduire les résultats d’une étude économique ou financière, déboucheraient de la même manière sur un échec : les libertés prises par rapport aux données sont en effet massives, quand il ne s’agit pas tout simplement de ce que j’appelle l’« imperméabilité aux faits » caractérisant de façon générale la « science » économique.

Paraît dans l’édition papier du Financial Times aujourd’hui, une tribune de Wolfgang Münchau intitulée : Perils of placing faith in a thin theory, ou « du danger d’accorder foi à une théorie mince ». Le sous-titre affirme : « Reinhart et Rogoff ont raconté aux politiques ce que ceux-ci voulaient entendre », une manière de situer le rapport de force un peu plus en faveur de ces derniers que je ne le fais moi d’habitude, mais à part ça, une thèse très proche de la mienne.

Münchau termine son billet en écrivant : « La règle des 90% est […] incroyablement inconsistante. Mais bien qu’ayant été réfutée, elle continuera de déterminer les politiques pendant un certain temps », là aussi, à quelques nuances près, une autre manière d’exprimer l’« imperméabilité aux faits » de la « science » économique.

 

Partager :

L’actualité de demain : LE COMMENCEMENT DE LA FAIM, par François Leclerc

Billet invité.

La cause serait-elle entendue ? De l’eau pourrait être mise dans le vin et le calendrier de désendettement européen légèrement assoupli, sans le clamer sur les toits, le maintenir relevant de l’exploit impossible, car cela craque de partout et nécessité fait vertu. Ce sont tout du moins les bruits de couloir du G20 finances de Washington, qui vient de se terminer, et qui demandent à être confirmés.

Symboliquement, les travaux de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, professeurs à Harvard, qui ont si bien servi à justifier ce qui ne fonctionne pas, se sont révélés reposer sur des biais et des erreurs de calcul. L’histoire a fait le tour du monde. Le fatidique seuil de 90% du PIB atteint par la dette publique ne condamnerait pas à la récession ! Avec la mise en cause du coefficient multiplicateur, qui lie l’évolution des dépenses publiques au taux de croissance de l’économie, c’est la deuxième fois en peu de temps qu’un ratio présenté comme fait d’acier est abandonné… Toute une conception de l’économie qui fout le camp, et avec elle une politique à la recherche de ses fondements !

Continuer la lecture de L’actualité de demain : LE COMMENCEMENT DE LA FAIM, par François Leclerc

Partager :